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D.C. : Aujourd'hui, collectionner correspond plus à un besoin ou à une envie ?

P.-J. C. : A un besoin. Chez moi, c'est un engrenage, c'est un peu comme une drogue. Au début, j'étais très difficile et je n'achetais que des autographes. Et puis en revendant quelques documents, j'ai pu acquérir des objets et des œuvres de grande qualité. Cette "maladie" est maintenant vraiment en moi. C'est une nécessité vitale. Il s'agit d'un grand puzzle que j'espère finir mais dont les limites me sont encore inconnues.
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D.C. : Votre collection se limite donc au Premier Empire?

P.-J. C. : Non, en réalité c'est le personnage de Napoléon qui m'intéresse, plus que son règne. Cela explique certains choix ou certains modes d'acquisition. J'ai par exemple acheté une lettre autographe signée de la main de Napoléon alors que celui-ci était à peine âgé de quinze ans, donc bien avant le Consulat ou l'Empire. Il demandait à un membre de sa famille de venir lui rendre visite à l'École militaire, mais à certaines heures de la journée et selon ses propres conditions. En fait, tout l'Empereur est déjà résumé là. C'est prodigieux et tout simplement fascinant. Voilà pourquoi j'ai préféré aussi acquérir la manche de l'uniforme du Premier consul plutôt que tout autre copie d'une toile de Gros ou de Ingres représentant Bonaparte avec son superbe habit de velours. L'intérêt n'est pas de posséder une œuvre que tout le monde connaît mais un "témoignage" du grand homme qui permettra de progresser dans la connaissance historique.
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Acheter des œuvres : un travail d'expert

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D.C. : Lorsque vous vous portez acquéreur d'un objet ou d'un document, le faites-vous selon une politique d'acquisition ou suivez-vous votre instinct?

P.-J. C. : On peut dire qu'il s'agit d'un "coup de foudre réfléchi". Quand je vois un objet, je l'analyse, je l'expertise, je le dissèque et je recherche le plus d'informations possibles le concernant. Grâce à l'avis de mes amis conservateurs, je cherche par tous les moyens à confirmer mes premières conclusions. Je regarde ensuite en quoi l'objet est susceptible de compléter ma collection et de "révéler" certains documents que je possède déjà. Tout ces éléments sont donc nécessaires et ces conditions doivent être impérieusement remplies. Mais c'est vrai qu'il faut, pour qu'au dernier moment je prenne la décision de l'acheter, un petit quelque chose en plus. Ce petit quelque chose que l'on appelle le "déclic", "l'acte déraisonnable".
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D.C. : Avez-vous déjà renoncé à des lots mis en vente et qui vous intéressaient à cause d'un manque de qualité?

P.-J. C. : Bien sûr. La qualité est l'élément le plus important d'une œuvre. Il s'agit peut-être d'un outil subjectif, mais il reste très fiable en dernier recours. À chaque fois que se présente une vente ou une possibilité d'acquisition, je me demande toujours si tel ou tel objet pourra tenir sa place dans une exposition, s'il a une vrai "qualité-musée". C'est le label qualité! Pour moi, c'est primordial. Une provenance bien établie, un certificat d'authenticité sont dans tous les cas le plus sûr des alliés.
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D.C. : L'ambiance des salles de ventes vous plaît-elle ?

P.-J. C. : J'aime et je déteste à la fois. C'est une sorte de casino avec la grande excitation du premier tour de roue. On va tout d'abord voir l'expert, on consulte le catalogue et les documents, on prend l'avis de tous. Mais dès les trois coups, le cœur palpite, la main tremble, l'adrénaline monte. C'est terrible. On peut s'imaginer ce que "subit" l'acheteur lorsqu'on voit l'Homme pressé avec Alain Delon. À la fin du film, le personnage principal meurt d'une crise cardiaque après avoir attendu l'objet de ses rêves. J'ai souvent connu ce "type d'émotion" car j'ai failli un jour m'évanouir au cours d'une enchère...
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D.C. : Parmi les salles de ventes françaises, anglaises et américaines, quelles sont celles que vous préférez?

