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| Témoins et témoignages « Visite dun actionnaire incrédule aux travaux de Suez » LIsthme de Suez. Journal de lunion des deux mers, n°150, 15 septembre 1862. |
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« A Monsieur le Rédacteur en chef du Journal LIsthme de Suez, Monsieur le Rédacteur, Je ne pouvais me faire une idée exacte de ces travaux gigantesques qui ont fait trembler le parlement anglais, et aujourdhui je mexplique parfaitement comment il se fait que Lord Palmerston nait pas voulu croire à la possibilité dun canal unissant les deux mers. On ne sait, en effet, ce que lon doit le plus admirer ou de lhomme
qui a conçu une telle idée, ou de celui qui fait exécuter ces
travaux de géants déplaçant je dirai presque des montagnes. [...] En approchant du chantier n°6, le plus proche de Timsah, jentendais un bourdonnement qui augmentait à mesure que nous avancions. Je pensais bien que ce bruit était causé par les travailleurs, mais jétais loin de mattendre au spectacle que jallais découvrir. La tranchée nous était cachée par une dune qui, une fois franchie, nous laissa découvrir les travaux à perte de vue : de chaque côté du canal, des milliers dhommes travaillant en chantant, montant gaiement portant leurs couffins pleins de terre, descendant la berge un peu rapide, puisque leau, je lai dit, coule dans cette partie du chantier n°6, et que le seuil est élevé de 19 mètres au dessus du niveau de la mer, descendant, dis-je, avec une rapidité un peu forcée. Souvent lun deux perd pied, roule dans la tranchée, mais pas bien loin, car le flot qui monte est là pour le retenir ; puis, de rire et recommencer à descendre pour remonter encore. Il y avait quinze mille hommes environ sur ce chantier ; on aurait dit à distance autant de fourmis entrant dans leur trou, et en sortant aussitôt. [...] Le lendemain de mon arrivée au seuil, toujours accompagné par M.lagent de la Compagnie, jai parcouru à cheval les différents chantiers jusqu'à El Ferdane. Souvent, en voyant la gaieté des ouvriers et en entendant leurs chants, je me suis laissé aller à un rire franc en pensant aux larmes sincères que tout le parlement anglais a versées sur le sort des malheureux fellahs, que la Compagnie a la cruauté de payer pour un travail quils paraissent accomplir sans aucune répugnance. [...] Je suis arrivé à Port-Saïd le matin par la barque qui fait le service de la poste entre ce point et Raz-el-Ech. Cest un charmant coup dil que cette ville naissante, qui a cependant déjà une étendue très considérable : sur les bords du lac, les ateliers de toute sorte avec leurs grandes cheminées, puis les maisons, toutes construites sur pilotis ; sur la droite, le village arabe, qui ne compte pas moins de aujourdhui de 2 à 3 000 âmes ; ensuite le phare dominant toute la ville. Je vous ai dit que jétais arrivé le matin : cétait lheure où toutes les femmes arabes se rendent au château deau pour y prendre leau douce que lentreprise fournit chaque jour aux habitants [...] Jai visité tous les ateliers, la menuiserie, la fonderie, les magasins et latelier dajustage. Je puis le dire sans crainte dêtre démenti, je nai jamais vu en France dateliers aussi bien montés ; rien ny manque. Quel travail il a fallu pour transporter ainsi sur un rivage désert de semblables moyens dexécution ! En vérité, cest à ny rien comprendre, et si ceux qui se font à plaisir les détracteurs du canal de Suez voulaient se donner la peine daller non pas au désert, mais seulement à Port-Saïd, ils seraient forcés davouer quune entreprise qui prépare, pour lexécution de son uvre, de tels moyens de force et de puissance de toute sorte, est une entreprise sérieuse, désireuse de mener à bonne fin le travail qui lui a été confié et le conduisant bien. [...] Voilà, Monsieur, ce que jai vu et admiré : je ne saurais trop
le dire ; et ce que je regrette, cest de navoir pas effectué
ce voyage il y a longtemps ; je me serais épargné bien des tourments,
bien des ennuis. Aujourdhui je suis convaincu, non pas de la
possibilité, mais de la facilité de lexécution de luvre ; je
doutais, et il me fallait faire tomber mon doute. Nouveau Thomas,
jai voulu voir, jai vu.
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