Témoins et Témoignages
ERCKMANN -CHATRIAN,
Souvenirs d’un ancien chef de chantier à l’Isthme de Suez, 1873.


Emile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890), auteurs de nombreux romans populaires à succès, racontent dans cet ouvrage la vie quotidienne des ouvriers travaillant au percement de l’isthme de Suez

    « Lorsque j’étais employé au canal de Suez, en 1865 et les années suivantes, me dit mon ami Goguel, j’avais l’habitude de me lever une ou deux heures avant le travail, pour respirer la fraîcheur du matin et voir si tout était en ordre dans nos environs.
    Le campement du Sérapéum, - où se trouvaient nos chantiers, - situé sur l’emplacement de l’antique temple de Sérapis, ruiné depuis deux mille ans, se composait alors de cinq maisonnettes recouvertes de béton, de la cantine, grande baraque en briques, d’une vingtaine d’autres baraques plus petites, pour loger les ouvriers, et du village arabe, formé d’un monceau de huttes sur le bord de l’embranchement qui nous amenait l’eau potable du canal d’eau douce, éloigné d’environ deux kilomètres.

    [...]

    Je me levais donc la nuit, la chaleur du jour étant tellement grande qu’un œuf cuisait au soleil et qu’il suffisait, pour se débarrasser des puces qui vous obsédaient, d’exposer sa chemise sur le sable : au bout de dix minutes elles étaient rôties.
    Moi, j’étais devenu noir comme un corbeau et tous les camarades d’Europe se trouvaient dans le même état.

    [...]

    Je faisais vite mon appel, et les ouvriers des différentes attaques commençaient à charger ; ceux de la décharge attendaient au haut de la rampe ; les mulets, au fond de la tranchée, amenaient les wagons pleins au pied du plan incliné, la chaîne les accrochait ; elle se tendait et voilà tout en train.

    Quelle activité tout à coup, Jean-Baptiste ! quel mouvement !... Et ma foi, tu riras si tu veux, quelle belle chose de voir ces wagons pleins de sable arriver à la rampe, de les voir monter à la file, basculer là-haut ; d’en voir d’autres descendre à vide, d’autres rouler au dessous à la décharge, et d’entendre ce bruit de la machine, ces cris de charretiers !...Oui, c’était vraiment un grand et magnifique spectacle !

    Au bout d’un quart d’heure, on ne pensait plus qu’à l’ouvrage : les mouches, les puces, la chaleur, le soleil rouge qui s’élevait sur les plaines arides, tout disparaissait. On était dans le feu de la bataille, et celle-là valait bien les autres de Crimée ou d’ailleurs ; il devait au moins en rester quelque chose...

    Mais la chaleur augmentait toujours ; vers dix heures, elle devenait accablante ; deux chameaux, toujours occupés à chercher de l’eau douce à l’embranchement du canal pour abreuver les ouvriers, ne faisaient qu’aller et venir ; d’autres montaient de l’eau pour alimenter la machine ; d’autres apportaient de la houille.

    Les Autrichiens et les Piémontais mêlés de quelques Arabes syriens chargeaient les wagons, les Européens en manches de chemise, les Arabes tout nus.

    C’est là qu’il fallait voir, par cette chaleur écrasante, l’âpreté des hommes au gain ; ils ne travaillaient pas à la corvée pour le vice-roi, les nôtres, ils travaillaient pour eux, c’était facile à reconnaître ; les mulets y résistaient à peine, ils se tenaient immobiles en attendant le chargement, la tête entre les jambes, comme affaissés ; les hommes allaient toujours...Ils en ont sué des chemises !

    Et les poseurs de la voie, qui travaillaient de onze à une heure, pendant le repas des autres, ont-ils souffert !...

    Moi, presque toujours à l’ombre de la petite cassine qui me servait de bureau, je succombais presque ; dans ces moments, l’intérieur de la tranchée, où le soleil tombait d’aplomb, ressemblait à une fournaise.[...] C’était une existence impossible ; et bien, Jean-Baptiste, je ne puis m’en souvenir sans attendrissement. »

Quelques temps plus tard, le travail des hommes se trouve bouleversé par l’arrivée des dragues :

    « D’autres, Jean-Baptiste, ont décrit ces machines colossales, ils les ont analysées dans toutes leurs parties ; ils ont raconté l’usure de leurs articulations par le sable et la manière de les réparer ; quant à moi, tout ce que je puis te dire, c’est qu’on n’a jamais rien vu de plus grand, de plus imposant que ces dragues, rien qui puisse vous donner une plus haute idée du génie humain et de sa puissance à vaincre les résistances de la matière.

    Il fallait voir ces énormes hottes de fer descendre à la file sous le bateau, plonger au fond du canal, remonter pleines de sable, de vase, de déblais jusqu’au bord, s’élever, basculer en haut contre l’énorme roue à engrenage qui les tirait, verser leur charge dans le couloir et redescendre s’emplir de nouveau.

    Chacune de ces hottes contenaient quatre cents litres de sable, chacune faisait seule par jour le travail de cinquante fellahs ; et comme le chapelet de ces hottes allait son train à la vapeur, sans interruption, en tournant verticalement autour d’une grosse charpente en tôle, imagine-toi le nombre de mètres cubes qu’une drague pareille vous extrayait du canal dans un mois.

    Encore n’étaient-ce pas les plus grandes dragues de l’entreprise, les dragues à longs couloirs, qui faisaient jusqu'à quarante mille mètres cubes par mois, en déversant les déblais directement sur les berges, par des couloirs immenses.

    Mais celles-ci suffisaient pour nous convaincre à l’avance que le canal maritime se terminerait quand même, chose dont nous avions douté jusqu’alors, moi tout le premier, attendu que je n’étais pas très fort en mécanique. »