<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 19, juin 2014
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Pour découvrir l'histoire napoléonienne, pas à pas, parfaire ses connaissances et poursuivre des recherches personnelles, pour tous les amateurs et les historiens passionnés, laissez-vous guider parmi un riche ensemble d'articles et de dossiers thématiques, d'images commentées, d'outils pour travailler.

Enrichissements récents :

Bibliographies : L'Expédition d'Egypte (1798-1801)
Articles : Le butin de Waterloo reconstitué au musée de la Légion d'honneur
Images : Photographie : La princesse Clotilde et son fils Victor Napoléon

NAPOLEONICA LA REVUE

La revue
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ARTICLES

Davout, homme de devoir. 1. Le soldat.

(Article de LINDEN Jean )

 Informations


Luxembourg, Allemagne, Egypte
Auerstaedt
Eckmühl et Wagram
La campagne de Russie
Ministre de la guerre
Sous la Seconde Restauration (1815-1823)

Louis-Nicolas d'Avout, est né le 10 mai 1770 à Annoux (Yonne), dans une modeste maison de campagne louée par son père, Jean-François, lieutenant à Royal-Champagne. Quelques mois plus tard, la famille s'installe à Etivey, à une dizaine de kilomètres. Là, le jeune Nicolas vivra comme les petits paysans, partageant leurs jeux, apprenant à lire et à écrire.

Le 3 mars 1779, Jean-François d'Avout meurt des suites d'un accident de chasse. Sa femme se retrouve seule à Etivey avec quatre enfants dont l'aîné, Louis-Nicolas, n'a pas encore neuf ans, dans une situation financière difficile et à laquelle elle est mal préparée. Elle se rend souvent chez sa mère, à Avallon, pour y trouver réconfort et conseils; Louis-Nicolas l'accompagne et conservera toujours de sa grand-mère, femme remarquable, un souvenir ému. Il y prépare son entrée à l'Ecole Royale Militaire d'Auxerre, où il est admis comme pensionnaire du Roi le 31 décembre 1779. Notons, à ce sujet, que contrairement aux dires de certains historiens et à l'indication figurant à l'entrée de l'Ecole de Brienne, il n'a jamais été élève de cet établissement.
L'Ecole Royale Militaire d'Auxerre était tenue par les Bénédictins de Saint Maur dont les méthodes d'éducation se révèlent particulièrement modernes: place importante donnée aux mathématiques comme formatrice de raisonnement, enseignement de l'allemand et de l'anglais, quatre heures d'exercices physiques chaque jour, etc. Il s'agit davantage de préparer l'esprit des élèves à aborder et à comprendre les problèmes qu'ils auront à résoudre plus tard qu'à leur faire emmagasiner des connaissances abstraites et souvent fastidieuses.
Louis-Nicolas, habitué à une vie de liberté, se plie mal à la sévère discipline de l'école et son caractère difficile, violent même, ne lui attire pas les sympathies de ses professeurs; seul Dom Laporte, le sous-principal, s'intéresse à lui. Ses études sont sans éclat et, en six ans de scolarité, il n'obtient que deux nominations en mathématiques. Il semble aussi avoir été passionné par l'Histoire, si on en juge par le cahier de près de 400 pages qu'il a laissé et où figurent, à côté de résumés, ses observations et commentaires lapidaires mais précis et judicieux. Curieusement, les religieux ont choisi les oeuvres de Voltaire pour enseigner cette discipline.

Le 27 septembre 1785, Louis-Nicolas d'Avout entre à l'Ecole Royale Militaire de Paris en qualité de cadet-gentilhomme. Bonaparte, qui avait quitté cette école le 1er septembre, n'a donc pu l'y rencontrer, contrairement à certaines affirmations. Nous n'avons que peu de renseignements certains sur le séjour de d'Avout à l'école; subsiste, toutefois, son cahier de notes prises pendant le cours d'Histoire. Nommé sous-lieutenant le 2 février 1787, il quitte l'école le 19 pour rejoindre son régiment Royal-Champagne Cavalerie, où ont servi son père et son oncle et qui est en garnison à Hesdin (Pas-de-Calais). Son cousin germain, François-Claude d'Avout, au régiment depuis un an, est chargé de l'initier aux différentes manoeuvres et évolutions et, assez curieusement, il note que son élève "montre peu de moyens et de bonne volonté pour l'état militaire" et il ajoute qu'il s'occupe davantage de la lecture de Voltaire et de Rousseau que des ouvrages nécessaires à sa formation d'officier.
Louis-Nicolas passe ses congés au château de Ravières, que sa mère avait acheté en 1785. Il y rencontre un jeune avocat aux idées avancées, de quelques années son aîné, Turreau de Linières, qui deviendra maire de Ravières, député de la Convention où il votera la mort du Roi, représentant du peuple aux armées et avec qui il se lie d'amitié. Turreau exerce une incontestable influence sur son jeune ami qui rêve déjà d'une transformation profonde de la société, et ceci s'explique la part importante que Davout - il signe ainsi désormais - prend à la mutinerie de son régiment.
La sédition d'une majorité des sous-officiers et cavaliers de Royal-Champagne avait débuté en avril 1790 et, d'incidents en incidents, allait se prolonger durant plusieurs mois. Sous les prétextes les plus divers la tension ne cesse de croître et les officiers se montrent incapables de rétablir la discipline. L'un d'eux, d'ailleurs, a pris la tête des révoltés, le sous-lieutenant Davout qui, tantôt les encourage par la violence de ses paroles, tantôt les calme par ses conseils de prudence et de modération. En fait, prenant tous les risques, il manoeuvre pour faire triompher les idées révolutionnaires qui sont alors les siennes. Le 10 juillet, il obtient une permission de deux jours; il ne rejoindra son régiment que le 18 août. Il est parti pour Paris plaider la cause des rebelles. Le 5 août, il est à la tribune des Jacobins au côté de Robespierre. Le 7 août, l'Assemblée Nationale décrète, au sujet de Royal-Champagne, "que le Roi devra être supplié d'employer les moyens les plus efficaces pour arrêter le désordre". Le 18, de retour à Hesdin, Davout est immédiatement arrêté et, le 20 mis au secret à la prison d'Arras; le même jour, Mirabeau et Dubois-Grancé à la tribune de l'Assemblée appuient la thèse des mutins baptisés: "patriotes". Le 2 octobre, Davout est remis en liberté, sans que nous soyons informés des raisons de cette décision, sans doute à la suite d'interventions politiques auprès du ministre de la Guerre auxquelles Turreau ne serait pas étranger. Il sollicite alors un congé et se rend à Ravières. Il y retrouve Turreau devenu son beau-père, Madame Davout s'étant remariée avec l'ami de son fils malgré la grande différence d'âge, union qui s'achèvera quatre années plus tard par un divorce. C'est sans doute grâce à lui qu'il se trouve, dès cette époque, en relation avec les têtes politiques du département de l'Yonne: Bourbotte, Maure - maire d'Auxerre - Le Peletier de Saint Fargeau, Gautherot, tous révolutionnaires ardents dont les propos ne peuvent que renforcer ses propres convictions.

Le 22 septembre 1791, Davout est élu lieutenant-colonel en second du 3e bataillon de volontaires de l'Yonne, après avoir démissionné, quelques jours plus tôt, de Royal-Champagne. Le 8 novembre, il se marie avec Marie-Nicolle-Adélaïde Séguenot; après une courte lune de miel, il rejoint son bataillon à Joigny avant de faire mouvement, courant décembre, pour Dormans. C'est là que va se faire l'instruction des volontaires, enthousiastes mais indisciplinés et qui ignorent tout du métier militaire. Davout, à qui incombe, entre autres choses, le maintien de l'ordre, rencontre, dans ce domaine, de sérieuses difficultés. Début avril 1792, il doit s'interposer entre les hommes qui voulaient massacrer sept prisonniers, dont Mgr de Castellane évêque de Mende, décrétés d'accusation par l'Assemblée Nationale, et l'auberge où ils sont enfermés; il est mis en joue mais, haranguant la troupe et ne cédant rien, il rétablit la discipline avec fermeté, sauvant ainsi les détenus. Il écrit fréquemment aux administrateurs du département de l'Yonne, signalant les déplacements du bataillon qui quitte Dormans pour Verdun le 22 avril, les faits susceptibles de les intérresser, réclamant des renforts, faisant état de ses sentiments républicains mais répudiant la violence.
Après avoir séjourné à Sedan, puis à La Chapelle, le bataillon est dirigé sur le camp de Maulde où il est chargé d'assurer les communications entre Condé et Valenciennes, face à l'ennemi. Après quelques escarmouches destinées à aguerrir les hommes, Davout les mène brillamment à la conquête de l'Hermitage de Peruwelz, le 24 octobre, opération qui prélude à l'attaque de Dumouriez sur Jemmapes.

En septembre 1792, par suite de la démission du lieutenant-colonel de Bois, il prend le commandement du 3e bataillon qui, sous ses ordres, se distingue à Neerwinden, où il opère à l'aile gauche française sous Miranda. Cette défaite, qui entraîne l'évacuation des Pays-Bas, va être un élément déterminant de la trahison de Dumouriez. Parfaitement informé, Davout intercepte le général en Chef alors qu'il fait mouvement de Saint Amand vers Condé. Dumouriez et les cavaliers qui l'accompagnent parviennent, sous le tir des fantassins du 3e bataillon, à s'échapper et à se réfugier dans les lignes ennemies. La Convention décrète que le 3e bataillon de l'Yonne a bien mérité de la Patrie et, le 1er mai, Davout est nommé chef de demi-brigade, ayant sous ses ordres le 3ebataillon de l'Yonne, le 3e bataillon de l'Aube et le 2e bataillon du 104e d'infanterie. Ce même mois, il participe aux actions offensives cherchant à débloquer Condé, puis à celles, défensives, du camp de Famars.
En Vendée, la situation devient critique pour les troupes républicaines qui vont de défaites en défaites; il faut, pour redresser la situation, prélever des troupes sur les autres armées et désigner des généraux capables pour les commander. Le 8 juillet, Davout est nommé adjudant-général chef de brigade et envoyé à l'Armée des Côtes de La Rochelle; sa désignation est signée de Bourbotte, de Turreau, ses amis de l'Yonne qui viennent d'accéder à des postes importants. Le 17, il gagne son poste à Vihiers où il prend la tête d'un petit corps de cavalerie, son arme d'origine. Le lendemain, les Vendéens attaquent en masse, inopinément. Surpris, les Républicains se débandent et Santerre, le brasseur devenu général, est incapable de rétablir l'ordre. Davout charge alors vigoureusement avec ses escadrons, permettant ainsi d'organiser la retraite. Ce fait d'armes lui vaut d'être nommé général de division, mais il refuse ce grade et donne sa démission, sous prétexte qu'il a été noble; il évite de cette manière l'exclusion qu'un décret, en préparation, prévoit pour les "ci-devant". L'acceptation du ministre - de la Guerre Bouchotte est un éloge de la conduite de Davout et lui laisse entendre qu'on aura besoin de lui quand les passions seront calmées.