P.-J. C. : Drouot à Paris. Les ventes en Grande-Bretagne sont trop policées, bien trop distinguées, aseptisées. Quant aux Américains, ils aiment à mon avis trop le "show". En fait, on ne retrouve nulle part ailleurs qu'en France cet esprit "grenier" qui me plaît tant. Ici, on cherche, on fouille et on trouve à peu près tout ce que l'on veut. Et dans toutes sortes de domaines. Drouot, c'est la caverne d'Ali Baba. Les meilleures affaires sont là. C'est comme ça que j'ai pu me constituer mon petit trésor. Pas en allant acheter chez un antiquaire qui vend la même gravure ou un document aussi intéressant mais pour six à dix fois plus cher. En ce moment, le marché devient partout difficile mais c'est vrai que le bicentenaire napoléonien y est pour beaucoup. L'intérêt pour Napoléon est croissant. Et comme les Russes commencent à s'y mettre à leur tour alors...
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La "collection Chalençon"

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D.C. : Si vous deviez un jour partir sur une île déserte, quelle œuvre, parmi les trois cents que vous possédez, emporteriez-vous avec vous?

P.-J. C. : Ce serait peut-être la pétition adressée par tous les peintres français au Directoire. Retrouver au bas d'un seul document les signatures de David, Fragonard, Percier, Fontaine, Chaudet, Redouté, Vernet, Isabey et Gérard est très émouvant mais aussi très intéressant pour son caractère historique. On comprend vraiment que tous ces artistes formaient une seule et même famille. On n'est jamais aussi uni que face à l'adversité, et ce malgré les divergences et les choix esthétiques de chacun. Mais j'aime aussi beaucoup les Grands Couverts de Napoléon.
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D.C. : Quelles sont les "manques" les plus importants de tout votre patrimoine historique?

P.-J. C. : Pour les manuscrits, c'est la période 1802-1804, c'est-à-dire celle qui précède la cérémonie du Sacre. Hormis cela, la Guerre d'Espagne est peut-être l'événement de la vie de Napoléon auquel je me suis le moins intéressé. Mais il ne tient qu'à moi de compléter tout cela. Cela se fera sans doute avec des livres plutôt qu'avec du mobilier, car les uniques meubles que l'Empereur a pu connaître et utiliser font partie du patrimoine national ou sont conservés par les grandes fondations américaines. C'est peut-être malheureux pour les Français, mais c'est ainsi.
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D.C. : Et la bataille d'Austerlitz?

P.-J. C. : Ah oui, c'est vrai! C'est un de mes vœux les plus chers mais rien de vraiment très intéressant n'est encore passé en vente ces dernières années. Rien qui ne puisse justifier un achat de grande valeur. Pourtant, c'est un rêve : trouver une lettre ou une note adressée par Napoléon à un de ses maréchaux. Ce serait tellement… tellement excitant. Il faut dire qu'il y a déjà beaucoup de choses dans les autres collections et dans les musées. Ceci explique sans doute cela. Mais je ne perds pas espoir. L'espoir fait vivre, surtout le collectionneur !
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D.C. : Aimez-vous vivre, avec d'autres, votre passion? Faites-vous souvent visiter votre "cabinet de curiosité" ?

P.-J. C. : Non, pas vraiment. Pas plus que je n'apprécie les chercheurs ou les écrivains. J'ai eu de très mauvais souvenirs avec certains d'entre eux et je ne souhaite nullement renouveler l'expérience. J'avais par exemple prêté une lettre à un biographe de Louis-Philippe qui n'a même pas daigné me citer alors que la totalité du document avait été reproduite. De toute façon, il est bon que certaines choses restent secrètes. Ce qui n'empêche nullement que je souhaite faire connaître mes collections au plus grand nombre.
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Le Questionnaire de Proust

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D.C. : Dans votre collection, quels sont vos peintres préférés?

P.-J. C. : Horace Vernet et le baron Gérard.
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D.C. : Vos héros dans la vie réelle?

P.-J. C. : Mis à part Napoléon, sa sœur Pauline. Elle était formidable, pleine de vie et toujours gaie. Elle était naturelle.
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D.C. : Ce que vous détestez par-dessus tout ?

