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ARTICLES

Les États-Unis et la guerre de 1812-1814

(Article de PAGÉ Sylvain,   
)

 Informations


Les raisons officielles de la guerre de 1812
Les autres raisons de la guerre de 1812
La guerre de M. Madison : trahison et contrebande dans la Nouvelle-Angleterre
La situation militaire américaine
La milice américaine
La marine américaine
Les premières hostilités à l'été 1812
Désastres américains au Haut-Canada
Le contrôle des Grands Lacs
1813, année d'inconstances
Échecs à l'est, octobre et novembre 1813
Guerre totale sur la Niagara
1814, année décisive
Épilogue sanglant : la bataille de la Nouvelle-Orléans
La Paix de Gand : préambule à l'essor américain
En conclusion

De ce côté de l'Atlantique, la tendance à oublier les événements qui se déroulèrent aux États-Unis entre 1812 et 1814 est fréquente. Pourtant, les affrontements qui mirent aux prises la Grande- Bretagne et ses anciennes colonies devenues indépendantes méritent une tout autre considération. Tandis qu'en Russie, en Saxe puis en France, les armées napoléoniennes repoussaient les assauts des troupes coalisées, de violentes batailles avaient lieu sur le sol américain. Une étude approfondie de ces dramatiques événements révèle combien le sort de l'Europe se joua aussi dans le Nouveau Monde. Tout au long du XIXe siècle et plus encore au siècle suivant, le Vieux Continent regarda désormais avec attention le destin américain qui s'accomplissait.

L'arrivée des États-Unis sur l'échiquier international coïncide avec la période napoléonienne. Arrivée turbulente, douloureuse même, et qui trouve son point d'orgue dans la guerre anglo-américaine de 1812-1814 – « la guerre de 1812 », comme on la désigne généralement en Amérique du Nord. « Seconde guerre d'indépendance américaine », « phase nord-américaine des guerres napoléoniennes », ce conflit marque la première intervention de l'armée américaine à l'étranger et son dénouement permettra aux États-Unis d'entreprendre la lente ascension vers la place qu'ils occuperont sur la scène mondiale un siècle plus tard, à la veille de la Première Guerre mondiale.


  Les raisons officielles de la guerre de 1812


Pour plusieurs historiens, le conflit qui oppose les États-Unis à l'Angleterre de juin 1812 à décembre 1814 est une deuxième guerre d'indépendance américaine. C'est qu'en juin 1812, au moment de déclarer la guerre à l'Angleterre, le président James Madison et le Congrès américain justifient cette déclaration par le besoin de défendre la fierté et l'indépendance de la nation américaine. En effet, depuis le début du siècle, comme toutes les nations neutres commerçant en Europe, les États-Unis ont dû manoeuvrer pour éviter d'être pris entre le marteau français et l'enclume britannique dans la guerre à outrance qui oppose Londres à Paris. Or, malgré un refus obstiné d'être mêlés aux événements qui agitent le Vieux Monde et en dépit d'une politique étrangère pleinement assumée en ce sens avant même l'avènement de l'Empire en 1804, les Américains sont soumis à des pressions économiques et diplomatiques de plus en plus intolérables à leurs yeux. Il faut dire que la France et l'Angleterre sont on ne peut plus franches dans leur condescendance envers les États-Unis : toutes deux font en effet peu de cas des récriminations venant de Washington quant au non-respect de la neutralité américaine. Or, avec l'avènement du blocus continental napoléonien en 1806 (décret de Berlin) et les répliques britanniques à ce blocus (Orders in Council), les Américains ont vu leur commerce extérieur péricliter lentement mais sûrement (1). De plus, à ces importants problèmes économiques s'ajoute le déshonneur de l'arraisonnement fréquent et de la fouille des navires américains par la Royal Navy. Lors de ces rencontres en mer, la marine britannique va même jusqu'à forcer des marins américains à passer à bord de ses navires, les enrôlant ipso facto sous prétexte que ce sont des déserteurs – ce qui est souvent faux (2). C'est cette attitude hautaine de la part de la Grande- Bretagne qui poussera plusieurs patriotes américains à réclamer une guerre, dans le but de rappeler à Londres qui a gagné à Yorktown trente ans plus tôt. En cela, la guerre de 1812 peut donc effectivement être vue comme une sorte de continuation de la guerre d'indépendance américaine. Aspirant à être enfin prise au sérieux par l'Angleterre, la jeune république prendra une fois de plus les armes pour y parvenir. Pourtant, à ces « principes » s'ajoutent d'autres motifs, peut-être plus pressants encore, mais qui ont peu de liens avec la préservation de l'honneur et de l'indépendance de la nation américaine.


  Les autres raisons de la guerre de 1812


Issue de la politique et de la diplomatie de l'Europe dominée par l'Empereur, la guerre de 1812 est en fait la phase nordaméricaine des guerres napoléoniennes. Car, outre les problèmes soulevés par le blocus continental, c'est la situation en Europe qui finira par convaincre Madison et son cabinet d'attaquer l'Angleterre en juin 1812. En effet, au cours des deux années précédant le conflit, les nouvelles qui parviennent à Washington font état de la lente dégradation des rapports entre la Russie et la France (3). Les Américains sont bientôt au courant des préparatifs d'invasion de la Grande Armée aux frontières de la Russie. Jugeant la puissance impériale française à son paroxysme, le cabinet de Washington paraît dès lors miser sur la victoire de Napoléon contre Alexandre. Un autre triomphe militaire de l'Empereur – fort envisageable à cette époque – et la Grande-Bretagne perdra son dernier allié de taille sur le continent. Affaiblie, Albion n'aura à ce moment d'autre choix que de se montrer plus réceptive aux exigences du gouvernement américain quant au respect de son commerce maritime, surtout si ce dernier est dans une position militairement forte. C'est donc en partie comme conséquence aux initiatives de l'Empereur – et avec une bonne part d'opportunisme – que Madison et son cabinet décident de déclencher les hostilités contre leur ancienne métropole et que les guerres européennes gagnent le sol nord-américain. Le dernier motif véritable derrière cette guerre est en réalité l'épineuse question de l'expansion territoriale américaine. En effet, en s'attaquant à l'Angleterre (et à ses colonies du Canada), les Américains souhaitent surtout écraser définitivement la résistance amérindienne, dernière barrière à une colonisation des riches terres de l'ouest du continent. Depuis la fin du XVIIIe siècle, les colons américains s'étendent de plus en plus vers les vallées du Mississippi (4) et de la rivière Ohio, expulsant manu militari les tribus autochtones sur leur passage malgré les traités signés dans la décennie 1790 entre Américains et Amérindiens. Depuis 1805, la tension dans ces territoires est d'ailleurs à son comble et une guerre impitoyable entre ces deux cultures si dissemblables s'annonce. Pour la société agraire américaine, le mode de vie amérindien (reposant sur la traite de la fourrure et la chasse) est une entrave au développement durable des terres convoitées ; aux yeux des Blancs, les autochtones s'accrochent aux vestiges indésirables d'un temps révolu. C'est bien cette volonté opiniâtre et sans compromis de régler le « problème amérindien » et de débloquer la voie vers l'ouest qui motive davantage les ardeurs belliqueuses des politiciens à Washington. De plus, les Américains ressentent comme une gifle au visage et une ingérence dans leurs affaires intérieures la «protection » et l'aide accordées par la Grande-Bretagne aux tribus autochtones (5). Pour plusieurs, c'est là une autre intrusion inacceptable et aussi grave, plus grave même, que le recrutement forcé des marins américains par les Britanniques. Très tôt, l'idée d'annexer les colonies du Canada pour ainsi couper définitivement les Amérindiens de leurs alliés britanniques et canadiens fait son chemin chez ceux que l'on nomme dorénavant les Faucons de guerre (6). À partir de 1807-1808, ce projet de conquête du Canada deviendra plus urgent, car une alliance de tribus amérindiennes naît sous l'influence d'un chef des Shawnee nommé Tecumseh. Ce chef devient à la fois l'âme et l'avocat de la cause autochtone. Pour lui, la dernière chance des Amérindiens de demeurer une force majeure sur le continent est d'obtenir un territoire autonome, reconnu par traité et respecté par les Blancs. Orateur remarquable (7), le chef de guerre travaille dès lors sans relâche à unir les tribus, voyageant de la région des Grands Lacs au golfe du Mexique, jusque dans l'Ouest et les prairies pour rallier le plus d'appuis à sa cause. Parallèlement à cette nouvelle alliance, les Amérindiens organisent leur résistance armée dans la région des Grands Lacs et tout au long de la vallée du Mississippi. Depuis leurs campements aux frontières du Canada, les guerriers se lancent alors dans des raids destructeurs qui sèment la panique et la confusion dans les territoires frontaliers tout au long de 1810 et 1811. Pour bon nombre d'Américains (surtout dans la région de l'Ohio, du Kentucky et de l'Illinois), la guerre qui vient est d'abord une affaire de vengeance. Issus de territoires limitrophes à ceux des tribus amérindiennes, ces hommes ont grandi dans les affres des raids et combats extrêmement violents et sanguinaires entre Blancs et Amérindiens (les femmes et les enfants sont souvent tués, de part et d'autre, et la torture comme la mutilation des captifs sont monnaie courante) (8). En fait, avant de vouloir affronter les Britanniques et les Canadiens, les soldats et miliciens issus des territoires frontaliers cherchent surtout l'occasion de régler de vieux comptes avec Tecumseh et les tribus qui se sont rangées derrière lui (9).


