<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 19, juin 2014
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ARTICLES

La popularité de Napoléon III en Angleterre après 1870

(Article de PUECH Florence,  Florence Puech est diplômée de l'Institut d'Études Politiques de Paris. Elle a soutenu un DEA en Histoire contemporaine sur " Chislehurst : l'exil de la famille impériale en Angleterre 1870-1880 " et fut lauréate en 1997 d'une bourse de recherche Second Empire de la Fondation Napoléon.)

 Informations


Les Français et Napoléon III
Quel rôle les historiens français ont-ils joué ?
La popularité de la famille impériale en Angleterre
Une décennie à Chislehurst
Pourquoi l'Angleterre ?

Au commencement de cette réflexion se trouvait le constat étonné d'assister chaque année, depuis le début des années 1990, à une avalanche de publications ayant trait au Second Empire, et plus particulièrement à Napoléon III. Tout semblait avoir commencé avec Louis-Napoléon le Grand de Philippe Séguin, en 1990, coup d'envoi réussi de la série, suivi de peu par le Dictionnaire du Second Empire sous la direction de Jean Tulard (1995). L'Impératrice Eugénie de Jean Autin (1995), et le Louis Napoléon revisité d'Alain Minc (1996) venaient ensuite, et enfin les deux monographies consacrées au Prince Impérial, Le Prince Impérial " Napoléon IV "  de Jean-Claude Lachnitt et Napoléon IV, un destin brisé de Alain Frerejean, toutes deux parues en 1997. Et, à chaque fois, historiens et journalistes parlaient de " réévaluer " l'histoire, ou plus exactement d'engager une oeuvre de réhabilitation.
Le magazine L'Histoire semblait d'ailleurs officialiser l'expression, lancée par le Souvenir Napoléonien en 1995, en titrant son numéro spécial de juin 1997 " Faut-il réhabiliter Napoléon III ? "... " Réhabiliter ", c'est-à-dire faire recouvrer l'estime, la considération, à l'égard de Napoléon III et de son empire, par suite de la condamnation dont ils auraient été l'objet ? Cela présupposait, si ce n'est une condamnation, du moins une mauvaise réputation, une opinion générale défavorable, bref un manque d'objectivité ponctuel de l'histoire.


  Les Français et Napoléon III


La réserve des Français à l'égard de Napoléon III n'est un mystère pour personne. D'ailleurs, la condamnation commença à être prononcée du temps même de l'Empereur, incapable d'enrayer la stratégie de dévalorisation dont il faisait l'objet. S'il y eut d'abord les vers de Victor Hugo, qui consacra un temps considérable à l'élaboration de la légende noire, les hommes de la Troisième République tels Gambetta, Jules Favre, Jules Ferry se chargèrent de faire entrer pour longtemps Napoléon III dans le panthéon des souverains mal-aimés.

Le premier écrivit Les Châtiments et Napoléon le Petit tandis qu'il était en exil dans les îles anglo-normandes, alors très regardées par l'Europe. Ceci conféra à sa parole un écho sans équivalent. L'utilisation récurrente de l'image du carnaval et de la mascarade lui permit de faire passer Napoléon III pour un imposteur (" celui qui met le masque d'un autre, à savoir le masque de Napoléon le Grand "), et de flatter, par contrecoup, le sentiment pro-napoléonien des Français. Par quelques vers, Hugo scella la nature de la postérité littéraire de Napoléon III. Mais c'est la Troisième République qui vulgarisa la légende noire.

Elle le fit au début dans le cadre traditionnel de justification de sa propre instauration, par noircissement du régime précédent (le nouveau régime se pose ainsi comme antithétique du précédent), mais très vite, par confluence de la détestation éprouvée par les républicains d'un côté, et par les cléricaux de l'autre. Il suffit d'observer le rôle joué par l'enseignement, cheval de bataille des républicains, pour s'en convaincre. Dans un entretien publié par le magazine L'Histoire, Alain Corbin (1) se remémore la lecture d'une publication destinée aux instituteurs, datant des années 1970, et exprimant cette consigne très nette à propos du Second Empire : " Montrer comment l'Empire a conduit à la catastrophe ". Il conclut : " Voilà un bel exemple d'histoire téléologique. Comment le Deux Décembre conduit à Sedan, comment le tracé est inéluctable, et bien mérité : voilà à quoi s'est résumée, pendant plus d'un siècle, l'histoire officielle du Second Empire ".