Après être passé par Paris, il se retire à Ravières où il apprend l'infidélité de sa femme pendant sa longue absence. Il obtiendra le divorce le 4 janvier 1794.
En mars 1794, Madame Davout est arrêtée au château de Ravières, sous l'inculpation de "complicité, de faux, de malversations et soustraction de biens appartenant à la République". En réalité, elle avait acheté des biens d'émigrés pour les leur conserver et, par des moyens évidemment délictueux, leur en faisait parvenir les revenus. Les preuves existaient dans un secrétaire sur lequel avaient été apposés les scellés. Davout voulut accompagner sa mère en prison et, tandis qu'on les emmenait à Tonnerre, il eut connaissance de ces faits. Il va alors payer d'audace, s'enfuir de la prison dans la nuit, gagner Ravières et, fracturant le dos du secrétaire pour ne pas briser les scellés, retirer les papiers compromettants puis regagner la prison avant l'aube. Ils sont transférés à Auxerre, le procès s'y termine par un non-lieu, faute de preuve et grâce à une intervention vigoureuse de Maure devant le Tribunal.
Le 18 mai, il est de retour à Ravières. Il va connaître une longue inaction qu'il occupe, écrit-il à son ami Pille, en étudiant la théorie militaire, ne pouvant se livrer à sa pratique. Sans doute, fréquente-t-il aussi ses amis Maure, Gautherot et Forestier avec qui il peut discuter de l'évolution de la situation.



  Luxembourg, Allemagne, Egypte


Après le 9 thermidor, il s'emploie activement à obtenir sa réintégration dans l'armée. Cela ne se fera pas sans mal car la plupart de ses appuis se trouvent rejetés dans l'ombre; seul, Turreau peut intervenir efficacement auprès de Carnot, qui promet mais ne tient pas, et de Pille, qui a la responsabilité du personnel au ministère de la Guerre. Enfin, le 27 septembre 1794, Davout est affecté à l'Armée des Côtes de l'Ouest, en qualité de général de brigade. Cette destination ne lui convenant pas, il obtient d'être nommé à l'Armée de la Moselle. Quand il la rejoint, elle vient de recevoir l'ordre de s'emparer de Luxembourg. Davout, qui commande l'avant-garde de la division Debrun, obtient un succès local, qui est mis à l'ordre du jour de l'armée, lors des manoeuvres d'investissement de la ville. L'hiver est difficile pour les assaillants et il faut à la fois, assurer un minimum de confort à la troupe, qui ne dispose que de peu de moyens pour s'abriter des intempéries, et l'occuper par des exercices et des travaux pour éviter l'oisiveté, génératrice de désordres. Davout excelle dans cette tâche qui sera, durant toute sa carrière, un de ses objectifs principaux. Il va mener et réussir, le 4 mars, une véritable opération de commando pour détruire un des points vitaux de Luxembourg: le Moulin d'Eish. Cette opération nous montre les qualités militaires du jeune général de brigade: choix de l'objectif - la ville, fortement défendue, ne pouvant être prise que par la famine - utilisation du renseignement, - il utilise les services d'un déserteur d'origine alsacienne - attente du moment propice pour réaliser la surprise - une nuit de brouillard, exécution avec des hommes entraînés, disciplinés, aguerris, ce qui limite les pertes.

Au mois de mai, avant la prise de Luxembourg qui ne tombera que le 7 juin 1795, la division Ambert, où sert Davout, est mutée à l'Armée du Rhin et Moselle, que commande Pichegru. Ce dernier, qui intrigue déjà avec les royalistes, monte une offensive qui, dans un premier temps, permet à Davout de pénétrer en avant-garde dans Manheim, le 20 septembre. Devant la faible résistance opposée par cette ville, Pichegru poursuit son attaque pour s'emparer de Heidelberg mais, avec une telle témérité et une telle imprévoyance, que les deux divisions, chargées de l'opération, 6e général Ambert où sert Davout et 7e général Dufour, assaillies par des forces très supérieures en nombre et dans l'impossibilité de se porter mutuellement secours, car elles progressent chacune sur une rive du Neckar, sont obligées de se replier dans la ville. Celle-ci, investie le 29 octobre par les Autrichiens, est placée sous les ordres du général Montaigu qui commande une garnison de près de 10.000 hommes encadrés par plusieurs généraux dont Davout. Le 23 novembre Montaigu rend la place malgré l'opposition de plusieurs généraux, dont Davout, qui estiment qu'il subsiste encore des moyens de défense. Emmené en captivité avec la garnison, il est mis en liberté sur parole, ce qui lui interdit de reprendre les armes contre l'Autriche jusqu'à un échange de prisonniers ou à la paix. Il revient alors à Ravières où il va partager ses loisirs forcés entre la chasse, les parties de campagne et la lecture de la très importante bibliothèque de la marquise de Louvois, au château d'Ancy-le-Franc, mise à sa disposition. Il est particulièrement passionné par l'histoire de Polybe, suivie des commentaires du Chevalier Folard, dont les principes vont très largement inspirer son comportement au combat.

Au mois de juin 1796, l'échange ayant eu lieu, il peut rejoindre l'Armée du Rhin commandée par Moreau. Il participe au franchissement du Rhin et à l'avance victorieuse à travers l'Allemagne, mais aussi à la retraite qui le ramène à Kehl. C'est pendant le siège de cette localité que Davout se lie à Desaix, dont il restera le plus fidèle ami jusqu'à la mort de ce dernier. Kehl est défendue avec énergie et habileté et la place résiste deux mois avant qu'elle soit évacuée avec les honneurs de la guerre.
Moreau reprend l'offensive au printemps. Le 20 avril, sous les ordres de Desaix, trois brigades, dont une commandée par Davout, franchissent le Rhin et établissent une tête de pont à Diersheim. Les violentes contre-attaques autrichiennes sont repoussées grâce à la souplesse du dispositif français; la poursuite s'organise contre l'ennemi en retraite. A la tête du 9e Hussards et 17e Dragons, appuyés par deux pièces d'artillerie, Davout conduit l'avant-garde, s'empare du fourgon contenant la correspondance entre Pichegru et les Autrichiens prouvant la culpabilité de l'ancien conquérant des Pays-Bas, pousse jusqu'à Biberac. Les préliminaires de Leoben arrêtent alors les opérations. Après une longue période sans autres incidents que ses difficultés avec Moreau, puis avec Augereau qui lui succède à la tête de l'Armée du Rhin, il est affecté, le 12 janvier 1798, à l'Armée d'Angleterre. Le 22 mars, Desaix le présente à Bonaparte. On ne sait rien de ce qui s'est dit entre les trois hommes mais, faveur rare pour un général de l'Armée du Rhin, il est désigné pour participer à l'Expédition d'Egypte.

Au débarquement en Egypte, Davout est attaché à l'Etat-Major général, sans affectation particulière. Le 11 juillet 1798 il reçoit le commandement de la cavalerie de la division Desaix, en remplacement du général Mireur qui vient d'être tué. Il participe au combat de Chobrakit le 13 juillet et à la bataille des Pyramides le 27, ce qui lui vaut une citation à l'ordre de l'armée. Malheureusement, une crise de dysenterie l'oblige à rester au Caire. A peine remis, il est chargé de la remonte de la cavalerie, opération difficile car les chevaux que les mameluks n'ont pas emmenés sont aux mains d'un personnel non combattant qui n'entend pas s'en déssaissir. Celle-ci heureusement terminée, la brigade de cavalerie Davout gagne la Haute-Egypte en décembre; il va mener de nombreux combats, tantôt en détachement isolé, tantôt sous les ordres directs de Desaix. Il s'illustre partout, à Souaqui, à Tahtah, à Samhoud, à Redecieh, à Bir-el-Bar, faisant preuve d'autant d'habileté dans les manoeuvres que de hardiesse dans les charges. Mais la répression est sévère, les populations révoltées sont exterminées, leurs villages brûlés.
Après le retour de Bonaparte au Caire, il faut reconstituer la cavalerie décimée. Deux brigades légères sont confiées respectivement à Murat et à Davout quand ce dernier est atteint d'une nouvelle attaque de dysenterie. Apprenant le débarquement des Turcs à Aboukir, bien que convalescent, il obtient un commandement dans l'armée qui, sous les ordres de Menou, assiège la ville et le fort, et le 30 juillet il s'empare des maisons qui entourent la citadelle après de violents combats, coupant les défenseurs de leur ravitaillement et précipitant leur reddition.
Kléber, devenu général en Chef depuis le départ de Bonaparte, réunit un conseil de guerre le 15 juillet 1800 pour faire approuver la Convention d'El Arisch qui prévoit le départ des troupes françaises d'Egypte. Seul des généraux présents, Davout s'y oppose mais signe néanmoins le procès-verbal d'accord afin, dira-t-il, de réaliser l'unanimité indispensable dans une telle situation.
Sa santé toujours chancelante à la suite de plusieurs attaques de dysenterie, il sollicite, pour cette raison, son rapatriement en même temps que son ami Desaix. Espérant le retenir, Kléber lui offre le grade de général de division; Davout refuse à nouveau cette nomination et s'embarque avec Desaix. Après une traversée des plus mouvementée, les deux hommes débarquent à Toulon le 24 avril 1800.

Après un séjour à Ravières pour rétablir sa santé délabrée, il gagne Paris où, le 3 juillet 1800, Bonaparte, maintenant Premier Consul, le nomme général de division et lui donne le commandement de la cavalerie de l'Armée d'Italie.
Jusqu'en décembre 1800, rien d'important ne se passe sur le front de cette armée. C'est à cette époque que Brune, qui y est à la tête depuis le départ de Masséna et qui suivait la progression de Macdonald à travers le Tyrol, apprenant l'approche de celui-ci, décide de prendre l'offensive. Le passage du Mincio, le 25 décembre, premier obstacle, débute très mal. Dupont, qui commande l'aile droite française, franchit la rivière comme prévu pour attirer les Autrichiens et dégager le passage plus au Nord pour le gros de l'armée; malheureusement, il n'a pas reçu le contre-ordre retardant l'opération de 24 heures et il se trouve assailli par des forces infiniment supérieures qui le mettent en danger d'être écrasé. Davout prévenu lui envoie, de sa propre initiative, plusieurs régiments de cavalerie pour lui permettre de se dégager; se mettant lui-même à la tête d'un régiment de dragons, il charge énergiquement les renforts hongrois qui allaient prendre part au combat et les met en fuite. La situation rétablie le 26, le passage de l'armée s'effectue sans difficulté et la poursuite commence; elle ne s'arrêtera que sur la Piave, à l'annonce du traité de Lunéville. Entre temps, Davout avait reçu le commandement de l'aile gauche à la place de Moncey. En effet, celui-ci s'était fié à la parole d'honneur de l'Autrichien Landon; enfermé entre les montagnes et l'Adige, ce dernier, lui annonçant faussement la conclusion d'un armistice, lui avait ainsi échappé... Davout, avec élégance, ne voulant pas désobliger son aîné dont la bonne foi avait été surprise, prit la direction de l'avant-garde et ne fit rien sans avoir demandé ses ordres à Moncey, acquérant ainsi l'estime de la troupe qui trouvait la sanction excessive.

