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ARTICLES

Chateaubriand et Napoléon

(Article de CLÉMENT Jean-Paul )

 Informations


Le Génie du Christianisme
Un " petit " diplomate
Chateaubriand était-il royaliste ?
Hanté par Napoléon
À l'Académie française
" Les délices de ce temps où il était proscrit "
Un libéral aristocratique
Charte et Acte additionnel
La fusion entre les deux France
Duc de Bordeaux ou duc de Reichstadt ?
" Tout n'est-il pas terminé avec Napoléon ? "

Le 6 mai 1800, Chateaubriand aborde la France avec le siècle. Sur le packet-boat qui fait le trafic entre Douvres et Calais, l'émigré se cache sous le nom obscur de Lassagne, ressortissant de la principauté de Neuchâtel. Bonaparte est Premier Consul. Les relations entre les deux hommes commencent par le ralliement du premier au second. Revenant plus tard - sous la monarchie de Juillet - sur les raisons de ce ralliement, Chateaubriand l'expliquera par les qualités mêmes du Premier Consul qui avait su écraser l' " hydre de l'anarchie " ; " un chef sorti du principe populaire, le Consul d'une république et non un roi continuateur d'une monarchie usurpée ". Explication a posteriori qui lui permet de préférer une République authentique à la quasi-légitimité, qu'elle soit fondée sur une dynastie nouvelle (les Bonaparte) - ce qui justifie son opposition à l'Empire - ou issue de la branche cadette des Bourbons (celle d'Orléans) - ce qui explique ses combats d'après 1830. Le principe monarchique sort intact et ne semble point oblitéré par l'adhésion du jeune Chateaubriand.

À Paris, son ami Fontanes, lié à Lucien Bonaparte et à Elisa Bacciochi, soeur du Consul, lui ouvrira le chemin. Première étape : obtenir la radiation de la liste des émigrés. On l'attendit plusieurs mois. Atala y contribua, un peu. Détaché du portefeuille où étaient gardées les esquisses du Génie du Christianisme, ce récit donnait dans sa préface un gage public à un de ces hommes que " la Providence envoie en signe de réconciliation lorsqu'elle est lassée de punir ". En évoquant le " vaste empire que la France possédait autrefois dans l'Amérique septentrionale ", il préparait sentimentalement le public à des visées coloniales hardies. Chateaubriand ne suggérait-il pas un nouveau champ d'action aux rêves du soldat d'Égypte ? " Si, par un dessein de la plus haute politique, le Gouvernement français songeait un jour à redemander le Canada à l'Angleterre, ma description de la Nouvelle-France prendrait un nouvel intérêt ". Las ! le petit roman fut lu à Bonaparte par sa belle-fille, la future reine Hortense - on ne pouvait espérer meilleure introductrice et plus piètre lectrice. " Je m'en souviens comme d'une très rude épreuve par laquelle j'ai dû passer, écrit-elle. Les mots si nouveaux pour moi, d'arbres, de sites, d'animaux, dont ce livre était rempli et que je défigurais comme à plaisir, me causaient un malaise affreux. J'avais l'air d'épeler et je paraissais si malheureuse que le Consul, après quelques pages, m'en fit rester là ". Quoi qu'il en soit, le ralliement, souligné par les amis, fut goûté et reçut sa récompense. Le 21 juillet 1801 sortait enfin l'arrêté de radiation.



  Le Génie du Christianisme


Si Atala avait laissé Bonaparte indifférent, il n'en alla pas de même du Génie du Christianisme, survenu en conformité heureuse avec les desseins politiques du Premier Consul, qui venait de signer en 1801 le Concordat avec la Papauté. " [...] littérateur, écrira Chateaubriand, j'ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines [...] " (1). Or Bonaparte ne disait-il pas : " Une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole " ?
Face aux républicains hostiles qui traitaient les cérémonies religieuses de " capucinades ", il y eut bataille autour du traité avec la Papauté, et jamais événement politique ne fit objet d'une plus remarquable orchestration bien dans la manière d'homme d'État de Bonaparte. Chateaubriand, l'Enchanteur, s'érigeait contre le parti philosophique, retranché. Le Génie du Christianisme fut une manière de révolution, une reconquête sur l'esprit du siècle, sur un champ de bataille où Voltaire en tête avait triomphé : la religion. Mais alors que Napoléon voyait dans la renaissance du catholicisme un facteur d'ordre, Chateaubriand montrait, exemples à l'appui, que le christianisme avait non seulement sauvé l'héritage antique, dans le grand " naufrage de la société des Lumières ", de la conquête barbare, mais aussi inventé, dès le moyen-âge, les rudiments du régime représentatif, première forme d'un État libre.

En tête du Génie, Chateaubriand apportait en outre un soutien éclatant au " gouvernement actuel qui répare, autant qu'il le peut, les maux innombrables de la France ", et faisait du ralliement, un devoir. Quelques mois plus tard, la seconde édition fut dédiée " Au Premier Consul Bonaparte " ; l'engagement s'affirmait avec éclat : " La France agrandie par vos victoires a placé en vous son espérance, depuis que vous appuyez sur la Religion les bases de l'État et de vos prospérités ".
Bonaparte voulut bien déclarer " qu'il n'avait jamais été mieux loué ", et comprit que le poète pourrait servir. Au cours d'une fête donnée par Lucien, ministre de l'Intérieur, le Consul entra dans la galerie où se tenait son admirateur. " [...] je ne l'avais jamais aperçu que de loin, dit Chateaubriand. Son sourire était caressant et beau ; son oeil admirable [...] Bonaparte m'aperçut et me reconnut, j'ignore à quoi ". Entrouvant les rangs des invités avec " une certaine impatience ", il fondit sur lui et, dans le silence, appela : " Monsieur de Chateaubriand ! ". Et Bonaparte lui déclara tout à trac : " J'étais toujours frappé quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du désert, se tourner vers l'Orient et toucher le sable de leur front. Qu'était-ce que cette chose inconnue qu'ils adoraient vers l'Orient ? ". Chateaubriand fut étonné par cette question inattendue. Il demeura coi, ajoutant toutefois avec superbe : " À la suite de cette entrevue, Bonaparte pensa pour moi à Rome [...]. C'était un grand découvreur d'hommes [...] " (2).