  La guerre de M. Madison : trahison et contrebande dans la Nouvelle-Angleterre


Au début du XIXe siècle, les États-Unis forment une société aux intérêts divers et divergents. Si plusieurs de ses citoyens réclament une guerre avec l'Angleterre, de nombreux autres s'y opposent avec autant de vigueur. En décembre 1811, un membre du Congrès résumait ainsi son appréhension au sujet d'une guerre avec l'Angleterre et ses possessions du Canada : « Si vous voulez hâter la division parmi nous, c'est là une mesure des plus sûres et des plus promptes. […] Non, messieurs, il n'y a pas parmi les chefs de notre parti un seul homme assez dénué de bon sens, de patriotisme et de la connaissance de son avantage individuel pour désirer sérieusement que nous fassions à présent une tentative pour prendre le Canada par la force » (10). Les liens avec la Grande-Bretagne ne se sont pas entièrement défaits avec la Révolution américaine. Si plusieurs loyalistes ont quitté le pays, il y a encore une bonne partie de la population qu'on pourrait dire «anglophile» et peu désireuse de se heurter à nouveau aux Britanniques. Sur la côte de l'Atlantique, on voit la situation bien autrement qu'au Kentucky ou en Virginie. D'ailleurs, les États de la Nouvelle-Angleterre n'ont jamais prisé le nationalisme des présidents Jefferson (1801-1809) et Madison (1809-1817), ni celui de leurs partisans dans l'ouest et le sud. Dès lors qu'un possible conflit armé avec la Grande- Bretagne est évoqué, la dissension apparaît dans ces États qui prennent des arrangements pour que le commerce avec l'Angleterre et ses colonies canadiennes continue, guerre ou pas. À l'annonce de la déclaration des hostilités en juin 1812, de nombreuses législatures des États du nord-est ordonnent la mise en berne des drapeaux pour signifier leur opposition aux hostilités. D'ailleurs, le vote qui mène à la déclaration de guerre en dit long sur la division du pays : au Congrès, 79 voix se prononcent pour, 49 contre. Au Sénat, l'enthousiasme est encore moindre avec 19 voix en faveur et 13 qui s'y opposent. En juin 1812, lorsque le président demande aux États de la Nouvelle-Angleterre de procéder au recrutement des 80000 miliciens que ces États doivent en théorie fournir au contingent national, il essuie un refus sans équivoque de la part des gouverneurs du Massachusetts, du Connecticut, du Rhode Island, du New Hampshire et du Vermont. Ceux-ci lui déclarent que, la Nouvelle-Angleterre n'étant pas menacée d'invasion, il n'y a pas de motif pour un tel appel aux armes puisque la milice ne doit servir qu'à la défense de la patrie (11). Ironiquement, c'est donc le foyer même de l'indépendance américaine qui devient le lieu de la plus grande opposition à l'effort de guerre national, et ce, durant tout le conflit. On peut même parler de trahison puisque ces États poursuivent leurs relations commerciales avec les colonies canadiennes et assurent même un approvisionnement vital à la survie du Canada. Plusieurs ports du Maine, « oubliés » par le blocus de la Royal Navy, reçoivent des navires britanniques et canadiens et le commerce avec Halifax, en Nouvelle-Écosse, ne diminue guère qu'à la fin de la guerre, pour des raisons que nous verrons. Sur terre, les transactions sont aussi nombreuses et fréquentes. Ainsi, durant l'été 1813, les Anglais prennent livraison à la frontière du Vermont de seulement 1 100 têtes de bétail et de 500 chevaux. De nombreux contrebandiers américains opèrent ainsi pendant la durée de la guerre, acheminant des vivres au Canada par des réseaux de contrebande efficaces et discrets. Un officier de milice américain, concluant une telle transaction vêtu de son uniforme de parade, déclarera à un officier britannique qu'il ne pouvait considérer comme un ennemi un homme qui lui achetait son bétail à si bon prix ! En 1814, ce sont plus des deux tiers de l'approvisionnement en viande de l'armée britannique au Canada qui proviennent de chez les fermiers des États du Vermont et de New York. À Washington, ces dissensions et ces pratiques ont beau être connues, Madison ne peut rien faire pour les arrêter. Le mécontentement est trop palpable dans ces États pour utiliser la force et faire respecter les décrets du Congrès. Toute tentative en ce sens ne pourrait que mener à une guerre civile et à un éclatement pur et simple de l'Union. Notons finalement que, durant le conflit, certains banquiers de Boston iront même jusqu'à ouvrir tout grand leurs coffres pour prêter de l'argent au gouvernement britannique – à un taux fort avantageux – et ce, après avoir refusé de prêter de l'argent au gouvernement américain.


