<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 19, juin 2014
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ARTICLES

Guerre du Mexique (5) : De la déception à l'abandon (règne de Maximilien Ier)

(Article de GOUTTMAN Alain )

 Informations


L'arrivée de Maximilien
Les supplications de Charlotte
Le coup de tonnerre du 1er juillet 1867

Voir l'article précédent : 4. La présence française
 
Voir l'article suivant : 6. Conclusion
 
 
Le Messie tant attendu arriva donc à la Vera-Cruz le 28 mai 1864. La situation militaire qu'il allait trouver semblait donc sinon satisfaisante, du moins en voie de stabilisation. Et tout le monde attendait de l'action politique du nouveau souverain qu'elle autorisât enfin de solides avancées. Hélas ! Les cinq semaines qu'avait duré la traversée auraient suffi à convaincre des compagnons de voyage quelque peu observateurs que le nouvel empereur du Mexique était le fruit d'une redoutable « erreur de casting »!
 
Au lieu de se pencher sur les terribles difficultés qui rongeaient sa nouvelle patrie, Maximilien s'était consacré, durant tout le temps de la traversée, aux tâches les plus futiles et les moins en rapport avec la situation : il avait, avec le plus grand sérieux, tracé des plans de tables, dessiné des uniformes de cérémonie et distribué à son entourage belge et autrichien des charges et des fonctions honorifiques aussi somptuaires que ridicules dans le contexte mexicain : « Des officiers de bouche, devait écrire le capitaine Blanchot, là où il n'y avait rien à manger et des écuyers là où il n'y avait presque que des mules. » Le Mexique, pour Maximilien et Charlotte, ce n'était sans doute qu'une sorte de Belgique ou d'Autriche tropicale !
 
Sur les vrais problèmes, et notamment le plus sérieux d'entre eux – la question de la sécularisation des biens du clergé, qu'avaient décrétée les républicains, et sur laquelle les évêques voulaient revenir sans accorder la moindre concession –, il n'y avait pas eu l'ombre d'une réflexion. À son départ d'Europe, Maximilien avait pourtant fait escale à Rome, les 18 et 19 avril, mais ce ne fut que pour y recevoir la bénédiction papale : il n'avait pas soufflé mot au Saint Père du plus grand des problèmes qui se posaient à sa nouvelle patrie. Ce n'était pas la marque d'un esprit vraiment politique. Et, de fait, tout au long des trois années que dura l'empire du Mexique, l'empereur s'ingénia à toujours faire le contraire de ce qu'il aurait dû faire.




  L'arrivée de Maximilien


Lorsqu'il posa le pied sur le quai, Maximilien vit accourir à lui Juan Almonte, qui avait exercé en son absence, avec beaucoup de mérite, des pouvoirs qu'il s'empressait de venir remettre à leur légitime propriétaire. Le premier acte du souverain sur son sol fut de mettre aussitôt ce serviteur zélé “au placard” en lui retirant tout pouvoir politique et en le bombardant aux fonctions purement honorifiques de grand maréchal de la Cour et ministre de la Maison de l'empereur. Il était déjà périlleux de trahir ainsi les siens. Mais il y avait peut-être plus périlleux encore : Juan Almonte, s'il avait cessé d'être le régent de l'empire, était toujours le « délégué au Mexique » de Napoléon III. Le mettre aussi brutalement à l'écart ne signifiait-il pas que Maximilien avait décidé de ne pas suivre la voie que l'Empereur était en train de tracer pour lui avec les jambes, la sueur et le sang de ses soldats?
 
