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| Témoins et Témoignages ERCKMANN -CHATRIAN, Souvenirs dun ancien chef de chantier à lIsthme de Suez, 1873. |
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« Lorsque jétais employé au canal de Suez, en 1865 et les années
suivantes, me dit mon ami Goguel, javais lhabitude de me lever
une ou deux heures avant le travail, pour respirer la fraîcheur
du matin et voir si tout était en ordre dans nos environs. [...] Je me levais donc la nuit, la chaleur du jour étant tellement grande
quun uf cuisait au soleil et quil suffisait, pour se débarrasser
des puces qui vous obsédaient, dexposer sa chemise sur le sable
: au bout de dix minutes elles étaient rôties. [...] Je faisais vite mon appel, et les ouvriers des différentes attaques commençaient à charger ; ceux de la décharge attendaient au haut de la rampe ; les mulets, au fond de la tranchée, amenaient les wagons pleins au pied du plan incliné, la chaîne les accrochait ; elle se tendait et voilà tout en train. Quelle activité tout à coup, Jean-Baptiste ! quel mouvement !... Et ma foi, tu riras si tu veux, quelle belle chose de voir ces wagons pleins de sable arriver à la rampe, de les voir monter à la file, basculer là-haut ; den voir dautres descendre à vide, dautres rouler au dessous à la décharge, et dentendre ce bruit de la machine, ces cris de charretiers !...Oui, cétait vraiment un grand et magnifique spectacle ! Au bout dun quart dheure, on ne pensait plus quà louvrage : les mouches, les puces, la chaleur, le soleil rouge qui sélevait sur les plaines arides, tout disparaissait. On était dans le feu de la bataille, et celle-là valait bien les autres de Crimée ou dailleurs ; il devait au moins en rester quelque chose... Mais la chaleur augmentait toujours ; vers dix heures, elle devenait accablante ; deux chameaux, toujours occupés à chercher de leau douce à lembranchement du canal pour abreuver les ouvriers, ne faisaient qualler et venir ; dautres montaient de leau pour alimenter la machine ; dautres apportaient de la houille. Les Autrichiens et les Piémontais mêlés de quelques Arabes syriens chargeaient les wagons, les Européens en manches de chemise, les Arabes tout nus. Cest là quil fallait voir, par cette chaleur écrasante, lâpreté des hommes au gain ; ils ne travaillaient pas à la corvée pour le vice-roi, les nôtres, ils travaillaient pour eux, cétait facile à reconnaître ; les mulets y résistaient à peine, ils se tenaient immobiles en attendant le chargement, la tête entre les jambes, comme affaissés ; les hommes allaient toujours...Ils en ont sué des chemises ! Et les poseurs de la voie, qui travaillaient de onze à une heure, pendant le repas des autres, ont-ils souffert !... Moi, presque toujours à lombre de la petite cassine qui me servait de bureau, je succombais presque ; dans ces moments, lintérieur de la tranchée, où le soleil tombait daplomb, ressemblait à une fournaise.[...] Cétait une existence impossible ; et bien, Jean-Baptiste, je ne puis men souvenir sans attendrissement. » Quelques temps plus tard, le travail des hommes se trouve bouleversé par larrivée des dragues : « Dautres, Jean-Baptiste, ont décrit ces machines colossales, ils les ont analysées dans toutes leurs parties ; ils ont raconté lusure de leurs articulations par le sable et la manière de les réparer ; quant à moi, tout ce que je puis te dire, cest quon na jamais rien vu de plus grand, de plus imposant que ces dragues, rien qui puisse vous donner une plus haute idée du génie humain et de sa puissance à vaincre les résistances de la matière. Il fallait voir ces énormes hottes de fer descendre à la file sous le bateau, plonger au fond du canal, remonter pleines de sable, de vase, de déblais jusquau bord, sélever, basculer en haut contre lénorme roue à engrenage qui les tirait, verser leur charge dans le couloir et redescendre semplir de nouveau. Chacune de ces hottes contenaient quatre cents litres de sable, chacune faisait seule par jour le travail de cinquante fellahs ; et comme le chapelet de ces hottes allait son train à la vapeur, sans interruption, en tournant verticalement autour dune grosse charpente en tôle, imagine-toi le nombre de mètres cubes quune drague pareille vous extrayait du canal dans un mois. Encore nétaient-ce pas les plus grandes dragues de lentreprise, les dragues à longs couloirs, qui faisaient jusqu'à quarante mille mètres cubes par mois, en déversant les déblais directement sur les berges, par des couloirs immenses. Mais celles-ci suffisaient pour nous convaincre à lavance que le canal maritime se terminerait quand même, chose dont nous avions douté jusqualors, moi tout le premier, attendu que je nétais pas très fort en mécanique. » |
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