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Accueil > Salle de lecture > Textes et articles > Résultat de la recherche > Les Fêtes du couronnement





Les Fêtes du couronnement
(Article de ZIESENISS Charles-Otto )



 Le 2 décembre 1804
Il est près de deux heures après midi, le deux décembre 1804, quand une salve d'artillerie annonce à la foule massée autour de la cathédrale Notre-Dame de Paris, que la majestueuse cérémonie du couronnement de l'Empereur Napoléon vient de s'achever. Mais les cortèges qui ramèneront aux Tuileries le couple impérial et le Pape ne sont pas près de se reformer, et ceux qui se tiennent depuis huit heures du matin dans les tribunes de l'édifice sacré, devront encore patienter avant de pouvoir quitter leurs places.

C'est Joséphine qui, la première, se dirige vers le portail, sous le dais tenu par les chanoines. Ses Grands-officiers la précèdent, porteurs de ses honneurs ; ses dames la suivent en soutenant sa traîne. L'Empereur, au chef lauré d'or, prend alors le sceptre que tient l'archichancelier Cambacérès, et la main de justice que lui tend l'architrésorier Lebrun. Il descend lentement les vingt-quatre marches de son trône pour se placer à son tour sous le dais. Les sept Grands-officiers porteurs de ses honneurs vont le devancer, tandis que les Princes et les dignitaires s'emparent, pour la soutenir, de la traîne du manteau impérial en velours pourpre parsemé d'abeilles d'or et doublé d'hermine. Aux sons du Te Deum, ce majestueux cortège prend le même chemin que celui de l'Impératrice, c'est-à-dire qu'en arrivant au portail, il tourne vers la droite et s'engage dans le passage en charpente qui longe le mur extérieur de la cathédrale. Couvert d'ardoises et orné de tapisseries des Gobelins, ce passage aboutit au palais archiépiscopal situé à l'est du chevet de la cathédrale.
Dans les salons où ils sont parvenus, l'Empereur et l'Impératrice se débarrassent, avec l'aide du service de la Chambre, de leurs lourds ornements et prennent quelques instants de repos. Puis ils reçoivent les félicitations des membres de la famille et les hommages des Grands des dignitaires. Des feux flambent gaiement dans les cheminées. Il fait bon de s'y chauffer après ces heures passées dans l'église glaciale.

De son côté, le Pape, qui s'était retiré dans la sacristie, est rentré dans l'église après le départ des souverains. Alors que le grand choeur et les symphonistes font retentir les accents du Tu es Petrus, il se place sous le dais et, aux acclamations unanimes de l'assistance, s'avance vers le portail et s'engage dans le passage couvert pour gagner l'appartement qui lui est réservé dans le palais archiépiscopal. Il y reçoit des membres du clergé de Paris qui ont assisté à la cérémonie du couronnement et qui sont admis à lui baiser les pieds. Il ne prendra le chemin du palais des Tuileries, où l'attend son appartement dans le pavillon de Flore, qu'un quart d'heure après le départ du cortège impérial.

Cependant, Notre-Dame se vidait de son assistance : vingt mille invités, richement vêtus mais transis et affamés ont débouché sur le parvis par le monumental portail provisoire en bois peint, décoré de trente-six statues symbolisant les bonnes villes de France et celles, gigantesques et peintes de vives couleurs, du roi Clovis et de l'empereur Charlemagne. Vaguement gothique, ce portail associe la grandeur du nouvel empire à un passé plus que millénaire ; tout en cachant, fort à propos, les abominables mutilations infligées à l'édifice sacré par les sans-culottes révolutionnaires. De part et d'autre du porche, dont la voûte bleu de ciel est semée d'étoiles, se dressent deux pyramides surmontées d'aigles. En levant les yeux plus haut encore, on peut voir flotter, en plein ciel, au sommet de chacune des deux tours, une immense bannière où les armes de l'Empereur se détachent sur un semis d'étoiles d'or.