Arrivé à Mexico, il persista dans cette attitude politiquement suicidaire qui consiste à se couper de ses propres soutiens pour se rapprocher de ses adversaires naturels: il mit à l'écart les conservateurs, qui l'avaient appelé au pouvoir et, décidé à imposer des idées libérales qui tenaient davantage d'un élan romantique que d'une analyse raisonnée, il s'entoura de ministres libéraux. Et de fait, ceux-ci ne feraient guère que le trahir : ceux qui étaient venus à lui par calcul, parce que leur intention, dès le départ, était de saboter son action de l'intérieur ; et ceux qui étaient venus dans le cadre d'une démarche sincère, parce qu'ils comprirent très vite que la nature de l'homme conduirait le régime à un échec retentissant, et que, dans ce cas, ils ne devaient surtout pas se compromettre avec lui.
 
En matière religieuse, il mécontenta les deux camps en présence: les libéraux, parce que, s'il décréta que les ventes déjà réalisées seraient bel et bien validées, il décida également qu'on en admettrait plus de nouvelles. Et le clergé… pour les mêmes raisons, considérées dans l'ordre inverse.
 
Sur le plan militaire, il prétendit garder la haute main sur la création de “son” armée nationale et ne fit, par là, se mêlant de questions qu'il ne connaissait pas, que compliquer la tâche – déjà presque surhumaine – des officiers de Bazaine. Il prétendit de même, sur la base de principes généreux (mais qui n'étaient pas de mise à ce stade de la pacification) réduire la liberté d'action des formations de contre-guérilla, notamment celle du colonel Dupin, dont il exigea, finalement sans succès, le licenciement.
 
Bazaine faisait-il des prisonniers ? Maximilien les libérait. Une cour martiale française prononçait-elle une peine de mort contre un chef de bande particulièrement redouté des populations ? Maximilien le graciait. Or, la priorité absolue de l'empereur du Mexique aurait dû être de faire la guerre et de la gagner. Au lieu de quoi, il multipliait les décrets et les proclamations, créait (sur le papier) un Théâtre national, un Hôtel des Invalides, ou une Académie des Sciences, tout en élaborant d'innombrables codes et règlements que personne ne lirait jamais, dont un Code de la Marine alors que le Mexique ne possédait pas de marine…
 
Dans les derniers temps de l'intervention, à l'occasion d'une de ces voltes-faces qu'il affectionnait mais lui ôtaient toute crédibilité, on le vit, au contraire de ses critiques précédentes, reprocher à Bazaine de ménager l'ennemi, voire de négocier avec lui. Le maréchal, à cette époque, ne faisait qu'exécuter les ordres de son souverain, qui voulait surtout éviter un désastre militaire venant s'ajouter à l'échec politique déjà consommé.
 
En 1865, Maximilien effectua son second virage à 180 degrés en se séparant des libéraux et en constituant un gouvernement étroitement conservateur. C'était un peu tard, car il ne se trouvait plus alors, dans le pays, que des ennemis de l'empire ou des mécontents. Il fera mine alors, mais l'illusion ne durera pas, de conduire une politique conforme aux voeux (et aux avertissements) de Napoléon III. Pour finir, il se livrera, l'année suivante, pieds et poings liés, à un cabinet ultraréactionnaire et en arrivera à désigner la France et l'armée française comme les principaux responsables des malheurs du Mexique. De tragique, la situation devint pathétique en cette année-là. Complètement démonétisé aux yeux de tous les camps en présence, l'empereur du Mexique, oublieux du Habsbourg qu'il aimait tant contempler en lui-même, cherchait, en toute inconscience, à se faire plus mexicain que les Mexicains eux-mêmes. Rien n'avait plus de sens au Mexique. Sinon le long combat patriotique, intransigeant, immuable et, de ce fait, toujours plus mobilisateur, du président Benito Juarez…
 
Comparés à une telle incapacité politique, les autres travers de l'empereur semblent n'avoir eu que peu d'influence sur la rapide décadence du système : sa paresse, sa fatuité, son absence de sincérité, la rapide destruction (de son fait) du couple qu'il formait avec une épouse plus brillante que lui, son manque d'exigence envers lui-même, sa tendance à abuser des boissons fortes et des femmes faciles, son attirance pour les individus louches, dont il peupla son cabinet particulier et qui exercèrent sur lui la pire des influences, le souci excessif de ses intérêts matériels, et bien d'autres défauts encore, nuisibles chez un homme ordinaire, mortels chez un souverain qui se veut un grand homme et prétend faire l'Histoire. Maximilien ne serait admirable, au fond, que devant la mort, dont la perspective paraîtra l'avoir, d'une certaine façon, sublimé. Il n'en demeurait pas moins l'homme le moins fait pour occuper le trône du Mexique que l'on pût imaginer.
 