  Un " petit " diplomate


Un an passa, mais rien ne vint. Chateaubriand s'impatiente, harcèle ses amis, prétend se retirer au désert, redouble de louanges au Premier Consul, presse Fontanes, flatte Elisa Bacciochi, la supplie de supplier. Le 4 mai 1803, enfin, il est nommé secrétaire de légation à Rome. Déception : il s'attendait à mieux !
Chateaubriand s'est bien battu mais le poète se fait voir sous le nouvel uniforme du diplomate. La raison profonde de l'insuccès de Chateaubriand, secrétaire de légation à Rome, vient de cette situation en porte-à-faux. Oui, il écrit pour sa gloire, mais pour l'ambitieux cette gloire littéraire devait servir de marchepied au pouvoir. Pour Chateaubriand, homme des Lumières, les gens de lettres sont les princes de la Cité, l'expression agissante de l'opinion, des hommes appelés par destination ou grâce efficiente aux plus hautes fonctions de l'État pour le bonheur des peuples. Se faire le porte-drapeau du catholicisme, rédiger un apologue qui illustre les thèses du Génie du Christianisme, fort bien ! Encore ne veut-il en aucune manière se mêler au menu fretin des polygraphes, gens de peu, et courir avec eux au devant des " prospérités banales ". La conviction toute-puissante que la politique s'obtient par les lettres, par l'éclat du talent, par la toute-puissance du verbe, fait de lui un écrivain par dénégation de titre. Avant même que le Génie du Christianisme ne fût achevé, n'écrivait-il pas à Mme de Staël : " Résolu que je suis de jeter là le métier d'homme de lettres du moins pour longtemps, je me hâte de sortir de cette galère où je me suis follement embarqué " ? (3).

Or Napoléon Ier avait traité Chateaubriand en homme de lettres, ni plus ni moins, et donnait à Rome une caution littéraire et décorative. Mais le cardinal Fesch, oncle maternel de Napoléon, était le représentant politique exclusif du Premier Consul. Il avait tout pouvoir, Chateaubriand aucun. D'où les malentendus d'un génie méconnu, " utilisé " sans en être pleinement conscient.
S'il va commettre des bévues, ce sera de bonne foi, faute d'avoir compris le rôle, ou plutôt l'absence de rôle réel, qui lui était dévolu.
Passons sur les déboires que Chateaubriand essuya à Rome : son audience auprès du pape Pie VIII avant que le chef de mission ne soit arrivé - or l'arrivée du cardinal Fesch était importante car, pour la première fois, la France rouvrait l'ambassade à Rome, fermée depuis 1792 -, ses mauvais rapports avec l'atrabilaire cardinal, que Chateaubriand tournait en ridicule, daubant sur son avarie, et " blessait de mille façons du matin au soir ", dit Molé, éternel témoin à charge. Toujours est-il que Chateaubriand commit quelques incartades : rendre visite au souverain abdicataire de Sardaigne, Charles-Emmanuel III, exilé près de Rome, s'aliéner l'abbé Guyon, confident du cardinal Fesch, fréquenter d'un peu trop près les royalistes et des prêtres insermentés non ralliés au Concordat, et surtout se lier à Bertin, qui venait d'être dépouillé de son journal par son ennemi Fouché et qui, enveloppé dans une obscure affaire de royalisme, avait été conduit au Temple, relégué à l'île d'Elbe, puis à Rome. En guise de punition, Chateaubriand lui-même réduit à un emploi subalterne, chargé des passeports à la Chancellerie. D'où cette phrase amère, souvent montée en épingle et qui rend justement compte du caractère de Chateaubriand, qui déteste obéir : " [...] je ne vaux rien du tout en seconde ligne " (4).
Lorsque Bonaparte fut informé de la conduite de Chateaubriand, il prit le parti du cardinal. À Mme Bacciochi, qui ne cessait d'intercéder pour son protégé, il répondit un jour : " Ne me parlez plus de votre Chateaubriand ; j'honore son talent comme écrivain, mais c'est un brouillon et je n'en veux plus pour mes affaires ".
L'amère expérience de Rome, suivie de la nomination comme " ministre " auprès de la petite République du Valais, feront désespérer Chateaubriand. Pour Bonaparte, Chateaubriand aurait donc pour seule fonction d'orner le règne, de démontrer que la liberté de création peut composer avec la dictature, d'autant que le nouveau Constantin ne cesse, de Constitutions en Actes additionnels aux Constitutions de l'Empire, de proclamer des libertés qu'il étrangle. L'explication, cinglante, tient dans ces quelques lignes de Napoléon à son frère Joseph, alors roi de Naples : " Vous vivez trop avec des lettrés et des savants. Ce sont des coquettes avec lesquelles il faut entretenir un commerce de galanterie, et dont il ne faut jamais songer à faire ni sa femme ni son ministre " (5).



  Chateaubriand était-il royaliste ?


Arrive 1804 : l'exécution du duc d'Enghien. Au moment où il va rompre avec Bonaparte, Chateaubriand était-il royaliste ? On sera tenté de répondre avec circonspection. Ce n'est point pour un jour avoir couché dans le lit d'Henri IV au château de Fervacques, chez sa maîtresse Delphine de Custine - ainsi qu'il le prétend plaisamment -, qu'il aurait contracté ce mal incurable - le royalisme - dont il tira d'admirables accents, tantôt moqués et souvent incompris. En 1789, Chateaubriand était un cadet de famille venu de Bretagne, humilié par la superbe de son frère aîné, un disciple de Jean-Jacques Rousseau. Aristocrate mais homme de son temps, il n'était pas un " féodal " et n'éprouvait guère d'attachement pour la dynastie. À Londres, il avait refusé de paraître chez le duc de Bourbon, père du duc d'Enghien, moins pas " sauvagerie " que par antipathie pour l'émigration " fate ".
Aussi, comment peut-on rétablir la généalogie morale qui lierait le " nouveau Caton " du voyage en Amérique, quasi républicain, le soldat dans l'armée des Princes, l'exilé anglais, le chantre du Génie du Christianisme et l'auteur de De Buonaparte et des Bourbons, où Chateaubriand exalte le " sang doux " des Bourbons, " fils de Saint-Louis " ?

