<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 19, juin 2014
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Pour vivre sa passion de l’histoire aujourd’hui, un magazine, des jeux et des animations à picorer suivant son humeur, des rencontres avec des personnalités de l’histoire napoléonienne, et des actualités et des informations à suivre chaque jour.

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ITINÉRAIRES ET PROMENADES


 

LE CIRCUIT IMPERIAL

 


 



La Casa Bonaparte, maison natale de Napoléon © RMN

La Casa Bonaparte, maison natale de Napoléon © RMN
  

Ce deuxième circuit nous emmène à la rencontre de la famille Bonaparte. Il débute rue Saint-Charles devant leur maison familiale. La présence des Bonaparte à Ajaccio est attestée depuis la fin du XVe siècle. Le premier membre de la famille établi en Corse, Francesco, était surnommé le Maure de Sarzane, du nom de la petite ville de Ligurie en Italie dont lui et les siens étaient originaires. Connus depuis le XIIe siècle, la plupart des membres de cette famille y exerçaient la profession de notaire. 
La première demeure des Bonaparte à Ajaccio se trouvait au bout de la Grande-Rue et fut démolie au milieu du XVIe siècle en raison de la construction de la citadelle. Jusqu'au XVIIe siècle, on se sait pas où vécurent les Bonaparte. Ce n'est qu'en 1682 que Giuseppe Bonaparte s'installa dans la maison qui deviendra la casa Bonaparte.

La coutume corse voulait alors qu'une maison soit divisée en plusieurs propriétaires ; chacun possédait une ou plusieurs pièces voire un étage entier. Par son mariage avec Maria Bozzi, Giuseppe prit possession de quelques pièces de la maison de son épouse, la casa Bozzi. Puis grâce à d'habiles mariages ou par de simples rachats, la casa Bozzi devint la casa Bonaparte et c'est dans celle-ci que Carlo-Maria Buonaparte (le u ayant été ajouté après l'attestation d'origine commune avec des Buonaparte de Florence) installa sa jeune épouse, Letizia Ramolino, après leur mariage en 1764.
Charles de Buonaparte, tel qu'il se présentait lui-même après son ralliement à la France, était avocat au Conseil supérieur et assesseur de la juridiction royale d'Ajaccio. Il fut élu député de la noblesse corse en 1772 et se rendit même à Versailles à ce titre. Soucieux de tenir son rang, il fit entreprendre des travaux d'agrandissement et d'embellissement dans la maison. Ces travaux furent poursuivis en 1790 par l'archidiacre Lucien, son oncle, qui veillait sur la famille depuis la mort de Charles en 1785.

La maison connut des heures sombres quand les Bonaparte manifestèrent ouvertement leur adhésion aux idées républicaines. En mai 1793, tandis que Letizia et ses enfants fuyaient pour rejoindre la France, la demeure fut entièrement pillée et partiellement brûlée par les paolistes soutenus par les Anglais. Elle fut ensuite réquisitionnée par ces derniers pour servir de logement aux officiers et l'on raconte qu'Hudson Lowe, le futur geôlier de Napoléon à Sainte-Hélène, y résida à l'étage. En octobre 1796, quand les Français chassèrent les Anglais de Corse, la maison fut récupérée par les Bonaparte qui firent effectuer une série de travaux importants grâce aux indemnités reçues du Directoire. La restauration complète du bâtiment fut achevée en 1799 tandis qu'un nouveau mobilier - toujours en place - était acheté à Gênes et à Marseille.


La chambre natale de Napoléon © RMN

La chambre natale de Napoléon © RMN
  

Napoléon, le deuxième fils de Charles et de Letizia, vit le jour dans cette maison le 15 août 1769. Le futur Empereur reçut ce nom étrange, que lui-même considérait comme paré « d'une vertu virile, poétique et redondante », en souvenir de l'oncle Napoleone, frère de l'archidiacre Lucien, mort à Corte quelques semaines avant la bataille de Ponte Nuovo. Tous les autres enfants du couple Bonaparte naquirent également dans cette demeure à l'exception de Joseph dont nous rencontrerons la maison natale à Corte. 