  La situation militaire américaine


Plusieurs années après la guerre de 1812, ayant étudié les cartes, témoignages et rapports officiels reliés au conflit, le duc de Wellington déclarera que ce n'est pas tant l'efficacité des opérations défensives anglaises qui a sauvé le Canada de l'invasion que l'ineptie accablante du commandement américain pendant la majeure partie du conflit. De fait, les académies militaires du monde entier devraient rendre obligatoire l'étude de cette guerre sous la rubrique « comment ne pas faire la guerre ». En 1812, sûrs de répéter leurs exploits de naguère et de donner une autre leçon à la Grande-Bretagne, les Américains partent en effet pour ce qu'ils estiment être une courte campagne militaire au Canada. Le président sortant, Thomas Jefferson, se hasarde même à une prédiction : « L'acquisition du Canada cette année, aussi loin que les alentours de Québec, se fera simplement en marchant au combat, et l'un dans l'autre je dois dire que je n'ai pas connu d'entrée en guerre qui s'effectue dans des circonstances plus favorables » (12). La réalité est que l'armée américaine de cette époque n'est même pas prête à parader en bon ordre. Cette armée, autrefois d'élite, hautement motivée et aguerrie, est tombée dans la désuétude la plus complète depuis ses exploits de 1775-1783. De 1801 à 1809, sous la présidence de Jefferson, l'armée américaine a ainsi subi coupure après coupure. En 1807, au moment des premières tensions sérieuses avec l'Angleterre, les effectifs totaux de l'armée de terre ne dépassent pas 2 500 soldats. À la même époque, les États-Unis comptent une population de sept millions d'âmes. L'arrivée de Madison à la présidence en 1809 n'aidera en rien les choses : celui-ci a sensiblement la même attitude que son prédécesseur face aux militaires (13). En fait, c'est tout le système politique américain qui refuse de voir l'urgence des réformes à effectuer au sein de l'armée si le pays veut véritablement faire la guerre. Les sommes accordées aux dépenses militaires sont largement insuffisantes, d'où un recrutement qui en souffre et des équipements qui dépérissent. En mars 1812, alors que la guerre est imminente, le Congrès refuse une réforme accordant plus de personnel et d'argent aux affaires militaires. Le pays va ainsi partir en guerre avec un secrétariat à la Défense (14) qui compte au total neuf personnes dans ses rangs : le secrétaire (ministre) lui-même et huit commis. Ceux-ci ont pour tâche de veiller aux préparatifs de la guerre, aux affaires indiennes et aux pensions militaires tout à la fois. Partout sur le territoire, les places fortes ont besoin de travaux de réfection et de renforts (15). Il y a là un paradoxe surprenant : voilà un pays qui, possédant des ressources infiniment supérieures à son ennemi (le Canada), tentera tout de même de faire une guerre de conquête à rabais. En théorie, au moment où débute la guerre en juin 1812, l'armée américaine compte 35 000 hommes dans ses rangs. Pourtant, en réalité, ils ne sont que 6 000 sous les drapeaux. La vaste majorité des cadres et sous-officiers n'a jamais vu le combat de leur carrière. D'ailleurs, l'expérience ne compte guère dans le système de promotions militaires du pays : l'ingérence politique constante dans les nominations aux postes de commandement est en effet un autre legs de l'administration Jefferson et Madison ne s'écarte pas de cette pratique. La seule chose importante pour lui étant la nomination de généraux d'allégeance républicaine (le parti dont est issu le président) à la tête de l'armée. Bon nombre d'officiers aux talents militaires douteux se trouvent ainsi propulsés à des postes de commandement pour lesquels ils ne sont pas faits et pour lesquels ils se montrent peu enthousiastes. Il faut aussi dire qu'une carrière comme officier dans l'armée américaine est bien peu attrayante à cette époque. Les réorganisations et réductions constantes des rangs, la solde misérable – quand elle est versée, ce qui arrive souvent avec plusieurs mois de retard – et l'ingérence politique nuisent grandement au recrutement de cadres et officiers compétents. L'académie de West Point voit ses diplômés retourner à la vie civile plutôt que d'aller végéter dans un minable poste frontalier. D'ailleurs, West Point est en soi un excellent exemple de tout ce qui afflige l'armée américaine au moment où elle part en guerre. Sans curriculum établi, les cadets y reçoivent à peine quelques rudiments d'instruction dans les domaines de l'infanterie, de l'artillerie et du génie militaire. Le cours au complet ne dure qu'un an. Les cadets sont regroupés sans distinction d'âge ou de classe et le personnel de l'académie est généralement formé de civils sans expérience du combat. En somme, ces diplômés n'auraient jamais pu rivaliser avec leurs homologues britanniques. La situation à l'académie ira de mal en pis quand le gouvernement ordonnera à tous ses cadres et instructeurs d'aller au front durant l'été 1812, décapitant ainsi la structure de formation de la relève du corps d'officiers. Bref, comme l'a résumé à sa façon typiquement lapidaire l'historien militaire américain J. R. Elting, l'armée américaine de 1812 est formée « d'amateurs armés ».


  La milice américaine


À bien des égards, c'est la méfiance qui marque le plus les rapports entre les politiciens et l'armée aux États-Unis en ce début de XIXe siècle. Cette méfiance s'incarne même jusque dans la Constitution du pays qui privilégie une armée nationale, formée de miliciens volontaires s'engageant pour de courtes périodes plutôt qu'une armée professionnelle maintenue même en temps de paix (16). La suspicion chronique des institutions politiques américaines envers l'armée signifie concrètement qu'en juin 1812 la majorité des hommes armés qui se rassemblent sous les drapeaux ne sont pas des réguliers, mais plutôt des miliciens. On paraît croire fermement à Washington que l'on verra les successeurs des légendaires Minute Men de la guerre d'Indépendance rééditer leurs exploits de jadis contre l'armée anglaise. Le problème, c'est qu'il s'agit justement là d'une page d'histoire, bref d'un souvenir qui abuse les dirigeants américains. La responsabilité de loger, armer et nourrir ces milices est celle de leur État d'origine, mais cette responsabilité est assumée avec plus ou moins de constance et de rigueur. Là comme dans toutes les armées du monde, les entrepreneurs privés chargés de l'approvisionnement sont de redoutables requins qui détournent à leur profit une bonne part des marchandises qu'ils sont chargés de fournir, au détriment de la troupe. La solde est quant à elle souvent promise, mais rarement payée. Autre particularité américaine : si le président contrôle l'armée régulière, les milices demeurent en théorie sous la responsabilité des gouverneurs de chaque État. Voilà une structure de commandement qui crée beaucoup de confusion et de zizanie dans les campements. Certains officiers de milice ont ainsi des grades supérieurs à ceux des officiers de l'armée qui les commandent. Les rixes à ce sujet sont fréquentes et manifestes tout au long du conflit, plusieurs orgueils froissés refusant de céder à la logique militaire. La principale cause de la piètre tenue de ces unités peut même être imputée à ce système de commandement incohérent tout comme à l'incapacité du gouvernement fédéral de faire respecter ses décrets au sein de ces mêmes unités. À l'orgueil démesuré de ces officiers de milice s'ajoutent généralement une tendance à s'imaginer brillant Alexandre le Grand, à Napoléon même, dans leur correspondance !) et une tendance inversement proportionnelle à être des incapables militaires. Une fois en campagne, leur incompétence n'en devient que plus manifeste et meurtrière dans les rangs mêmes de leurs unités, ce qui cause parfois des mutineries. Comme si leur manque d'aptitudes au commandement n'était pas assez affligeant, les officiers de la milice sont en réalité officiers en vertu… d'élections ! Chaque unité est appelée à choisir ses officiers et sous-officiers par un vote. Un général américain résume ainsi les effets d'un tel commandement sur la tenue et la discipline des unités de milice : « On ne peut compter sur des officiers élus pour être de grands disciplinaires. À chaque campement, ces élus seront peu enclins à s'attirer le courroux de leurs électeurs ; en effet, ils usent souvent de familiarités et de condescendance pour les courtiser, ce qui est totalement incompatible avec la discipline militaire. L'homme qui vote la commission de son officier, plutôt que d'être implicitement obéissant, comme chaque soldat devrait l'être, est plutôt disposé à remettre en question la justesse de la conduite de cet officier avant d'agir [...] » (17). Cette indiscipline sera présente durant toute la guerre et compromettra de nombreuses opérations. Dans certains cas, les unités de milice seront même directement responsables de défaites américaines.


  La marine américaine


À peu de choses près, la marine de guerre américaine a subi le même sort que l'armée de terre durant les mandats de Jefferson et de Madison. En dix ans, la politique a là aussi fait son oeuvre, amenant son lot de coupures, de mauvaise planification et de gaspillage, tant et si bien que cette petite marine qui avait acquis un lustre certain durant ses campagnes contre les pirates au large du littoral américain et africain au début du siècle a fondu comme neige au soleil au moment où débutent les hostilités en juin 1812. Ainsi, les Américains ne peuvent compter que sur quelques dizaines de navires en tous genres, dont six frégates à peine, et quelques flottilles de barges armées le long de la côte et dans les principaux estuaires. À l'intérieur du continent, sur les Grands Lacs, la situation est pire, car les Américains ne peuvent opposer aux escadres britanniques sur les lacs Érié et Ontario que quelques barges et chalands faiblement armés. En comparaison, la Royal Navy dispose en théorie de 640 navires de guerre en tous genres, dont plus d'une centaine de vaisseaux de ligne. Même si la majeure partie de ces effectifs sont réquisitionnés en Europe pour maintenir le blocus contre Napoléon, les Américains ne peuvent espérer rivaliser par le nombre. C'est pourquoi ils optent plutôt pour une guerre de course où chaque navire est libre d'agir plus ou moins à sa guise, de façon autonome ou en petites escadres de deux ou trois navires chacune, afin de causer un maximum de dommage au commerce maritime britannique : c'est à peu de choses près la même tactique que les U-boot allemands adopteront durant les deux conflits mondiaux, et avec les mêmes résultats dévastateurs sur le commerce d'Albion. Bientôt, les Américains feront sentir leur présence sur les cinq océans, des îles Féroé au cap Horn, de la mer de Chine aux eaux territoriales de l'Angleterre. Leurs premiers succès prennent même de court l'amirauté britannique qui, il faut le dire, est devenue quelque peu complaisante après ses succès contre les marines française et espagnole. Les Britanniques découvrent un redoutable adversaire maritime qui n'a aucun complexe : en trente mois d'hostilités, les Américains saisiront plus de 800 navires anglais, certains à l'intérieur même des eaux territoriales britanniques (18).


