<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 19, juin 2014
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Napoléon III et Abd el-Kader

(Article de ANCEAU Eric )

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Au milieu du XIXe s. Napoléon III et Abd el-Kader furent les personnages les plus importants de leurs pays respectifs, la France et l'Algérie. Ils naquirent l'un et l'autre en 1808, le premier le 20 avril et le second le 6 septembre. En cette année 2008 où nous célébrons le bicentenaire de leurs naissances, il n'est pas inutile de revenir sur les relations qu'ils ont entretenues.

Abd el Kader © DR

Abd el Kader © DR

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En juin 1830, le gouvernement de la Restauration envoya un corps expéditionnaire en Algérie pour ramener au pas le bey qu'elle accusait d'avoir humilié le représentant français. Trois semaines après l'arrivée des troupes sur place, Alger fut prise et les objectifs ne tardèrent pas à changer. La France entreprit la conquête de l'Algérie. L'organisation du littoral ne posa guère de difficultés. Il n'en fut pas de même de l'intérieur montagneux et désertique où une résistance s'organisa rapidement contre l'invasion des infidèles.

Descendant du prophète, le père d'Abd el-Kader, était le chef de la tribu des Hachem et le cheikh de la Qadiriya, une puissante confrérie de l'Oranie. Il proclama le djihad, la guerre sainte contre les Français. Lors des premiers combats sous Oran, son fils s'illustra. Le jeune Abd el-Kader échappa miraculeusement à la mort, au point qu'on le crut protéger par Allah. Lorsque les tribus décidèrent de se donner un émir, un chef de guerre pour coordonner la lutte, en novembre 1832, il désignèrent d'abord son père, puis devant le refus de celui-ci, le choix se porta naturellement sur Abd el-Kader. Celui-ci ne tarda pas à devenir l'âme de la résistance algérienne à la conquête française. Il étendit son autorité sur l'intérieur, fédéra les tribus et jeta les bases d'un État dont il établit la capitale  à Tagdemt.La guerre de harcèlement qu'il infligea à l'occupant obligea celui-ci à ouvrir des négociations. Par le traité de la Tafna signé le 30 mai 1837, l'émir se vit reconnaître la souveraineté sur un territoire indépendant. Cependant, lorsque les troupes françaises s'aventurèrent dans le défilé des Portes de Fer, en octobre 1839, l'émir considéra qu'ils avaient violé l'accord et il reprit les armes. Le général Bugeaud, nommé gouverneur général de l'Algérie se lança dans une guerre totale au cours de laquelle il n'hésita pas à massacrer les populations civiles, pour mieux briser les résistances. Après la prise de sa capitale, Abd el-Kader entama une vie itinérante à la tête de sa smala, son immense campement regroupant près de 60 000 personnes.

Grâce à une trahison, le duc d'Aumale, fils de Louis-Philippe, s'empara le 16 mai 1843 de cette smala alors que l'émir était absent. Affaibli et harcelé, Abd el-Kader se réfugia au Maroc où le sultan le protégea avant de l'abandonner après avoir été lui-même vaincu par Bugeaud, à l'Isly, le 14 août 1844. En décembre 1847, l'émir se rendit au général Lamoricière contre la promesse qu'il serait autorisé à s'exiler à Alexandrie ou à Saint-Jean d'Acre. En gage de soumission, il remit son sabre et son célèbre cheval noir. Le roi des Français ne suivit pas l'engagement pris par son fils et son général. Abd el-Kader et sa suite de 97 personnes dont sa mère et ses trois épouses, furent embarqués à destination de Toulon où ils furent détenus dans des conditions pénibles et inconfortables. Aussi, lorsque l'émir apprit la chute de Louis-Philippe et l'avènement de la Deuxième République, en février 1848, il y vit un signe prometteur pour les peuples français et arabe, ainsi que l'espoir d'une prochaine libération. Il rappela au gouvernement provisoire sa soumission et réclama de pouvoir se rendre à La Mecque et à Médine avant de mourir : « Je ne demande ni grâce, ni faveur, je demande l'exécution des engagements pris envers moi ». Divisé, préoccupé par d'autres questions et incité à refuser par certains généraux d'Afrique, le gouvernement décida de le maintenir en captivité tout en adoucissant son sort. Il fut transféré en avril au château de Pau puis, en novembre suivant, à celui d'Amboise où il put recevoir de nombreuses visites. Des personnalités de tous horizons vinrent s'entretenir avec lui. Il leur manifesta son désir de rapprocher l'Islam du Christianisme et l'Orient de l'Occident et en tira plusieurs publications.

