Témoins et témoignages
« Visite d’un actionnaire incrédule aux travaux de Suez »
L’Isthme de Suez. Journal de l’union des deux mers,
n°150, 15 septembre 1862.


En 1862, un certain Levasseur, petit actionnaire de la Compagnie maritime du canal de Suez, se rend en Egypte afin de constater l’avancée des travaux. A cette date, les opposants au projet restent nombreux et la campagne de dénigrement essentiellement orchestrée par le gouvernement et la presse anglaise mais aussi par quelques journaux français, attise légitimement les inquiétudes de ceux qui ont placé leurs capitaux dans les sables du désert égyptien.

« A Monsieur le Rédacteur en chef du Journal L’Isthme de Suez,

    Monsieur le Rédacteur,

    A peine arrivé à Paris, je m’empresse de vous adresser cette lettre pour vous témoigner toute ma satisfaction et tout le plaisir que j’ai éprouvé lors de la tournée que je viens de faire en Egypte, sur le terrain de l’isthme de Suez.

    Je ne pouvais me faire une idée exacte de ces travaux gigantesques qui ont fait trembler le parlement anglais, et aujourd’hui je m’explique parfaitement comment il se fait que Lord Palmerston n’ait pas voulu croire à la possibilité d’un canal unissant les deux mers.

    On ne sait, en effet, ce que l’on doit le plus admirer ou de l’homme qui a conçu une telle idée, ou de celui qui fait exécuter ces travaux de géants déplaçant je dirai presque des montagnes.
    Permettez-moi, monsieur le rédacteur, de vous transmettre ici la relation de mon voyage ; puissent ces quelques lignes écrites sous l’impression que m’a causée la grandeur de cette entreprise, ouvrir les yeux de ceux qui comme moi, il y a deux mois, ne croyaient ni à la Compagnie, ni à l’entreprise, ni même au canal de Suez, et qui gémissaient sur leur argent enfoui, pensaient-ils, dans le sable. J’ai voulu me rendre compte par moi-même de ce qui se passait à 800 lieues de nous ; j’ai voulu approfondir cette question, et je désire que ceux qui liront cette lettre disent comme je le dis maintenant : il n’y a pas d’isthme de Suez ; le canal de Suez n’est pas à faire, il est fait.

    [...]

    En approchant du chantier n°6, le plus proche de Timsah, j’entendais un bourdonnement qui augmentait à mesure que nous avancions. Je pensais bien que ce bruit était causé par les travailleurs, mais j’étais loin de m’attendre au spectacle que j’allais découvrir.

    La tranchée nous était cachée par une dune qui, une fois franchie, nous laissa découvrir les travaux à perte de vue : de chaque côté du canal, des milliers d’hommes travaillant en chantant, montant gaiement portant leurs couffins pleins de terre, descendant la berge un peu rapide, puisque l’eau, je l’ai dit, coule dans cette partie du chantier n°6, et que le seuil est élevé de 19 mètres au dessus du niveau de la mer, descendant, dis-je, avec une rapidité un peu forcée. Souvent l’un deux perd pied, roule dans la tranchée, mais pas bien loin, car le flot qui monte est là pour le retenir ; puis, de rire et recommencer à descendre pour remonter encore.

    Il y avait quinze mille hommes environ sur ce chantier ; on aurait dit à distance autant de fourmis entrant dans leur trou, et en sortant aussitôt.

    [...]

    Le lendemain de mon arrivée au seuil, toujours accompagné par M.l’agent de la Compagnie, j’ai parcouru à cheval les différents chantiers jusqu'à El Ferdane. Souvent, en voyant la gaieté des ouvriers et en entendant leurs chants, je me suis laissé aller à un rire franc en pensant aux larmes sincères que tout le parlement anglais a versées sur le sort des malheureux fellahs, que la Compagnie a la cruauté de payer pour un travail qu’ils paraissent accomplir sans aucune répugnance.

    [...]

    Je suis arrivé à Port-Saïd le matin par la barque qui fait le service de la poste entre ce point et Raz-el-Ech.

    C’est un charmant coup d’œil que cette ville naissante, qui a cependant déjà une étendue très considérable : sur les bords du lac, les ateliers de toute sorte avec leurs grandes cheminées, puis les maisons, toutes construites sur pilotis ; sur la droite, le village arabe, qui ne compte pas moins de aujourd’hui de 2 à 3 000 âmes ; ensuite le phare dominant toute la ville. Je vous ai dit que j’étais arrivé le matin : c’était l’heure où toutes les femmes arabes se rendent au château d’eau pour y prendre l’eau douce que l’entreprise fournit chaque jour aux habitants

    [...]

    J’ai visité tous les ateliers, la menuiserie, la fonderie, les magasins et l’atelier d’ajustage. Je puis le dire sans crainte d’être démenti, je n’ai jamais vu en France d’ateliers aussi bien montés ; rien n’y manque. Quel travail il a fallu pour transporter ainsi sur un rivage désert de semblables moyens d’exécution !

    En vérité, c’est à n’y rien comprendre, et si ceux qui se font à plaisir les détracteurs du canal de Suez voulaient se donner la peine d’aller non pas au désert, mais seulement à Port-Saïd, ils seraient forcés d’avouer qu’une entreprise qui prépare, pour l’exécution de son œuvre, de tels moyens de force et de puissance de toute sorte, est une entreprise sérieuse, désireuse de mener à bonne fin le travail qui lui a été confié et le conduisant bien.

    [...] Voilà, Monsieur, ce que j’ai vu et admiré : je ne saurais trop le dire ; et ce que je regrette, c’est de n’avoir pas effectué ce voyage il y a longtemps ; je me serais épargné bien des tourments, bien des ennuis. Aujourd’hui je suis convaincu, non pas de la possibilité, mais de la facilité de l’exécution de l’œuvre ; je doutais, et il me fallait faire tomber mon doute. Nouveau Thomas, j’ai voulu voir, j’ai vu.


    Levasseur
    30, rue de Neuilly
    Paris, le 7 septembre 1862