Aujourd'hui encore, vingt ou trente ans après la parution du document cité par Corbin, les Français se découvrent extraordinairement tributaires de cette légende dévalorisatrice. Souvent placés en fin de programme dans les classes d'histoire de l'enseignement secondaire, les vingt années de gouvernement impérial continuent de souffrir de l'ignorance de l'opinion publique avant même que de souffrir de sa désapprobation. Le petit nombre de batailles victorieuses (à la différence de l'Oncle), non remplacé par les indéniables conquêtes économiques méprisées du public, la souillure originelle du coup d'État, la triste célébrité du désastre de Sedan associé à la perte de l'Alsace-Lorraine, perpétuent leur rôle d'alibis idéaux dans la préservation d'une image dégradée de l'Empire.



  Quel rôle les historiens français ont-ils joué ?


Arrivés à ce point, il était donc naturel de se pencher non plus sur le phénomène de condamnation lui-même, mais sur l'extraordinaire longévité de ses retombées, qui ne peuvent procéder entièrement des raisons citées plus haut. Quel rôle ont joué les historiens pour que la légende noire nous soit parvenue presque intacte ?

Le mouvement récent de réhabilitation qui a soufflé sur l'historiographie du Second Empire laisse penser que les historiens français ont peu ou pas contré, jusqu'au début des années 1990, le chemin déviant pris par l'histoire. Peut-être même ont-ils joué eux aussi un rôle dans l'oeuvre de dégradation de l'image de Napoléon III, mais il semble plus probable qu'ils n'aient simplement pas eu la force de s'opposer à un courant si fort, à quelques exceptions isolées près, et se soient mis, par défaut, de connivence avec l'opinion générale.

Dans ce cas, où le mouvement de réhabilitation a-t-il pris son souffle ? Car les Seguin et Minc des années 1990 ne peuvent raisonnablement être considérés comme les découvreurs soudains et absolus d'une histoire objective, restée presque vierge pendant plus d'un siècle.

En réalité, alors que la France devenue républicaine connaissait - et prolongeait quasiment jusqu'à nos jours - une occultation des années 1852-1870, sauf en faveur de l'opposition à l'Empire, c'est l'Angleterre, avec notamment aujourd'hui le professeur William Smith, qui se chargeait de faire l'histoire d'une période et d'un régime qu'elle avait toujours affectionnés, et dont elle avait su nuancer les défauts.



  La popularité de la famille impériale en Angleterre


Un régime qu'elle avait toujours affectionné... C'est là idée admise et répandue, car on associe naturellement la vieille monarchie anglaise et l'Empire de Napoléon III, dont chacun sait que le " mérite " premier est d'avoir fait disparaître le " danger " républicain (au moins pour quelques temps). On connaît d'ailleurs très bien les liens politiques, économiques, culturels, même affectifs unissant les deux cours. Mais que peut-on dire de la perception intime des deux peuples, et en particulier du peuple anglais ? Quelle était l'opinion anglaise sur le Second Empire et sur son chef d'État à l'époque ?

L'étude de la presse anglaise pendant la période d'exil de la famille impériale déchue, au lendemain de Sedan, conduit à un jugement sans appel : ce ne sont pas des foules haineuses, mais des populations en liesse qui accueillent le Prince Impérial puis l'Empereur, à leur arrivée sur le sol anglais, à Hastings et à Douvres. Dans ces conditions d'apparence extrêmement favorable, la famille impériale exilée s'est reconstituée une vie, à Chislehurst, dans le Kent. Ce seront deux courtes années pour l'Empereur (qui meurt en janvier 1873), mais une décennie presque entière pour le Prince Impérial (jusqu'à sa mort en 1879) et plus de cinquante ans, pour l'Impératrice, qui mourra en 1920 dans sa propriété de Farnborough, non loin de Chislehurst, acquise afin d'y faire construire un mausolée pour "ses " disparus.