Louis-Napoléon Bonaparte qui n'éprouvait pas un grand intérêt pour la colonisation pensait toutefois, à l'instar des saint-simoniens et en particulier du père Enfantin qu'il admirait beaucoup, que l'Algérie constituait un cas particulier. Il estimait en outre que les Arabes étaient un peuple digne d'intérêt. Enfin, en homme d'honneur, il considérait que le gouvernement de Juillet avait manqué à sa parole en ne libérant pas l'émir et que les Républicains n'avaient guère mieux agi en prolongeant sa captivité. Au lendemain de l'élection du 10 décembre 1848 qui en fit le président de la République, il souhaita le libérer. En janvier suivant, lors d'un des premiers conseils des ministres qu'il présida et auquel il avait convié le maréchal Bugeaud, il ne trouva pas l'appui escompté. Son ministre de la guerre, le général Rullière qui avait lui-même gagné ses galons en Algérie se montra particulièrement hostile. La majorité de l'Assemblée nationale n'était pas mieux disposée. Le président dut renoncer. Par l'intermédiaire du capitaine Buissonet, il noua cependant des relations avec l'émir et adoucit les conditions de sa captivité. Il lui promit d'agir dès que les circonstances seraient plus favorables. Abd el-Kader retrouva d'autant plus l'espoir qu'il savait combien l'oncle du président, le général Bonaparte, s'était montré tolérant à l'égard de l'Islam, lors de l'expédition d'Égypte.

La donne changea au lendemain du coup d'État du 2 décembre 1851 qui permit au président de se maintenir au pouvoir et d'accroître ses prérogatives. En terminant son périple dans le Midi pour tâter le pouls de la France sur l'opportunité du rétablissement de l'Empire, celui-ci  fit halte à Bordeaux et y prononça, le 9 octobre 1852, un discours-programme dans lequel il rappela qu'il existait « en face de Marseille, un vaste royaume à assimiler à la France [l'Algérie] ». Cette politique ne pourrait se faire que dans la paix des deux côtés de la Méditerranée. Quelques jours plus tard, il s'arrêta à Amboise pour y libérer Abd el-Kader contre la simple promesse de celui-ci qu'il n'essaierait jamais de retourner en Algérie. Ce geste d'un seigneur à l'égard d'un autre seigneur fut accompli contre l'avis des ministres et des hauts responsables qui l'accompagnaient dont le général Saint-Arnaud, ministre de la Guerre, Bineau, celui des Finances et Baroche, le vice-président du Conseil d'État. « Vous avez été l'ennemi de la France, dit-il à l'émir, mais je n'en rends pas moins justice à votre courage, à votre caractère, à votre résignation dans le malheur ; c'est pourquoi je tiens à honneur à faire cesser votre captivité, ayant pleine foi dans votre parole ». Le chef de l'État fit même verser une pension de 150 000 francs au captif en guise de dédommagement. L'entrevue fut immortalisée par un tableau d'Ange Tissier.

Abd-el-Kader arriva bientôt à Paris. Il approuva le plébiscite rétablissant l'Empire et fut invité aux principales fêtes qui marquèrent le changement de régime. Le 2 décembre 1852, jour du rétablissement de l'Empire, il était aux Tuileries. Lorsqu'on apprit qu'il se rendrait à l'Opéra, les places se vendirent à un prix fabuleux. Lors de la représentation, il étreignit publiquement son ami, le « sultan » Napoléon III. Il lui rendit encore visite à Saint-Cloud ce qui inspira à Carpeaux un bas-relief en marbre. L'émir visita Notre-Dame, la Madeleine et l'Imprimerie nationale où lui fut montrée la traduction imprimée de ses engagements, se recueillit sur le tombeau de Napoléon et passa une revue à Satory sur le cheval blanc que venait de lui offrir l'empereur. Au terme d'un voyage triomphal à travers la France, il s'embarqua à Marseille, le 21 décembre 1852. Peu après, Eugène de Civry publia un ouvrage intitulé Napoléon III et Abd el-Kader qui faisait de l'empereur et de son nouvel ami les deux héros des temps modernes.