  Les premières hostilités à l'été 1812


Au début du conflit, les Américains vont chercher à démembrer les colonies britanniques du Canada morceau par morceau. Face aux raids effectués dans la région du nord-ouest et des lacs Érié et Michigan par les tribus amérindiennes sous l'égide de Tecumseh, les Américains n'ont pas le choix et y commencent leurs opérations pour stabiliser la frontière. Il leur faut en effet porter l'action dans la région des Grands Lacs pour éliminer rapidement l'alliance amérindienne qui opère à partir du Canada. La logique d'une telle offensive aurait dû commander aux Américains de s'assurer le contrôle des eaux du lac Érié et du lac Ontario avant de tenter une offensive terrestre. Les Britanniques ont certes des escadres sur ces lacs qui peuvent menacer les arrières américains et constituer un appui pour leurs propres forces terrestres. Néanmoins, au printemps 1812, les Américains sont loin de se rendre à cette évidence stratégique. L'état-major est en fait complètement dépassé par les événements. La préparation et la mise en oeuvre des opérations d'invasion du Canada sont de la responsabilité de trois hommes dans la soixantaine : William Eustis, secrétaire à la Défense, William Hull, gouverneur du Michigan et Henry Dearborn, ancien secrétaire à la Défense sous Jefferson. Ce triumvirat de vétérans de la Révolution américaine ne s'entend même pas quant à la stratégie à employer pour parvenir à la conquête du Canada : pis encore, le président Madison ne cesse d'intervenir dans leurs discussions et de modifier leurs plans. Aucun de ces trois hommes n'a même l'expérience nécessaire pour préparer et coordonner efficacement la logistique des corps armés requis pour une invasion. De plus, l'armée américaine n'a pas de chef d'état-major attitré : ce sont donc les généraux en campagne qui doivent tout préparer. Ils doivent rédiger et vérifier eux-mêmes leurs ordres, perdant ainsi un temps fou à s'occuper de détails. La marche, le campement et l'approvisionnement des armées sont réglés (le mot est fort) au jour le jour, dans un fouillis administratif et matériel inimaginable. D'ailleurs, leur correspondance montre amplement comment ces trois hommes sont dépassés et hésitants, et combien ils doutent eux-mêmes de leur propre capacité de mener à bien les campagnes qu'on leur ordonne d'entreprendre au Canada. En somme, la guerre débute sans plan arrêté et dans une confusion au niveau du commandement américain qui n'augure rien de bon.


  Désastres américains au Haut-Canada


C'est William Hull, gouverneur du territoire du Michigan, qui se voit offrir le poste de commandement de l'armée du Nord-Ouest et l'occasion d'entreprendre ainsi les hostilités du côté américain. Hull est un officier de carrière ; il compte neuf batailles à son actif et a reçu les remerciements du Congrès durant la Révolution. Certes, il a autrefois été un officier plein de vigueur et de courage, mais la vieillesse l'a considérablement ralenti physiquement et psychologiquement. Son plan d'invasion original insistait sur l'importance de contrôler les Grands Lacs avant de s'avancer en territoire ne l'entendent pas ainsi. Ceux-ci préfèrent une offensive terrestre visant à solidifier la frontière le long de la rivière Detroit le plus vite possible. À force de le harceler et de le cajoler, Eustis et Madison obtiennent de Hull qu'il se rende enfin à Fort Detroit (à partir d'Urbana, en Ohio ; une marche d'une distance de plus de 300 km, à vol d'oiseau), et de là qu'il passe au Haut-Canada, à la tête d'un corps d'invasion de 1 200 miliciens et 400 fantassins de la régulière. Hull entreprend sa marche en pleine forêt, taillant littéralement son chemin à la hache. Il ne durera pas un mois au Canada. À peine a-t-il franchi la frontière qu'il apprend la reddition de Fort Michilimackinac, au nord, ce qui expose son flanc gauche (19). Hull repasse la frontière aussitôt et se réfugie dans Fort Detroit. Assailli sur ses arrières par les guerriers de Tecumseh, aux prises avec des forces anglo-canadiennes très agressives, Hull est laissé à lui-même, et n'obtient pas les renforts qui lui étaient promis. Battu aux niveaux logistique, stratégique, militaire et psychologique, le général américain baisse pavillon sans résister : Hull et ses hommes se rendent et livrent Fort Detroit, en août 1812. En moins de deux mois d'hostilités, ce sont deux places fortes que les Américains perdent ainsi, sans même avoir combattu, et ce, face à des ennemis inférieurs en nombre. À ce déshonneur s'ajoute bientôt la défaite de Queenston Heights, le 13 octobre suivant, bataille durant laquelle les Américains subissent un autre cuisant échec dans leur tentative d'établir une tête de pont au Canada, cette fois dans la région de la Niagara.


  Le contrôle des Grands Lacs


Afin d'éviter la répétition des échecs terrestres de 1812 dans la région des Grands Lacs, Madison ordonne la construction de deux escadres, l'une sur le lac Érié, l'autre sur le lac Ontario, escadres qui devront appuyer les offensives qui commenceront au Canada dès la fonte des neiges. Sous la supervision de l'amiral Isaac Chauncey, un officier de talent, quoique d'une prudence excessive, ce sont plus de 150 des meilleurs charpentiers navals américains ainsi que leurs équipes qui s'assemblent sur les rives de ces deux lacs pour tailler des vaisseaux de guerre à même la forêt qui recouvre les berges. Pour équiper ces navires, on mobilise dans les ports de l'Atlantique les marins désoeuvrés par le blocus britannique. La construction est menée à un rythme d'enfer (par exemple, le U.S.S. Madison, une corvette de 24 canons, est construit à Sacket's Harbor en moins de 45 jours, coque et gréement compris). Du coup, au printemps 1813, les Américains disposent d'une flotte d'une dizaine de navires et de plusieurs barges armées sur le lac Ontario (certains ont été pris aux Britanniques lors d'une opération téméraire l'été précédent). À l'ouest, sur le lac Érié, le capitaine Oliver Perry, âgé de vingt-sept ans seulement, dirige la construction d'une escadre à Presqu'île. Entreprise plus tard que sur le lac Ontario, la construction de l'escadre de Perry n'est achevée qu'en août 1813, mais ces forces permettent au jeune capitaine de croire en une victoire sur l'escadre britannique qui contrôle ce lac.


  1813, année d'inconstances


Malgré ces mesures, l'année 1813 commence fort mal pour les Américains : ceux-ci sont défaits à Frenchtown, dans la région de Detroit, en janvier, et cette défaite particulièrement pénible a de lourdes conséquences sur le moral des troupes. Le premier geste concret posé par Madison à l'annonce de ce nouveau revers est de chasser William Eustis du secrétariat à la Défense : à sa place, le président nomme John Armstrong, un politicien lié aux Faucons de guerre, homme plus énergique et meilleur logisticien que son prédécesseur. Fin avril, sur le lac Ontario, les Américains réussissent à prendre York, capitale du Haut-Canada, suite à un débarquement téméraire, mais ils l'abandonnent inexplicablement quelques jours plus tard après avoir brûlé une partie de la ville. Sur la Niagara, les troupes terrestres américaines remportent quelques succès, mais sont bientôt enfermées dans des forts pris à l'ennemi. À l'extrémité ouest du lac Érié, les forces américaines résistent à deux sièges (Fort Meigs, mai et juillet 1813) et mettent les Anglais sur la défensive. Le 10 septembre, la fortune militaire semble enfin sourire aux Américains dans cette région quand l'escadre de Perry sur le lac Érié réussit, après un combat naval d'anthologie, à capturer au grand complet l'escadre anglaise sur ces eaux (20). Cette défaite navale ouvre la porte de l'ouest du Haut-Canada aux Américains. Les forces anglo-canadiennes et les tribus de Tecumseh se replient hors du Michigan, abandonnent Fort Detroit et repassent la frontière. Moins d'un mois plus tard, le 5 octobre, à Moravian Town au Haut-Canada, elles sont écrasées par les Américains. Tecumseh est d'ailleurs tué au cours de ce combat (21). Sur le coup, les Américains ne le savent pas, mais voilà qui vient de neutraliser l'alliance amérindienne. Moravian Town est en effet le chant du cygne du projet de territoire autonome des tribus du nord-ouest. Dès ce moment, le Canada et la Grande-Bretagne perdent leurs alliés autochtones : sans présence unificatrice à leur tête, les tribus se retirent du conflit et ne joueront plus qu'un rôle marginal dans les opérations (sauf au Bas-Canada) : la menace amérindienne est effectivement écartée. Content de ces succès, le commandement américain stoppe dès lors son avance. Ses lignes de communication sont étirées au maximum et il ne serait pas prudent d'aller plus avant. Au final, cette offensive met une grande partie de l'ouest du Haut-Canada et le lac Érié au complet sous domination américaine, et ce, jusqu'à la fin de la guerre.