La paix revenue entraîne une réduction des effectifs de l'Armée d'Italie et libère Davout de son commandement; il rentre alors en France. Après un court séjour auprès de sa mère à Ravières, il gagne Paris. Il est nommé inspecteur général des troupes à cheval puis, le 28 novembre 1801, commandant des grenadiers à pied de la Garde des Consuls. Il venait, le 9, de se marier pour la seconde fois. Il épousait la soeur du général Leclerc, époux de Pauline Bonaparte en instance de départ pour Saint Domingue. Il approchait ainsi de très près la famille Bonaparte et Joséphine avait été chargée de faire agréer sa demande. Louise-Aimée-Julie Leclerc était très belle, très sensible et, ce qui n'était pas à négliger, richement dotée. Elle avait été élevée à l'Institution de Madame Campan où elle s'était liée avec Caroline Bonaparte et Hortense de Beauharnais et y avait acquis une parfaite éducation. Le ménage sera parfaitement heureux, en dépit de longues séparations qui éveilleront souvent, et pas toujours à tort, la jalousie de l'épouse et malgré la perte cruelle de plusieurs enfants en bas âge.
La rupture de la Paix d'Amiens entraîne la formation, face aux côtes anglaises, d'une grande armée préparée, équipée, entraînée pour un débarquement. Le Premier Consul confie à ses meilleurs généraux les camps où seront installés les troupes et les corps qu'ils constituent. Ainsi sont nommés: Bernadotte à Hanovre avec le 1er corps. Marmont à Utrecht avec le second, Soult à Boulogne avec le 4e corps. Ney à Montreuil et Etaples avec le 5e corps qui deviendra le 6e lorsque Lannes prendra un nouveau 5e corps à Boulogne. La réserve est à Arras sous Junot. Davout reçoit le commandement du camp de Bruges, base du 3e corps; il s'étendait de Flessingue à Dunkerque inclusivement et comprenait initialement trois divisions d'infanterie et une brigade de cavalerie.
Cette nomination date du 29 août 1803. Le 19 mai 1804, Davout est élevé à la dignité de maréchal d'Empire.
A cette époque, le commandant du 3e corps a déjà acquis la connaissance approfondie du métier militaire. Cavalier d'origine, commandant un bataillon d'infanterie au feu, puis des armes combinées sur des terrains d'opérations aussi divers que l'Allemagne, l'Egypte et le Nord de l'Italie, il a tout assimilé des différentes formes de combat, en plaine, en forêt, en montagne ainsi que de l'investissement et de la défense des places. Grand lecteur d'ouvrages militaires, il a pu transposer la théorie sur le plan pratique et souvent adapter l'une à l'autre. Il est désormais apte aux plus grands commandements.
L'administration du camp de Bruges, la mise en condition opérationnelle des troupes qui s'y trouvent, représentent des tâches très lourdes pour son commandant.

L'échange de correspondance presque quotidien, pendant cette période, entre Napoléon et Davout, nous permet de savoir comment ce dernier résout les multiples problèmes auxquels il doit faire face. Il fait construire des baraquements en bois pour protéger les hommes contre les intempéries, rétablir un état sanitaire satisfaisant en dépit de l'insalubrité de certains secteurs - le 25 octobre 1804 la division Friant compte 2.129 hospitalisés sur un effectif total de 6.810 hommes -, assurer un peu de bien-être. Il veille dans les moindres détails aux équipements, à l'armement, à la nourriture, entraîne sans répit les différentes unités, marches et exercices alternent avec des manoeuvres destinées à obtenir une parfaite coordination entre les différentes armes, marine comprise. Il doit encore dépister les nombreux espions à la solde d'une Angleterre inquiète, empêcher et réprimer les désertions, régler les problèmes quotidiens avec les autorités civiles, les litiges avec la population locale, etc. Son activité débordante - 16 à 18 heures de travail par jour -, sa compétence, son sens de l'autorité, lui assurent la réussite et lorsque l'armée quittera les bords de la Manche pour les champs de bataille d'Europe, il emmènera avec lui trois divisions d'élite qu'il a formées: les divisions Friant, Gudin et Morand, cette dernière étant alors commandée par le général Bisson.
Entre temps, le 1er mai 1804, il avait adressé au Premier Consul son adhésion et celle de son corps d'armée au projet d'instauration de l'Empire et assisté, le 2 décembre, aux cérémonies du Sacre. Il avait aussi été doublement atteint dans son affection paternelle par la mort en bas âge de ses deux premiers nés.

Depuis le début du mois d'août 1805, l'Empereur, qui n'a plus de doute sur les projets d'offensive de la 3e coalition, prend des dispositions militaires à l'Est. Le 26 août, il donne au maréchal Berthier l'ordre de mouvement concernant l'armée primitivement prévue pour le débarquement en Angleterre. Le 26 septembre, l'avant-garde du 3e corps ayant franchi le Rhin est à Manheim. Poursuivant sa route par Heidelberg, Crailheim, Ottingen, elle passe le Danube à hauteur de Neubürg; Davout gagne Dachau où il stationne plusieurs jours pendant que, à 120 km à l'Ouest de Ulm, Mack, complètement débordé et enfermé par la rapidité de progression des corps français, capitule. Le 26 octobre, le 3e corps franchit l'Inn à Mühldorf après avoir rétabli le pont détruit par les Autrichiens en retraite. Il continue sa route par Ried et Haag, force le passage de la Traun après un court combat, pénètre dans Lambach, se heurte à nouveau à l'ennemi à Steyr puis infléchit sa marche vers la montagne pour tourner la gauche adverse et, près de Lilienfeld, attaque le corps autrichien de Merfeld, le refoule en désordre, non sans avoir fait 400 prisonniers, pris 16 canons et 3 drapeaux.
Le lendemain de l'entrée des forces françaises à Vienne, Davout y pénètre et y installe son Quartier Général. Son corps d'armée tient la ligne Vienne-Presbourg pendant que le gros de l'armée, face au Nord, s'est lancé à la poursuite des Austro-Russes sur la route de Brno et Olmütz.
Fin novembre, l'ennemi est prêt à tomber dans le piège que Napoléon lui a habilement tendu près d'Austerlitz, mais l'Empereur a besoin de rassembler un maximum de forces pour réussir sa manoeuvre et il rappelle Bernadotte qui se trouve près d'Iglau et Davout, beaucoup plus éloigné, la division Friant, la plus proche, se trouvant sous Vienne à quelque 140 km au Sud. L'ordre de marche lui parvient le 29 novembre à 20 heures. Après avoir gagné les points de rassemblement, la division se met en marche à 23 heures. Le lendemain soir, elle est à Nikolsburg, ayant couvert 72 km en 24 heures. Le 1er décembre, à 19 heures, elle atteint Raygern à 112 km de Vienne et en repart le lendemain matin à 5 heures pour gagner le champ de bataille où elle se bat toute la journée dans le secteur de Sokolnitz. Au cours de cette marche extraordinaire, qui prouve le haut degré d'entraînement auquel l'avait amenée le maréchal Davout, elle avait parcouru les 112 premiers km en 44 heures, dont 36 heures de marche effective et seulement 8 heures de repos! et cela avec, sur le dos de chaque fantassin, un chargement complet de vivres, de vêtements et de munitions.

La mission de Davout, qui prenait place à l'extrême droite du dispositif français, était de contenir la tête de colonne ennemie qui, débouchant du plateau de Pratzen, tenterait de se porter sur nos arrières. Pour cela, le maréchal ne disposait que de 3.300 hommes de la division Friant - les autres n'ayant pu suivre le rythme de cette longue marche ne rejoindront, par petits groupes, que dans la nuit et la matinée du lendemain - et des dragons de la division Bourcier. A 8 h 30, le 3e corps entre en action pour reprendre successivement les villages de Telnitz et de Sokolnitz, que l'aile droite de Soult, qui en assurait la défense, avait dû céder à un adversaire infiniment plus nombreux. Le combat sera acharné tout au long de la journée et Sokolnitz changera de mains plusieurs fois, mais les Russes n'arriveront jamais à percer la défense, bien que disposant d'une très importante supériorité numérique. Davout manoeuvre avec habileté ayant constitué ses unités en trois échelons qui se soutiennent mutuellement, permettant d'incessantes contre-attaques des unités non engagées pour reprendre le terrain perdu; les charges des dragons colmatent les brêches et interdisent tout développement de l'infanterie ennemie. La bataille d'Austerlitz s'achève dans le secteur tenu par le 3e corps; Soult, maître du plateau de Pratzen après y avoir enfoncé le centre adverse, fait une conversion à droite et prend à revers l'aile gauche de l'armée austro-russe, qui est toujours aux prises avec Davout sur la ligne Telnitz-Sokolnitz, et qui se trouve ainsi enfermée dans un étau auquel bien peu échapperont.

Dans cette victoire, le rôle de Davout est ingrat car il ne participe à aucune des grandes attaques, devant se contenter de contenir la poussée ennemie sur la droite française, mais son action n'en est pas moins importante puisqu'elle interdit à l'adversaire de déboucher sur nos arrières, ce qui aurait mis Napoléon dans l'impossibilité de mener des opérations offensives et l'aurait contraint à une retraite difficile pour échapper à l'encerclement. Or, Davout s'est battu avec des moyens limités contre tout un corps d'armée, le rapport des effectifs étant sensiblement de un à quatre en sa défaveur, sur un terrain peu favorable à la défensive. Sa réussite tient à la valeur combative de ces hommes qu'il a formés, entraînés sur les côtes de la Manche et qui, à leur bravoure naturelle, ajoutent aussi un automatisme qui, seul, permet de manoeuvrer rapidement et en ordre sous la mitraille, elle tient aussi à l'habileté avec laquelle il dirige et coordonne les mouvements de ses unités en fonction d'une évolution constante de la situation.



  Auerstaedt


Après la signature du traité de Presbourg, le 3e corps est replié en Souabe où il stationne jusqu'en septembre 1806. Pendant toute cette période, Davout maintient une stricte discipline et parfait sans relâche l'entraînement de la troupe. La guerre étant imminente, le 3e corps quitte la région d'Oettingen le 28 septembre pour gagner Bamberg le 1er octobre et y marquer une pause de plusieurs jours pendant laquelle Davout réquisitionne les chevaux de la région. Passées en revue par l'Empereur, les divisions de Morand, Gudin et Friant, ainsi que la cavalerie de Vialannes, se mettent en route le 8 sous la direction du maréchal et s'installent le 12 autour de Naumburg. A cette date, Napoléon ignore la position exacte des forces prussiennes, aussi demande-t-il aux commandants des grandes unités de rechercher les renseignements et de les lui transmettre. Partout on soudoie les espions, partout la cavalerie bat les campagnes environnantes. Le 13, "le voile se déchire", suivant l'expression de l'Empereur qui concentre ses forces autour d'Iena, tandis que Bernadotte reçoit l'ordre de se porter à Dornburg, sur la route reliant Iena à Naumburg, où Davout multiplie les reconnaissances, conduisant même certaines d'entre elles. Ayant connaissance d'un fort parti prussien sur Auerstaedt et Eckartsberg, il fait solidement garder les ponts de Kösen et de Freyburg en attendant les ordres de l'Empereur. Ceux-ci lui parviennent le 14 à 3 heures du matin. Ils précisent l'intention de Napoléon d'attaquer dès le matin à partir d'Iena en direction de Weimar et commandent à Davout de se porter sur Apolda pour tomber sur les derrières de l'ennemi, le choix de la route étant laissé à sa convenance. Bernadotte venait d'arriver à Naumburg où le commandant du 3e corps lui faisait connaître les instructions le concernant: se joindre à Davout ou gagner la position de Dornburg qui lui avait été précédemment indiquée; il choisit cette dernière solution.

