<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 19, juin 2014
IN ENGLISH

Pour vivre sa passion de l’histoire aujourd’hui, un magazine, des jeux et des animations à picorer suivant son humeur, des rencontres avec des personnalités de l’histoire napoléonienne, et des actualités et des informations à suivre chaque jour.

Enrichissements récents :

Revue de presse : - Tradition magazine, n°260, mars-avril 2012
Vient de paraitre : Les damnés de la République (roman)
Sites, musées et monuments : Le musée des Lettres et Manuscrits (Bruxelles)
anglegauche angledroit

ITINÉRAIRES ET PROMENADES


 

CORTE

 


 



La citadelle © Fondation Napoléon

La citadelle © Fondation Napoléon
  

Au coeur de l'île, à mi-distance entre Ajaccio et Bastia, Corte s'élève sur une colline de fond de vallée. Sur le versant est, les quartiers de la vieille ville s'échelonnent au pied des remparts de la citadelle qui, perchée au sommet d'un piton rocheux, domine le confluent de trois torrents, le Tavignagno, la Restonica et l'Orta. Possédant la seule forteresse militaire à l'intérieur des terres, Corte s'est affirmée au fil des siècles comme un carrefour stratégique commandant toute la Corse non maritime. Cette situation exceptionnelle fit de la ville l'enjeu des luttes de pouvoir qui déchirèrent l'île. Repoussant chaque fois qu'elle le put la domination génoise, Corte fut au centre de la guerre d'indépendance qui fit de la Corse le premier état à se doter d'une constitution démocratique. A partir de 1729, quatre insurrections secouèrent l'île et malgré l'intervention de l'Autriche, une consulta (assemblée) réunie à Corte en 1735 proclama l'indépendance nationale. Gènes, soutenue militairement par la France, réaffirma son autorité et une quatrième révolte éclata dès le départ des troupes françaises. La consulta d'Orezzo en août 1745 nomma de nouveaux chefs, Ignazio Venturini, Alerio Matra et Gian Pietro Gaffori. Ce dernier étendit son influence et établit en 1751 un gouvernement solide. Menacée par un tel pouvoir, Gênes fit assassiner Gaffori. L'indépendance corse était sérieusement menacée.

C'est alors que Pascal Paoli fit son apparition sur la scène de l'histoire insulaire. Nommé général de la nation corse par la consulta de Sant Antonio de la Casabianca le 15 juillet 1755, cet homme de 29 ans s'attacha à briser les résistances et à accélérer l'unité politique et morale de la Nation. Il installa le siège du pouvoir à Corte qui devint de 1755 à 1769 la capitale de la Corse indépendante. Il fit voter une Constitution affirmant la souveraineté de la Nation, décréta la séparation des pouvoirs, fit frapper monnaie, réorganisa les tribunaux, institua une petite armée, s'employa à ranimer l'économie ruinée par 25 ans de guerres, ouvrit des écoles publiques dans tous les villages, fonda l'université de Corte et créa un journal. Mais l'ennemi génois conservait les principales places maritimes de l'île. Paoli dota alors la Corse d'une petite flotte et fonda le port de l'Ile Rousse. En vertu du traité de Compiègne puis du traité de Versailles de 1768, la Corse fut cédée à la France et la résistance armée s'organisa alors contre un adversaire redoutable, un des plus puissants maîtres de l'Europe. La lutte était par trop inégale et la bataille de Ponte Nuovo le 8 mai 1869 sonna la défaite de Paoli qui dut fuir en Angleterre.

Statue de Paoli © Fondation Napoléon

Statue de Paoli © Fondation Napoléon
  

La visite de Corte débute au bout du cours Paoli, place du duc de Padoue. Là se dresse la statue de Jean Thomas Arrighi de Casanova (Corte 1778- Paris 1853) qui fut de tous les combats du Consulat et de l'Empire ainsi que le rappellent les inscriptions sur le piédestal : Salhieh, Jaffa, Saint-Jean d'Acre, Marengo, Wertingen, Friedland, Leipzig et Fère Champ. Nommé duc de Padoue en 1808, Arrighi s'exila en Italie après Waterloo et finit sénateur de la Corse sous le Second Empire. Sa statue de bronze fut d'ailleurs réalisée et installée durant cette période. Elle est l'oeuvre d'Auguste Bartholdi (1867). En remontant le cours Paoli jusqu'à la place du même nom, on parvient au coeur de la vieille ville. Une statue du " Père de la Patrie " exécutée en 1901 par Alebert en marque le centre. Ici commence un itinéraire fléché et numéroté qui mène à tous les monuments intéressants de Corte. Depuis la place Paoli, la promenade dans la vieille ville est un enchantement. Les ruelles étroites et les bâtisses austères construites de façon rudimentaire sur des pentes parfois très raides ont conservé leur aspect villageois. La petite rue Scoliscia monte par degrés jusqu'à la place Gaffori où une statue du héros cortenais tourne le dos à sa maison natale. Des impacts de balle sur la façade de celle-ci témoignent de la violence des combats lors des guerres d'indépendance de la Corse. On raconte que Faustina, l'épouse de Gaffori, menaça de faire sauter un tonneau de poudre pour empêcher les partisans de se rendre à l'ennemi en 1750 et qu'en 1752, Gaffori lui-même répondit aux Génois qui tenait son fils en otage " Je suis patriote avant d'être père " ! L'enfant fut heureusement sauvé tout comme la citadelle de Corte. Juste au dessus de cette place s'étend la place du Poilu qui fut le lieu de résidence des parents de Napoléon.