  Échecs à l'est, octobre et novembre 1813


La victoire américaine à Moravian Town, si elle avait été suivie d'une offensive sérieuse contre Kingston, aurait pu faire tomber le Haut-Canada, ce qui en retour aurait constitué un point de départ idéal pour une offensive au Bas-Canada l'année suivante. Mais le commandement américain, surestimant les moyens défensifs de Kingston (et parce que Chauncey se refuse à utiliser sa nouvelle escadre pour appuyer une « vulgaire opération de débarquement »), opte plutôt pour une attaque contre Montréal, au Bas-Canada. Un corps armé partira de Sacket's Harbor, sur le lac Ontario, et foncera sur le fleuve Saint-Laurent, vers l'est, tandis qu'un autre corps entrera au Bas-Canada au sud de Montréal et fera sa jonction avec la première armée sur les rives du fleuve, en face de la ville. Madison et Armstrong font cependant une erreur monumentale en nommant à la tête de cette offensive (toujours pour des raisons politiques) le major-général James Wilkinson. Celui-ci est un stéréotype ambulant de tout ce qui afflige le commandement américain à cette époque. Vantard, incompétent, paresseux, alcoolique, c'est un intrigant-né qui est détesté par ses pairs. Plusieurs l'accusent même d'avoir jadis vendu ses services aux Espagnols en Floride (ce qui est d'ailleurs vrai). Bref, c'est un général en chef honni et méprisé par ses hommes qui doit mener cette invasion du Bas-Canada en octobre 1813. Partie plusieurs semaines en retard (la logistique fait gravement défaut), son escadre de chalands et de barges s'avance péniblement sur le Saint-Laurent en direction de Montréal. La pluie et le froid assaillent les hommes sans répit. La maladie est omniprésente dans les rangs et Wilkinson, luimême atteint de fièvre, se soigne à fortes doses d'opium, ce qui n'aide en rien son jugement militaire déjà déficient. La poussée anémique de ce corps d'armée sur le Saint- Laurent est stoppée le 7 novembre 1813 à la bataille de Crysler's Farm, bataille qui s'achève par une déroute pitoyable des forces américaines. Au sud du fleuve, la seconde armée américaine a quant à elle subi la défaite quelques jours plus tôt, le 26 octobre, à Châteauguay et s'est repliée aux États-Unis. On a beaucoup épilogué sur les raisons de ce nouvel échec américain. Il n'empêche que dès sa conception, cette campagne au Bas-Canada paraissait plus tenir du Théâtre de Guignol que d'une offensive militaire sérieuse. Certes, la mauvaise température n'a pas aidé la logistique des opérations, mais le plan était d'emblée voué à l'échec. En raison des troupes décimées par la maladie, d'un commandement incompétent ou carrément absent, du manque de moyens de transport, de munitions, de vêtements appropriés, de vivres, en raison de l'absence de pensée à long terme, et surtout, du manque de coopération entre les deux corps d'invasion, la poussée sur le Bas-Canada et Montréal ne pouvait réussir. Ce que l'on doit néanmoins mentionner, et ce qui est moins connu, c'est que même une action mieux coordonnée de la part de ces deux corps aurait eu bien du mal à faire tomber Montréal à l'automne 1813. Les autorités britanniques pouvaient en effet compter sur presque 20 000 hommes de troupe (réguliers et miliciens) et sur une flottille de vaisseaux sur le Saint-Laurent pour protéger Montréal. Contre une telle force, la flotte de barges et de chalands de Wilkinson et Hampton n'aurait pu triompher. En somme, prendre Montréal était un objectif utopique à ce stade de la guerre. Wilkinson, trop lourd à un niveau politique pour être simplement dégommé à la suite de cet échec, sera muté à la défense du port de Boston où il continuera d'intriguer, mais où son influence diminuera.


  Guerre totale sur la Niagara


Dans la région de la Niagara, un pas de deux se poursuit qui ne procure aucun avantage décisif à l'une ou l'autre armée. Pourtant, depuis le printemps, l'occupation américaine d'une partie de la péninsule a créé une tension supplémentaire dans cette guerre. La dissension devient manifeste au sein de la population du Haut-Canada, dont plusieurs membres sont en réalité des Américains ayant immigré depuis moins de trente ans. Plusieurs s'affichent bientôt aux côtés de l'envahisseur et acceptent de servir avec les troupes américaines. Deux unités de miliciens canadiens partisans de l'annexion commencent à parcourir la région de la Niagara au cours de l'été. Sous prétexte de harceler l'ennemi, ces miliciens en profitent pour régler de vieux comptes avec ceux qui sont en réalité leurs voisins d'hier. Rapines, vols et destructions en tous genres sont l'oeuvre de ces hommes qui sèment la terreur partout sur leur passage. Cette guerre d'exaction contre les populations locales haussera de beaucoup le degré d'animosité entre les belligérants (22). En décembre 1813, quand les Américains vont décider de se retirer du Canada pour l'hiver, ce sont ces miliciens qui, sous prétexte de priver l'ennemi de cantonnements durant la morte-saison, vont détruire de nombreuses bourgades, fermes et habitations civiles, privant les gens de la région d'abris et de nourriture alors que l'hiver est déjà là. Ces gestes auront des répercussions jusqu'à Londres et l'indignation qu'ils soulèveront transformera la nature du conflit : dès lors, la réplique britannique sera sans merci, n'épargnant plus les populations civiles. En décembre 1813 et au cours de l'hiver suivant, les forces anglaises comme canadiennes vont atteindre durement plusieurs villes et villages frontaliers de l'État de New York. Bientôt, c'est au coeur même des États-Unis que cette guerre totale va frapper.