Aussi éloignée soit-elle de leur vie d'antan, même s'ils y croisent les mêmes visages qu'à l'époque des splendeurs parisiennes, l'existence que mènent les exilés, à Chislehurst, entourés d'une petite cour reconstituée, est un moment d'histoire à part entière dont témoignent avec une bienveillance sans bornes les journaux locaux et nationaux.



  Une décennie à Chislehurst


La popularité de la famille impériale se révèle de façon multiple et souvent combinée au sein d'un même article. Elle apparaît dans le ton employé, tantôt respectueux mais encore protocolaire, tantôt compatissant et sentimental, ou bien franchement familier et protecteur, mais aussi dans l'entremêlement presque parfait d'articles d'importance nationale (ou internationale) et d'articles anecdotiques. Elle apparaît encore dans l'attention extrême portée aux détails de description (expression des visages, vêtements, déroulement méticuleux des cérémonies), dans l'importance accordée à toute information ayant trait aux habitants de Camden Place, rumeurs et démentis éventuels compris, dans la volonté de souligner l'estime dans laquelle la majorité de la population tient l'Empereur et chacun des membres de la famille impériale (au prix de manquer parfois d'objectivité, surtout quand on aborde le sujet des sentiments français à l'égard des souverains déchus), et enfin dans les compliments directs qui lui sont adressés régulièrement.

Citons ici quelques exemples parmi les plus éloquents de la considération dans laquelle les Anglais tiennent les anciens souverains. La pudeur d'abord, lors des retrouvailles du Prince Impérial et de sa mère à Hastings, au lendemain de la capitulation : " L'effet de la première rencontre de l'Impératrice avec son fils, après les circonstances terribles de leur séparation, peut être imaginé sans doute, mais les colonnes d'un journal sont inadéquates pour le raconter, dans la mesure où elles seraient inaptes à dépeindre une scène d'émotion si touchante et sacrée. Il est suffisant de dire que la première impulsion de la mère fut d'envoyer immédiatement un courrier télégraphique à l'Empereur, en Allemagne, l'informant qu'elle avait rejoint le Prince Impérial à Hastings, que tous deux se portaient bien, et qu'ils lui envoyaient toute leur affection " (2).
 
Complicité respectueuse ensuite, une fois la mère et le fils à Chislehurst : " Comme les activités de l'Impératrice Eugénie concentrent nécessairement, en ce moment, une grande partie de l'intérêt du public, nous nous en remettons à la nature généreuse de Sa Majesté pour qu'elle veuille bien pardonner toute légère indiscrétion dont nous pourrions nous rendre coupables dans l'effort de satisfaire la curiosité compatissante de nos lecteurs. Nous pensons ne pas commettre grand préjudice, ou bien nous introduire sans autorisation dans son intimité, de quelque façon censurable que ce soit, en racontant les petits incidents suivants qui lui sont liés (...) " (3). S'ensuit le récit le plus délicieusement innocent du témoignage de promeneurs ayant aperçu l'Impératrice et son fils se rendre à la messe à cheval, sous des pluies battantes, et concluant avec admiration à la simplicité des exilés...

Violence justicière, quand il s'agit de laver l'honneur blessé de l'empereur français : " Il ne peut y avoir de doute que l'Impératrice et son fils pourraient trouver accueil partout en Angleterre, et il ne vient pas à notre esprit d'acte de l'Empereur qui justifierait qu'on lui refusât la même faveur. Au contraire, l'opinion générale est que nous sommes en dette vis-à-vis de lui, qui s'est élevé de toute sa personne entre l'Angleterre et sa propre armée, avide en plusieurs occasions de prendre revanche sur Waterloo, ou au moins d'en faire la tentative si jamais le moindre encouragement de sa part avait été prononcé. Au lieu de cela, nous avons toujours trouvé en lui un allié loyal, sous la loi de qui, en dépit des tentatives les plus forcenées de la presse de ce pays pour faire de lui un ennemi, les affaires ont été menées si amicalement entre les deux pays que l'on parvient difficilement à retrouver les moindres traces d'un passé ennemi " (4).