Qui plus est, Chateaubriand s'était rallié sincèrement à Bonaparte, sans partager l'illusion des royalistes qui espéraient que Bonaparte serait un nouveau Monk et rétablirait la monarchie, ainsi que l'avait fait en 1660 le général anglais en faveur de Charles II d'Angleterre. Toutefois, si Chateaubriand détestait la monarchie absolue, oeuvre des Bourbons, il n'en demeurait pas moins, par ses moeurs, sa manière d'être, attaché à l'ancienne France. Ses soeurs n'avaient-elles pas " chouanné ", connu sinon participé à la grande conspiration bretonne de La Rouërie ? Son cousin Armand n'était-il pas un émissaire des Princes ? On ne s'étonnera donc pas qu'à Rome, Chateaubriand ait renoué par camaraderie d'exil avec les royalistes réfugiés dans la Ville éternelle.
Si le sentiment de cet homme " des anciennes races " (Tocqueville) le conduisait vers la tradition monarchique, l'y portait également Jean-Jacques Rousseau, qui n'est pas étranger à ce changement. Lorsqu'il rédigeait l'Essai sur les révolutions, Chateaubriand considérait avec Jean-Jacques que seuls les peuples jeunes et non encore trop corrompus pouvaient être amendés par les lois, alors qu'ils devenaient incorrigibles en vieillissant. " Or de toute évidence, estimait-il, une nation comme la nôtre, dans l'état où elle se trouve, est incapable de vivre sous un régime républicain. Comme Athènes, elle est faite pour subir le despotisme selon la pente normale des sociétés. Les siècles de lumières, dans tous les temps, ont été ceux de la servitude : par quel enchantement le nôtre sortirait-il de la règle commune ? " De l'impossibilité de régénérer un vieux peuple, Chateaubriand concluait à un monarchisme par raison. Chez un peuple " légalement immoral ", le meilleur moyen de sauvegarder son indépendance réside dans la monarchie, reproduisant à l'échelle de l'État l'image d'une famille.

Toutefois, Chateaubriand ne tombera jamais dans une révérence éperdue envers les têtes couronnées. Dans les Mémoires d'outre-tombe, il écrit qu'" il n'est pas de descendant de Charlemagne qui ne se laissât fouetter trois jours de suite pour obtenir la couronne d'Yvetot " (6), c'est-à-dire une couronne dérisoire. Beaucoup plus tard, en 1830, nous trouvons sous sa plume : " Après tout, c'est une monarchie tombée ; il en tombera bien d'autres. Je ne lui devais que ma fidélité, elle l'aura à jamais " (7). Il a créé un royalisme à lui, fait de fidélité et d'indépendance, de raison et d'utopie.
C'est donc ainsi, sur ces deux trajectoires - l'une sentimentale, l'autre fondée sur la raison -, que Chateaubriand s'acheminait vers le royalisme, qui va se manifester de façon éclatante avec l'exécution du duc d'Enghien.

Persuadé, après le complot de la " machine infernale " (1800) et l'arrestation d'agents à la solde des émigrés, que se préparait une Restauration, Napoléon, sur les conseils mal intentionnés de Fouché et sans doute de Talleyrand, crut que le prince qui prendrait la tête de ce mouvement serait le duc d'Enghien. Cruelle erreur. Le duc fut enlevé, conduit à Vincennes, jugé sommairement et fusillé dans la nuit du 20 au 21 mars 1804.
Chateaubriand démissionna aussitôt, arguant de la mauvaise santé de sa femme. Personne ne fut dupe. Mme de Chastenay rapporte que la démission de Chateaubriand " fut le seul acte éclatant de réprobation contre le gouvernement à cette époque " (8). Dans ses Mémoires, Chateaubriand dramatise quelque peu son action : " [...] le lion avait goûté le sang, ce n'était pas le moment de l'irriter ". Fontanes devint presque fou de peur ; Élisa Bacciochi parla de tahison mais s'entremit.
Après cette démission, Chateaubriand quittait la modeste scène où le Génie l'avait hissé, abandonnait son rôle d'écrivain officiel du régime et jetait aux orties l'uniforme de fonctionnaire subalterne qui lui allait si mal pour entreprendre, peu de temps après, son hardi périple en Méditerranée, pour lequel il bénéficia des protections officielles.




  Hanté par Napoléon


Mais Napoléon continue à le hanter. Les belles méditations que lui inspire le Cap Sounion, juste avant de quitter la Grèce, ouvrent sur l'Orient des perspectives à la mesure du nouvel Alexandre. Manifestement, le souvenir de la campagne d'Égypte le hante et ranime chez ce nouveau Tancrède, chez ce lecteur passionné du Tasse, le grand souffle des Croisades : que ce soit en Syrie, devant la Grande pyramide ou sur les ruines de Carthage, toujours l'ombre glorieuse et rivale se présente à lui comme l'image de la patrie.
Et pourtant, le 4 juillet 1807, quelques mois après son retour, dans un article du Mercure, Chateaubriand osait défier l'homme au faîte de sa puissance (c'est l'année de Tilstitt). " Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n'en avait pas fini avec moi ", s'exclame-t-il dans les Mémoires. " Éclairé par toute son intelligence libre, remarque V.-L. Tapié, par toute sa culture raffinée, il mesure l'outrance et les périls de la prodigieuse épopée. L'Europe civilisée s'asservit à l'Empereur, sauf l'intraitable et tenace Angleterre [...] " (9). Même sous le masque de l'Antiquité romaine, l'attaque était vive : " Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde " (10).

Rancunier, le cardinal Fesch fit passer l'article sous les yeux de son neveu. Napoléon se fâcha : " Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, dit-il à Fontanes devant le grand-maréchal Duroc, que je ne le comprends pas ? Je le ferai sabrer sur les marches de mon palais. "
Puis Napoléon, une fois encore, s'apaisa. On prête à Fontanes cette réplique pleine d'esprit : " Après tout, Sire, son nom illustre votre règne et sera cité dans l'avenir, au-dessous du vôtre. Quant à lui, il ne conspire pas ; il ne peut rien contre vous ; il n'a que son talent. Mais, à ce titre, il est immortel dans l'histoire du siècle de Napoléon. Voulez-vous qu'on dise, un jour, que Napoléon l'a tué ou emprisonné pendant dix ans ? "
Chateaubriand, le chevalier errant, quitta Paris pour s'installer à la Vallée-aux-Loups, où il passera, dans ce lieu qu'il se promet d'être une " chartreuse ", des années paisibles et fécondes.