Le 14 octobre à 6 h 30 du matin, la division Gudin, qui marche avec le maréchal en tête du 3e corps, accompagnée d'un escadron du 1er chasseurs - seule cavalerie disponible au moment du départ, le général Vialannes qui la commande étant introuvable -, franchit le pont de Kösen, puis la dure montée qui suit pour déboucher sur le plateau de Hassenhausen. Un brouillard très épais s'est levé rendant la visibilité presque nulle. Davout, qui sait, suite à sa reconnaissance de la veille, que les Prussiens sont dans le secteur, envoie un détachement du 1er chasseurs en éclaireur. Celui-ci se heurte, sur le plateau, à l'avant-garde ennemie où se trouve le Roi de Prusse. Chargés par deux escadrons du Régiment de la Reine, les chasseurs se replient derrière les 25e et 85e régiments d'infanterie qui progressent en colonnes de chaque côté de la route et se forment aussitôt en carré pour les accueillir, tandis qu'une autre attaque menée par Blücher avec 600 chevaux, un bataillon de grenadiers et de l'artillerie légère est décimée par l'artillerie de la brigade Gauthier, installée sur la chaussée.
Les régiments français reprennent leur marche sur le plateau, se groupent en carré lors des attaques furieuses de la cavalerie de Blücher, puis repartant, enlevant au pas de course les batteries qui leur barrent la route et occupent Hassenhausen; un régiment s'installe au Sud du village tandis que les autres unités avancent au Nord en direction de Spielberg. Le duc de Brunswick, commandant en chef de l'armée prussienne, ne désespère pas d'atteindre ses objectifs: tenir le défilé de Kösen et s'emparer du pont de Freyburg, un des points de passage de son armée pour son mouvement de repli sur l'Elbe. Pour cela, il fait déployer la division Schemettau et fait presser la montée en ligne des divisions Wartensleben et Orange. Blücher, en dépit de charges répétées, n'a pu entamer aucun des carrés qu'il assaillait avec 25 escadrons qui, décimés, se replient et sont hors de combat pour le reste de la journée.
La situation n'en est pas moins extrêmement critique pour la division Gudin dont le 85e d'infanterie, seul à gauche d'Hassenhausen, voit monter vers lui deux divisions: Wartensleben et Orange, tandis qu'une troisième division, celle de Schemettau, fait face à son centre et à sa droite.

Il est environ 8 h 30 quand Friant débouche sur le plateau. Le brouillard s'est levé. Davout, qui a ainsi conscience de l'importance des forces qui lui sont opposées, prend alors une décision qui va conditionner toute la suite de la bataille ; au lieu de porter la division fraîche sur sa gauche, en soutien du 85e si menacé, il la place au contraire à droite de Gudin, accentuant son effort sur l'aile gauche prussienne. Menacé d'être enfoncé de ce côté, Brunswick doit alors faire passer la division Orange de son aile droite à son aile gauche. Davout maintient sa pression sur un point critique de la ligne ennemie et conserve l'initiative, alors que le soutien de sa gauche l'aurait obligé à prendre une position défensive.
Friant, appuyé par la cavalerie légère de Vialannes enfin arrivée et qui multiplie ses charges, s'empare de Spielberg, malgré une très vigoureuse résistance de l'ennemi qui lui cause de lourdes pertes. Mais au centre et à gauche la situation du 3e corps est de plus en plus compromise, malgré l'héroïque résistance de la division Gudin, accablée par une supériorité numérique écrasante des forces prussiennes. Obligée de céder du terrain, elle est menacée d'être tournée sur sa gauche et enveloppée quand, vers 10 h 30, pressée par les ordres de Davout, la division Morand arrive au pas de course. Le maréchal se porte immédiatement à sa tête et prend à son tour l'offensive sur son aile gauche. La disposition adoptée: une brigade en avant progressant en colonnes, la brigade suivante montrant la tête de ses propres colonnes dans les intervalles, permet une formation rapide en carrés qui se flanquent les uns sur les autres et qui résistent ainsi sans être entamés par les charges répétées de la cavalerie prussienne; dès que celle-ci se retire, les colonnes sont reformées et reprennent leur marche en avant.
Brunswick et Schemettau ont été mortellement blessés et le Roi prend le commandement de son armée. Son aile droite recule devant Morand, qui dépasse Renehausen, tandis que son aile gauche cède devant Friant qui déborde Popel faisant de nombreux prisonniers. Davout fait alors attaquer son centre où la division Gudin, au combat depuis le début de la matinée, s'empare de Taugwite. Le Roi de Prusse donne alors l'ordre de retraite sur Weimar en la faisant couvrir par sa réserve qui n'a pas encore été engagée: les divisions Arnim et Kuhnheim, l'ensemble opérant sous les ordres du général Kalkreuth. Il est 14 heures. Malgré les pertes de ses troupes et leur extrême fatigue, Davout, craignant de voir l'ennemi établir une nouvelle ligne de résistance, poursuit sans relâche son offensive. Stoppant la contre-attaque prussienne par les tirs de son artillerie placée sur deux légères éminences, il reprend son avance par les deux ailes, s'empare d'Eckartsberg, atteint Sulza. A 16 h 30 tout est terminé. L'armée prussienne est en pleine déroute vers Weimar, où elle va retrouver les restes des corps d'Hohenlohe et de Grawert, battus le même jour par Napoléon devant Iena. La cavalerie de Vialannes poursuit les fuyards jusqu'à Apolda puis s'arrête, épuisée.
Le 3e corps, avec 26.000 hommes dont 1.400 cavaliers et 46 canons sous les ordres du maréchal Davout, a enfoncé une armée de plus de 60.000 hommes dont 9.600 cavaliers et 230 canons, après 9 heures de combats acharnés, lui prenant 115 canons, lui faisant 3.000 prisonniers mais a 1/3 de son effectif hors de combat. Cette victoire a été remportée par ses seules forces et pourtant, Bernadotte, sollicité à plusieurs reprises et qui se trouvait près d'Apolda à 16 heures, n'est pas intervenu, ni sur Auerstaedt, ni sur Iena, dont il entendait pourtant les deux canonnades. Sa défection n'a pas empêché Davout de vaincre, mais elle a coûté beaucoup d'hommes au 3e corps.

En engageant leurs batailles, Napoléon et Davout, faute de renseignements précis, ont commis la même erreur : ils ont cru le gros de l'armée prussienne entre Weimar et Iena, le secteur d'Auerstaedt n'étant occupé que par des effectifs réduits destinés à éviter le mouvement tournant dévolu au 3e corps; or, c'est exactement l'inverse qui s'est produit. L'Empereur n'a eu en face de lui qu'une partie des forces ennemies couvrant le repli de la plus grosse partie de l'armée à laquelle Davout s'est heurté. Sa reconnaissance de la veille a permis au maréchal de connaître la présence des Prussiens, mais non d'en estimer l'importance.
Les remarquables qualités de chef du maréchal Davout se sont pleinement manifestées dans cette bataille; connaissant l'allemand, il a étudié les ouvrages de tactique prussiens et peut ainsi anticiper les manoeuvres, complexes et lentes, des unités ennemies en fonction d'une situation donnée, à laquelle il va, en conséquence, poser sans cesse de nouveaux problèmes grâce à l'efficacité et à la rapidité de mouvements de troupes qu'il a lui-même formées et entraînées. Utilisant de main de maître un terrain vallonné et parsemé de bosquets qu'il a reconnu personnellement la veille, il ne laisse aucun répit à ses adversaires, conservant toute la journée l'initiative qu'il a su prendre dès le premier engagement. Il n'hésite pas à prendre des risques calculés; à partir de 10 h 30 il se bat sans aucune réserve, conscient de tenir ainsi sa seule chance de vaincre. Enfin, sans cesse à la pointe des combats, payant de sa personne, son chapeau enlevé par un biscaïen qui lui effleure le crâne, les vêtements lacérés, il confirme dans tous les domaines ses capacités de chef et de soldat.
L'Empereur, désirant récompenser particulièrement le 3e corps, décide qu'il entrera le premier à Berlin, ce qui a lieu le 25 octobre, le maréchal Davout refusant les clefs qui lui sont présentées car, dit-il, "elles appartiennent à plus grand que lui".
Le 31 octobre, il est à Francfort-sur-Oder, le 4 novembre à Pösen d'où, après quelques jours de repos, il gagne Varsovie, déjà occupée par Murat le 30. Le 26 décembre, il se heurte aux Russes et leur enlève Golymin. Les unités prennent alors leurs quartiers d'hiver et séjournent, partie à Varsovie, partie à Pultusk.

Fin janvier 1807, l'armée russe, sous les ordres de Bennigsen prend soudainement l'offensive obligeant les troupes françaises à quitter prématurément leurs cantonnements. Napoléon pousse ses corps d'armée pour attaquer l'ennemi qui parvient à se dérober. Enfin, le 7 février, il trouve l'armée russe prête à la bataille et, pour être certain de la saisir, il entame le combat, bien que ne disposant que de 46.000 hommes, face aux 80.000 de Bennigsen. A 10 heures du soir, il est maître du village, du château et du cimetière d'Eylau. Il rappelle Ney qui, sur sa gauche, poursuit les restes de l'armée prussienne commandés par Lestocq, et Davout qui, à sa droite, a chassé les Russes de Heilsberg. Le 8, à 7 heures du matin, précédé d'une intense canonnade, Bennigsen passe à l'attaque. Malgré la résistance de Soult, l'Empereur risque d'être enveloppé par les masses ennemies quand, vers 9 heures, la division Friant, tête de colonne du 3e corps, débouche sur le flanc gauche de l'adversaire. Les trois divisions de Davout sont rapidement en ligne et, appuyées par la cavalerie légère de Marulaz, progressent rapidement; Serpallen et Klein-Sausgarten sont pris et, menacé d'être tourné et de voir ses routes de retraite coupées, Bennigsen est obligé de suspendre son offensive, de faire intervenir une partie de ses réserves pour renforcer sa gauche, de modifier tout son dispositif. Malgré tout, la marche en avant du 3e corps se poursuit et Friant enlève Anklappen et prend sous le feu de son artillerie la route de Domnau une des deux voies de repli dont disposent les Russes. Napoléon a exploité cette situation pour lancer le 7e corps d'Augereau sur le centre ennemi mais, pris dans une tourmente de neige, désorienté, celui-ci s'est jeté sur la grande batterie russe et a été pratiquement anéanti; une charge de Murat à la tête de 80 escadrons, a rétabli la situation momentanément car, Lestocq, qui a échappé à Ney, débouche vers 15 heures avec les restes de l'armée prussienne et, placé à l'aile gauche, contre-attaque aussitôt. Davout, sous cette poussée nouvelle, cède un peu de terrain puis parvient à stabiliser ses lignes.
En fin d'après-midi, Ney arrive, son avant-garde menace les arrières de l'aile droite russe; risquant l'encerclement, risquant aussi de perdre sa dernière route de retraite car le 3e corps a repris ses positions perdues, Bennigsen profite de la nuit pour effectuer sa retraite sans être aperçu.
Après la sanglante bataille d'Eylau, le 3e corps occupe divers cantonnements, ne participe pas à la victoire de Friedland, et se retrouve avec les autres corps français dans le secteur de Tilsit, où le traité de paix est signé les 8 et 9 juillet.

