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    Le peu que nous connaissons d’Hippolyte Arnoux, ce sont ses photographies qui nous l’apprennent. Français, il travaille en Egypte dès les années 1860. Comme plusieurs autres photographes qui se sont installés dans le pays, il succombe à la mode de l’orientalisme. Il réalise alors des vues des monuments du Caire (Tombeaux des califes et la citadelle), photographie les curiosités archéologiques (Sphinx et pyramides) ou les petits métiers de la rue (Rémouleur arabe et son client, Porteur d’eau, Barbier arabe). Il compose aussi en studio de nombreux portraits ethnographiques (Type de femme juive, Femme turque, Danseuse arabe). Certaine de ses photographies, conservées à la Bibliothèque nationale de France, ou dans des collections privées, attestent également de voyages à Aden, Jérusalem, au Soudan, en Somalie et en Ethiopie.

    Pourtant à la différence des autres photographes professionnels résidents en Egypte à la même époque (tels Henri Béchard, Antonio Beato, Désiré Ermé, Hammerschmidt, G. Legekian, Carlo Naya, Pascal Sébah ou encore A. Varroquier), il choisit, comme le feront également les frères Zangaki auxquels il sera un temps associé, de consacrer une part importante de sa production à un autre sujet, une réalisation symbolique pour l’époque de la modernité : le canal de Suez. Il inverse ainsi la perspective habituelle : ce n’est plus vers les vestiges du passé mais vers une réalisation promise à un grand avenir que se tourne le regard du photographe en Egypte. Il photographie le chantier de percement de l’isthme de Suez puis l’exploitation du canal maritime. C’est cette partie de son oeuvre -sans aucun doute la plus originale- qui est présentée ici.

    Les 64 épreuves exposées sont extraites des 11 albums, déposés aux Archives nationales par l’Association du souvenir de Ferdinand de Lesseps et du canal de Suez avec les archives de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez (fonds portant la cote 153 AQ). Ces photos ont fait l'objet d'une exposition au Centre historique des Archives Nationales du 6 novembre 1996 au 3 février 1997. Le catalogue est toujours disponible. Il s’agit d’une sélection établie parmi plus de 250 tirages sur papier albuminé d’après des négatifs sur plaques de verre. Signées assez généralement « Arnoux. Photographe Port-Saïd », ces photographies ne sont pas datées, mais les sujets représentés permettent d’établir que ces vues ont été prises entre 1869 et 1890.

    Comme le montrent certaines de ses images, Hippolyte Arnoux avait installé son studio sur la place principale de Port-Saïd, la place Ferdinand de Lesseps. Outre ce studio, il possédait un bateau ancré sur le canal maritime où il avait installé la chambre noire.

    La boutique et le bateau portent tous deux l’inscription « Photographie du canal ». Arnoux vendait ses tirages, sortes de cartes postales de l’époque, à l’unité aux touristes en transit ou aux voyageurs qui s’aventuraient jusqu’aux rives du canal de Suez. Reliés en album, ses clichés étaient parfois offerts par la Compagnie à des personnalités. Des liens qui unissaient ces deux entreprises commerciales, nous ignorons la véritable nature : la Compagnie passait-elle des commandes à Arnoux ? Le photographe était-il, d’une manière ou d’une autre, subventionné par elle ? Se voyait-il consentir certaines facilités dans l’exercice de son métier ? Bien qu’aucune réponse ne puisse être donnée aujourd’hui, une chose est sûre cependant : si Arnoux ne faisait pas partie du personnel de la Compagnie, il n’en demeure pas moins que celle-ci a rassemblé des images du photographe et les a utilisées, pour leur aspect esthétique et documentaire, à des fins publicitaires.

    Pour ses compositions, Arnoux affectionne les lignes droites, qu’elles soient verticales, horizontales ou traversent l’image, et met en scène des formes simples et géométriques sur fond de ciel, d’eau ou d’étendue sablonneuse. L’oeil moderne se plaît aussi à reconnaître sur certains clichés plusieurs scènes accolées.

    L’intérêt documentaire de ces vues prises de manière régulière tout au long du canal est indéniable. Arnoux nous offre en effet une précieuse documentation, nous renseignant tout à la fois sur les conditions de navigation dans le canal, les différents modèles de navires à vapeur, les techniques de dragage, les conditions de vie ou bien les aménagements réalisés dans l’isthme de Suez.