1809 : nouveau conflit. Armand de Chateaubriand du Plessis, cousin de Chateaubriand, émissaire des Princes, est arrêté sur les côtes de Bretagne et condamné à mort. Chateaubriand sollicite, par l'intermédiaire de Mme de Rémusat, dame du palais, l'impératrice Joséphine et sa fille la reine Hortense, et par Delphine de Custine, amie très proche de Fouché, le maître d'oeuvre de cette ténébreuse affaire. Chateaubriand écrivit personnellement à Napoléon. Ignorée de Sainte-Beuve, la lettre a été retrouvée dans les archives des Affaires étrangères : " Permettez que j'implore une seconde fois Votre Majesté pour lui demander la grâce de mon cousin et celle de ses infortunés compagnons, s'ils sont condamnés, demandait Chateaubriand à la veille de la sentence, le 29 mars 1809. Daignez, Sire, faire éclater votre auguste clémence, en faveur d'une famille qui, depuis plusieurs siècles, verse son sang pour son pays ; c'est la première fois que mon nom paraît sur la liste des ennemis de la patrie. Je n'ose, Sire, vous parler de moi-même. Si j'avais acquis plus de renommée dans la carrière des lettres, j'aurais quelque titre peut-être pour m'adresser à votre gloire. Mais je n'apporte au pied de votre trône qu'une obscure douleur, et les larmes d'un sujet fidèle. " Qu'en pensa l'Empereur ? Mme de Chateaubriand prétend que " Bonaparte balança ", mais comme quelques expressions de la lettre l'avaient, dit-on, choqué, il répondit : " Chateaubriand me demande justice, il l'aura. " Et le jeune conspirateur tomba le lendemain sous les balles, dans la plaine de Grenelle. " J'avais oublié, constate Chateaubriand, qu'il ne faut être fier que pour soi. " À Sainte-Hélène, Napoléon avouait qu'il aurait probablement fait grâce si Chateaubriand était allé le voir.

En dépit de ces affrontements, " [...] le talent de M. de Chateaubriand fut toujours l'objet d'une rare prédilection pour l'Empereur, remarque Mme de Chastenay, [et il] ne perdit jamais le désir ni l'espoir d'en faire un ornement de son règne, et de passagères persécutions ne furent jamais, de sa part, que des traits de dépit " (11). Ainsi dès l'année suivante, en 1810, alors qu'on établissait la liste des grands Prix décennaux, créés en 1804 pour distinguer les oeuvres scientifiques et littéraires du règne, Napoléon s'étonna de ne pas voir figurer le Génie du Christianisme sur la liste des propositions. On créa une commission ! L'affaire fut enterrée.




  À l'Académie française


En 1811, Marie-Joseph Chénier mourut. Chateaubriand reçut-il, comme il l'a dit plus tard dans une lettre datée de 1815, l'ordre du duc de Rovigo de " se présenter comme candidat à l'Institut sous peine d'être renfermé à Vincennes pour le reste de ses jours " ? On peut en douter. En tout cas, il avait des ordres pour rallier les hommes de lettres. L'élection s'annonçait disputée : du vieux Parnasse ruiné sortaient çà et là des têtes ennemies, Morellet, etc., et Napoléon le guettait. Le discours de réception plaçait Chateaubriand dans une situation délicate, entre deux éloges : celui du régicide Chénier et celui de Napoléon. Chateaubriand s'acquitta des formalités d'usage pour une élection académique, en en prenant à son aise. Aux amis certains ou possibles, il fit visite ; aux adversaires, il déposa des cartes, à cheval.
Le 20 février, l'élection eut lieu : Chateaubriand fut élu de justesse au second tour, par 13 voix contre 12 à Lacretelle le Jeune. Napoléon s'avoua satisfait. Il dit à Fontanes : " Je verrai s'il n'y a pas moyen de donner au nouvel élu quelque grande place littéraire, une direction générale des bibliothèques de l'Empire. " Il fallut déchanter. Chateaubriand se mit laborieusement à son discours. Il blâmait Marie-Joseph Chénier d'avoir voté la mort du roi, tout en lui accordant les circonstances atténuantes pour avoir adoré la liberté. Il rendait honneur au frère du défunt, l'élégiaque André, jetait quelques phrases dédaigneuses sur les ouvrages du premier et décernait des éloges à ses futurs confrères : Sicard, Ségur, Fontanes, Bernardin de Saint-Pierre... et même Morellet. Il condamnait la Révolution, louait la fidélité du poète Delille à la famille royale, exaltait la liberté.

Chateaubriand achevait la tâche que les usages de l'Académie lui avaient imposée d'un discours qui célébrerait le " triomphateur [qui] s'avance entouré de ses légions ". " Et vous, fille des Césars [Marie-Louise], s'exclamait-il, sortez de votre palais avec votre jeune fils dans vos bras ; [...] venez attendrir la victoire et tempérer l'éclat des armes [...] " (12). Éloge éclatant mais vague, précédé d'une évocation du voyageur solitaire qui, " il y a quelques jours encore ", méditait sur " les ruines des empires détruits " !
Le discours déplut : une fois encore, l'homme de lettres était rattrapé par le politique. Regnaud de Saint-Jean d'Angély porta le texte à Saint-Cloud. La colère, feinte ou vraie, de Napoléon éclata. Au cercle de la Cour, il dit brusquement au grand maître des cérémonies, le comte de Ségur, qui avait opté pour l'admission du discours : " Monsieur, les gens de lettres veulent donc mettre le feu à la France ! J'ai mis tous mes soins à apaiser les partis, à rétablir le calme, et les idéologues voudraient rétablir l'anarchie ! Sachez, monsieur, que la résurrection de la monarchie est un mystère. C'est comme l'arche ! Ceux qui y touchent peuvent être frappés de la foudre ! Comment l'Académie ose-t-elle parler de régicides quand moi, qui suis couronné et qui dois les haïr plus qu'elle, je dîne avec eux et je m'assois à côté de Cambacérès ? [...] Avouez que comme homme de lettres et comme homme de goût, M. de Chateaubriand a fait une inconvenance, car enfin, lorsqu'on est chargé de faire l'éloge d'une femme qui est borgne, on parle de tous ses traits excepté de l'oeil qu'elle n'a plus. "