Compassion devant la tristesse contenue de l'Impératrice : " Pendant les six derniers mois, on a pu rencontrer chaque jour une gracieuse lady, vêtue simplement, et accompagnée d'une petite suite, marchant sur les chemins de Chislehurst et de son voisinage " (5).

Fierté devant la chaleur de l'accueil réservé par le peuple anglais : " L'Impératrice Eugénie, accompagnée du Prince Impérial, est arrivée lundi après-midi en gare de Windsor, assistée des dames de compagnie et des messieurs de sa suite [...] [De là], elle fut conduite à travers la salle d'attente privée de la reine à une des voitures royales, et partit directement en direction du château, accompagnée de sa suite et de deux autres voitures. En traversant Datchet Road, à l'entrée du parc, l'Impératrice fut chaudement acclamée par un grand nombre de personnes qui s'étaient assemblées de part et d'autre de la route pour assister à son arrivée, à qui elle répondit en saluant gracieusement et en souriant. Sa Majesté Impériale ainsi que le Prince Impérial avaient l'air en parfaite santé, semblaient de bonne humeur et reconnaissants de la réception chaleureuse qui leur était faite [...] " (6).
 
Fierté redoublée quand c'est l'Empereur lui-même que le peuple anglais vient acclamer : " L'arrivée de Sa Majesté hier a bien sûr éveillé un intérêt considérable et de l'enthousiasme à son débarquement [...]. Quand le navire s'est approché, la foule a reconnu l'Empereur et une explosion d'applaudissements a pu aussitôt être entendue. L'Empereur, qui ne semblait pas préparé à une réception si chaleureuse, leva son chapeau en retour et parla au général Flourens, au baron Heckeren et au prince Murat qui l'accompagnaient. Quand l'Empereur atteignit le quai, il fut accueilli par Mr Payn, le coroner municipal qui, en tant que maire de Douvres, avait déjà reçu l'Empereur et l'Impératrice lors de leur visite en Angleterre, en 1855 [...]. L'Empereur, qui était acclamé à chaque avancée, s'était à peine déplacé d'une douzaine de pas qu'il rencontra l'Impératrice et le Prince Impérial, qui avaient marché depuis la jetée jusqu'au port. L'Empereur monta les marches du Lord Warden Hotel presque transporté par la foule, étant séparé pour un instant de l'Impératrice qui avait pris appui sur le bras de Sa Majesté, et du Prince Impérial, qui avait pris la main de son père. Les acclamations continuèrent après que l'Empereur eut disparu [...] " (7).
 
Solennité et précision de l'information lors des événements importants, comme la célébration de la Fête Napoléon, le 15 août 1871 : " Le 15 août fut tranquillement mais cordialement célébré à Chislehurst. Des parents de l'Empereur, plusieurs amis, et des personnes attachées à la cour étaient venus de France pour porter au souverain, qui, il y a moins d'un an régnait encore, l'expression de leurs regrets, leurs hommages et leur dévotion. À onze heures, la grand messe fut célébrée en l'église de Chislehurst. Ce fut un spectacle touchant que de voir l'Empereur, l'Impératrice et le Prince Impérial se frayer un chemin vers l'église modeste du village, suivis par des courtisans d'infortune. À deux heures, un déjeuner anglais fut offert à tous ceux qui s'étaient rendus à Camden Place pour porter leurs voeux à Napoléon en ce jour de fête. L'Empereur a reçu de France, à cette occasion, un grand nombre de lettres et de fleurs. Deux bouquets l'ont profondément affecté. Le premier, de dimension gigantesque, était le résultat d'une souscription ouverte à Paris parmi les marchands, négociants et fabricants. Il était accompagné d'un magnifique album contenant une adresse très compatissante, accompagnée d'une centaine de signatures. L'autre bouquet fut offert par les officiers de la Garde Impériale. Le même soir, la plupart des visiteurs reprirent la route, et Chislehurst retourna à son calme habituel " (8).
 