    Quant à l’impact publicitaire que peuvent avoir ces photographies, la Compagnie en a pleinement conscience puisqu’elle choisit d’en montrer un grand nombre à l’occasion de l’exposition universelle de 1889 qui se tient à Paris. Les clichés d’Arnoux et des frères Zangaki voisinent alors avec divers plans, cartes et documents statistiques rassemblés dans le pavillon de la compagnie. Nul doute qu’en 1889, quelques mois après la faillite de la Compagnie de Panama à laquelle, pour l’opinion publique, elle est intimement liée, la Compagnie de Suez ait eu à coeur de soigner son image.

 

    Long d’un peu plus de 160 kilomètres, le canal de Suez relie la mer Rouge à la Méditerranée. Il raccourcit notablement la liaison maritime entre l’Europe et l’Extrême Orient, en évitant le détour par le Cap de Bonne-Espérance. Inaugurée en novembre 1869, la nouvelle voie de navigation ne tarde pas à bouleverser les flux du commerce international.

    Après quelques premières années difficiles, pendant lesquelles le trafic est loin d’atteindre les objectifs fixés, le nombre de navires traversant l’isthme de Suez ne cesse d’augmenter. A l’origine des premières hésitations, on trouve le poids des habitudes mais aussi la fréquence des échouages. En 1870, bien que des pilotes, salariés de la Compagnie, embarquent à bord des navires pour conseiller leur commandant dans les manoeuvres, un tiers des bateaux s’échouent au cours de leur traversée. Cette année-là, la durée moyenne du transit par le canal est de quarante-huit heures. Aux dix-sept heures de marche effective - la vitesse dans le canal est limitée à 10 km/h. -, il faut ajouter dix-huit heures de garage de nuit, cinq heures de garage pour croisement et dix heures d’échouage.

    Les bateaux qui choisissent de traverser l’isthme de Suez sont principalement de trois types : les steamers postaux, les paquebots et les navires de commerce. De 1870 à 1889, on observe une progression constante du tonnage des navires et du nombre de passagers qui transitent par le canal. Durant cette période, plus de 40 000 navires empruntent la voie d’eau, les trois quarts battant pavillon anglais. Loin derrière l’Angleterre, la France, avec 7% du trafic, est le second client de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez. Viennent ensuite les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, représentant chacun 3% du trafic.

    En 1882, les pronostics les plus optimistes sont dépassés : 9 bateaux se présentent en moyenne par jour. Cela a pour conséquence d’augmenter la durée totale du séjour des navires dans le canal. Toutefois, les travaux réalisés les années suivantes, puis l’autorisation de naviguer la nuit permettent de ramener la durée de la traversée de 53 à 24 heures en 1890, tandis que le trafic continue de se développer.

    Les photographies d’Arnoux rendent compte de la diversité des bateaux à vapeur qui naviguent dans le canal de Suez. Elles montrent aussi un transit fluide au milieu des sables du désert.

 

    Au sein de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, à côté du service du transit, un service des travaux veille à l’entretien de la voie d’eau et de ses abords, ainsi qu’à son adaptation aux besoins de la navigation. L’évolution permanente des constructions navales et le souci d’améliorer les conditions de navigation dans le canal maritime conduisent à l’établissement de programmes de travaux successifs. Encore récemment, le canal a dû être adapté à la traversée des pétroliers de gros tonnage. C’est ce qui vaut au canal de Suez l’appellation de « création continue ».

    La première étape importante de cette amélioration permanente du canal date de 1884. Cette année-là, une commission consultative internationale se réunit à Paris pour établir un premier programme de travaux visant à faciliter la navigation dans le canal. Il prévoit notamment l’élargissement du chenal de navigation de 22 à 37 mètres, son approfondissement à 8,5 mètres, la rectification de certaines courbes trop raides et la protection des berges au moyen d’empierrements. A la même époque est décidé le creusement d’un canal d’eau douce, dit canal Abassieh, qui s’embranche à Ismaïlia sur le canal Ismaïlieh, dérivé du Nil, pour se diriger vers Port-Saïd. Il est destiné à remplacer la double conduite en tuyaux de fonte qui alimentait auparavant la ville.