Le 26 mai 1865, les Yankees du nord des États-Unis en terminèrent avec la résistance des Sudistes, que Napoléon III aurait tant voulu voir gagner la guerre. Dès lors, les pressions de Washington sur l'Empereur pour qu'il se résolût à retirer ses troupes du Mexique, se firent de plus insistantes. Il est vrai que la Maison-Blanche avait commencé à se faire menaçante dès l'année précédente, notamment lorsque le président Jackson avait déclaré, le 10 juin 1864 : « Le jour de la revanche approche […]. Une expédition au Mexique serait une sorte de récréation pour nos braves soldats qui combattent actuellement pour l'Union […]. Les Français seraient vite refoulés. » Les Américains seraient-ils allés jusqu'à cette intervention directe ? Sans doute pas. Ils pratiquaient surtout cet exercice dans lequel ils excellent depuis toujours : le chantage à la force. Il reste que l'appui massif et ouvert qu'ils auraient pu fournir à Juarez aurait, de toutes façons, décidé de la victoire finale des républicains.
 
En France même, de nouveaux facteurs commençaient à influer sur la situation mexicaine. C'est ainsi que le Corps législatif, qui avait, depuis quelques années, retrouvé la parole, commençait à s'émouvoir de l'impact de l'entreprise sur les finances publiques. Et même sur les privées : qu'allaient devenir les souscripteurs des deux emprunts mexicains, dont les cours ne cessaient de perdre de leur valeur ? Et puis, les affaires européennes devenaient préoccupantes. En juillet 1866, la victoire prussienne de Sadowa jeta toutes les chancelleries – la française surtout – dans l'émoi. Enfin, le plus déterminant, sans doute, de ces facteurs nouveaux était que l'Empereur des Français avait perdu toutes ses illusions. On l'avait trompé. Il s'était trompé. Et, à l'exception, jusqu'au bout, de l'inébranlable Bazaine, on l'avait mal servi. C'était en vain qu'il adressait à Maximilien des lettres l'appelant à se ressaisir avant qu'il ne fût trop tard ; ses courriers demeuraient lettres mortes. Et lorsqu'il lui annonça, sans trop de ménagement cette fois, le 15 janvier 1866, le retournement définitif de sa politique mexicaine et le rembarquement programmé de toutes les troupes françaises, la réponse de Maximilien fut celle d'un enfant gâté : « Je vous propose donc, lui écrivit celui-ci le 15 février, de retirer immédiatement vos troupes du continent américain »… Ce même jour, le ministre des Finances Achille Fould déclarait à un envoyé de Maximilien : « Le compte du Mexique est et demeure fermé. »
 



  Les supplications de Charlotte


En juillet de cette année 1866, l'impératrice Charlotte traversa l'Atlantique et vint se traîner aux pieds de Napoléon III pour le supplier de continuer à soutenir l'empire du Mexique, à maintenir son armée sur place, et à lancer un troisième emprunt pour tenter de renflouer, une fois encore, des caisses percées de toutes parts. Or, pendant qu'elle naviguait entre la Vera-Cruz et Saint-Nazaire, la Prusse, le 6 juillet, écrasait donc l'Autriche à Sadowa et bouleversait d'un seul coup l'équilibre européen.
 