L'Empereur rendit le manuscrit raturé, ab irato, de parenthèses et de grands coups de crayon au travers des pages - l'" ongle du lion " était enfoncé partout dans ce texte, nous dit Chateaubriand - de ce " paladin qui ne comprend seulement rien à l'oeuvre que j'accomplis ".
Chateaubriand refusa toute modification et adressa au président, M. de Ségur, le billet suivant : " Monsieur le Président, Mes affaires et le mauvais état de ma santé ne me permettant pas de me livrer à aucun travail, il m'est impossible, dans ce moment, de fixer l'époque à laquelle je désirerais avoir l'honneur d'être reçu à l'Académie. " Le billet fut lu à l'Académie à la séance suivante (2 mai). On sait que le discours ne fut jamais prononcé et que Chateaubriand ne fut jamais reçu. Des copies manuscrites, " furtives ", circulèrent sous le manteau, dont la police fit une arme contre Chateaubriand.
Dans les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand nous décrit un Napoléon oscillant entre la " colère " et l'" attrait ", entre l'exil et les " munificences projetées " (13), jusqu'au moment où " Bonaparte descend au rôle d'écolier taquin ; il déterre l'Essai sur les révolutions et il se réjouit de la guerre qu'il m'attire à ce sujet " (14). Chateaubriand se trompait : Napoléon n'avait nullement l'intention d'opposer l'incrédule de 1792 à l'apologiste de 1802. Cette petite " guerre " fut la conséquence de tracasseries administratives et de la persécution dont fut victime Chateaubriand, l'enjeu de rivalités entre administrations concurrentes. Mais l'Empereur n'avait que faire de ces billevesées ; il était bien trop occupé à défendre son trône.




  " Les délices de ce temps où il était proscrit "


En 1814, l'Empire s'écroule. On pouvait le pressentir. La conspiration du général Malet (1812) avait révélé la fragilité du système : " Un souffle avait presque jeté bas l'Empire ", écrira Chateaubriand. La campagne de Russie s'achevait en désastre. Si les champs de bataille réservaient à l'Empereur de nouveaux revers, ce serait sa perte. Quel régime alors remplacerait le sien ? Puis il y eut Leipzig. Dans les premiers mois de 1814, tandis que se déroulaient les héroïques combats de la " campagne de France ", Chateaubriand, non sans courage - car la police impériale toujours vigilante le surveillait -, rédigea un pamphlet : De Buonaparte, des Bourbons, et de la nécessité de se rallier à nos princes légitimes pour le bonheur de la France et celui de l'Europe. De 1804 à 1814, son opposition à l'Empire s'était muée progressivement en une attitude nettement favorable au retour des Bourbons, que venaient nourrir les nouveaux " forfaits " accomplis par Napoléon : la fatale guerre d'Espagne, l'enlèvement du pape Pie VII...

Lorsque Chateaubriand entra, le 3 avril 1814, dans la lice politique " le glaive et la torche à la main " (Sainte-Beuve), la situation avait donc tourné en faveur de Louis XVIII. Talleyrand, vice-président du Sénat conservateur et grand électeur, venait de former, de sa propre autorité, un gouvernement provisoire dont il s'était attribué la présidence.
Toutefois, Alexandre restait perplexe : " Je ne tiens nullement aux Bourbons. Je ne les connais pas. Il sera impossible, je le crains, d'obtenir la régence. " L'Angleterre seule soutenait les Bourbons. Dans un moment où les destins étaient suspendus, où les Alliés attendaient que les Français se manifestent par d'autres voix que celles des sénateurs méprisés, le " véhément pamphlet [De Buonaparte et des Bourbons], écrit Villemain, eut le plus grand effet, la plus rapide influence qu'aucun écrit ait exercé depuis 1789 [...]. Il confirma la chute irréparable du pouvoir vaincu [...] diminua le nombre ou les regrets de ses partisans... ".

Mais le grand adversaire abattu, le jour était proche où Chateaubriand allait regretter " les délices de ce temps où il était proscrit [...] ce bon temps du malheur " (Mme de Chastenay) qui légitimait son éloignement du pouvoir. Les royalistes du lendemain se ruaient aux places. Chateaubriand, maladroit dans les intrigues d'antichambre, trop orgueilleux pour suivre les foules rampantes, se vit écarté des conciliabules politiques. On l'oublia même dans la première promotion de pairs de France, dressée par Talleyrand comme " on compose un carnet de bal " (Vitrolles). devant cette ingratitude blessante, Chateaubriand se plaignit auprès de Mme de Duras, sa " chère soeur " : " J'aurais dû mourir le jour du retour du Roi à Paris. "




  Un libéral aristocratique


Au-delà de ces périples, il est intéressant d'examiner plus avant les raisons de l'opposition entre Napoléon et Chateaubriand.
Chateaubriand, à la suite de Boulainvilliers, de Saint-Simon et de Fénelon, appartient à l'école qui restera toujours minoritaire dans l'opinion française, celle du libéralisme aristocratique. Il ne cesse d'invoquer les vertus de la noblesse et, disons même, sa supériorité morale, manifeste par le goût de l'indépendance, l'honneur, des " moeurs ingagnables " ; fille du temps, force sociale enracinée dans l'histoire, la noblesse est la mieux à même de défendre les libertés publiques. L'exaltation des valeurs aristocratiques va de pair avec une vive critique de l'absolutisme monarchique, dont il fait une des causes majeures de la Révolution.
Le Malouin issu d'une famille " chalotiste ", attachée bec et ongles aux libertés traditionnelles " bretonnes " face à l'absolutisme royal, met en lumière, bien avant Tocqueville, le rôle joué par l'État capétien, rôle qu'il explicitera dans les articles du Conservateur (1818-1820), puis, de manière plus ample, dans ses Études historiques (1831), où il décrit la marche incessante de la monarchie vers l'absolutisme : la Révolution est très largement l'oeuvre de la monarchie ; elle procède de son génie, essentiellement autoritaire et centralisateur.