  1814, année décisive


Alors que la troisième année de guerre débute, les Américains contrôlent le lac Érié et une large étendue du Haut-Canada et sont prêts à foncer à nouveau dans la région de la Niagara. Sur le lac Ontario, l'amiral américain Chauncey semble finalement prêt à risquer son escadre contre celle d'en face : la construction de navires a continué l'hiver durant et les Américains vont bientôt pouvoir lancer le U.S.S. Superior (62 canons). Dans l'État de New York, les Américains massent des troupes à Plattsburgh et construisent une nouvelle flotte sur le lac Champlain, à la frontière du Bas-Canada. En avril 1814, profitant de l'échec de la campagne terrestre contre Montréal l'année précédente, Armstrong donne un sérieux coup de balai à la tête de l'armée : plusieurs officiers sont alors dégommés et il s'ensuit une vague de promotions qui, pour une fois, donne le commandement des troupes à de jeunes officiers compétents ayant fait preuve de talent et de résolution depuis le début de la guerre : ce nouveau commandement dynamique revitalise aussitôt l'armée et le moral des forces s'en trouve amélioré. De fait, le recrutement et la formation des troupes régulières s'intensifient durant cette dernière année du conflit : la discipline refait surface dans les rangs américains, les recrues étant soumises à un entraînement intensif qui dure parfois jusqu'à dix heures par jour (23). Pourtant, ces bonnes nouvelles ne peuvent faire oublier combien le pays est dans une fâcheuse position. Depuis six mois, les activités de la Royal Navy se font sentir cruellement sur un littoral américain bien mal protégé. Le blocus de la vaste majorité des ports étouffant le commerce extérieur du pays, les douanes rapportent des revenus sur les importations qui équivalent à moins de 10 % de ceux de l'avant-guerre. Ce même blocus force aussi l'expédition des marchandises à l'intérieur du pays, par voie terrestre, ce qui crée en retour une inflation incontrôlable sur l'ensemble du territoire américain. Sans entrées de revenus stables, l'État fédéral frôle dangereusement la faillite. Finalement, après presque deux ans de conflit, l'opinion publique américaine est forcée de constater que les Anglais s'accrochent au Canada sans fléchir et que la « promenade militaire » de Jefferson s'est transformée en marathon. La fin de la guerre avec Napoléon signifie que la Grande-Bretagne va désormais pouvoir concentrer toute sa puissance militaire contre les États-Unis. Voilà qui en fait paniquer plusieurs : en Nouvelle-Angleterre, face à la perspective d'actions militaires anglaises sur leur territoire, des marchands, politiciens et avocats de plusieurs États (Rhode Island, Massachusetts, Connecticut de même que plusieurs comtés du Vermont et du New Hampshire) envisagent de quitter les rangs de l'Union et de procéder à une sécession pure et simple. À Washington, ces menaces et dissensions commencent à être prises au sérieux et ajoutent à l'urgence de la situation. Dès la fin de 1813, Madison avait fait savoir à Londres qu'il était prêt à discuter de paix. Au printemps 1814, le feu vert est donné par le président à sa délégation qui s'est d'ailleurs déjà rendue en Europe : après avoir contemplé Saint-Pétersbourg et Stockholm comme lieu potentiel des discussions, les deux gouvernements s'entendent pour se rencontrer à Gand et commencer des pourparlers. La première rencontre n'aura cependant lieu que tardivement, soit le 8 août 1814. Dès lors que ces démarches diplomatiques sont en cours, la stratégie américaine vise l'acquisition d'un maximum de territoires dans les colonies anglaises du Canada pour pouvoir monnayer par la suite ces gains territoriaux à la table des négociations. Aussi, en juillet 1814, les Américains font une nouvelle tentative dans la région de la Niagara. À Chippawa, le 5 juillet, la victoire des 1 300 soldats du majorgénéral Winfield Scott contre 1 500 fantassins de l'armée britannique impressionne : force est d'avouer que les Américains sont devenus des adversaires coriaces. Quelques semaines plus tard, à Lundy's Lane, toujours dans la péninsule de la Niagara, les deux armées s'affrontent à nouveau dans ce qui deviendra la bataille la plus âprement disputée du conflit. Sans vainqueur officiel, cet affrontement signale néanmoins le début d'une nouvelle guerre statique qui se déroulera dans la région jusqu'en décembre : les Américains se replient alors, encore une fois, de l'autre côté de la rivière pour passer l'hiver en territoire plus sûr. Avec ce repli s'achève la dernière tentative d'invasion américaine du Canada. Sur la côte atlantique, le cauchemar américain débute en août 1814. D'abord, le Maine, État qui avait été relativement épargné par le blocus de la Royal Navy, est envahi en plusieurs endroits (l'occupation de certaines parties de cet État durera jusqu'à la fin de la guerre). Simultanément, des raids destructeurs sont menés sur la côte atlantique au complet : du Maine jusqu'aux Carolines, les attaques se succèdent et terrorisent la population civile. Les ports principaux sur la côte sont tous bloqués. Dans le sud, les Anglais tentent même de soulever les populations d'esclaves contre leurs maîtres, ce qui ajoute à la confusion. Le coup le plus fumant de cette campagne sur le littoral américain est l'attaque, fin août 1814, d'un contingent anglais contre la capitale des États-Unis. Débarqué dans la baie de la Chesapeake par une forte escadre, un corps armé de plus de 4 000 hommes, tous des vétérans de Wellington en Espagne, fonce alors sur Washington. Aux portes de la capitale, dans un petit village nommé Bladensburg, les colonnes anglaises dispersent si rapidement les unités de milices américaines rassemblées à la hâte pour les arrêter (de même que les membres du gouvernement venus les « inspirer » lors du combat) que cette bataille est depuis connue dans les annales de l'armée britannique comme la « course de Bladensburg ». Une fois Washington occupée, les Anglais procèdent au pillage de la ville et incendient plusieurs édifices du gouvernement, dont le Capitole et une bonne partie de la demeure du président. Les Anglais se retirent quelques jours plus tard, mais l'impact de cette occupation sur le moral de la population est énorme. Le gouvernement de Madison est ébranlé et complètement désorganisé : Armstrong est évincé de son poste de secrétaire à la Défense, et remplacé par James Monroe, un politicien appelé à jouer un rôle important dans un avenir rapproché, comme nous le verrons. Après Washington, les Anglais cherchent à exploiter la confusion américaine dans la région. C'est la ville portuaire de Baltimore qui devient alors l'objectif de la flotte et du corps armé britanniques. Mais la donne n'est pas la même : pendant trois jours, la flotte britannique pilonne la ville tandis que l'infanterie se heurte à des troupes déterminées, nombreuses et bien retranchées. Face à l'impasse, les Britanniques doivent bientôt se replier puis se rembarquer. À la mi-septembre, ils sont repartis de la Chesapeake. Les Américains sont toujours ébranlés, mais Baltimore et sa résistance acharnée remonteront le moral de la nation. Quelques semaines plus tard, la nouvelle que la plus grosse armée britannique engagée lors du conflit a subi la défaite à Plattsburgh, sur les rives du lac Champlain, transforme la fierté de Baltimore en euphorie et efface presque miraculeusement le désastre de Washington aux yeux de l'opinion publique. Ces succès militaires américains achèvent de persuader Madison de conclure la paix au plus vite alors que la fortune des armes le favorise : ses émissaires en Europe sont prévenus par courrier de ces victoires et de la volonté du gouvernement américain de mettre un terme le plus vite possible au conflit. Les diplomates américains enclenchent la ronde ultime de négociations dès la réception de ces nouvelles directives, soit en novembre. D'ailleurs, du côté britannique aussi on veut mettre un terme à une guerre qui devient de plus en plus impopulaire dans l'opinion publique. Après vingt années de conflits, les Anglais veulent la paix et Londres a avisé ses envoyés à Gand de trouver un compromis au plus vite pour mettre un terme aux combats.


  Épilogue sanglant : la bataille de la Nouvelle-Orléans


Cette guerre qui avait commencé au Nord se terminera au Sud, dans l'embouchure du Mississippi. Fin décembre 1814, une escadre de la marine britannique apparaît au large des côtes de la Louisiane. Dans l'espoir de répéter un coup d'éclat comme celui de Washington, les Britanniques procèdent le 23 décembre au débarquement d'un corps armé à quelques kilomètres de la Nouvelle-Orléans : l'objectif de la campagne est de prendre la ville et d'établir une tête de pont en Louisiane pour donner d'autres cartes aux émissaires britanniques à Gand. Mais contrairement à leur campagne dans la Chesapeake l'été précédent, les Anglais avancent lentement vers leur objectif, ce qui les prive de toute surprise. Au cours des six derniers mois, craignant justement un débarquement britannique, les Américains ont fortifié les autres approches de la ville (plus particulièrement le Mississippi) avec un ensemble de forts et de batteries d'obusiers qui en interdisent l'accès. De plus, la Nouvelle-Orléans est bien protégée par la nature : la ville est en réalité située au coeur d'un dédale de cours d'eau, de lacs et de marécages, les légendaires bayous (« une accumulation de boue », selon un ingénieur anglais). Voilà qui empêche l'utilisation des canons des frégates de la flotte britannique pour appuyer une offensive terrestre. La Royal Navy se voyant refuser le Mississippi, le commandement anglais n'a d'autre choix que de procéder à un débarquement de son infanterie sur les rives du lac Borgne, à deux heures de marche de la Nouvelle-Orléans. Le 8 janvier 1815, arrivée au petit matin face à la ville, l'armée anglaise se lance contre ses fortifications. Après un assaut aussi court que confus, la retraite est sonnée. Les Anglais ont subi un échec retentissant et des pertes humaines très lourdes : les vétérans de Wellington ont été foudroyés par des miliciens pratiquement nés un mousquet à la main et dont l'adresse au tir est légendaire. La ville est hors de danger et les Anglais se rembarquent quelques jours plus tard. Ainsi se termine le dernier affrontement terrestre de la guerre (24). Dans les semaines qui suivent, l'écho de ce succès se propage à travers le pays tout entier. Il n'en faut pas plus pour que la bataille de la Nouvelle-Orléans devienne, aux yeux de l'opinion publique, un nouveau Yorktown. En effet, parce qu'elle a été si nettement à l'avantage des Américains, cette bataille a atteint par la suite dans l'historiographie américaine de la guerre de 1812 une place qui paraît sans commune mesure avec sa réelle importance. En fait, pour de nombreux Américains, c'est même cette victoire qui a donné la paix en Amérique, un mythe bien vivant encore aujourd'hui et qui explique en partie qu'en Europe, de nombreux historiens autrement renommés citent souvent cette bataille comme un tournant décisif du conflit. Or, en réalité, le seul titre qui puisse revenir à cet affrontement est celui de la bataille la plus inutile et la plus absurde, car lorsqu'elle a lieu, la guerre est terminée depuis deux semaines.