Le moment approche où Napoléon et Joséphine vont quitter l'archevêché. Leur carrosse les attend dans une vaste tente en forme de rotonde, ouverte sur quatre faces, soutenue par seize piliers que surmontent des aigles dorés. On l'avait commandée pour la réception des souverains d'Etrurie à la Malmaison, dans le mois de prairial de l'an IX, mais elle n'avait pas servi. Ornée extérieurement de tapisseries des Gobelins qu'encadrent des bordures et des franges précieuses, elle remplace maintenant le "bâtiment gothique de l'ancienne chapelle du chapitre de la métropole et plusieurs masures adossées à ce vieil édifice", au pied de l'escalier du palais archiépiscopal. Elle en constitue en quelque sorte le vestibule. A son sommet, l'oriflamme aux couleurs de l'Empire ondule au gré du vent.
Napoléon et Joséphine montent vers trois heures et demie dans la somptueuse voiture aux portières armoriées, dont l'impériale est dominée par une couronne d'or soutenue par quatre aigles aux ailes déployées. Huit chevaux isabelle empanachés de blanc, harnachés de cuir rouge, y sont attelés. Le cocher porte un habit vert galonné d'or sur toutes les tailles. Dès que le marchepied a été relevé et la portière fermée, les douze pages en habit vert, veste et culotte rouges, chapeautés de noir, s'installent comme ils peuvent à l'avant et à l'arrière de la caisse, si serrés qu'on peut craindre que l'un deux ne finisse par lâcher prise. Et le carrosse impérial s'ébranle pour prendre sa place dans le cortège qui va parcourir une grande partie de la ville avant de regagner les Tuileries.

La capitale s'est faite belle pour ce grand jour. Guirlandes, drapeaux, fleurs artificielles, tentures, lampions, ornent les boutiques et les façades des maisons. Dans le jour qui commence à baisser, des rangées de feux dessinent les lignes des principaux monuments. Aux fenêtres qu'ils ont louées à prix d'or se penchent les plus fortunés ; les autres sont là, debout sur les trottoirs ou entassés sur les toitures ; tous lancent avec entrain leurs allègres vivats. On remarque le grand nombre des étrangers, comme si l'Europe s'était réunie dans Paris pour participer à cette fête. Combien sont-ils en tout, ceux qui verront passer l'Empereur ce jour-là ? Quatre cent mille au moins, un demi-million peut-être ?

Le cortège s'est reformé comme dans la matinée. En tête, le maréchal Murat, gouverneur de Paris et son état-major, précèdent huit escadrons de cuirassiers, huit de carabiniers et des escadrons de chasseurs de la Garde nationale entremêlés de pelotons de Mamelouks. Tous les chevaux marchent au pas. Viennent ensuite les hérauts d'armes, richement costumés et les voitures, toutes attelées à six chevaux : celles des maîtres et des aides des cérémonies ; celle des Grands-officiers militaires de l'Empire ; les trois voitures des ministres ; celle où ont pris place le Grand chambellan Talleyrand, le Grand-écuyer Caulaincourt, le Grand-maître des cérémonies Ségur ; la voiture de Leurs Altesses Sérénissimes l'archichancelier et l'architrésorier ; celle des Princesses. Le carrosse impérial est donc le seul dont l'attelage comporte huit chevaux ; sur la banquette sont assis les princes Joseph, Grand électeur, et Louis, Connétable de l'Empire. Puis c'est la voiture occupée par le Grand aumônier cardinal Fesch, le Grand-maréchal du Palais Duroc et le Grand-veneur Berthier ; celle où se trouvent la dame d'honneur de l'Impératrice, Mme de la Rochefoucauld, sa dame d'atours, Mme de la Valette, le sénateur d'Harville, son Premier chambellan, le général Nansouty, son Premier écuyer ; celles des dames et des officiers de LL.AA.II. les Princes et les Princesses. Le cortège s'achève par des grenadiers de la Garde qu'entremêlent des pelotons de canonniers à cheval et un escadron de la gendarmerie d'élite. En tout, sept à huit mille cavaliers, de la plus belle tenue, séparés par des groupes de musiciens.

La route est longue qui aboutira aux Tuileries. Elle a été soigneusement nettoyée, sablée ; elle est maintenant bordée de deux haies d'infanterie. Après les rues du parvis Notre-Dame, du Marché-Neuf et de la Barrillerie, on traverse la Seine au Pont-au-change pour déboucher sur la place du Châtelet et s'engager à quatre heures un quart dans la rue Saint-Denis. L'Empereur, qui porte son petit costume de cérémonie en velours rouge, répond aux acclamations "en saluant avec grâce et dignité". Dans la nuit qui est maintenant tombée, cinq cents torches éclairent cette grandiose procession. Les boulevards et la rue de la Concorde la mènent à la place de la Concorde où flamboie une immense étoile de lumière. Entre les colonnes corinthiennes des hôtels qui font face à la Seine, sont suspendus d'énormes lustres allumés.