Stendhal dans sa vie de Napoléon donne une version très symbolique de la naissance de l'Empereur : « le 15 août 1769, jour de la fête de l'Assomption, Madame Bonaparte était à la messe, lorsqu'elle fut saisie de douleurs si pressantes, qu'elle se trouva obligée de revenir chez elle en toute hâte ; elle ne put atteindre sa chambre à coucher et déposa son enfant dans l'antichambre, sur un de ces tapis antiques à grandes figures de héros ». Letizia en prenant plus tard connaissance de l'anecdote, commenta : « mais c'est une fable. Avait-il besoin de cela ? » en ajoutant avec malice : « Nous n'avions pas de tapis dans nos maisons de Corse et encore moins en plein été qu'en hiver ». En fait, pressée par le temps, Letizia ne put effectivement parvenir jusqu'à sa chambre et c'est sur un canapé qu'elle accoucha de l'enfant - le canapé Louis XVI à chevets renversés qui est exposé dans la maison est très certainement postérieur à cette naissance. Le nouveau-né fut ondoyé chez lui par autorisation de l'archidiacre Lucien. Apparemment de petite constitution, le bébé fut allaité par sa mère qui s'adjoignit les services d'une nourrice, Camilla Ilari, une robuste campagnarde fille d'un marinier d'Ajaccio dont le futur Empereur se souviendra toute sa vie au point de la coucher sur son testament. Quand la famille eut définitivement quitté la Corse en 1799, c'est à elle que fut d'ailleurs confiée la maison et Napoléon conçut même le projet de la lui donner. En fait, la casa Bonaparte fut cédée au cousin germain de Letizia, André Ramolino, qui, en échange, s'engagea à céder sa propre demeure à Camilla.
 
Dans cette rue étroite, la maison Bonaparte, devenue après bien des vicissitudes un musée national en 1967, dresse sa haute et sobre façade à trois étages caractéristique des demeures du XVIIIe siècle à Ajaccio. Le parcours du musée se fait en deux étapes. Le deuxième étage retrace l'histoire de la Corse au XVIIIe siècle et celle de la famille Bonaparte tandis qu'au premier étage se répartissent les appartements historiques. Après la visite, il faut s'arrêter quelques instants dans le jardinet en face de la maison qui offre une halte agréable pour admirer le buste du Roi de Rome installé ici en 1936 pour le centenaire de la mort de Letizia.

 
Au bout de la rue Saint-Charles, rue Forcioli-Conti, dans ce quartier qui vit grandir Napoléon, s'élève la cathédrale d'Ajaccio. De taille plutôt modeste, l'édifice qui date de la fin du XVIe siècle était le lieu de culte de la famille Bonaparte. Comme Stendhal l'a mentionné, Letizia y ressentit les premières douleurs de l'accouchement et certains allèrent même jusqu'à prétendre qu'elle accoucha sur les marches de l'église. C'est là que le petit Napoléon fut baptisé le 21 juillet 1771 par son grand-oncle, l'archidiacre Lucien, assisté de l'économe de l'église Gio Balta Diamante.

La cathédrale d'Ajaccio © Fondation Napoléon

La cathédrale d'Ajaccio © Fondation Napoléon
  

Le futur Empereur reçut le baptême le même jour que sa soeur Maria-Anna, née en 1771 et qui décédera cette même année. L'acte de baptême, dont on peut voir une copie dans le Salon napoléonien de l'Hôtel de Ville, est en italien et ne mentionne ni la ville, ni l'église dans lesquelles eut lieu la cérémonie. Il est paraphé par François Cuneo, conseiller du roi, juge royal de la province d'Ajaccio. Napoléon eut pour parrain Laurent Giubeca, procureur du Roi et pour marraine sa tante, Gertruda Paravicini. Le baptistère qui servit à la cérémonie est toujours visible à l'entrée de la cathédrale. En 1869, l'Impératrice Eugénie et le Prince Impérial, en visite à Ajaccio pour le bicentenaire de la naissance de Napoléon Ier, y assistèrent à un Te Deum. Ils participèrent également à la pose de la première pierre d'une nouvelle cathédrale qui ne fut jamais réalisée.