Ses supplications n'avaient plus aucune chance d'aboutir, ni auprès de l'Empereur, ni auprès de l'Impératrice – bien revenue elle-même de son emballement interventionniste – encore moins auprès des ministres de l'Empereur, qu'elle devait tenter en vain de convaincre un à un. « Madame, je ne peux plus rien faire pour vous » fut la réponse, étranglée, certes, mais définitive, d'un souverain profondément ému mais enfin revenu de toutes ses illusions. La malheureuse – dont le déséquilibre mental, déjà déclaré, allait tourner, les jours suivants, à la folie – ne pouvait, quant à elle, concevoir que le temps de la toute-puissance impériale était passé, et que l'empereur libéral qu'était désormais Napoléon III avait la stricte obligation, lui (contrairement à son époux !) de rendre des comptes aux représentants de la Nation.

Sur le terrain, dès le début de 1866, la campagne prit progressivement la forme d'un regroupement des troupes françaises sur les grands axes ainsi que d'évacuations successives,  d'abord en direction de Mexico, ensuite d'Orizaba et de la Vera-Cruz. Les combats, toujours violents et meurtriers, impliquaient de plus en plus les troupes mexicaines des généraux Marquez et Mejia, que Bazaine poussait au contact plus volontiers que les siennes. Instruits des intentions de Napoléon III et ne doutant plus de leur victoire finale, les républicains marquaient des points dans tous les domaines, réoccupaient les villes abandonnées par les Français et voyaient accourir à eux, en plus des hésitants, tous ceux qui avaient des représailles à redouter de leur part. Les principaux soucis de Bazaine étaient de se protéger des guérillas – le colonel Dupin faisait bonne garde autour de la Vera-Cruz – et de quitter le pays avant la saison des pluies qui provoquait chaque année la flambée du vomito. Le gros des opérations de repli se déroula sans encombre, dans la première quinzaine de février 1867, et le dernier soldat français quitta le Mexique le 11 mars. Entretemps, les deux contingents européens licenciés par Maximilien le 6 décembre précédent s'étaient embarqués, les Autrichiens, le 12 janvier, les Belges, le 20. Le repli français, sur le plan technique, avait été un succès.
 
Maximilien allait-il abdiquer et se rembarquer avec Bazaine?? Malgré les sollicitations de celui-ci et celles des envoyés de Napoléon III, il s'y refusa obstinément. Longtemps, manipulé par ses ministres ou livré à lui-même, il nourrit encore toutes sortes d'illusions. Mais le moment de vérité devait bien arriver un jour.
 
Le 14 janvier 1867, un grand Conseil décida le maintien de l'empire du Mexique et la poursuite de la guerre dite « de pacification ». Le 8 février, mauvais débuts : les troupes de Miramon furent défaites par celles du général républicain Escobedo, à San Jacinto. Le 19, l'empereur s'enfermait avec ses derniers fidèles dans Queretaro, au nord de Mexico. Le 15 mai, après deux mois de siège et de combats, Escobedo s'emparait de la ville. Suivant à la lettre les impitoyables instructions de Juarez, le général fit juger Maximilien, le 13 juin, par un conseil de guerre. Le 19 juin, en compagnie de ses deux fidèles généraux Miramon et Mejia, l'éphémère empereur du Mexique Maximilien Ier était fusillé (1).