Davout reçoit le commandement du duché de Varsovie créé par le traité et a sous ses ordres, en plus du 3e corps, les troupes polonaises, saxonnes, la division de dragons du général Lahoussaye et les deux brigades de cavalerie de Lasalle. Après avoir remis Tilsit aux Prussiens, il rassemble ses unités dans le nouveau duché, du 9 au 20 août. Le maréchal se trouve devant une tâche extrêmement difficile et qui lui est alors parfaitement inconnue. Si le peuple et la bourgeoisie polonaises se montrent, dans l'ensemble, très satisfaits de leur demi-indépendance - le duché de Varsovie dépend du Roi de Saxe - il n'en est pas de même de la haute noblesse; par ailleurs, la Prusse n'exécute qu'à contre coeur les obligations du traité et fomente le mécontentement à partir du moindre incident ou en diffusant de fausses informations; l'Autriche, inquiète pour ses provinces polonaises, joue un jeu identique, allant jusqu'à opérer des raids au-delà de ses frontières pour récupérer ses déserteurs. Le Roi de Saxe tardant à venir prendre possession de son duché, les autorités polonaises mises en place font preuve, soit d'une parfaite incapacité, soit d'une volonté de contrecarrer le fonctionnement du nouveau régime. Davout en fait constamment état dans son courrier avec l'Empereur ou avec le maréchal Berthier, dénonçant la crise financière qui profite à certains mais ruine le pays, signalant l'impossibilité d'obtenir les approvisionnements nécessaires, ce qui l'oblige à prendre des mesures radicales pour ravitailler la population. Il se plaint, en particulier, des manoeuvres douteuses du ministre de la Guerre, le Prince Poniatowski, qui n'est pas encore rallié à notre cause et qui subit l'influence d'une émigrée, Madame de Vauban, ainsi que des intrigues menées par un officier autrichien qui commande sur la frontière et dont le nom deviendra célèbre quelques années plus tard, le colonel Neipperg. Toutes ces difficultés, le commandant du 3e corps les surmonte successivement, démontrant qu'il n'est pas seulement un grand soldat mais également un excellent administrateur, à la fois énergique et diplomate.

Le 1er mars 1808, le maréchal Davout est fait, par décret impérial, Duc d'Auerstaedt, les lettres patentes n'étant signées que le 2 juillet. L'année précédente, il avait bénéficié de deux dotations de Napoléon d'un montant total de 5. 431. 238 F.

La guerre d'Espagne a éclaté au printemps de 1808. La situation y devient de plus en plus difficile depuis la capitulation de Dupont à Baylen et Napoléon, pour y faire face, doit rappeler d'Allemagne les 1er et 6e corps ainsi que plusieurs divisions de cavalerie. Davout reçoit l'ordre de préparer l'évacuation du duché et de se replier de Varsovie sur Breslau. Le commandement de la Pologne et de la Silésie lui est confié avec des effectifs renforcés qui atteignent près de 100.000 hommes. En contact avec la frontière autrichienne, il ne cesse de prévenir l'Empereur du réarmement de l'Autriche et de l'esprit belliqueux de toute la population, ce qui irrite Napoléon, qui croit ou veut faire croire à l'amitié de François II.
Le 12 octobre 1808, un décret impérial prescrit l'évacuation de la Prusse suite aux entretiens d'Erfüt et les troupes ramenées sur la rive gauche de l'Elbe prennent le nom d'Armée du Rhin; le commandement en chef est donné au duc d'Auerstaedt qui a maintenant sous ses ordres l'ensemble des troupes installées en Allemagne, y compris le corps du maréchal Soult et sauf celui de Bernadotte.



  Eckmühl et Wagram


Dès janvier 1809, l'intention de l'Autriche de risquer l'aventure d'une guerre parait de plus en plus évidente et l'Empereur commence à s'en alarmer. Il procède à une réorganisation de l'armée qui sera terminée début avril: les corps d'armée en Allemagne sont répartis de manière à tenir les principaux points d'attaque possible, le 3e corps sous Davout étant centré sur Nuremberg. En attendant de pouvoir prendre lui-même la tête de ses troupes, Napoléon en a confié le commandement au maréchal Berthier. Le 9 avril, les têtes de colonnes autrichiennes franchissent l'Inn; la guerre commence.
Remarquable chef d'Etat-Major, le Prince de Neuchâtel est incapable de commander une armée en campagne. Conformément aux premiers ordres donnés, Davout a amené le 3e corps à Ingolstadt, où un contre-ordre le renvoie à Ratisbonne malgré ses protestations. A peine y est-il parvenu que Napoléon, qui vient d'arriver à Donauwerth et s'efforce de réparer les bévues de Berthier, le rappelle à Neustaedt pour appuyer les Bavarois en retraite. La manoeuvre est risquée car, pendant toute sa marche, Davout va présenter son flanc gauche à l'archiduc Charles, qui progresse vers le Danube. Les deux divisions de tête: Morand et Gudin, passent sans encombre, mais les divisions de queue: Friant et Saint-Hilaire, sont interceptées le 19 avril 1809 à Teugen par les colonnes autrichiennes; elles ne peuvent les refouler qu'après plusieurs heures d'un dur combat. Elles tiennent ensuite le terrain pour fixer l'ennemi que l'Empereur croit peu nombreux, mais qui comprend en réalité 3e corps d'armée. Une fois encore, comme à Auerstaedt, Davout se trouve en face du gros des troupes adverses dans une situation d'infériorité numérique considérable.
Convaincu qu'il n'a aucune chance de l'emporter en se tenant sur la défensive, il maintient une pression constante sur les Autrichiens, grignote le terrain, améliorant ses positions. Pendant ce temps, Napoléon exécute la manoeuvre de Landshut qui coupe l'armée ennemie en deux tronçons, mais échoue dans l'enveloppement et l'anéantissement de son aile gauche; il réalise toutefois que les forces les plus importantes n'étaient pas en face de lui, mais se trouvaient opposées au 3e corps ainsi que le duc d'Auerstaedt l'avait signalé, et monte aussitôt une nouvelle manoeuvre: celle d'Eckmühl.

Le 22 avril, conformément aux ordres de Napoléon, Davout attaque les Autrichiens, s'empare d'Ober-Leuchling et d'Unter-Leuchling. A 14 heures, l'Empereur arrive avec les corps de Lannes, renforcés des divisions Gudin et Morand, et de Masséna; l'assaut est lancé sur Eckmühl fortement défendue. Une brillante charge des cuirassiers de Saint-Sulpice enlève toute l'artillerie ennemie et permet à l'infanterie de s'emparer du village. L'ennemi se replie alors sur Ratisbonne, talonné par toute la cavalerie française.
Cette bataille, où Davout a joué un rôle prépondérant par son esprit offensif devant un adversaire très supérieur en nombre et par son habileté à utiliser le terrain, amène l'ensemble des forces autrichiennes à battre en retraite sur Vienne de part et d'autre du Danube. Sur la rive droite, Hiller est talonné par plusieurs corps français commandés directement par Napoléon; sur la rive gauche, l'archiduc Charles, qui a pu traverser le fleuve à Ratisbonne, est observé par le 3e corps. Il s'agit d'empêcher la jonction des deux tronçons de l'armée ennemie et, pour cela, de se renseigner constamment sur la position de sa gauche ainsi que d'assurer la garde de tous les ponts en en prévoyant la destruction s'ils étaient sur le point d'être forcés. Cette mission, le duc d'Auerstaedt va l'accomplir parfaitement, tout en progressant vers la capitale autrichienne.
Rappelé par l'Empereur, qui a franchi le Danube et attaque l'archiduc Charles sur le terrain Essling-Aspern, Davout arrive en face de l'Ile Lobau dans la nuit du 21 au 22 mai 1809 avec les divisions Gudin et Friant ainsi que les cuirassiers de Nansouty, prêt à traverser le fleuve à son tour pour soutenir l'action des troupes engagées. La rupture définitive du grand pont l'empêche d'exécuter cette manoeuvre et impose à Napoléon un repli difficile dans l'Ile. Le 3e corps reçoit alors l'ordre de garder Vienne et la rive droite du Danube de Presbourg à Krems, et d'en interdire le franchissement aux Autrichiens; il doit également s'efforcer d'assurer le ravitaillement et l'approvisionnement en matériel et munitions des troupes cantonnées dans l'Ile Lobau, ce qu'il fait en établissant un va-et-vient de barques.
Le soir du 22, Davout traverse le fleuve pour participer à un conseil de guerre qui doit décider de la suite des opérations. Berthier et la plupart de généraux présents préconisent la retraite derrière Vienne, seuls Masséna et le duc d'Auerstaedt estiment qu'il faut conserver un esprit offensif et préparer une nouvelle bataille au-delà du fleuve, opinion également soutenue par l'Empereur qui va prendre des dispositions pour renforcer son armée et préparer le passage du fleuve.

Début juin, Davout se porte devant Presbourg avec la division Gudin pour réduire une tête de pont que les Autrichiens viennent d'établir, opération difficile car il faut reprendre une à une les îles situées devant la ville. Puis, à la fin du mois, ayant reçu des obusiers, il procède à un bombardement systématique de la ville qui est bientôt en feu. Mais une grande bataille se prépare.
Rappelé par l'Empereur, Davout rejoint le gros des troupes, et le 5 juillet, se trouve avec l'ensemble de l'armée dont il constitue l'aile droite, de l'autre côté du Danube, face aux Autrichiens. Il a ordre de marcher sur Neusield mais est retardé dans sa progression par les champs de blé enflammés par les boulets ennemis et qui risquent de faire sauter les caissons. Il s'empare de Glinzendorf et de Groshofen, franchit le Rüssbach, mais est arrêté devant les hauteurs qui dominent Neusield la nuit tombant, il se replie derrière le Rüssbach pour se mettre à l'abri de toute surprise. Appelé au bivouac de Napoléon qui le retient une partie de la nuit du 5 au 6, il reçoit ses dernières instructions pour les combats du lendemain. Il a sous ses ordres les divisions Morand, Friant, Gudin, Puthod, les six régiments de cavalerie légère de Montbrun, les trois régiments de dragons de Grouchy et les quatre régiments de cuirassiers d'Arrighi. Le 6, à 4 heures du matin, il est attaqué soudainement par Rosenberg qui désobéit ainsi aux ordres formels de l'archiduc Charles qui prescrivent de se tenir sur une stricte défensive. Puthod perd, puis reprend Groshofen, tandis que Friant et Gudin résistent dans Glinzendorf; alerté par le canon, l'Empereur vient avec la cavalerie de Nansouty rétablir la situation. Vers 9 heures, chargé de refouler l'aile gauche autrichienne, il franchit à nouveau le Rüssbach et fait attaquer les hauteurs de Neusield où est installé le corps de Rosenberg. Les quatre divisions françaises sont disposées de telle sorte qu'elles obligent l'adversaire à se battre à la fois de face et de flanc. Puthod et Gudin de front, Friant et Morand sur le côté. Ce dernier, qui a devant lui les pentes les plus douces, part le premier, ébranle l'ennemi que Friant, intervenant à son tour, oblige à reculer. Pendant ce temps, Puthod s'empare de Neusield après un sanglant combat et Gudin, gravissant les escarpements, prend pied sur le plateau. Renforcé par Hohenzollern, Rosenberg tente en vain de résister mais, subissant des attaques dans deux directions, chargé par les cuirrassiers d'Arrighi, il recule pas à pas.