Façade de l'hôtel Pozzo di Borgo © Fondation Napoléon

Façade de l'hôtel Pozzo di Borgo © Fondation Napoléon
  

Réemprunter ensuite la rue Saint-Charles pour parvenir jusqu'à la rue Bonaparte. Cette artère «la Carrughiu drittu» (la rue droite) était une des premières d'Ajaccio, celle où vivaient les notables sous la domination génoise. La plupart des maisons ont été refaites au XIXe siècle. Là, sur la droite, au n°17, se trouve l'ancienne demeure des Pozzo di Borgo, dont Charles-André (1764-1842), cousin éloigné et ami intime de Joseph et de Napoléon, devint leur ennemi juré dans la lutte paoliste. S'opposant au gouvernement républicain en 1796, il dut s'enfuir en Angleterre puis à Vienne. Diplomate avisé et adversaire déclaré de l'Empereur, il passa ensuite au service du Tsar de Russie. Ne bénéficiant pas de la loi d'amnistie générale, ses biens furent confisqués en 1796 et notamment sa maison d'Ajaccio. Remanié entre 1820 et 1825, l'hôtel Pozzo di Borgo, aujourd'hui à l'état d'abandon, présente une belle façade ornée de trompe-l'oeil architecturaux et un portail d'entrée richement sculpté encadré de colonnes ioniennes. Plus en avant de la rue, aux numéros 10 et 5, deux plaques commémoratives rappellent le passage en ces lieux du « Père de la Patrie », Paoli, qui vécut quelques jours dans l'ancien « Publico palazzu » en 1791 et de Murat qui vécut dans l'ancien hôtel de la Croix de Malte, en septembre 1815, avant sa tentative de reconquête du trône de Naples qui devait s'achever tragiquement à Pizzo en Calabre.

La rue Bonaparte débouche sur la place du maréchal Foch où se trouve, outre la statue de Bonaparte aux Lions sur laquelle nous reviendrons dans le circuit suivant, l'Hôtel de Ville appelé aussi « La maison Carrée » par les Ajacciens. Ce bâtiment néoclassique réalisé dans le premier quart du XIXe siècle et dont l'austérité extérieure est compensée par une belle couleur ocre rouge, abrite un Salon napoléonien. Deux pièces au premier étage ont été aménagées pour exposer des collections léguées à la ville d'Ajaccio. Elles présentent les membres de la famille impériale à travers des portraits peints et sculptés dont les plus remarquables sont signés Girodet ou Canova et où l'on remarque des copies de Gérard et de Winterhalter. Une intéressante série de monnaies et de médailles figurant les grands événements de l'épopée napoléonienne évoque également l'histoire du Consulat et de l'Empire. Seule oeuvre contemporaine dans ce salon, un plafond allégorique signé d'un artiste corse, Dominique Frassati, met en scène Napoléon Ier entouré de personnages de la cour impériale, de soldats de la Grande Armée et de figures symboliques. Cette fresque pourtant réalisée par un artiste talentueux frappe par sa composition confuse et sa facture maladroite. Ressuscitant le Grand Genre, celui de la peinture d'Histoire quasi oublié au XXe siècle, elle témoigne de la difficulté à dominer ce style pictural. Mais les représentations artistiques de Napoléon au XXe siècle sont si rares qu'il est intéressant de contempler celle-ci.
En ressortant de l'hôtel de Ville, emprunter la rue Fesch sur la droite. Appelé « U Borgu » (le faubourg), ce quartier fut occupé dans la deuxième moitié du XVIe siècle par les Corses qui ne pouvaient s'installer dans la cité génoise. Le nom de cette cité extra-muros est resté attaché à la rue du cardinal Fesch. Au  n° 28, une plaque commémorative rappelle un épisode de la jeunesse de Napoléon. En voici le texte : « Trois jours de mai 1793, Napoléon Bonaparte poursuivit par les anglo-paolistes reçut l'asile de l'amitié dans cette maison chez Jean-Jérôme Lévie, ancien maire, qui y assembla des montagnards armés. Les gendarmes s'étant présentés pour opérer l'arrestation J-J. Levie sut les éloigner sans lutte et la nuit même il fit sauver Bonaparte par mer pour gagner Calvi et de là les côtes de Provence. Sept mois après (21 déc.) Bonaparte reprenait Toulon. ». Devenu Premier consul, Bonaparte nomma Levie maire d'Ajaccio en 1800, charge que celui-ci refusa en raison de son âge. 