Émotion unanime enfin, à l'occasion de la mort de l'Empereur : " La mort de l'Empereur Napoléon, annoncée dans la City à la mi-journée, fut reçue avec un sentiment universel de tristesse, et la reconnaissance profonde, par toutes les classes de la société, des efforts constants conduits par Sa Majesté, sa vie durant, pour promouvoir les principes de libre-échange et entretenir des rapports cordiaux entre la France et l'Angleterre " (9). Émotion du quotidien anglais le plus sérieux, jusqu'à la grandiloquence : " Un nom énorme est passé du monde des vivants à l'histoire. C'est comme si une masse considérable des annales mondiales s'était éloignée plus loin dans le passé, et que le futur lui même tombait plus rapidement sur nous. Nous nous sentons tous plus vieux d'avoir survécu à l'homme qui ne représentait pas, en réalité, la jeunesse ardente, mais l'époque affairée du milieu de ce magnifique siècle. Quand on cherche à connaître les différents points d'intérêt accumulés autour de cette seule vie, et ayant tous pris part dans son histoire, il vaut mieux se demander ce qu'on n'y trouvera pas. Quel espoir, quelle peur, quel sentiment, quelle cause, quelle race, quelle tradition, quelle anticipation, quelle part de progrès matériel ou intellectuel, qu'est-ce qui, parmi ce dont cet homme pouvait s'inquiéter, et ce à quoi il pouvait s'intéresser, est absent de la solennité idéale entourant le défunt ? On ne peut pas regarder autour sans voir l'ombre d'un souvenir grandiose partout [...] le Prétendant batailleur, le favori de la Fortune, le recouvreur de son juste héritage, le Patriote léguant au monde dans son dernier souffle vérité et honneur [...]. Rien ne manque à ce mélange de qualités [...] ".

La mort de l'Empereur ne signifiera pas d'ailleurs la fin du soutien anglais à l'Empire. Il suffit pour s'en convaincre de citer quelques impressions de quotidiens sur la prestance du Prince Impérial, aussi bien lors de la fête Napoléon de 1873, qu'à l'occasion de sa majorité : " Un auditoire impatient se forma alors sous la belle avenue de hêtres, et bientôt, le Prince Impérial [...] approcha. Tête nue, un peu pâle mais merveilleusement calme pour quelqu'un de si jeune, et sans la moindre note pour l'aider, s'adressa à l'audience attentive [...]. Au début, la voix du Prince hésita, mais sous l'influence des applaudissements qui suivirent sa référence à l'héritage paternel, son ton devint plus ferme et ses phrases étaient prononcées avec une bonne emphase [...]. La dernière phrase, délivrée avec un oeil brillant et la tête droite, la timidité des mots d'introduction maintenant totalement disparus, fut conclue au milieu des cris bruyants de " Vive Napoléon IV ! " (10). Ou : " La voix du jeune Prince est profonde et virile, et ce n'était pas maigre exploit que de parvenir à se faire entendre par la vaste assemblée réunie sous la grande tente " (11).

Aussi incomplet soit-il, ce voyage à travers la décennie impériale à Chislehurst permet de constater nettement la popularité de la famille impériale dans les journaux anglais, et par voix de conséquence, avec une petite marge de variation, dans l'opinion anglaise.



  Pourquoi l'Angleterre ?


Au terme de cette étude, revenons sur les liens qui unissent Napoléon III et l'Angleterre, car après tout, le constat de bienveillance de l'opinion britannique face à l'Empereur, et l'hypothèse d'influence sur l'historiographie qui en découle, semble indiquer, en quelque sorte, que Napoléon III serait profondément redevable à l'Angleterre (du moins sa mémoire).

