Polémique autour des souscripteurs

Le premier nom sur la liste des souscripteurs est celui du prince Jérôme Napoléon nommé protecteur de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez. La seconde inscription sur cette liste est celle du vice-roi d'Egypte, Mohammed Saïd.
Les autres actionnaires appartiennent à toutes les classes de la population : ingénieurs, magistrats, professeurs, médecins, hommes d’Eglise, hommes de loi, officiers, fonctionnaires, commerçants et travailleurs,
“ tout ce qui lit, médite, gouverne, enseigne, prie, produit, épargne, agit, combat, travaille ”, écrit Ferdinand de Lesseps. Un cocher de fiacre lui annonce fièrement :

    “ Je suis, Monsieur, votre actionnaire ; nous nous sommes cotisés à trois pour acheter deux actions ” !

A l’instar du premier ministre Palmerston qui déclare : “De petites gens ont été induits à prendre de petites actions ”, les journaux anglais ne manquent pas l’occasion de ridiculiser ce petit actionnariat :

    Les souscripteurs principaux sont des garçons de café trompés par leurs journaux et des commis d’épicerie...Le clergé a largement servi de victime et trois mille portefaix ont réuni leurs sous pour acheter des actions. Toute l’affaire est un vol manifeste au préjudice de gens simples qui se sont laissés duper, car jamais on ne percevra seulement un penny du péage d’un canal impossible à construire.”

Ces quelques lignes tirées du Times sont reprises dans d’autres journaux anglais. C’est aux propos méprisants de l’un d’entre eux, Le Globe, que répond un journal français, La Patrie :

    La feuille anglaise n’évalue pas à moins de trois mille le nombre des portefaix en particulier, et elle raille agréablement ces petites gens, ces simples qui ont réuni leurs sous pour acheter des actions.
    Si les portefaix, les garçons de café et les garçons épiciers ont souscrits, où est le mal, Ô Globe ? Est-ce que l’argent de ces plébéiens ne vaut pas celui d’un lord anglais ? Vos dédains aristocratiques vont à l’excès, et, pour des hommes d’affaires, vous raisonnez assez mal. La colère vous aveugle, et vous cherchez, mais en vain, à nier l’évidence. Les faits se chargent de plaider la cause de ceux que vous attaquez avec votre insolence coutumière.

    Dans un an, le canal d’eau douce du Nil au lac Timsah sera terminé, et les vastes terrains concédés à la Compagnie pourront être mis en rapport. La terre de Gessen se souviendra de son antique fertilité. Dans deux ans, au plus tard, la communication sera établie entre les deux mers. Eh bien ! Si nos épiciers et nos portefaix ont mené à terme un pareil ouvrage, vous avouerez peut-être qu’il ne convient pas de mépriser les sympathies des petits souscripteurs et l’appoint des petites bourses. Allons, dès aujourd’hui, tâchez donc de dominer votre mauvaise humeur, et de porter sur un travail qui intéresse l’humanité un jugement plus équitable et plus loyal. ”