Statue du Cardinal Fesch dans la cour du Palais Fesch © Fondation Napoléon

Statue du Cardinal Fesch dans la cour du Palais Fesch © Fondation Napoléon
  

Plus loin, au  n°  50, un palais à l'architecture classique s'impose par ses lignes sobres et équilibrées. Il s'agit du palais construit par ordre du cardinal Fesch, l'oncle maternel de Napoléon, né à Ajaccio en 1763 et décédé à Rome en 1839. Ordonné prêtre en 1785, archidiacre d'Ajaccio en 1787, Fesch fut ensuite nommé vicaire de l'évêque de la ville. Fuyant la Corse en 1793 comme toute la famille Bonaparte, il suivit son neveu en Italie et, oubliant pour un temps ses fonctions ecclésiastiques, se chargea de la fourniture aux armées. Archevêque de Lyon en 1802, cardinal en 1803, grand aumônier de l'Empereur en 1805, disgracié par ce dernier en 1812 en raison de son soutien au Pape, Fesch se réfugia à Rome en 1814 où il consacra le reste de sa vie à enrichir sa prestigieuse collection de peintures italiennes. « Il ne faut pas penser à me procurer des tableaux médiocres, écrivait-il à son fondé de pouvoir romain, il faut du beau et du bon, ou rien ».

Dans son testament daté de 1839, il exposa son désir de « fonder un grand établissement dédié à Dieu en trois personnes » où les jeunes gens studieux et méritants pourraient s'appliquer à l'étude des sciences et des arts. De plus, il légua à la ville d'Ajaccio une petite partie des tableaux de sa collection, « quelques originaux de toutes les écoles devant constituer un musée pour servir à l'instruction des jeunes gens ». Le bâtiment fut achevé vers 1840 et affecté au casernement des troupes militaires. Finalement, l'Institut des études ouvrit ses portes en 1847 et le musée en 1852, mais progressivement les salles de classe remplacèrent les galeries d'exposition. Le palais Fesch demeura jusqu'en 1936 un collège de garçons avant de devenir le siège d'une soupe populaire pendant la Deuxième Guerre mondiale. L'édifice revint à sa vocation première à la fin des années 80 et abrite aujourd'hui le plus important musée de province en matière de peinture italienne. Outre les collections de peinture, le musée comprend une section napoléonienne riche d'oeuvres remarquables.

Le palais Fesch, dominant le port et largement ouvert sur la ville, est précédé d'une grande cour ornée en son centre d'une belle statue du cardinal par Vital Dubray ; des bas-reliefs sur le piédestal narrent les épisodes les plus importants de sa vie. Commandée et installée ici sous le Second Empire, cette statue est un témoignage de l'action de Napoléon III à Ajaccio. L'Empereur qui déclarait : « la Corse pour moi n'est pas un département comme un autre, c'est une famille », essaya durant son règne d'impulser une relance économique de l'île. Il fut également attentif à la mise en valeur du patrimoine napoléonien et soucieux d'honorer dignement la mémoire familiale. L'aile droite du palais Fesch fut ainsi commandée pour abriter la chapelle funéraire des Bonaparte.

Intérieur de la chapelle impériale © Fondation Napoléon

Intérieur de la chapelle impériale © Fondation Napoléon
  

La Chapelle impériale fut édifiée sur ordre de Napoléon III entre 1857 et 1860 pour répondre au voeu testamentaire du cardinal Fesch d'être inhumé dans une église construite pour lui et sa famille à Ajaccio. La chapelle devint ensuite la sépulture familiale des Bonaparte. Dans la crypte reposent Charles et Letizia, les parents de Napoléon, Joseph Fesch, Charles-Lucien Bonaparte, prince de Canino et de Misignano, ses enfants Napoléon-Charles, Zénaïde et Eugénie, le prince Victor et son épouse la princesse Clémentine, le prince Napoléon. Chaque année, des messes y sont célébrées aux dates anniversaires de naissance et de mort de Napoléon.
En poursuivant un peu dans la rue Fesch, on observe au  n°  44, à proximité de la maison natale de celui que l'on surnommait le « Napoléon de la romance », Tino Rossi, une plaque commémorative évoquant l'opposition de Bonaparte à Paoli. C'est ici, en janvier 1791, que Bonaparte aurait fait lecture de son premier écrit public, une lettre à un partisan royaliste, Matteo Buttafuoco, lors d'une séance du club patriotique affilié aux Jacobins.


 
© Textes et images (sauf mention contraire) Fondation Napoléon - Karine Huguenaud, 1998

 

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