    Le chantier de percement de l’isthme de Suez (1859-1869) fut pour la première fois dans l’histoire des travaux publics l’occasion d’utiliser de façon intensive et systématique la drague à godets actionnée par la vapeur. Les engins de dragage mobilisés pour les travaux d’agrandissement ressemblent par leur physionomie générale à ces premières machines mais leur puissance a été encore accrue. Construites à Marseille par la Société des forges et chantiers de la Méditerranée, les dragues sont acheminées, en pièces détachées, par bateaux jusqu’à Port-Saïd, où elles sont assemblées dans les ateliers de la Compagnie.

    En donnant à voir ces machines importantes, reflets d’une technologie avancée, Arnoux illustre l’importation de techniques françaises sur le sol égyptien. Il suggère surtout l’importance des efforts consentis par la Compagnie pour améliorer les conditions du transit et satisfaire ses clients. Des ouvriers posent parfois à côté de leur machine. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ils ne sont là qu’à titre de figurants. Il s’agit en effet pour le photographe davantage d’un moyen commode pour donner l’échelle des engins que d’un véritable témoignage sur les procédés de travail.

 

    La Compagnie est chargée du creusement et de l’exploitation du canal à travers l’isthme de Suez. Mais son action ne s’arrête pas là. Avec le concours du gouvernement égyptien, elle transforme ce qui était autrefois un désert de sable en une nouvelle province de l’Egypte. Selon un mot d’un contemporain du percement, la Compagnie « dut coloniser en même temps que canaliser ». En effet, elle met en place dans l’isthme de Suez des infrastructures de transport, d’adduction d’eau, des lignes de télégraphe et un service postal, installe des campements, fond des villes, réalise des travaux d’édilité ou de voirie et bâti de nombreux édifices.

    Pour satisfaire aux besoins d’une agglomération considérable de travailleurs, un canal d’eau douce fut tout d’abord exécuté en prolongement du canal de l’Ouady, afin d’amener l’eau du Nil au centre de l’isthme, puis à Suez. Quant à la partie septentrionale de l’isthme, elle fut alimentée au moyen de conduites partant d’Ismaïlia et aboutissant à Port-Saïd. Des campements et des villes furent également créés, la seule localité préexistant au chantier étant la petite bourgade de Suez. Sont ainsi nés Kantara, El Guisr ou El Ferdane, mais aussi Port-Saïd, Ismaïlia et Port-Thewfik.

    Toutes baptisées en l’honneur d’un vice-roi égyptien, les villes de l’isthme vivent au rythme du canal maritime. Chacune acquiert une personnalité. Sur la Méditerranée, Port-Saïd est la ville portuaire, industrielle et commerciale. A mi-distance entre Port-Saïd et Suez, au bord du lac Timsah, Ismaïlia est le centre de l’organisation administrative de la Compagnie. C’est là que résident les principaux chefs de service. Quant à Port-Thewfik, au moment de l’inauguration de la voie d’eau, elle ne rassemble encore que quelques bâtiments, en marge de l’antique ville de Suez. Ismaïlia, du fait de sa situation, à l’intersection du canal d’eau douce et de navigation et du canal maritime, semblait promise à un grand avenir. A la fin du XIXe siècle, ce sont plutôt les villes portuaires de Port-Saïd et Port-Thewfik qui se développent et prospèrent. En 1890, on compte près de 40 000 habitants à Port-Saïd.

    Dans ces différentes villes, le regard du photographe s’attarde sur les réalisations de la Compagnie et les infrastructures sociales qu’elle met en oeuvre : plantations, habitations des employés, logements des ouvriers, hôpital, etc. En s’installant dans l’isthme de Suez, les Européens amènent avec eux leur mode de vie. Nulle part, le transfert de civilisation ne semble avoir été poussé aussi loin qu’à Ismaïlia : dans cette localité, l’ici et l’ailleurs semble se confondre.

    Inconsciemment ou délibérément, Arnoux met donc l’esthétique de ses clichés au service d’une des très grandes entreprises implantées au Moyen-Orient. Il sert les intérêts de la Compagnie en construisant des images rassurantes et fortes, en montrant un transit qui semble paisible et facile, mais aussi des réalisations qui forcent l’admiration et exaltent la grandeur de l’entreprise. Pour cela, il n’hésite pas à jouer des contrastes, juxtaposant et mêlant parfois les signes de la tradition et de la modernité, de l’Orient et de l’Occident, de l’ici et de l’ailleurs.

Nathalie Montel