Dès que les fumées de l'artillerie lui ont indiqué que Davout était sur le plateau, Napoléon a déclenché l'offensive générale. En fin d'après-midi, les Autrichiens sont en pleine retraite sur toute leur ligne. L'Empereur a conçu un plan remarquable pour conduire la bataille, il a su constamment coordonner les mouvements de ses différents corps d'armée, et les soldats, par leur allant et leur courage, menés par des chefs de grande valeur, ont su répondre à son appel. La victoire de Wagram en est le résultat. Mais, là encore, l'action initiale du 3e corps, dirigé par le duc d'Auerstaedt, a été primordiale.
L'archiduc Charles a pu effectuer son repli en ordre et est en mesure de contester sa défaite; une nouvelle bataille a lieu à Znaim. Davout, lancé sur la route de Brünn, n'y participe pas. Il prend part au conseil convoqué par Napoléon pour statuer sur la demande d'armistice proposée par le commandant en chef autrichien, menacé d'être écrasé entre les armées françaises; il se déclare partisan de la continuation du combat, ainsi que Masséna, Macdonald et Oudinot. L'Empereur, d'abord hésitant, se décide à accorder l'arrêt des combats devant l'ampleur des pertes. Dans la nuit du 11 au 12 juillet, les hostilités sont officiellement arrêtées.
Le 3e corps va séjourner à Brünn jusqu'au mois de novembre. Les unités sont réorganisées, les effectifs complétés, l'entraînement repris, une sévère discipline maintenue; puis, la paix signée, c'est le repli à travers l'Autriche. En février 1810, le maréchal rentre enfin à Paris; il assiste à l'arrivée de Marie-Louise à Compiègne puis aux cérémonies du mariage impérial. Depuis le 15 août 1809, il était Prince d'Eckmühl.

Le 6 juillet 1810, le maréchal assiste officiellement à la translation des cendres du duc de Montebello au Panthéon et prononce le discours d'usage au nom de l'armée. Cumulant les charges de commandant en chef de l'Armée d'Allemagne, qu'il dirige par correspondance, avec celle de colonel général de la Garde, il est, tantôt dans sa propriété de Savigny, tantôt il accompagne l'Empereur dans ses déplacements.

L'Armée d'Allemagne avait pour mission la lutte contre la contrebande, afin que soit respecté le Blocus continental; ceci va amener Napoléon à annexer de nouveaux territoires et à étendre l'autorité de son commandant. A partir de février 1811, elle est transformée peu à peu en corps d'observation de l'Elbe et aura pris, en octobre, sa forme définitive. Le maréchal Davout prend son poste à Hambourg le 9 février et à l'automne, il a sous ses ordres plus de 80. 000 hommes que l'Empereur renforce constamment par l'envoi de jeunes recrues et de contingents étrangers, espagnols et portugais en particulier, de manière à disposer d'une avant-garde de près de 150.000 hommes.
Les tâches du Prince d'Eckmühl sont accablantes. Il lui faut accueillir, équiper, armer, entraîner les nouveaux contingents, tout en continuant à réprimer sévèrement la contrebande anglaise, à lutter contre la désertion qui est loin d'être négligeable et risque de devenir contagieuse, à administrer les territoires occupés par ses troupes, à s'informer de l'état d'esprit, non seulement des pays sous son autorité, mais de la Prusse, de la Pologne, de la Russie. Il s'occupe de tous ces problèmes avec une minutie propre à son caractère et un souci d'efficacité qui lui vaut parfois quelques rappels à l'ordre assez vifs de l'Empereur qui, toutefois le plus souvent, lui témoigne sa satisfaction. En novembre 1811, Napoléon, devant la mauvaise foi de la Prusse, demande à Davout de lui établir un plan d'invasion de ce pays, ce que le maréchal fait dans les jours qui suivent; ce projet restera sans suite.
Au mois de février 1812, le Prince d'Eckmühl, sur l'ordre de l'Empereur fait occuper par Friant la Poméranie suédoise qui viole ouvertement le Blocus. Sur toutes les frontières, la tension monte et la guerre avec la Russie ne semble plus pouvoir être évitée. Napoléon procède à un regroupement de ses unités et constitue "la Grande Armée"; le corps d'observation de l'Elbe devient le 1er corps d'armée. Celui-ci est, de loin, le plus important de ces corps, il comprend les divisions d'infanterie: Morand, Friant, Gudin, Desaix et Compans, ainsi que les brigades de cavalerie légère Bordesoulle et Pajol, soit un total de 67. 000 hommes. Davout qui le commande a ordre de le porter sur l'Oder et d'installer son Q. G. à Stettin. Le 6 juin, à Marienbourg, au cours d'une entrevue avec Napoléon, une discussion extrêmement vive oppose le Prince d'Eckmühl à Berthier et les rapports, déjà tendus entre les deux hommes, s'en ressentiront durant toute la campagne. Le 24 juin, le 1er corps franchit le Niemen, frontière de la Russie, près de Kowno; la guerre commence.



  La campagne de Russie


Le plan de campagne des Russes est basé sur l'immensité du territoire; il consiste à refuser tout engagement important, à céder le terrain en pratiquant la politique de la terre brûlée qui doit affamer et épuiser une armée française de plus en plus éloignée de ses bases puis, au moment opportun, déclencher une brutale offensive destinée à chasser et à détruire un adversaire devenu incapable de réagir. Deux grandes voies de pénétration permettent de gagner la plaine russe et Moscou; elles seront obligatoirement suivies par l'envahisseur. Deux armées sont donc installées, une sur chaque route, pour contrôler l'avance ennemie et procéder aux destructions: la 1re au Nord, sous Barclay de Tolly, qui commande également l'ensemble des opérations, la seconde au Sud, sous les ordres de Bagration. A chacune des deux ailes, une armée moins importante, dont le rôle essentiel est d'éviter tout débordement susceptible d'entraîner, soit une attaque sur le flanc des corps principaux, soit leur encerclement.
Napoléon, qui a disposé ses troupes tout au long de la frontière, pense pouvoir imposer aux Russes une bataille décisive. Groupant la plus grande partie de ses forces, il compte bousculer Barclay de Tolly, tourner sa gauche, et l'encercler avec l'aide de Macdonald surgissant du Nord. En même temps Davout, faisant sauter la charnière tenue par les Cosaques de Platon entre les deux armées ennemies, débordera Bagration qui, talonné sur ses arrières par Jérôme, Roi de Westphalie, et pris entre deux feux, sera anéanti. Ainsi l'Empereur espère, si les deux manoeuvres réussissent, détruire l'armée russe en campagne et, si une seule est couronnée de succès, mettre la moitié de cette armée hors de combat. Tout, en la circonstance, repose sur la rapidité des mouvements des unités françaises.

Jusqu'à Vilna, où Davout pénètre le 28 en devançant l'Empereur de 24 heures, tout semble se dérouler suivant le plan prévu. Barclay de Tolly, qui se replie sur Drissa, n'a opposé qu'une faible résistance d'arrière-garde. Malheureusement, Napoléon doit rester plus de 15 jours pour remettre en place son dispositif, plusieurs corps s'étant trouvés retardés, en laissant de nombreux traînards sur les routes. De ce fait, il ne sera plus possible de gagner de vitesse la 1re armée ennemie pour tenter de la déborder. Par contre, surpris par la soudaineté de l'offensive française, le Haut commandement russe, en précipitant la retraite de ses unités, en a perdu le contrôle et un vide s'est produit entre Barclay et Bagration. Davout y est lancé pour gagner Minsk avant la 2e armée russe et lui barrer la route tandis que, suivant le plan établi, Jérôme l'attaquera en queue. Le Prince d'Eckmühl quitte Vilna le 30 juin et atteint Minsk le 8 juillet, mais son corps d'armée a été sensiblement modifié; il a, en effet, laissé provisoirement à Murat ses trois fameuses divisions: Gudin, Friant et Morand et n'a plus, comme infanterie, que celle de Desaix et de Compans, ayant par contre été renforcé par le corps de cavalerie de Grouchy et la division de cuirassiers Valence. La rapidité de la marche sous la chaleur lourde de l'été russe avait sensiblement diminué les effectifs du 1er corps qui, malgré son entraînement poussé et la rigueur de la discipline imposée par le maréchal, laissait beaucoup de traînards et même de déserteurs le long de sa route. Napoléon lui envoyait alors en renfort la division d'infanterie de la Garde, commandée par Claparède, et la brigade de lanciers Colbert.

Pas davantage que celle prévue contre Barclay de Tolly, l'opération projetée par l'Empereur contre Bagration ne pourra réussir. Davout est bien en place en temps utile, mais Jérôme, qui n'a aucune des qualités requises pour un Haut commandement, est incapable d'exécuter la consigne qu'il a reçue. Passant le Niemen avec plusieurs jours de retard, il marche lentement tout en épuisant ses troupes par des étapes mal calculées, suivant l'ennemi à distance au lieu de le talonner, se contenant d'engager sporadiquement de légers partis de cavalerie contre son arrière-garde, le laissant totalement maître de sa manoeuvre. Le 10 juillet, conscient de l'erreur qu'il a commise en confiant l'aile droite de l'armée à son frère. Napoléon le place sous le commandement du Prince d'Eckmühl; blessé dans son orgueil, Jérôme abandonne aussitôt ses troupes où opèrent les soldats de son royaume. La décision est trop tardive; n'étant pas poussé vers Minsk, qu'il sait occupé par le Ier corps français. Bagration a amorcé un large détour pour éviter la ville et s'efforce de gagner Vitebsk où il pourra se réunir à Barclay de Tolly pour couvrir la route de Moscou.

Le 14 juillet, Davout quitte Minsk pour Mohilev, s'en empare le 20 après en avoir chassé la garnison et y trouve des magasins bien approvisionnés que l'ennemi n'a pas eu le temps de détruire; il veut tenter là une ultime manoeuvre pour empêcher la jonction des armées russes. Surpris par la rapidité de la marche russe dont les colonnes de tête sont au contact dès le 21, conscient de sa très nette infériorité numérique - ses unités ayant dû être réparties sur un vaste secteur pour tenir toute la ligne du Dniepr - le maréchal fortifie les deux ponts pour les interdire à Bagration et fait choix d'un secteur encaissé où les Russes ne pourront se déployer et effectuer une attaque massive. Le 23 juillet, l'assaut est déclenché, mais l'ennemi se trouvant limité à engager successivement des effectifs réduits sans être en mesure de les appuyer efficacement par sa cavalerie en raison de la configuration du terrain, ne peut percer et, après 9 heures d'un très dur combat, se retire. La route de Vitebsk lui est coupée et il doit faire un nouveau crochet vers l'Est pour retrouver Barclay de Tolly à Smolensk.
Napoléon, qui poursuit toujours l'armée russe pour lui livrer bataille, la voit sans cesse se dérober. Il semble pourtant qu'elle va accepter le combat à Smolensk car les engagements avec son arrière-garde sont de plus en plus violents et elle prend même à Inkowo l'initiative d'une contre-offensive qui échoue.