L'émir arriva à Constantinople le 7 janvier 1853, puis s'installa rapidement à Brousse (Bursa) au sud de la mer de Marmara. En juillet 1854, il envoya à l'empereur, en témoignage d'amitié, trois magnifiques chevaux, un bai, un alezan et un bai clair avec sur le frontal de chacun des vers brodés composés par ses soins. Un an plus tard, il revint à Paris à l'occasion de l'Exposition Universelle et manifesta un grand intérêt pour les inventions exposées. Il assista même au Te Deum donné à Notre-Dame pour la prise de Sebastopol, en Crimée. Il profita du tremblement de terre de Brousse pour quitter la ville et s'installer plus près des lieux saints. Il opta pour Damas, en Syrie, où était enterré Ibn Arabi, le maître soufi du XIIe s. dont il se réclamait. Soutenue par Napoléon III, cette requête fut acceptée par le sultan turc. Dans sa nouvelle résidence, Abd el-Kader consacra son temps à l'étude, à la prière, à l'enseignement de la théologie dans les lieux saints de la ville comme la mosquée des Omeyyades, à des audiences quotidiennes dans son palais tant son aura était grande dans le monde musulman, à son abondante correspondance dont trois secrétaires assuraient le suivi ou encore à la gestion de ses domaines ruraux. Il restait en contact avec sa patrie et de nombreux Maghrébins décidèrent de venir habiter à ses côtés. Le gouvernement français qui le protégeait par l'intermédiaire du consulat, car le sultan était mécontent de son influence et voulut rapidement son départ, restait vigilant. L'interprète de l'émir, Bullad, était d'ailleurs un espion à sa solde.

Après la pacification de l'Algérie par le général Randon, Napoléon III décida de mener une politique conciliante à l'égard des Arabes. Un ministère de l'Algérie et des Colonies fut créé, en juin 1858.  Il était porteur de grands espoirs. Les deux titulaires successifs de ce ministère, le prince Napoléon et le comte de Chasseloup-Laubat, étaient des amis de l'émir. Cependant, en novembre 1860, l'empereur se rendit sur place et prit la mesure de la mésentente entre les civils et les militaires. Il décida de revenir au régime militaire. Abd el-Kader ne lui en tint pas rigueur. Ce régime était mieux à même de protéger les Arabes : Napoléon III avait d'ailleurs déclaré à Alger, devant des colons médusés : « Notre premier devoir est de nous occuper du bonheur de trois millions d'Arabes que le sort des armes a fait passer sous notre domination ». À en croire le biographe de l'émir, Bruno Étienne, Napoléon III lui aurait même proposé de le placer à la tête d'un royaume arabe s'étendant de la Méditerranée au golfe d'Akaba et destiné à s'opposer aux prétentions impériales britanniques, mais il aurait repoussé cette proposition.

Parallèlement, au Liban, les Druses pratiquant une religion dérivée de l'Islam avaient commencé à massacrer leurs voisins chrétiens, les Maronites. Le mouvement avait rapidement gagné la Syrie. L'émir proposa généreusement l'asile de sa maison aux Français et aux Arabes chrétiens menacés par une populace ivre de sang et en sauva près de 1 500 d'une mort certaine, alors que plusieurs milliers d'autres n'eurent pas cette chance. Ces massacres de Damas provoquèrent une émotion considérable en France où la noble attitude de l'émir fut louée. Le sultan turc qui avait laissé se perpétrer les premiers massacres avant de se raviser et qui était maintenant très embarrassé devant la menace d'une intervention française décora Abd el-Kader de l'ordre du Medjidie, pendant que Napoléon III lui envoyait le grand cordon de la Légion d'honneur. Non seulement, l'émir accepta la décoration, mais la porta dès lors avec fierté.