Il ne restait plus aux Bourbons qu'à renverser les derniers obstacles, abattre les ultimes remparts des libertés aristocratiques : Richelieu, ce " génie du despotisme ", y pourvoira. Avec le roi-soleil, " toutes les libertés, écrit Chateaubriand dans un raccourci étonnant, meurent à la fois, libertés politiques, religieuses ".
Ainsi, l'absolutisme se nie lui-même et finit par une révolution. Car la monarchie absolue ne scelle point l'histoire : " Si la lutte avec l'aristocratie finit, la lutte de la démocratie avec la même couronne commença. La royauté, qui avait favorisé le peuple afin de se débarrasser des grands, s'aperçut qu'elle avait élevé un autre rival moins tracassier, mais plus formidable ; le combat s'établit sur le terrain de l'égalité. "
Ensuite, la monarchie absolue, estime-t-il, dégénère, parce qu'absolue : " Après le tombeau de Louis XIV, on n'aperçoit plus que deux monuments de la Monarchie Absolue : l'oreiller des débauches de Louis XV et le billot de Louis XVI ", écrit-il.
La mainmise de l'État centralisé sur le corps social n'est pas seulement le trait permanent qui joint le " nouveau " régime à l'" ancien ", Bonaparte à Louis XIV, c'est aussi ce qui explique, à travers une série de médiations, la pénétration de l'idéologie " démocratique " - c'est-à-dire égalitaire - dans l'ancienne société française : en d'autres termes, la Révolution, dans ce qu'elle a de constitutif à ses yeux - État administratif régnant sur une société à idéologie égalitaire, " roi prolétaire " -, est très largement accomplie par la monarchie, avant d'être terminée par les jacobins et par l'Empire. Et ce qu'on appelle la " Révolution française ", cet événement magnifié comme une assomption, n'est qu'une accélération d'un processus historique antérieurement engagé. En détruisant non pas l'aristocratie, mais le principe aristocratique dans la société, la monarchie a supprimé la légitimité de la résistance sociale à l'État. Mais c'est Richelieu qui avait montré l'exemple, puis Louis XIV, et Napoléon enfin.

Dans la société simplifiée de manière radicale par la Révolution, où ne subsiste que l'État, plus puissant que jamais et que les guerres ont encore renforcé, et une poussière d'individus désencadrés, libérés des anciens corps (corporations, jurandes) auxquels ils appartenaient, qui les entravaient mais en même temps les protégeaient, Napoléon a voulu reconstruire la société. De ses rudes mains de bâtisseurs, il a reconstruit une société uniforme, autoritaire, hiérarchisée, et instauré un État infiniment plus puissant qu'il ne l'était sous la monarchie. Cette reconstruction autoritaire a certes fixé l'individu, mais par des " ancres de fer " : " Dans son administration, il voulait qu'on ne connût que les résultats, et qu'on ne s'embarrassât jamais des moyens, les masses devant être tout, les individualités rien ", écrira Chateaubriand dans son pamphlet De Buonaparte et des Bourbons (1814).
Reconstruction durable, qui a réussi car elle correspondait au caractère des Français : " Une expérience journalière, écrit Chateaubriand, fait reconnaître que les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n'aiment point la liberté ; l'égalité seule est leur idole. [...] Sous ces deux rapports, Napoléon avait sa source au coeur des Français, militairement inclinés vers la puissance, démocratiquement amoureux du niveau " (15).




  Charte et Acte additionnel


Pour combattre cette tendance de fond de la politique française, Chateaubriand espère qu'avec la Charte une revanche est possible : elle donne à l'aristocratie une chance, en adoptant franchement les institutions - régime représentatif et liberté de la presse -, de reconquérir le pouvoir perdu ; la carte doit être saisie, c'est la carte de Fénelon !
De la Monarchie selon la Charte, publié en 1816, précédé en 1814 des Réflexions politiques, donne une théorie précise du régime représentatif, poussant les feux de son " catéchisme constitutionnel " jusqu'au régime parlementaire. Mais cet édifice n'acquiert de solidité qu'en s'appuyant sur des forces sociales : le monarque et la propriété, dont les légitimités se tiennent et s'épaulent. Ajoutons à ces deux éléments combinés - légitimité/propriété - un troisième auquel Chateaubriand donne la plus grande importance : la liberté - et nous savons quel rôle il a joué en faveur de la liberté de la presse.

On voit ici les différences de conceptions politiques qui séparent Chateaubriand de Napoléon. Il est une époque, pourtant, où leurs idées se sont rapprochées : les Cent-Jours. En 1811, Napoléon fait adopter l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire, inspiré par Benjamin Constant. Chateaubriand reconnaît dans son Rapport au roi fait en son conseil à Gand qu'entre la Charte et l'Acte additionnel, il n'y a que peu de différences, si ce n'est que la Charte est toute la consitution et rien que la constitution, et que l'Acte additionnel est par définition ajouté aux constitutions autoritaires de l'Empire.
La question demeure posée : Napoléon se serait-il rallié aux anciens jacobins tel Thibaudeau, qui souhaitaient revenir à 1792, proclamer la " patrie en danger ", et appelaient de leurs voeux un gouvernement fort inspiré de la Convention montagnarde ? ou bien aurait-il persévéré dans la voie libérale - la question se posera encore sous le régime de Napoléon III, à partir de 1865 - qui, ne l'oublions pas, postule à un affaiblissement du rôle joué par le chef de l'État, qu'il soit roi ou empereur ?
Hors cet épisode, deux conceptions s'opposent donc, l'une entée sur l'histoire absolutiste de la France et l'autre sur une conception antérieure à l'absolutisme mais mise au goût des idées nouvelles par Chateaubriand et fondée sur les principes d'un pouvoir limité.




  La fusion entre les deux France


Après avoir rappelé les événements et souligné les conceptions politiques qui séparent l'Empereur de son sujet, considérons ce qui les rapproche.
Napoléon et Chateaubriand, l'Empereur et le ministre de Louis XVIII, ont recherché la gloire et fait rêver les Français, Napoléon par ses victoires, Chateaubriand en entreprenant la guerre d'Espagne pour rendre une armée aux Bourbons et donner du lustre au trône.
Tous deux ont pratiqué ou préconisé une politique de " fusion " entre les deux France. Napoléon avait rallié les grandes familles de l'Ancien Régime dès le Consulat, en mêlant les deux sociétés. Mme de Chateaubriand regrettera le " bon temps " de l'Empire où les salons réunissaient à la fois les illustrations nouvelles et anciennes sans qu'on joue cette guerre de donjons qui caractérise la Restauration.
Chateaubriand était lui aussi partisan de cette union. Mais, alors que Napoléon donnait la première place à ceux qui l'avaient aidé et amené au pouvoir et recrutait l'essentiel de son personnel administratif ou militaire parmi les constituants, les conventionnels ou les généraux de la Révolution, Chateaubriand, lui, donne le premier pas - parce qu'il appartient à une vieille aristocratie - à la noblesse. À la différence de Napoléon, il cherche moins le ralliement des hommes de la France napoléonienne, dont il se méfie - renvoyant, il est vrai, dos à dos les esprits " positifs ", techniciens de la chose politique (Daru, Mollien, Decazes, Villèle) -, qu'un rapprochement entre la nouvelle France et l'ancienne, dont on doit respecter les traditions et les moeurs. Fusion qu'il illustre par une métaphore qui lui est chère : dans son discours de réception à l'Institut, il écrivait : " M. Chénier adora la liberté ; pourrait-on lui en faire un crime ? Les chevaliers eux-mêmes, s'ils sortaient de leurs tombeaux, suivraient la lumière de notre siècle. On verrait se former cette illustre alliance entre l'honneur et la liberté, comme sous le règne des Valois les créneaux gothiques couronnèrent avec une grâce infinie dans nos monuments les ordres empruntés de la Grèce " (16).
Dans la même couleur, il écrit dans De la Monarchie selon la Charte : " J'ai cru voir le salut de la patrie, comme je le disais à la Chambre des pairs, dans l'union des anciennes moeurs et des formes politiques actuelles, du bon sens de nos pères et des lumières du siècle, de la vieille gloire de Duguesclin et de la nouvelle gloire de Moreau ; enfin dans l'alliance de la religion et de la liberté fondée sur les lois : si c'est là une chimère, les coeurs nobles ne me le reprocheront point ". Notons que Chateaubriand cite Moreau, gloire de la Révolution, plutôt que Bonaparte ; en 1816 il n'en était point question. Il a donc choisi un ennemi de Napoléon, mais l'image est plus importante encore que les noms qui sont cités.