Pour engager l'action sur Smolensk, l'Empereur a rappelé Davout qui retrouve ses divisions Friant, Gudin et Morand et qui, placé au centre du dispositif, participe à la conquête des faubourgs le 17 août, mais l'attaque est bloquée devant les murailles que l'artillerie ne peut détruire. Bagration s'était replié avant le début de l'attaque et Barclay avait, seul, défendu la ville qu'il abandonna au milieu de la nuit en y mettant le feu. Au matin du 18, les Français étonnés de la disparition de l'ennemi, occupent Smolensk en flammes. Dès le lendemain, la poursuite reprend. Après Valoutina, où Gudin est blessé mortellement à la tête de sa division qui avait été détachée du 1er corps, l'avant-garde est confiée à Murat et à Davout; la mésentente ne cesse de grandir entre les deux hommes, elle atteint même un tel degré de violence que le Roi de Naples veut envoyer cartel au Prince d'Eckmühl. Finalement, l'Empereur mis au courant, donne raison à son beau-frère et blâme le maréchal. Désireux de ménager ses soldats et ses munitions, celui-ci s'oppose aux attaques inconsidérées de Murat qui, engagé trop légèrement, a vu à deux reprises des unités du 1er corps refuser d'obéir à ses ordres pour le dégager.
Le 5 septembre, les avant-gardes françaises trouvent enfin l'armée russe toute entière, faisant front, appuyée sur le village de Borodino. A 16 heures, Murat, appuyé par la division Compans, enlève au prix de lourdes pertes, le hameau et la redoute de Schwardino. Après une reconnaissance des lignes ennemies, Napoléon réunit un conseil de guerre pour arrêter les opérations du lendemain. Davout qui a, lui aussi, parcouru les avant-postes et qui doit combattre l'aile gauche, propose d'opérer avec son corps un large mouvement tournant pour la bousculer et l'envelopper. Malgré l'insistance du maréchal, l'Empereur déclare le mouvement trop risqué; seule, une manoeuvre de faible envergure sera tentée par Poniatowski qui ne dispose d'ailleurs que de peu de moyens. La journée du 6 est employée à la mise en place des unités françaises tandis que les Russes, solidement installés sur de très solides positions, restent immobiles.

A l'aube du 7, alors que l'artillerie se déchaîne, Ney et Davout se lancent à l'assaut des trois flèches de Semenovskoie. Le Prince d'Eckmühl est blessé une première fois au bras par un biscaïen alors qu'il avait pris la tête de la division Compans dont le chef venait d'être également blessé. Les flèches enlevées, les troupes se portent à l'attaque de la grande redoute. Un boulet renverse alors le cheval de Davout, qui est lui-même blessé au bas ventre. La douleur est si vive qu'il s'évanouit et le bruit de sa mort court dans les rangs. Peu de temps après, revenu à lui, il reprend son commandement, mais la souffrance est trop grande et il doit le céder à Murat envoyé par Napoléon.
Tout au long de la journée, la bataille se poursuit, acharnée. Lorsqu'elle cesse, le soir, les pertes sont énormes de part et d'autre et pour de bien piètres résultats: Kutusof, qui avait reçu du Tsar le commandement en chef pour livrer combat à la place de Barclay, a pu ramener ses troupes bien groupées, ne cédant que 2.000 mètres de terrain. Dans la nuit, les Russes décrochent, se replient sur Moscou dont le chemin leur est resté ouvert. La poursuite est engagée le 8 à 10 heures; Murat commande l'avant-garde que Davout, incapable de monter à cheval, accompagne dans une voiture légère. C'est ainsi qu'il entre à Moscou le 16 septembre. Rétabli, il quitte la capitale russe le 19 octobre, à la tête du 1er corps. La grande retraite est commencée. Le 24, Eugène, qui ouvre la marche et vient d'occuper Malo Iaroslavetz, est attaqué par des forces supérieures commandées par Doctorov. La ville est perdue, puis reprise, changeant 7 fois de mains au cours de la journée. Renforcés par le corps de Rajewski, les Russes sont sur le point d'enlever la décision, malgré la résistance acharnée du 4e corps, quand Davout fait intervenir ses divisions de tête Compans et Gérard, qui surgissent sur la droite ennemie et, menaçant de la tourner, l'oblige à la retraite et ouvre le passage. Le lendemain, l'Empereur réunit ses chefs de corps pour décider de la conduite à tenir. A nouveau, une très violente algarade éclate entre le Prince d'Eckmühl, partisan de gagner Smolensk par le Sud, et le Roi de Naples, qui préconise de rejoindre Mojaïsk où l'on pourra reprendre, en sens inverse, la route suivie à l'aller. Davout s'y oppose, faisant valoir qu'ainsi, on va emprunter un chemin dévasté, dépourvu de ravitaillement, alors que l'itinéraire qu'il proposait, traversant des régions intactes était, de surcroît, plus court. Napoléon réserve sa décision, puis la fait connaître le soir: retraite sur Mojaïsk, le 1er corps constituant l'arrière-garde.

A partir de cette dernière ville, le 1er corps, harcelé par les Cosaques, obligé de s'arrêter constamment pour leur faire face, ne progresse que lentement. Pour éviter un hiatus entre ses unités, l'Empereur doit freiner ses autres corps et s'en prend à Davout. Par sa lettre du 28 octobre au Prince de Neuchâtel, ce dernier répond et se plaint des destructions opérées par les corps qui le précèdent le laissant sans ressource. Le 3 novembre, au moment d'atteindre Viazma que garde Ney, il est attaqué sur sa gauche ainsi que le vice-Roi qui le précède par Miloradowitch accompagné des Cosaques de Platov et appuyé par une forte artillerie. Menacés de se voir couper la route, les deux commandants de corps français, conjuguant leurs efforts et soutenus par un régiment de Ney, parviennent à gagner la ville mais subissent de très lourdes pertes.
Le 11 novembre, le 1er corps atteint Smolensk, précédant le maréchal Ney qui l'a relevé à l'arrière-garde. Il en repart le 16, devançant le duc d'Elchingen d'une journée et suivant lui-même, à 24 heures d'intervalle, l'Empereur et le vice-Roi. Le thermomètre est descendu à - 26° Celsius, la route est couverte de neige glacée rendant la marche extrêmement pénible. Vitebsk étant tombée, il faut chercher un passage au Sud par Krasnoë et Borisov. En avant de Krasnoë, le corps de Miloradowitch barre la route au défilé de Losmina. Eugène parvient à passer en sacrifiant la division Broussier et fait prévenir Davout. Ce dernier, qui n'a plus d'artillerie - 400 canons ayant été abandonnés lors de l'évacuation de Smolensk et l'Empereur ayant rassemblé à l'avant-garde toutes les pièces qui restaient - conformément à son habitude, décide de prendre l'initiative. Formés en carré, ses bataillons repoussent d'abord les charges de la cavalerie russe, mais la nombreuse artillerie ennemie, qui ne peut être contrebattue, éclaircit leurs rangs lorsque la division Morand attaque vigoureusement et, suivie de tout le corps d'armée, perce les lignes adverses et rejoint Napoléon qui montait une opération pour dégager le passage en avant de Krasnoë.
Le 1er corps reste seul dans la ville attendant l'arrivée de Ney qui ferme la marche, tandis que l'Empereur conduit les autres troupes vers Borison pour tenir solidement un passage sur la Bérésina car l'armée est menacée d'encerclement par Tchittchakov qui arrive du Sud et Wittgenstein qui descend du Nord. Sans possibilité de communication avec le duc d'Elchingen, ne disposant plus que des restes de trois divisions décimées et sans artillerie représentant moins de 5. 000 combattants, pressé par Tormassof et par Miloradowitch, menacé de voir sa route de retraite coupée, subissant un bombardement auquel il ne peut répondre, Davout, après de longues heures d'attente, abandonne la ville pour rejoindre Napoléon le 19 à Orcha. Ney n'avait d'ailleurs pas atteint Krasnoë, trouvant à son tour la route coupée au défilé de Losmina et, n'ayant pas les moyens de forcer le passage vers la ville, il avait effectué un changement de front vers le Nord et réalisé une magnifique et héroïque percée dans cette direction, ce qui lui permet, alors qu'on le croyait perdu, de rejoindre à son tour Orcha. L'Empereur reproche vivement au Prince d'Eckmühl de ne pas avoir attendu l'arrière-garde; les ordres qu'il lui avait données précisaient alors, seulement, "d'attendre le temps qu'il jugerait convenable". Ney s'en prend aussi à Davout lui reprochant de l'avoir abandonné; ignorant les situations respectives où ils s'étaient trouvés, les deux maréchaux ne pouvaient se comprendre.

Le 5 décembre, à Smorgoni, Napoléon pouvant croire à bon droit que son armée est tirée d'affaire depuis le passage de la Bérésina, fait ses adieux aux maréchaux avant de regagner Paris. Il se montre particulièrement amical envers Davout, lui demandant pourquoi il ne le voyait plus. Le maréchal, qui avait été malmené pendant toute la campagne, répondit qu'il croyait lui déplaire. Le lendemain, l'Empereur partait laissant le commandement au Roi de Naples, avec Berthier comme chef d'État-Major.
Le 17 décembre, à Gumbinnen, Murat, démoralisé et craignant pour son royaume, annonce aux chefs des grandes unités qu'il quitte l'armée. Il le fait dans des termes tels - traitant l'Empereur "d'insensé" - que Davout réplique avec violence, lui faisant remarquer son ingratitude car, lui dit-il "vous n'êtes Roi que par la grâce de Napoléon et du sang français". Le 12 janvier 1813, le Roi de Naples passe le commandement à Eugène et regagne sa capitale.

De Paris, l'Empereur va reconstituer une armée pour reprendre l'offensive et, le 16 avril, le Prince d'Eckmühl reçoit le commandement de la 32e division militaire avec siège à Hambourg. Un senatus-consulte du 10 avril a suspendu le régime constitutionnel dans tout le secteur et donne pleins pouvoirs à son commandant en chef. Dans les semaines suivantes, des instructions successives, dont une par lettre chiffrée, d'une extrême sévérité, parviennent à Davout qui s'efforcera de les adoucir, se montrant très dur en paroles pour effrayer la population et ne pas avoir besoin de sévir. Le 1er juillet, le 13e corps, nouvellement constitué, est placé sous son autorité; il comprend, en sus des unités françaises, une division danoise commandée par le Prince de Hesse.

Les hostilités reprenant et la Prusse s'étant rangée dans le camp ennemi, Napoléon monte une offensive dont l'objectif est Berlin. Le 13e corps a pour mission de menacer et de contenir les troupes adverses se trouvant dans le Nord de l'Allemagne, puis d'appuyer l'action des forces françaises lorsqu'elles arriveraient devant la capitale prussienne. Le 17 août 1813, Davout entame les hostilités et atteint Wismar et Schwerin quelques jours plus tard; mais l'entrée en guerre de l'Autriche oblige l'Empereur à modifier son plan; sa campagne commencée victorieusement tourne court, l'éparpillement de ses forces, nécessité par la nouvelle situation, entraîne les défaites des chefs de corps livrés à eux-mêmes. Oudinot, battu à Grossbeeren, est en retraite; Vandamme est capturé à Kulm, et Davout, resté en l'air, doit se replier méthodiquement sur Hambourg. Dès ce moment, il ne reçoit plus de communications du grand Q.G. et se trouve livré à lui-même. Il fait fortifier la ville qui ne comporte pas de défense, ainsi que Harbourg, et établit une solide liaison entre les deux cités, emmagasine pour 9 mois de vivres et doit chasser une partie de la population sur la ville neutre d'Altona; malgré ses injonctions elle n'avait pas, en effet, acquis les aliments lui permettant de passer l'hiver. Enfin, devant la carence des notables et des commerçants à régler les contributions qu'il a fixées, conformément aux lois de la guerre et aux ordres de l'Empereur, il fait saisir et mettre sous séquestre la banque de Hambourg afin d'assurer les besoins de la défense. Tout cela lui sera reproché plus tard, ainsi que la destruction des maisons construites sur les glacis, opération indispensable pour dégager les champs de tir et éviter les infiltrations de l'ennemi. Il tient ainsi tout l'hiver repoussant toutes les attaques d'un adversaire bien supérieur en nombre et en moyens et, au printemps, il pousse même plusieurs attaques destinées à se donner de l'air et à procurer du fourrage aux chevaux.