Depuis son voyage de 1860, Napoléon III s'était pris d'une véritable passion pour l'Algérie et pour les Arabes auxquels il voulait apporter, outre les « bienfaits de la civilisation », l' « égalité parfaite » avec les Européens. En novembre 1862, il invita cinq chefs arabes aux chasses de Compiègne. Sous l'influence des saint-simoniens, d'Ismaël Urbain et du colonel Lapasset, il développa sa politique du royaume arabe. Le 6 février 1863, il adressa ainsi une lettre au gouverneur général de l'Algérie, le maréchal Pélissier, qui fut rendue publique et dans laquelle il se dit être « aussi bien l'Empereur des Arabes que l'Empereur des Français », car « l'Algérie n'[était] pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe ». Il affirma vouloir « rendre les tribus ou fractions de tribus propriétaires incommutables des territoires qu'elles occup[ai]ent » et limiter la colonisation agricole. Le sénatus-consulte du 22 avril 1863 fit de la volonté impériale une réalité. Abd el-Kader se satisfit de cette mesure généreuse. Cependant, ce texte provoqua une véritable fronde des colons. De nombreux Arabes eux-mêmes se révoltèrent. Napoléon III décida donc de traverser à nouveau la Méditerranée, en mai 1865. Au cours d'un périple de trente-six jours et de 3 084 km, il visita le territoire avec le nouveau gouverneur général, le maréchal de Mac Mahon et prit une mesure assez juste de la situation, même si ne lui furent montrées que les régions les plus sûres et les plus prospères. De retour à Paris, il adressa au gouverneur général une très longue lettre-programme qui cherchait à définir l'Algérie : « ce pays est à la fois un royaume arabe, une colonie européenne et un camp français » et qui ambitionnait de « réconcilier les colons et les Arabes, en ramenant les uns et les autres dans la voie tracée par [la] lettre du 6 février 1863 ». Les terres, les droits, les lois et la religion des Arabes devaient être respectés, mais les Arabes étaient Français et ceux qui le demanderaient pourraient « sans conditions de stage [être] investis des droits de citoyens français ». Le sénatus-consulte du 14 juillet 1865, peut-être le texte le plus libéral de toute la législation coloniale du XIXe s. après l'abolition de l'esclavage, accorda la nationalité française à tous les Arabes qui en faisaient la demande avec la seule obligation d'abandonner la polygamie.

En 1867, Abd el-Kader se rendit pour la troisième fois en France à l'occasion de la deuxième Exposition universelle parisienne. Il rendit hommage à son ami, bâtisseur de villes superbes et qualifia l'édifice construit pour accueillir les exposants de « palais de l'intelligence animé par le souffle de Dieu ». Napoléon III l'entretint peut-être alors de ses projets de royaume arabe. Songea-t-il à lui pour le poste de vice-roi ? C'est possible car l'image du rebelle s'était totalement effacée devant celle du sage magnanime. Cependant, Abd el-Kader n'entendait plus jouer de rôle politique. En 1863, il avait accompli un nouveau pèlerinage à La Mecque et à Médine et se consacrait de plus en plus à la méditation. Comme Napoléon III, il soutint néanmoins de toute son influence le projet de Ferdinand de Lesseps de percement de l'isthme de Suez et chercha à convaincre les pauvres Arabes de participer au chantier. Il acheta lui-même plusieurs actions de la société concessionnaire et reçut, en remerciement de son aide, une propriété en bordure du canal. Le 17 novembre 1869, il assista à l'inauguration en compagnie de l'impératrice Eugénie alors que Napoléon III, malade, n'avait pu faire le déplacement.
Abd el-Kader fut un observateur silencieux, mais attristé de l'effondrement de l'Empire. Survivant dix ans à l'empereur, il décéda, en 1883, dans sa ferme du Doummar, en Syrie. Son corps d'abord transporté à Damas regagna l'Algérie au lendemain de l'indépendance. Celui de Napoléon III demeure en exil.




 
     
 
 

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Auteur :

ANCEAU Eric

Revue :

Inédit

Mois :

septembre

Année :

2008

 

 
 

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