Il est plus de six heures quand on parvient au Pont tournant qui donne accès au jardin des Tuileries. Le grand parterre est entouré de portiques et de lampions ; de chaque arcade descend une guirlande de verres de couleur ; des colonnades surmontées d'étoiles décorent la grande allée ; sur les terrasses, des orangers, illuminés. Tous les arbres des autres allées portent des lampions. Dans le flamboiement palpitant de milliers de lumières, les Tuileries dominent la nuit noire et glaciale comme un fantastique palais de feu.

Un quart d'heure plus tard, le cortège pontifical qui avait suivi la même route, arrive au Pavillon de Flore, proche de la Seine. Deux escadrons de dragons escortent la douzaine de voitures qui le compose. Celle du Saint-Père, que surmonte une tiare soutenue par quatre colombes dorées, est traînée par huit chevaux gris pommelé. Tout au long du parcours, on a beaucoup remarqué, et non sans quelqu'amusement, l'abbé porteur de la croix de vermeil qui chevauche une mule blanche richement caparaçonnée, immédiatement devant le carrosse du Pape.
"Nous dinâmes au château, chez le Grand-maréchal, écrit Mme de Rémusat, une des dames du Palais de l'Impératrice, et après, L'Empereur voulut recevoir un moment les personnes de la Cour qui ne s'étaient point retirées. Il était gai et charmé de la cérémonie ; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur l'agrément que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant : "C'est à moi, Mesdames, que vous devez d'être si charmantes". Il n'avait point voulu que l'Impératrice ôtât sa couronne, quoiqu'elle eût dîné en tête à tête avec lui, et il la complimentait sur la manière dont elle portait le diadème ; enfin, il nous congédia".
 Le 3 décembre 1804
Aux pompeuses cérémonies du 2 décembre, lourdes de symboles, impressionnantes par leur richesse, le gouvernement avait voulu que succédât une journée de gaieté populaire et que les réjouissances les plus variées animassent les rues de la capitale, en l'absence de tout étalage de faste.
Le temps s'était mis de la partie. Froid au début, il s'éclairera d'un soleil presque printanier dont les rayons tomberont d'un ciel sans nuages.
Dans la matinée, des hérauts d'armes, vêtus de velours richement brodé, coiffés d'une toque emplumée, avait parcouru à cheval les principales places de la ville en jetant par dizaines de milliers, des médailles d'argent à l'effigie de l'Empereur. Sur l'avers, les mots "Napoléon Empereur" entouraient son profil lauré à l'antique ; au revers, entre l'inscription "Le Sénat et le Peuple", on le voyait paré des ornements impériaux, debout sur un pavois élevé par deux hommes vêtus, l'un en magistrat, l'autre en guerrier antique. On se précipitait avec une avidité extrême pour ramasser ces piécettes, grandes comme un demi-franc, on se bousculait parfois brutalement. Ceux qui n'avaient pu y parvenir, se consolaient en achetant celles que leurs heureux possesseurs acceptaient de céder aux plus offrants.
Le gouvernement n'avait rien négligé pour que fût réussie cette journée de liesse populaire. Le centre de la place de la Concorde est occupé par des gradins surmontés d'un énorme trophée figurant un aigle tenant des drapeaux dans ses serres. À chacun des quatre coins de la place se dresse une grande salle de danse, d'architecture antique, formant un carré long, construite en charpente et en menuiserie. Depuis cette place jusqu'au bout des boulevards, ondulent des guirlandes de fleurs de couleur. Des théâtres de marionnettes et de pantomimes, des jeux de bagues, des mâts de cocagne s'offrent aux passants. Dans toute la ville, les façades des maisons particulières sont décorées avec variété et ingéniosité.
A dix heures, après le passage des hérauts d'armes, une salve d'artillerie annonce le début de la fête. Des orchestres se mettent à jouer, les Auvergnats soufflent dans leurs cornemuses, les chanteurs de carrefours entonnent leurs beuglantes, les devins et les escamoteurs se livrent à leurs farces, ainsi que des Arlequins et des Paillasses ; des comédiens de talent font entendre des drames de l'opéra-comique ou des tragédies.
Vers onze heures, des chars "de forme antique", chargés de musiciens, arrivent à la place de la Concorde. Le concert d'harmonie commence à midi, suivi de chants, lesquels cessent quand retentit une nouvelle salve d'artillerie. Alors, l'aigle dressé au milieu de la place s'élève dans les airs, soulevé par quatre ballons qui éclatent en plein ciel, laissant majestueusement retomber l'oiseau impérial avec les drapeaux qu'il tient. Les yeux levés, une foule immense contemple ce spectacle étonnant.