La maison natale de Joseph © Fondation Napoléon

La maison natale de Joseph © Fondation Napoléon
  

Envoyé par son oncle Lucien à l'université de Corte pour y étudier le droit, Charles Bonaparte fut présenté au général Paoli qui fit bon accueil au jeune ajaccien. Celui-ci s'engagea alors dans la lutte pour la défense de la Nation corse. Après son mariage, Charles s'installa à Corte avec son épouse Letizia et Joseph, leur premier fils, y vit le jour. La maison natale de Joseph au 1, place du Poilu porte une plaque commémorative ainsi formulée : " Dans cette maison sont nés Joseph Napoléon Bonaparte roi de Naples et d'Espagne le 7 janvier 1768, décédé à Florence (Italie) le 28 juillet 1844 et Jean Thomas Arrighi de Casanova duc de Padoue général de division gouverneur des Invalides, le 8 mars 1778, décédé à Paris le 22 mars 1853. " Sur la gauche de cette place s'élève le Palais national, ancienne résidence des représentants génois où Paoli installa le siège du gouvernement de la Corse indépendante. Le rez-de-chaussée du bâtiment fut longtemps occupé par des prisons et cette fonction perdura en partie jusqu'à la fin du XIXe siècle. Avec le rétablissement et l'inauguration d'une nouvelle université à Corte en 1981, le Palais national devint le siège du Centre de Recherches corses et abrita la bibliothèque de cet institut.

En gravissant sur la gauche les escaliers qui longent le mur de la citadelle, on arrive à un belvédère où la vue sur Corte et ses environs est magnifique. Le piton rocheux de la citadelle dresse là sa masse écrasante et on peut y observer le Nid d'Aigle édifié en 1419 par Vincentello d'Istria, vice roi de Corse au nom du roi d'Aragon. L'ensemble de la citadelle fut remanié sous Louis XV puis sous Louis XVI ; elle reçut une enceinte bastionnée et la grande caserne fut construite. Sous Louis-Philippe, les maisons d'habitation à l'intérieur de l'enceinte furent détruites et les bâtiments militaires accueillirent une partie des garnisons de la ville avant d'être convertis en prison centrale pour détenus politiques. De 1962 à 1983 la Légion Etrangère occupa les lieux.

La citadelle abrite aujourd'hui le musée de la Corse et le Fonds Régional d'Art Contemporain. Le musée de la Corse est un musée régional d'anthropologie inauguré en 1997 autour des objets collectés par le père Louis Doazan de 1951 à 1978 dans les régions d'Ajaccio, de la Castagniccia, du Vicolais, du Niolo et de Filosoma. Le visiteur, en suivant un parcours muséographique passionnant, est invité à découvrir la Corse traditionnelle où techniques, savoir faire et artisanat sont évoqués et expliqués par des objets représentatifs. Il est fait mention dans cette première partie du musée du voyage de Mérimée en 1839 et aussi de l'excursion effectuée en 1887 par le prince Roland Bonaparte, président de la Société française d'anthropologie et membre de la Société des Traditions populaires. Une collecte de documents et de témoignages fut organisée à sa demande et le résultat fit l'objet d'une publication. Le premier étage s'intéresse au développement industriel de la Corse dans la deuxième partie du XIXe siècle, au renouveau des Confréries et à l'expansion du tourisme dans l'île de beauté. Un espace consacré aux expositions temporaires, une phonothèque, une photothèque et un centre d'animation pédagogique complètent ce beau musée.