  Duc de Bordeaux ou duc de Reichstadt ?


Passant de la politique aux hommes, on observe que Chateaubriand a évolué tout au long de la Restauration et de la Monarchie de Juillet dans son jugement à l'égard de la famille de Bonaparte et de l'Empereur lui-même.
En 1828, ambassadeur à Rome, n'invite-t-il pas à sa table son vieil ennemi le cardinal Fesch - le cardinal refusera, fort poliment -, ne donne-t-il pas des laissez-passer aux frères et soeurs de Napoléon et n'autorise-t-il pas ses attachés d'ambassade à se rendre aux réceptions de la reine Hortense ?
En 1832, il se rend en compagnie de Juliette Récamier à Arenenberg, où résidait la reine Hortense ; il rencontre son fils, Louis-Napoléon, échange avec lui une correspondance. Le temps n'a pas entamé cette " poésie de l'honneur " qui le conduit sur les routes de Prague pour réconcilier une " danseuse de corde " et un roi étranger à son temps.

Après 1830, il conserve sa fidélité à la dynastie tombée, mais s'interroge avec objectivité sur les divers partis qui auraient pu être pris lors de la Révolution : une République, un changement total de race, le duc de Bordeaux, la branche cadette des Bourbons, mais il évoque aussi - ce qu'on ne trouve pas dans son discours d'adieu à la Chambre des pairs, du 7 août 1830 - le nom du duc de Reichstadt.
" La République repoussée, une Race nouvelle non promue à la couronne, restait le choix entre deux espèces de légitimités : le duc de Bordeaux, héritier d'une grande race ; le duc de Reichstadt, héritier d'un grand homme. Ces deux légitimités qui à différentes distances dans les temps, avaient une source semblable, l'élection populaire, pouvaient convenir également à la France. Ce que l'antiquité conférait au duc de Bordeaux, le duc de Reichstadt le puisait dans l'illustration paternelle. Napoléon avait marché plus vite que toute une lignée : haut enjambé, dix ans lui avaient suffi pour mettre dix siècles derrière lui.
Le duc de Reichstadt présentait en outre aux hommes de religion et à ceux que le préjugé du sang domine, ce qui complaisait à leurs idées : un sacre par les mains du souverain pontife ; la noblesse par une fille des Césars. Je l'ai dit ailleurs, sa mère lui donnait le passé, son père l'avenir. Toute la France était encore remplie de générations qui en reconnaissant Napoléon II, n'auraient fait que revenir à la foi qu'ils avaient jurée à Napoléon Ier. L'armée eût reçu avec orgueil le descendant des victoires.
La monarchie élective a jusqu'ici peu honoré le drapeau dont elle s'est parée ; [...] sous le duc de Reichstadt il eût été emporté de nouveau par les aigles qui planèrent sur tant de champs de bataille, et qui ne prêtent plus leurs serres et leurs ailes à cet étendard humilié. Le royaume, redevenu empire, eût retrouvé une puissante alliance de famille en Allemagne, et d'utiles affinités en Italie.
Mais l'éducation étrangère du duc de Reichstadt, les principes d'absolutisme qu'il a dû sucer à Vienne, élevaient une barrière entre lui et la nation ; on aurait toujours vu un Allemand sur un trône français, toujours soupçonné un cabinet autrichien au fond du cabinet des Tuileries : le fils eût moins semblé l'héritier de la gloire que du despotisme du père " (17).




  " Tout n'est-il pas terminé avec Napoléon ? "


Dans son oeuvre, Chateaubriand rend enfin justice à Napoléon : " La liberté m'a permis d'admirer la gloire : assise désormais sur un tombeau solitaire, cette gloire ne se lèvera point pour enchaîner ma patrie " (18), écrivait-il dès 1820 dans la réédition de De Buonaparte et des Bourbons.
En 1822, il avait esquissé un " parallèle " entre Napoléon et Washington, qui sera publié dans le Courrier français - feuille libérale - le 7 décembre 1827 et, à la fin de la même année, dans le Voyage en Amérique, pour être finalement repris sous forme condensée dans les Mémoires d'outre-tombe.
Dans ce beau texte, Chateaubriand insiste sur le côté anachronique de Napoléon. Du fracas de ses conquêtes, du bruit de ses exploits, tout est retourné à la " stérilité des déserts ". Au contraire, Washington, " génie d'un vol moins élevé ", mais fécond, a fondé un monde et assuré les bases d'une République libérale et stable. Pour Chateaubriand, le temps des Alexandre et des César est passé.