Le soir venu, guirlandes, vases et feux de couleurs s'illuminent. Depuis les portes Saint-Martin et Saint-Denis qui se détachent sur un fond flamboyant, jusqu'aux Champs-Elysées, un embrasement multicolore fait resplendir les deux grands hôtels de la place de la Concorde, ainsi qu'au-delà de la Seine, les palais du Corps législatif et de la Légion d'honneur. Sachant ce qui va se produire, la foule se partage entre cette place où attendent les chars illuminés des musiciens rangés en cercle, et le jardin des Tuileries. A dix heures, jaillit du pont de la Concorde, un superbe feu d'artifice, qui dépasse en éclat tous ceux qu'on avait pu voir. Après quoi, les danses reprennent pour durer tout le reste de la nuit.
Aucun accident n'a troublé le cours de cette agréable journée.

 Le 4 décembre 1804
Le mardi 4 décembre (13 frimaire) n'est marqué par aucune fête. L'Impératrice, mal remise de l'éprouvante cérémonie du couronnement, en profite pour se reposer dans son appartement du rez-de-chaussée des Tuileries, avant de subir une nouvelle épreuve : assister à la distribution des Aigles aux députations de l'armée et des gardes nationales, pour laquelle ont été convoqués à Paris, des guerriers de toutes les provinces de l'Empire.

Quant à l'Empereur, sa journée sera bien remplie.
A dix heures, il reçoit l'Electeur de Bade. Puis, le Grand aumônier lui présente tous les archevêques et évêques de l'Empire, au cours d'une audience à laquelle assistent en grand costume, ministres, Grands-officiers, sénateurs et conseillers d'Etat.
L'Empereur rentre ensuite dans son cabinet pour y recevoir le serment des maréchaux, colonels-généraux et inspecteurs Grands-officiers de l'Empire, des généraux, adjudants-généraux, colonels et capitaines de vaisseau qui se trouvent à Paris et qui n'avaient pas encore été admis à prêter serment entre ses mains. Introduits et nommés par Thiard, le chambellan de service, ils lui sont présentés à tour de rôle, soit par le prince Louis, Connétable, soit par le maréchal Murat, Grand-amiral. Napoléon est assis à un guéridon, car pour cette cérémonie sans précédent, on n'a pas encore prévu de meuble spécial. Le ministre Secrétaire d'Etat Maret lit la formule : "Je jure obéissance aux constitutions de l'Empire et fidélité à l'Empereur". L'officier lève la main droite et dit : "Je le jure !".
Parmi ces braves, on distingue les maréchaux d'Empire Jourdan, commandant en chef en Italie, Lannes, ambassadeur en Portugal et Soult, commandant en chef le camp de Saint-Omer ; l'amiral Bruix ; le colonel-général Junot ; les généraux de division Marmont, Andréossi, Belliard, Friant, Grouchy, Kellermann, Oudinot, Suchet, Vandamme, etc.

Vers dix heures du soir, apparaissent les premiers flocons, petits, nombreux et mêlés de pluie. Et toute la nuit, la neige continuera à tomber, mouillée, salissante, navrante.