P.-J. C. : La médiocrité. Plus que la bêtise ou la jalousie.
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D.C. : Le caractère historique que vous méprisez?

P.-J. C. : Le manque d'ordre. Le Directoire et Barras m'amusent mais un pays ne peut pas être géré de cette manière. Il faut une autorité pour remettre l'État sur de bons rails. C'est sans doute triste à dire, mais une dictature éclairée est sans doute le meilleur des gouvernement en temps de crise. C'est le passage obligé pour qu'ensuite la démocratie puisse vraiment être consolidée dans l'esprit public.
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D.C. : Quel fait militaire admirez-vous le plus ?

P.-J. C. : Chez Napoléon : la rapidité. Ce que certains nomment à tort l'improvisation. Passer de Boulogne à Ulm en quelques semaines est tout simplement prodigieux. Il vivait toujours à cent à l'heure. Je m'inspire de cela au quotidien.
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D.C. : Quel est le don de la nature que possédait Napoléon et que vous voudriez avoir?

P.-J. C. : Avoir la capacité de dormir très peu. Lorsque l'on possède ce "don", lorsque la nature vous a conçu ainsi, vous pouvez aller très loin. Tous les grands hommes d'État avaient cette faculté. Mais sans doute cela s'acquiert-il aussi un peu.
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D.C. : Votre devise?

P.-J. C. : "Vaincre ou mourir". Pour avoir ce que je recherche, je suis prêt à tous les sacrifices et à toutes les actions. C'est dangereux, mais si passionnant que l'on en oublie absolument tout le reste.
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D.C. : Quel est votre rêve de bonheur?

P.-J. C. : Avoir enfin un local digne de mes collections. Que tous ces objets, que toutes ces lettres autographes, ces dessins, ces verres, ces livres soient conservés dans un écrin de grande qualité.
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D.C. : Quel serait votre plus grand malheur?

P.-J. C. : Perdre le Portrait de l'Empereur Napoléon Ier en buste par Gérard. Ce n'est qu'un exemple, mais je ne pourrais plus vivre sans ce magnifique visage. Il n'y aurait rien de pire dans ma vie que cet oubli.
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D.C. : Quel est l'endroit du monde où vous aimeriez vivre?

P.-J. C. : A la Malmaison. J'adore le lieu pour sa douceur de vivre. Cette existence auprès de Joséphine fut le seul moment, dans la vie de Napoléon, où il resta lui-même sans qu'aucun événement ne vienne ternir sa joie de vivre.
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D.C. : Quelle est votre couleur préférée?

P.-J. C. : Le cramoisi. J'aime cette couleur pour tout ce qu'elle évoque en moi : les couvertures de mes livres, les tentures, les fauteuils, les soirées à l'Opéra...
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D.C. : Votre oiseau favori est donc l'aigle?

P.-J. C. : Oui, mais parmi les emblèmes de l'Empire, je préfère sans conteste l'abeille. Cela correspond plus à mes goûts et à ma sensibilité.
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D.C. : Quels sont vos héros dans la fiction?

P.-J. C. : Sherlock Holmes. Je m'identifie à lui lorsque je suis sur la piste de "l'objet rare". C'est une quête de tous les instants. J'aime beaucoup ce qui est tactile. Je suis un véritable détective.
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D.C. : Quels sont vos compositeurs préférés?

P.-J. C. : Lesueur et Spontini bien plus que Beethoven. Ou alors les Romances composées par la Reine Hortense, qui sont admirables. Car dans tous les cas, je choisis "l'esprit français".
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D.C. : Pierre-Jean Chalençon, avez-vous aujourd'hui un conseil à donner aux amoureux de la période napoléonienne?

P.-J. C. : Si quelqu'un venait prendre conseil auprès de moi, je lui montrerais combien collectionner est une privation de tous les instants. Malgré toutes les joies et les satisfactions que me procurent mes activités, on ne peut plus vivre "normalement". C'est comme une entrée en religion. Mais le jeu en vaut tout de même la chandelle. Même si parfois la vie privée en pâtit fâcheusement.
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