  La Paix de Gand : préambule à l'essor américain


plénipotentiaires américains sont en train de rédiger au propre la copie de l'entente conclue avec les émissaires britanniques. Le 24 décembre 1814, ce document est signé et devient officiellement le Traité de Gand. En onze articles d'environ 3 000 mots, ce traité ne ratifie rien d'autre qu'un retour en arrière. Les deux nations, à la fois lasses et empressées, se sont entendues pour donner à des commissions bipartites devant se rencontrer plus tard le soin de régler leurs différends. Dès lors, le Traité de Gand est un exercice de rhétorique diplomatique cherchant à préserver l'honneur des deux parties et à leur permettre de se croire chacune victorieuse. Et c'est bien ce qui se produit dès que le traité est connu en Angleterre et aux États-Unis. Le 16 février 1815, le Congrès ratifie la fin de la guerre, à l'unanimité.


  En conclusion


Malgré les milliers de morts, les estropiés, les décombres, les destins brisés et la ruine financière de certaines régions frontalières, les États-Unis sortent du conflit en ayant le sentiment d'avoir gagné. Un cynique dirait que c'est probablement ce qui explique en grande partie pourquoi les politiciens responsables de la déclaration de la guerre vont célébrer avec autant d'enthousiasme la fin des hostilités ; en somme, il s'agit d'enterrer sous le bruit des fanfares et des parades les pleurs des nombreuses familles américaines éprouvées par le conflit. Ainsi, après plus de dix ans de tensions avec le Vieux Continent et plus de deux années de guerre, les Américains endossent le costume du vainqueur, quitte à souffrir d'amnésie collective. La propagande fera le reste : en raison de leurs succès à Detroit et dans l'ouest du Haut-Canada en 1813, de leur résistance opiniâtre à Baltimore de même qu'à la Nouvelle- Orléans, à cause de leurs victoires navales sur les lacs Érié et Champlain de même que sur les océans du globe, les Américains revendiqueront les honneurs du conflit. Aussi la guerre de 1812 produira de nombreux héros militaires dans ce pays, héros qui utiliseront la popularité qu'ils ont acquise pour ensuite se propulser jusqu'à la présidence (qu'on pense destinée à William Harrison ou Andrew Jackson). Très tôt, on oubliera les dissensions internes et les menaces d'éclatement de l'Union au profit d'un folklore plus « rassembleur ». Des traditions et institutions militaires vont aussi naître à la suite de cette guerre : les uniformes gris des cadets de West Point sont ainsi portés en hommage aux tuniques des premières unités américaines à s'être distinguées dans le Haut-Canada en 1814. Plusieurs officiers vétérans issus des unités s'étant fait remarquer pour leur courage au combat formeront par la suite la structure de commandement de l'armée américaine, et ce, jusqu'à la guerre de Sécession. Parmi eux, Winfield Scott, héros de la campagne sur la Niagara en 1813-1814 et un des officiers les plus talentueux à avoir servi durant la guerre, sera nommé à la tête des forces armées, poste qu'il occupera jusqu'en 1861. La marine américaine gardera elle aussi de nombreuses traditions issues de cette guerre. Comme nous l'avons vu, de nombreux historiens ayant abordé ce conflit entre Américains et Britanniques ont présenté celui-ci comme une seconde guerre d'indépendance américaine. Toutefois, cette guerre a fait beaucoup plus qu'affirmer définitivement l'intégrité de la nation américaine face à son ancien maître colonial. La guerre de 1812 est en fait la première guerre de conquête menée par les États-Unis. Or, si elle a lamentablement échoué à faire tomber le Canada, elle a toutefois permis aux États-Unis d'ouvrir la porte de l'ouest du continent en empêchant la création d'un territoire autonome amérindien et en faisant éclater l'alliance des tribus autochtones. Ainsi, ce sont les vallées du Mississippi, de l'Ohio, du Missouri et plus tard l'intérieur du continent jusqu'au Pacifique qui ont été ouverts à la colonisation américaine. Dix ans après la fin de la guerre, la première étape de la grande marche vers l'Ouest sera un fait bien concret : le verrou aura définitivement sauté à Moravian Town, en octobre 1813. De prime abord, on peut considérer que c'est le Traité de Gand qui a permis à la nation américaine de se croire victorieuse. Pourtant, à bien y regarder, c'est un autre traité qui permettra aux États-Unis d'entretenir cette impression. En effet, l'entente signée à Gand ne peut qu'être complémentaire au traité de Paris qui sera, lui, d'une importance capitale pour le développement des États-Unis au cours du XIXe siècle. En signant ce traité le 30 mai 1814, les puissances européennes mettent un terme à plus de vingt années de guerre en Europe, donnant ainsi au Vieux Continent une période de paix qu'il n'osait presque plus espérer. Cette entente consacrera dans un même temps la puissance britannique et son emprise sur les mers tout en détournant la confrontation militaire avec ses rivales vers une confrontation économique dont les empires coloniaux ne seront qu'un avatar. La Pax britannica débute alors et c'est à l'ombre de cette paix – grâce à celle-ci, en fait – que les États-Unis pourront entreprendre leur ascension vers la position qu'ils vont occuper cent ans plus tard.
En réalité, le traité de Paris préparera le terrain à une forme d'isolationnisme qui permettra aux États-Unis de se tenir à l'écart des événements qui se dérouleront de l'autre côté de l'Atlantique. Dès 1815, la diplomatie américaine va prendre, par rapport à l'Europe, une direction qui demeurera à peu près inchangée jusqu'à la Première Guerre mondiale. Cette position sera élaborée par deux protagonistes de la guerre de 1812 : James Monroe, dernier secrétaire à la Guerre de Madison durant le conflit, et John Quincy Adams, un des trois envoyés américains à Gand et un des principaux architectes du traité qui y a été signé. En 1823, elle sera rendue publique le 2 décembre dans un message au Congrès alors que Monroe est devenu président des États-Unis et qu'Adams est membre de son cabinet à titre de secrétaire d'État. Cette position américaine, qui sera connue sous le nom de « doctrine de Monroe », s'articule en quatre points. Premièrement, les puissances européennes doivent cesser de considérer le continent nord-américain comme un territoire ouvert à des colonisations futures. Deuxièmement, la différence et la séparation entre les systèmes politiques américain et européen sont reconnues. Troisièmement, toute nouvelle ingérence de la part des nations européennes visant à établir et imposer leurs systèmes sur le continent nord-américain sera vue comme une intrusion dans la politique intérieure américaine et sera traitée comme une agression. Finalement, les États- Unis se refusent à se mêler des affaires des colonies européennes déjà établies sur le continent et s'engagent officiellement à ne pas intervenir dans les affaires intérieures des nations européennes. Nul doute que ces nouveaux « préceptes » diplomatiques auront été dictés par l'expérience de la guerre de 1812 et les années troubles de la période napoléonienne.

 
     
 
 

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 Informations

Auteur :

PAGÉ Sylvain

Revue :

Revue du Souvenir Napoléonien

Numéro :

494

Mois :

avril-mai-juin

Année :

2013

Pages :

19 p.