A la sortie de Corte prendre la N 193 en direction de Ponte Leccia et poursuivre jusqu'à Ponte Nuovo. C'est là que le 8 mai 1769 les troupes de Paoli tombèrent face aux Français. On peut toujours y voir les ruines du pont génois qui fut le centre de la bataille. Détruit lors de la Deuxième Guerre mondiale, il se trouve à proximité d'un petit monument commémoratif surmonté d'une croix et gravé de cette inscription en corse : " Qui casconu u 5 maghiu 1769 e milizie di Pasquale de Paoli luttendu per a liberta di a Patria ". Charles Bonaparte participa aux campagnes armées de 1768 et de 1769 contre les Français. Après la défaite de Ponte Nuovo, il dut se réfugier dans les montagnes avec d'autres paolistes ainsi que Letizia enceinte de six mois du futur Napoléon. Cet épisode tragique survenu à la veille de sa naissance influença fortement l'engagement politique de Bonaparte jeune homme : " Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la Liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards. Les cris du mourant, les gémissements de l'opprimé, les larmes du désespoir environnèrent mon berceau dès ma naissance. " C'est en ces termes que Napoléon s'adressa au héros qu'il vénérait depuis l'enfance, Paoli, dans une lettre datée du 12 juin 1789. Il ajoutait ensuite " Vous quittâtes notre île et avec vous disparut l'espérance du bonheur, l'esclavage fut le prix de notre soumission. " En dépit du ralliement de ses parents à la France peu de temps après Ponte Nuovo et de l'exil du Babbu di a patria, Bonaparte avait développé durant son enfance et son adolescence un violent patriotisme et une haine de l'envahisseur français. Mais peu à peu ses sentiments devaient évoluer. Pendant trois ans, Bonaparte fut tiraillé entre sa passion pour l'indépendance de la Corse et la nécessité de plus en plus évidente de rattacher l'île à la France. S'éloignant de son chef spirituel qui se détournait des idéaux révolutionnaires, Bonaparte prit contre lui le parti de la Convention. La rupture fut définitive après que Paoli fut déclaré "traitre à la République" et déchu de son commandement suite aux accusations de Lucien Bonaparte en 1792. En fuyant l'île en 1793, Napoléon Bonaparte enterrait son rêve corse pour aller jouer son destin sur une autre scène.


Pascal Paoli (Musée Paoli, Morosaglia)

Pascal Paoli (Musée Paoli, Morosaglia)
  

Situé près du col du Prato en pleine Castagniccia, le village de Morosaglia nous emmène à la rencontre du symbole de l'indépendance corse, Pascal Paoli. Fils cadet de Hyacinthe Paoli, un chef de la deuxième des quatre insurrections de la révolution corse, Paoli vit le jour le 6 avril 1725 au hameau de Stretta dans la commune de Morosaglia. Ayant suivi son père en exil à Naples, il acquit une solide formation classique tout en se familiarisant avec les idées des philosophes français. Incorporé dans l'armée napolitaine, il fut muté à l'Ile d'Elbe en 1854 puis il dirigea le destin de la Corse de 1755 à 1769. Après Ponte Nuovo, Paoli dut s'exiler 21 ans en Angleterre avant de rentrer triomphalement dans son île en juillet 1790. Devenu un mythe, il fut célébré et acclamé par le siècle des Lumières. Mais son rêve d'une Corse indépendante se heurta aux divisions des différentes factions politiques. Contre la France, il sollicita l'appui de l'Angleterre ce qui aboutit à la constitution d'un royaume anglo-corse le 15 juin 1794. Les troubles qui déchiraient l'île le contraignirent à reprendre le chemin de l'exil. Il mourut à Londres le 5 février 1807 et fut inhumé au cimetière de St-Pancrace. Ses cendres furent ramenées d'Angleterre le 3 septembre 1889 pour reposer dans une chapelle aménagée au rez-de-chaussée de sa maison natale à Morosaglia.

Après Ponte Nuovo prendre la D71 pour y parvenir. Au niveau du panneau indiquant le village, emprunter le sentier à gauche qui conduit à une vieille demeure traditionnelle en schiste et lauzes, des matériaux typiques de cette région de la Castagniccia si belle à l'automne quand les forêts de châtaigniers se parent de couleurs chatoyantes. Une statue du héros accueille le visiteur à l'entrée du village et un musée départemental a été installé dans la maison où Paoli vit le jour. Différents documents, des gravures et des tableaux retracent le destin de cette personnalité exceptionnelle. Ses relations avec Bonaparte sont évoquées à plusieurs reprises. Si leur première rencontre en 1790 resta marquée par la déclaration de Paoli : "Tu es un héros à l'antique, un homme de Plutarque", leurs rapports vont ensuite se détériorier. L'admiration mutuelle des deux hommes se teintera de défiance et c'est très sèchement que Paoli répondra à Bonaparte lui demandant des documents pour une Histoire de la Corse qu'il avait entrepris de rédiger : "L'histoire ne s'écrit pas dans les années de jeunesse". Plus tard, en exil, Paoli exprimera finalement son admiration pour Napoléon : "La liberté fut l'objet de nos révolutions : on en jouit aujourd'hui seulement dans l'île. Qu'importe par quelles mains elle nous est venue? Mais pour notre part, nous avons le bonheur de l'avoir obtenue de quelqu'un qui est notre compatriote et qui avec tant d'honneur et de gloire a vengé la patrie des outrages que presque toutes les nations lui avaient faits. Et aujourd'hui, le nom de la Corse n'est plus tenu dans le mépris". 
 
© Textes et images (sauf mention contraire) Fondation Napoléon - Karine Huguenaud, 1998
                                                                                                     


 

  Imprimer

 
Lettre d'info | Mon Napoleon.org | Plan du site | Contacts | Mettre dans vos favoris | Mentions légales | ISSN 2272-1800