  Le coup de tonnerre du 1er juillet 1867


Avec l'ouverture à Paris, le 1er avril 1867, de l'Exposition universelle, le Second Empire semblait convier le monde entier à venir le contempler dans sa puissance et sa splendeur, dans sa fête impériale, bien vivante malgré les stigmates du temps qui passe, dans sa vie parisienne éternellement gaie, décidément, toujours aussi légère, galante et canaille. Et le monde entier répondait à son invitation. Grand public béat, têtes pensantes ou couronnées, artistes, aventuriers et vide-goussets confondus, tous accouraient à Paris, avec, pour ouvrir fastueusement ce bal programmé pour durer sept mois, d'abord les souverains de Belgique et la reine du Portugal ; puis la grande-duchesse Marie de Russie, le prince Oscar de Suède, le prince de Galles et jusqu'à un prince japonais. En attendant le tsar Alexandre II, le roi de Prusse Guillaume Ier, et, plus tard, le sultan de Constantinople, Abdul-Aziz. L'Exposition universelle, pour la France comme pour l'air du temps, c'était comme une apothéose (2). C'était la grand-messe de la technique, des arts et des sciences, la vitrine d'un nouvel ordre qui s'installait en Europe, d'abord, mais ne tarderait pas à imposer à la planète entière le règne du capital, de l'ingénieur et de l'acier. Un public ébahi allait ainsi pouvoir arpenter, sept mois durant, les quarante-cinq hectares d'un Champ-de-Mars dédié à toutes les merveilles de ce monde nouveau qui naissait en Europe: depuis les gros canons de Krupp, aux gueules menaçantes, jusqu'aux bactéries offertes, sous microscope, à l'observation des badauds ; depuis les toiles des peintres impressionnistes jusqu'aux promesses de l'aluminium. Et, de fait, onze millions de personnes, originaires de tous les pays, allaient se rendre « à l'Expo », envahissant Paris, ses lieux publics, ses grands magasins, ses trottoirs, ses hôtels et ses restaurants, depuis ses sites les plus prestigieux jusqu'à ses cabarets les plus mal famés. Partout, ce n'était que flons-flons, banquets, chansons, débauche d'argent – et débauche tout court. Mais pourquoi bouder son plaisir ? Aurait-il fallu renoncer à la fête dès le 6 juin, parce qu'un Polonais nommé Bérézovski avait tiré sur le tsar Alexandre II un coup de pistolet qui l'avait d'ailleurs manqué ? Ce jour-là n'avait-il pas été, au contraire, le temps fort de “l'Expo”, avec la grande revue militaire organisée sur l'hippodrome de Longchamp? Quarante mille hommes, aux ordres du maréchal Canrobert, y avaient défilé devant les souverains de France, de Prusse et de Russie, entourés d'une foule immense et enthousiaste. Il y avait là, dans cet étalage de puissance – un peu désuète, pourtant – toute l'infanterie et la division de cavalerie de la Garde, auxquelles s'ajoutaient trois divisions d'infanterie, deux divisions de cavalerie et trois régiments d'artillerie. Mais il y avait aussi, dans l'enthousiasme de tous ces gens qui, comme le dit la chanson, « revenaient de la revue gais et contents », heureux d'avoir pu « contempler l'armée française », comme une équivoque : dans ces beaux régiments superbement habillés, équipés et montés, qui avaient-ils applaudi ? Les vainqueurs de Sébastopol, de Magenta et  de Solférino ? Ou les vaincus du Mexique,  qui étaient rentrés la tête basse, quatre mois auparavant, de cette terre rétive et ingrate qu'ils avaient arrosée de leur sueur, de leurs larmes et de leur sang?
Le 1er juillet, tandis que débarquait à Paris le sultan Abdul-Méjid, un journal de Bruxelles, l'Indépendance belge, et un autre d'Allemagne, la Gazette de Francfort, reprenaient, en la commentant, la dépêche qu'avait télégraphiée à son gouvernement, la nuit précédente, l'ambassadeur d'Autriche à Washington. Celle-ci ne contenait que cinq mots : « L'empereur Maximilien a été fusillé. »
 
Or, dans la capitale française, ce 1er juillet,  c'était un autre temps fort de l'Expo qui était prévu au Palais de l'exposition, en présence de Napoléon III, de l'Impératrice Eugénie, du sultan et de nombreux princes et princesses?: la remise des prix aux exposants les plus méritants.
 