Au mois d'avril 1814, Beningsen qui dirige le siège, lui apprend l'abdication de Napoléon et lui demande de se rallier à Louis XVIII, ce qu'il refuse d'admettre car il n'est pas normal, répond-il, de recevoir de telles informations par le canal de l'ennemi. Il demande l'envoi d'un de ses généraux à Paris pour recevoir les instructions du gouvernement français. Des pourparlers difficiles s'engagent à ce sujet. Beningsen exigeant la capitulation de la ville pour délivrer le passeport nécessaire au voyage à Paris, ce qu'évidemment, Davout refuse. Pendant ce temps, prétextant un armistice tacite, les Russes, appuyés par des canonnières anglaises, tentent de refouler nos avant-postes sous le couvert de drapeaux blancs; le maréchal fait alors ouvrir le feu pour protéger ses positions, ce qui constituera un des griefs retenus contre lui.

Le 28 avril, il reçoit une lettre de la maréchale, apportée par son cousin, qui lui confirme le changement de régime. Le lendemain, il fait flotter le drapeau blanc et annonce les événements à la troupe; le 30 avril, il expédie une adresse au Roi, au nom des généraux sous ses ordres, accompagnée de protestations de fidélité de tous les corps et administrations civiles se trouvant à Hambourg. Le 11 mai, il cède son commandement au général Gérard, désigné par le comte d'Artois pour le remplacer, et regagne Paris pour apprendre qu'il doit s'éloigner de la capitale jusqu'à ce qu'il se soit justifié des inculpations portées contre lui et que nous avons indiquées. Il se rend dans sa propriété de Savigny où il rédige son Mémoire au Roi pour justifier sa conduite et réfuter les accusations calomnieuses dont il est l'objet. Il n'en continuera pas moins à être tenu à l'écart pendant toute la Première Restauration, malgré les interventions auprès de Louis XVIII d'Oudinot, délégué par le corps des maréchaux, et de Ney qui, bien en cour, oublie là le dissentiment qui l'oppose au Prince d'Eckmühl depuis la Retraite de Russie.




  Ministre de la guerre


Le 20 mars 1815, Davout se rend aux Tuileries vers 9 heures du matin. L'Empereur l'accueille chaleureusement et l'entretient pendant plusieurs heures de ses projets, de la composition de son ministère, pour lui offrir finalement d'y prendre la Guerre. Etant le seul des maréchaux à n'avoir pas prêté serment à Louis XVIII, il jouit, auprès de l'Empereur et des Bonapartistes, d'une extraordinaire popularité qui le désigne, sans conteste, pour ce poste. Il refuse néanmoins, prétextant son peu d'aptitude pour de telles fonctions et demande un commandement n'arrivant pas à le fléchir, Napoléon lui révèle alors que l'accord avec l'Empereur d'Autriche ainsi que la venue de l'Impératrice et du Roi de Rome, ne sont que de faux bruits nécessaires pour éviter toute inquiétude parmi la population, mais qu'en réalité il se trouve seul en face de l'Europe. Le maréchal, estimant que dans ces conditions il ne peut refuser son concours, accepte le ministère.
Il y accomplit un travail considérable car tout est à faire et le temps presse: reconstitution de l'armée terriblement amoindrie sous la Restauration, mise en place des unités à la garde des frontières, constitution de stocks de vivres et d'armement, lutte contre les soulèvements royalistes dans l'Ouest et le Midi, réorganisation du commandement, etc. Il s'oppose à la nomination du général de Bourmont, en qui il n'a pas confiance, et ne s'incline que sur un ordre formel de l'Empereur. Ce dernier, influencé par certains membres de son entourage qui n'aiment pas le maréchal, lui adresse des lettres pleines de critiques et de reproches immérités, obligeant à chaque fois Davout à rectifier les faits qui lui sont imputés. Le maréchal doit aussi rappeler à l'ordre Soult, nommé major-général de l'armée à la place de Berthier, qui donne des ordres aux chefs de corps sans en référer au ministre de la Guerre, alors que les armées ne sont pas en campagne, seul moment où il aura autorité directe sur les unités au combat. Davout doit aussi, sans cesse, renouveler ses instructions aux généraux, et particulièrement à ceux commandant dans l'Ouest et qui n'agissent qu'avec mollesse, parfois en opposition avec les directives qu'ils ont reçues, et tout ceci allourdit sensiblement une tâche déjà écrasante grâce à laquelle, en moins de trois mois, l'armée sera prête à combattre.

Le 21 juin, quelques heures avant l'arrivée de l'Empereur, Davout apprend la défaite de Waterloo sans en connaître l'ampleur. Un Conseil des ministres, présidé par Napoléon, se tient durant lequel le ministre de la Guerre préconise la prorogation des Chambres, mesure parfaitement légale, qu'il faut prendre d'urgence avant que les parlementaires informés puissent se déclarer en permanence. L'indécision de l'Empereur permet à la Chambre des Représentants de devancer le Gouvernement et, dès lors, seule une épreuve de force permettrait de briser son opposition. Davout s'en déclare formellement adversaire, les conditions n'étant pas celles du 18 Brumaire; de toute manière, il ne participerait pas à une telle action. Les événements vont alors se précipiter: abdication de Napoléon, formation d'une Commission de Gouvernement présidée par Fouché. Celle-ci s'inquiétait des manifestations incessantes de fidélité qui se déroulaient devant l'Elysée, où l'Empereur séjournait toujours. Par ailleurs, désirant entamer des négociations avec les coalisés, il était à craindre que la présence impériale au coeur de la capitale, fasse douter de la réalité de l'abdication. Chargé de demander à Napoléon de quitter Paris pour la Malmaison, Davout voulut confier cette mission à Flahaut qui était particulièrement en faveur auprès de l'Empereur, ce qui aurait donc évité de le blesser; il se heurte à un refus brutal. Gagnant alors lui-même l'Elysée, le maréchal harangue les nombreux officiers qui, délaissant leurs troupes, s'étaient massés aux abords du Palais et leur enjoignit de rejoindre leurs postes; après quoi, il exposa à Napoléon les motifs de sa visite que celui-ci accepta comme un ultime service à rendre à la Patrie. L'entrevue avait été froide, la séparation des deux hommes le fut plus encore.
Depuis le 20 mars, le ministre de la Guerre avait fait travailler activement pour fortifier la capitale mais, dans ce court laps de temps, il n'avait été possible d'établir des défenses solides que sur la rive droite de la Seine. Les restes de l'armée: le corps de Grouchy, s'étaient reformés devant la ville sous les ordres du Prince d'Eckmühl. Les troupes s'étaient ressaisies après le désarroi qui avait suivi Waterloo et manifestaient une vive impatience de se battre et d'infliger à l'ennemi une cuisante défaite. Davout, convaincu que la seule solution possible pour sauver le pays était désormais la reconnaissance de Louis XVIII, avait écrit à Fouché en ce sens, mais en précisant que le Roi devait venir très vite, devançant ainsi les troupes étrangères, mais il prend en même temps toutes dispositions pour défendre Paris s'il en reçoit l'ordre. Cette bataille, il ne la souhaite pas car il sait qu'elle ne sera, en cas de victoire, qu'un prélude à d'autres combats, sans espoir cette fois, contre les forces considérables qui débouchent de toutes nos frontières. Tout en poursuivant les négociations, il prend l'offensive sur Issy afin de montrer aux adversaires que l'armée française est parfaitement capable de défendre la capitale et les amener ainsi à accepter des conditions honorables pour la capitulation de Paris. La convention est signée le 3 juillet; le maréchal reçoit l'ordre de conduire les troupes sur la rive gauche de la Loire.




  Sous la Seconde Restauration (1815-1823)


Alors qu'il exerce son commandement à Bourges, il prend connaissance d'une liste de maréchaux et généraux dont les uns doivent être traduits en conseil de Guerre, les autres, astreints à résidence surveillée, en attendant mieux. Le 27 juillet, il adresse à Gouvion Saint-Cyr, qui l'a remplacé au ministère de la Guerre, une lettre d'une haute valeur morale dans laquelle il précise que tous ces officiers et généraux n'ont agi que sur ses ordres, et il demande à être jugé à leur place. Le 14, il avait adressé au Roi sa soumission et celle de l'armée. Sa démission, qu'il avait offerte, est acceptée le 1er août.
Le 5 décembre, témoin au procès du maréchal Ney, il précise qu'il n'aurait pas laissé signer la convention du 3 juillet si les dispositions de l'article 12, qu'il avait fait insérer et qui garantissaient que personne ne pourrait être recherché, "soit en raison des emplois qu'ils occupent ou ont occupés ou de leur conduite ou opinion politique", n'étaient pas acceptées. Il précise même, qu'en cas de refus, il aurait livré bataille. Le Procureur général l'interrompt en déclarant que le Roi n'étant pas signataire de la convention, elle ne pourrait lui être opposée.
Cette position avait soulevé la colère des Royalistes et, le 27 décembre, une ordonnance royale privait le maréchal de son traitement et l'exilait à Louviers. La situation financière devenait très difficile car il avait déjà perdu ses dotations d'Allemagne, d'Italie et de Pologne. La maréchale, restée à Savigny, doit alors louer leur hôtel de Paris et vendre l'argenterie tandis que lui-même, avec un seul domestique, dans un modeste appartement, limite à 3, 50 F sa dépense quotidienne. Il lui faudra attendre plus d'un an pour prêter serment à Louis XVIII qui lui remet alors son bâton de maréchal. Nommé le 11 février 1819 Chevalier de Saint-Louis, il est appelé le 5 mars à la Chambre des Pairs; il y siège parmi les Libéraux et y prend la défense de l'armée, de ses anciens camarades. Le 19 août 1821, il perd sa fille aînée, la comtesse Vigier, des suites de couches. Il en éprouve un immense chagrin qui aggrave son état de santé déjà déficient. Atteint aux poumons, il doit quitter Savigny trop humide et trop froid, pour Paris où il s'éteint le 1er juin 1823, après une longue et douloureuse agonie stoïquement supportée. Le 4 juin, ses obsèques sont célébrées en présence des maréchaux présents à Paris, d'un grand nombre de généraux, d'officiers, de membres des deux Chambres, mais la famille royale n'est pas représentée. Il avait été interdit aux soldats des Invalides d'assister à la cérémonie, sous peine de renvoi, mais beaucoup désobéirent et la maréchale dut intervenir pour que cette mesure ne leur soit pas appliquée. Le maréchal Jourdan prononça l'éloge funèbre au nom de l'armée, et le 8, le maréchal Suchet fit de même à la Chambre des Pairs. Le maréchal Davout, duc d'Auerstaedt, Prince d'Eckmühl, repose au cimetière du Père Lachaise.


 
     
 
 

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 Informations

Auteur :

LINDEN Jean

Revue :

Revue du Souvenir Napoléonien

Numéro :

303

Mois :

janvier

Année :

1979

Pages :

4-20

 

 
 

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