Notes

 1. À cette époque, la US Navy est, après la flotte britannique, la deuxième plus grosse flotte marchande au monde. Ses navires sont présents sur tous les océans et mers du globe et ils approvisionnent les marchés européens en matières coloniales les plus diverses. Les exportations américaines à destination de l'Europe comptent d'ailleurs pour une bonne partie du tonnage embarqué à bord des cales des riches armateurs de Boston, Salem, Philadelphie et New York. Bon nombre de ces produits sont ainsi entrés dans les moeurs et le quotidien du Vieux Continent : tabac de Virginie, coton, maïs, canne à sucre, riz des Carolines, fourrure des Grands Lacs, matières tinctoriales, bois d'oeuvre, chanvre, goudron, minerais, etc. Les Américains se livrent à un commerce sur grande échelle fort lucratif, mais à chaque jour de plus en plus entravé par la réalité du conflit franco-britannique.
2. La Royal Navy est surtaxée par les exigences matérielles et humaines du blocus en Europe : de telles pratiques servent en fait à combler des effectifs déjà déficients. Il s'agit là d'une méthode employée sur une vaste échelle par les Britanniques puisque les marins ainsi faits prisonniers se comptent par milliers en 1811.
3. Notons aussi que c'est en grande partie à cause du durcissement du blocus continental à partir de 1810 que Napoléon perdra son allié russe. En effet, ces mesures auront un effet désastreux sur le commerce de la Russie, ce qui fait qu'en décembre 1810 celle-ci cesse d'obtempérer aux directives de Napoléon et n'applique plus le blocus. En quelque sorte, l'Empereur a ravivé une forte opposition à l'est qui le contraindra bientôt à prendre le chemin de Moscou.
4. L'acquisition de la Louisiane en 1803 par les États-Unis est une première étape de cette expansion vers le sud et l'ouest. C'est d'ailleurs peu après que Jefferson envoie les explorateurs Lewis et Clark pour trouver une route vers l'ouest du continent et le Pacifique.
5. C'est une pomme de discorde entre les États-Unis et l'Angleterre depuis un certain temps. Notons que la nature et la solidité de cette alliance sont grandement exagérées par les Américains. En effet, jusqu'en 1810-1811, les Anglais entretiennent surtout des rapports commerciaux avec les Amérindiens, rapports principalement liés à la traite des fourrures. Plusieurs Américains accusent à tort les Anglais d'armer les guerriers amérindiens et de fomenter ainsi des troubles dans plusieurs régions frontalières. Bien que des agents britanniques aient en effet soutenu ouvertement plusieurs tribus, rappelons qu'en 1812 les armureries d'Angleterre ne pouvaient même pas subvenir au besoin des troupes régulières et des miliciens du Canada, et donc encore moins à ceux des Amérindiens. Le gouverneur du Canada a même spécifiquement interdit de telles livraisons d'armes et de munitions dans le but de préserver ses stocks. Ce mythe des tribus armées par les Britanniques demeure malheureusement bien ancré dans l'historiographie du conflit et continue à être galvaudé, surtout aux États-Unis.
6.War Hawks est le sobriquet donné aux politiciens, partisans de la guerre avec l'Angleterre.
7. Les quelques Blancs qui ont assisté à certaines de ses harangues ont laissé de vibrants témoignages sur l'éloquence du chef. Certains ont mentionné qu'en dépit de la barrière de la langue, ils avaient eux-mêmes été touchés par le charisme du Shawnee et l'emprise qu'il avait sur les foules auxquelles il s'adressait. Voir Ferdinand Brock Tupper, The Life And Correspondence of Major- General Isaac Brock, Toronto, Simpkin Marshall & Co., 1845.
8. Pour de nombreux Américains du sud-ouest, la guerre avec les autochtones est, depuis toujours, une sorte de guerre sainte où la civilisation et ses bienfaits doivent faire reculer un monde sauvage et habité par Satan. Les affrontements entre Amérindiens et colons blancs ont grandement frappé l'imaginaire américain et on peut même parler, à la lecture des témoignages des soldats, miliciens et officiers de l'époque, d'une sorte de « psychose du scalp » chez les Américains devant affronter les guerriers autochtones.
9. Notons que ce ne sont pas toutes les tribus amérindiennes qui se sont rangées derrière Tecumseh. Plusieurs ont en effet adopté une neutralité qu'elles maintiendront tout au long de la guerre. D'autres, issues entre autres de réserves situées dans l'État de New York, vont même combattre avec les troupes américaines. On compte ainsi à peu près 2 000 guerriers ayant oeuvré du côté américain durant la guerre. Voir Carl Benn, The Iroquois In The War of 1812, Toronto, Toronto University press, 1998.
10. Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, tome II, Sillery, Septentrion, pp. 141-142.
11. C'est la Constitution américaine elle-même qui le stipule.
12. Don Gilmor et Pierre Turgeon, Le Canada. Une histoire populaire. Des origines à la confédération, Montréal, Fides, 2000, p. 165.
13. Un des premiers gestes de l'administration Madison a été de vendre toutes les montures de la cavalerie américaine pour économiser le coût de leur fourrage. Ce n'est là qu'une des nombreuses décisions aberrantes qui ont contribué à diminuer davantage la valeur de cette armée.
14. L'équivalent américain du ministère de la Guerre.
15. Pour défendre leur littoral du Maine à la Nouvelle-Orléans, les Américains possèdent 24 forts et 32 batteries, tous dans un état lamentable. Or, on estimait à l'époque qu'afin de préparer adéquatement ces seules défenses côtières, il faudrait plus de 750 canons et 12 000 soldats. En 1812, le commandement de ces places ne peut compter que sur un assortiment de canons antiques et des garnisons squelettiques, éparpillées et démoralisées.
16. Servir dans la milice est une fonction quasi naturelle pour les habitants des États-Unis comme du Canada, héritage des guerres des XVIIe et XVIIIe siècles avec les tribus amérindiennes. Voir Victor Suthren, The War of 1812, Toronto, McClelland and Stewart, 1999.
17. Traduit par l'auteur. Cité par Pierre Berton, The Invasion of Canada 1812- 1813, Toronto, McCLelland and Stewart, 1980, p. 94.
18. J. M. Hitsman, The Incredible War of 1812, Toronto, Robin Brass Studio, 1999, p. 270.
19. Le 16 juillet, un contingent de soldats anglais, de miliciens canadiens et de guerriers autochtones a obtenu la reddition de ce fort sans avoir à tirer un seul coup de feu : la garnison américaine n'était même pas au courant de la déclaration de guerre. Voilà qui donnera le contrôle du lac Michigan et du lac Huron aux Britanniques pendant le restant de la guerre.
20. C'est la première fois dans l'histoire de la marine britannique qu'une escadre au complet doit baisser pavillon, un fait que la presse américaine va souligner abondamment.
21. Certains ont prétendu que des miliciens américains avaient trouvé son corps puis découpé sa peau en languettes pour les distribuer comme souvenirs de la bataille : c'est probablement là une rumeur destinée à remonter le moral américain. Il est plus vraisemblable que les guerriers aient transporté sa dépouille en retrait du champ de bataille, pendant le combat, comme c'est la coutume des Amérindiens. Il n'en demeure pas moins que l'endroit de sa sépulture est aujourd'hui inconnu et qu'aucun monument ne lui est dédié.
22. Des procès pour trahison auront lieu l'été suivant au Haut-Canada : le gouvernement britannique procédera à la pendaison de certains miliciens et de civils qui ont été reconnus coupables de collaboration avec l'ennemi. Ces exécutions vont calmer le jeu dans la région et il n'y aura plus d'autres procès, la plupart des miliciens coupables étant passés au sud de la frontière. Voir P. Berton, Flames Across the Border, McClelland and Stewart, 1981.
23. Notons que ces hommes sont entraînés avec le manuel d'instruction de 1791 de l'armée française. Celui-ci a officiellement été adopté par l'armée américaine au printemps 1812 mais son utilisation ne sera uniforme qu'à partir de 1814. Voir Robert S. Quimby, The U.S. Army In The War Of 1812. An Operational and Command Study, East Lansing, Michigan University Press, 1997.
24. Les hostilités vont se poursuivre un certain temps en mer. Le dernier combat entre Anglais et Américains a lieu à l'autre bout du monde, dans le détroit de Sunda, au large de Java, le 30 juin 1815. Ce jour-là le U.S.S. Peacock capture le H.M.S. Nautilus, les capitaines des vaisseaux impliqués n'étant pas au courant que la paix a été signée.

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