Sans aucun doute, dès le départ, Louis-Napoléon a eu une relation privilégiée avec ce pays, et ce n'est pas le hasard mais bien une vie entière de fidélité, qui l'a conduit à choisir l'Angleterre comme terre d'asile après la chute de l'Empire. C'est d'abord un pays qu'il connaît très bien pour y avoir vécu assez longtemps : quand il arrive à Londres le 25 octobre 1838, fuyant le continent où il est devenu à nouveau indésirable après le coup de Strasbourg, Louis Napoléon en est à son quatrième séjour sur le sol des ennemis jurés de son oncle. Il y était venu avec Hortense, en 1831, après l'affaire de Forli, en 1833 avec son ami le comte Arese pour son entrevue avec les frères de l'Empereur, et en juillet 1837 sur le chemin qui l'avait conduit des États-Unis à Arenenberg. Il y revient une cinquième fois, après son séjour en prison et son évasion ; c'est de là qu'il apprend la nouvelle de la révolution de Février, et que, dans les premiers mois qui suivent, il dirige l'organisation de sa cause. C'est l'Angleterre, enfin, qu'il choisit comme terre d'exil, et où il vit exilé jusqu'à son décès en 1873.

Donc Napoléon III connaît très bien le pays. Mais surtout, il l'a sincèrement aimé ; parce qu'il lui a beaucoup apporté et qu'il a toujours dignement reçu, mais aussi parce que c'est là-bas que Louis Napoléon a compris ce qu'était une grande nation moderne et qu'il a pu mesurer la complexité des phénomènes économiques et sociaux (c'est cette connaissance de l'économie britannique qui est en grande partie à l'origine des idées que développe l'Extinction du paupérisme). C'est naturellement donc, qu'il cherchera à établir durant son règne des relations étroites avec l'Angleterre, dont le traité de commerce de janvier 1860 est la meilleure illustration.
 
Mais qu'en était-il du côté britannique ? Par quel coup de baguette magique le neveu de " l'ennemi juré de l'Angleterre " avait-il pu devenir une figure si populaire ? Contrairement à ce qu'on pourrait penser, sa parenté avec Napoléon Ier a d'abord largement joué en sa faveur, car depuis la fin du Premier Empire, les Anglais n'ont cessé d'éprouver à l'égard de l'Oncle un sentiment grandissant d'admiration, totalement indifférent à l'animosité ayant marqué les relations des deux pays pendant si longtemps. C'est l'homme, Napoléon Ier, qui fascine
sans limite, et Louis-Napoléon devenu ensuite Napoléon III en bénéficie directement. Surtout qu'il adopte dès le départ - avec moins de succès cependant - le même style aventurier que son oncle. Ensuite, c'est son calme particulier, " si rare chez les étrangers ", disait Disraeli, qui le fait apprécier des aristocrates anglais, ainsi que son éducation à bien des égards anglaise. Enfin, c'est un libéral qui défend la doctrine du "laissez-faire, laissez-passer" (du moins après 1860), condition essentielle pour plaire à la Grande-Bretagne.
 

Au total, donc, la relation qui lie l'Empereur des Français et l'Angleterre est sans doute réciproque. Cette immense popularité correspond tout simplement aux retombées de relations amicales entretenues tout au long d'une vie et d'un règne. Celles-ci ont conduit la Grande-Bretagne à vouloir s'assurer " en personne " du devenir de l'Empereur dans la postérité. Ou plutôt, le comportement français étant ce qu'il était, après Sedan (l'événement qui, au fond, fait toute la différence), ce souci de contrôler sa postérité s'est présenté, pour ceux qui aimaient réellement le personnage, comme un simple devoir de mémoire.



 
     
 
 

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 Informations

Auteur :

PUECH Florence

Revue :

Revue du Souvenir Napoléonien

Numéro :

441

Mois :

juin-juillet

Année :

2002

Pages :

45-51

Notes

 (1) Alain Corbin, " Louis-Napoléon le mal-aimé ", L'Histoire, n° 211, juin 1997, pp. 24-25.
(2) The Guardian, September 12th, 1870.
(3) The Bromley Record, November 1st, 1870.
(4) The Bromley Record, September 1st, 1870, " The Empress Eugenie at Chislehurst ".
(5) The Morning Advertiser, March 18th, 1871.
(6) The Bromley Telegraph, December 11th, 1870.
(7) The Globe, March 23rd, 1871.
(8) The Standard, August 23rd, 1871.
(9) The Times, January 10th, 1873.
(10) The Daily News, August 16th, 1873 " The fête Napoleon at Chislehurst.
(11) The Times, March 16th, 1874 (pp. 8-9), March 17th (p. 7), March 19th (p. 9).

 

 
 

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