Prévenu le matin même par le roi des Belges Léopold II, le comte de Flandre, président de la section belge de l'Exposition et beau-frère de Maximilien – qui avait épousé sa soeur Charlotte – s'était aussitôt présenté aux Tuileries, en compagnie de son épouse, et avait demandé congé aux souverains français. Napoléon III et Eugénie, profondément émus, se refusaient, de leur côté, à ajouter foi à une aussi affreuse nouvelle. Certes, on savait que le malheureux empereur du Mexique, après avoir refusé de quitter le pays avec l'armée française, au début de l'année, avait tenté de résister à la reconquête des républicains, que ses maigres troupes avaient été vaincues au mois de mai, à Queretaro, et que lui-même avait été fait prisonnier et condamné à mort à l'issue d'une parodie de procès. Mais les diplomates européens – et même ceux des États-Unis, grands alliés de Juarez – ne se démenaient-ils pas auprès du président mexicain, dont on s'était tant moqué autrefois, pour obtenir de lui la grâce et le bannissement de ce descendant des Habsbourg fourvoyé dans une entreprise qui le dépassait? Comment croire que Benito Juarez, ce petit bonhomme au teint olivâtre et aux yeux bridés, guindé et un peu ridicule dans son éternel habit noir, ce fils d'un village perdu de la montagne mexicaine qui s'était élevé seul, à la force du poignet, du statut de berger à celui d'avocat, oserait jeter au visage de l'Europe la tête d'un de ses princes les plus éminents? Et qu'il signifierait ainsi au Vieux continent qu'au-delà des océans – au même titre, au moins que sur les bords de la Seine – une ère nouvelle s'ouvrait pour les peuples?

Le « petit Indien », comme on l'appelait alors avec mépris, avait osé, pourtant. Et lorsque les souverains français regagnèrent les Tuileries, au soir de ce 1er juillet plein d'émotions, de rumeurs et d'alarmes, le Quai d'Orsay, qui avait demandé à Washington la confirmation de cette inconcevable dépêche, l'avait effectivement reçue.
 
De retour dans leurs appartements, Napoléon III et Eugénie fondirent en larmes. Le remords, bien sûr, les assaillait : l'un et l'autre avaient tant poussé l'archiduc Maximilien d'Autriche et sa jeune épouse Charlotte de Belgique à accepter ce trône du Mexique, que l'armée française – la meilleure armée du monde – allait ériger pour eux ! Et la chute de cet empire de pacotille, une chute à laquelle les malheureux avaient eux-mêmes tant concouru, n'avait-elle pas été définitivement consommée par la décision de Napoléon III, confronté à l'incurie du couple, de lui retirer, une bonne fois, après plusieurs avertissements, tout soutien militaire et financier ?

Le résultat de l'entreprise était là, pitoyable, et, à l'évidence, lourd de conséquences : depuis l'année précédente, Charlotte, qui avait regagné l'Europe pour tenter (sans succès) d'obtenir de l'Empereur des Français qu'il revienne sur sa décision, avait sombré dans un état de démence dont elle ne sortirait plus jusqu'à la fin de ses jours, en… 1921. Et Maximilien était mort, jetant une ombre sur la plus glorieuse dynastie d'Europe, celle des Habsbourg, tout en désignant l'Empereur des Français à la détestation de toute l'Europe.
 
Le Times avait traduit en quelques mots le sentiment général : « La mort de l'archiduc, écrivit-il, est une tache sur l'honneur français.»

Une tache de plus, malheureusement. Venant après la d

Cet article est publié avec l'aimable autorisation de Napoléon III. Le magazine du Second d'Empire et de l'auteur.
 
 
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Cet article fait partie du dossier thématique sur la Campagne du Mexique (1861-1867).
 



 
     
 
 

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 Informations

Auteur :

GOUTTMAN Alain

Revue :

Napoléon III, le magazine du second Empire

Numéro :

9

Mois :

Janv.-mars

Année :

2010

Pages :

30-35

Notes

 (1) Pour en savoir plus sur le tableau de Manet
(2) Voir l'article de Georges Poisson dans Napoléon III n°1, pp. 66-75.

 

 
 

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