En devenant démocratiques, les sociétés changent de héros. Or Chateaubriand le regrette, lui qui dans le Génie du Christianisme estimait que dans les temps modernes, il n'existait que " deux beaux sujets de poème épique, les Croisades et la Découverte du Nouveau Monde " (19). Chateaubriand admirait la destinée d'Alexandre qui porta le nom de la Grèce jusque sur les rivages de l'Inde. Napoléon fut de la race d'Alexandre : en lui " toutes nos gloires d'autrefois se réunirent [...] et firent leur dernière explosion [...] ". Comme Alexandre, Napoléon sentit la fascination du monde oriental, et faute de réaliser son rêve mena les Français en Égypte et jusqu'à Tyr, " désertée des flottes de Salomon et de la phalange du Macédonien " (20).
Ces pages illustrent l'envoûtement qu'exerce Napoléon sur l'imagination de Chateaubriand, qui en a confessé le caractère complexe. Quand il analyse ce constant et étrange mélange de colère et d'attrait de " Bonaparte contre et pour moi ", il a plutôt défini ses sentiments à l'égard de l'Empereur. Dans les Mémoires, l'admiration perce sous maintes pages : " Mon admiration, écrit-il, a été grande et sincère alors même que j'attaquais Napoléon avec le plus de vivacité. " Comment n'aurait-il pas été attiré par celui qui avait fendu " les rochers du Simplon, et planté ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, relevé l'Italie prosternée depuis tant de siècles ? " L'épopée anime les pages de son souffle.
Dans les Mémoires, il écrit encore superbement : " À l'instar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout du monde. Il paraît sur tous les rivages ; il inscrit précipitamment son nom dans les fastes de tous les peuples ; il jette des couronnes à sa famille et à ses soldats ; il se dépêche dans ses monuments, dans ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main il terrasse les rois, de l'autre il abat le géant révolutionnaire ; mais, en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la sienne sur son dernier champ de bataille " (21).

Napoléon mort, on ne connaît plus que les " prospérités banales " des médiocrités satisfaites. En achevant son histoire de Napoléon, Chateaubriand écrit : " [...] retomber de Bonaparte et de l'Empire à ce qui les a suivis, écrit-il avec la nostalgie du passé qu'il vient de peindre, c'est tomber de la réalité dans le néant, du sommet d'une montagne dans le gouffre. Tout n'est-il pas terminé avec Napoléon ? Les objets s'effacèrent dès qu'ils ne furent plus éclairés de la lumière qui leur avait donné le relief et la couleur ".
D'où cette page admirable échappée de sa plume dans l'Essai - bien méconnu - sur la littérature anglaise (1838), sorte de péan d'honneur à celui qui laissait " le monde dans une agitation prophétique de l'avenir " :
" [...] Bonaparte n'est point mort sous les yeux de la France, il s'est perdu dans les fastueux horizons des zones torrides. L'homme d'une réalité si puissante s'est évaporé à la manière d'un songe ; sa vie, qui appartenait à l'histoire, s'est exhalée dans la poésie de sa mort. Il dort à jamais, comme un ermite ou comme un paria, sous un saule, dans un étroit vallon entouré de rochers escarpés, au bout d'un sentier désert. La grandeur du silence qui le presse égale l'immensité du bruit qui l'environna. Les nations sont absentes, leur foule s'est retirée. L'oiseau des tropiques attelé, dit magnifiquement Buffon, au char du soleil, se précipite de l'astre de la lumière, et se repose seul un moment sur des cendres dont le poids a fait pencher le globe.
Bonaparte traversa l'Océan pour se rendre à son dernier exil ; il s'embarrassait peu de ce beau ciel qui ravit Christophe Colomb, Vasco et Camoëns. Couché à la poupe du vaisseau, il ne s'apercevait pas qu'au-dessus de sa tête étincelaient des constellations inconnues ; leurs rayons rencontraient pour la première fois ses puissants regards. Que lui faisaient des astres qu'il ne vit jamais de ses bivouacs et qui n'avaient pas brillé sur son empire ? Et néanmoins, aucune étoile n'a manqué à sa destinée : la moitié du firmament éclaira son berceau ; l'autre était réservée pour illuminer sa tombe " (22).


 
     
 
 

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 Informations

Auteur :

CLÉMENT Jean-Paul

Revue :

Revue du Souvenir Napoléonien

Numéro :

421

Mois :

déc.-janv.

Année :

1998-1999

Pages :

79-87

Notes

 (1) Mémoires d'outre-tombe, éd. Jean-Paul Clément, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 1997, t. II, p. 2999, Préface testamentaire.
(2) Ibid., livre XIV, chapitre 5, t. 1, p. 837.
(3) 16 octobre 1801, Correspondance générale, éd. Pierre Riberette, Paris, Gallimard, 1977-1986, t. 1, p. 151.
(4) Mémoires d'outre-tombe, op. cit., livre XIV, chapitre 5, t. 1, p. 838.
(5) Cité par Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, éd. Maurice Allem, Paris, Classiques Garnier, 1961, t. I, pp. 320-321.
(6) Mémoires d'outre-tombe, op. cit., livre XXXIX, chapitre 7, t. II, p. 2701.
(7) Marcellus, Chateaubriand et son temps, Paris, Lévy, 1859, p. 313.
(8) Mme de Chastenay, Mémoires, 1771-1815, éd. Alphonse Roserot, Paris, Plon, 1896-1897, t. I, p. 472.
(9) Victor-L. Tapié, Chateaubriand, Paris, Seuil, 1965, p. 55.
(10) Mémoires d'outre-tombe, op. cit., livre XVI, chapitre 10, t. I, pp. 946-948.
(11) Mme de Chastenay, Mémoires..., op. cit., t. II, pp. 79-80.
(12) Mémoires d'outre-tombe, op. cit., livre XVIII, chapitre 8, t. I, p. 1068.
(13) Ibid., livre XVIII, chapitre 9, t. I, p. 1070.
(14) Ibid., livre XVIII, chapitre 9, t. I, p. 1072.
(15) Ibid., livre XXIV, chapitre 6, t. I, pp. 1543-1544.
(16) Ibid., livre XVIII, chapitre 8, t. I, p. 1066.
(17) Proposition relative au bannissement de Charles X, in Grands écrits politiques, éd. Jean-Paul Clément, Imprimerie nationale, 1993, t. II, pp. 622-623.
(18) De Buonaparte et des Bourbons, in Œuvres complètes, éd. Ladvocat, t. XXIV, p. XIII, Préface.
(19) Génie du Christianisme, éd. Maurice Regard, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1978, p. 629.
(20) Mémoires d'outre-tombe, op. cit., livre XIX, chapitre 16, t. I, p. 1158.
(21) Ibid., livre VI, chapitre 8, t. I, p. 417.
(22) Essai sur la littérature anglaise, in Œuvres complètes, éd. Garnier, t. XI, p. 711.

 

 
 

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