 Le 5 décembre 1804
Le lendemain matin, 5 décembre, elle tombe toujours, à flocons fondants qui finiront par se changer en pluie glaciale. En vain, attend-on une éclaircie qui permettrait au cortège impérial de se rendre à l'Ecole militaire, en défilant avec le même éclat que le jour du couronnement ; ainsi, la cérémonie qui doit avoir lieu au Champ de Mars ferait-elle tout son effet. Une heure se passe, puis une autre. Mais, à midi, il faut bien se mettre en route et une salve d'artillerie annonce au peuple de Paris que Leurs Majestés ont quitté les Tuileries. Chasseurs et Mamelouks chevauchent à nouveau en tête. Puis, dans le ruissellement ininterrompu, s'avancent les huit chevaux et le lourd carrosse doré où l'on peut voir l'Empereur en petit costume de cérémonie, l'Impératrice en toilette de Cour et les deux Princes, le Connétable et le Grand-électeur, vêtus de soie blanche. Suivent les carrosses à six chevaux des dignitaires. Les grenadiers à cheval et les gendarmes d'élite ferment la marche qui se poursuit entre une double haie de gardes, stoïques sous l'averse, par le jardin des Tuileries, la place et le pont de la Concorde, la place du Corps législatif et la rue de Bourgogne. Une salve salue son passage sur la place des Invalides que décore un monument haut de près de quarante pieds, dont les quatre faces forment un carré parfait. Un piédestal qui s'élève au-dessus d'un bassin circulaire supporte un socle sur lequel est placé en amortissement, le fameux lion de Saint-Marc de Venise. Le sculpteur Maître vient d'en reconstituer les parties manquantes : ses ailes, ses quatre pieds, sa queue, ainsi que le livre sur lequel s'appuie la patte droite du fauve. Le cortège s'engage alors dans la rue de Grenelle avant de prendre les boulevards neufs. Quand il atteint la grille du Midi de l'Ecole militaire, la batterie du Champ de Mars fait entendre son tonnerre guerrier.

Dans les grands appartements de l'étage noble de l'hôtel construit par Gabriel, l'Empereur et l'Impératrice reçoivent les hommages des membres du Corps diplomatique, qui attendaient leur arrivée au rez-de-chaussée, dans le salon des Ambassadeurs. Après cette audience qui ne dure guère, en raison du retard pris sur l'horaire, Napoléon et Joséphine se parent des ornements impériaux, la couronne, les grands manteaux pourpres à traîne doublés d'hermine, et sortent de l'Ecole du côté du champ de Mars.

Que de changements en quelques semaines dans le vaste espace qui s'étend jusqu'à la Seine ! Adossée à l'Ecole, une immense tribune divisée en plusieurs tentes, cache tout le bas de la façade du bâtiment. Sous son grand dôme central, le dôme cintré de la tente impériale est soutenu par quatre colonnes terminées par des victoires dorées. On y a placé un double trône, entouré d'étoffes de soie bleue et rouge, bordées de franges et de galons en or. De part et d'autre de la tribune impériale, une galerie de huit travées scandées par sept colonnes surmontées par des aigles, et par le pavillon qui la termine, symbolise les seize cohortes de la Légion d'honneur. Les pavillons sont réservés, l'un aux princes étrangers, l'autre aux diplomates. Au-dessus des galeries, des membres des divers corps de l'État se tiennent sur des gradins. Les sénateurs, les officiers de la Légion d'honneur, les magistrats de la Cour de cassation et de la Cour des comptes sont à droite ; les membres du Corps législatif et du Tribunal, à gauche. Tous portent leur habit de cérémonie. Flanqué par les figures colossales de la France pacifique et de la France guerrière, un grand escalier central couvert d'un tapis cramoisi, permet de descendre de la tribune impériale jusqu'au sol. L'édifice est orné de drapeaux et de toiles peintes, de trophées et d'enseignes militaires, et des armes de l'Empire. Trois grands oriflammes flottent au sommet du pavillon central.

L'Empereur et l'Impératrice se sont assis sur leur trône. A leur droite, à leur gauche et derrière eux se placent les Princes, les Princesses, les ministres, les maréchaux et les Grands-officiers civils et militaires de la Maison de l'Empereur ; les autres personnes de leur suite, un peu en arrière. D'infinies précautions ont permis de les mettre à l'abri de la pluie qui tombe toujours. Mais ailleurs, l'eau pénètre de toutes parts dans cet édifice provisoire. Quant à ceux qui attendent depuis plusieurs heures dans le Champ de Mars, ils sont trempés et grelottent de froid. Par milliers, ils sont venus de toutes les provinces de l'Empire, pour recevoir les nouveaux emblèmes de leurs corps.

Au signal donné par un roulement général, toutes les colonnes s'avancent au pied du trône où se dressent, portées par des colonels ou leurs remplaçants, les Aigles qui leur seront distribuées. Debout, l'Empereur couronné de feuilles d'or, s'écrie, de sa voix forte et énergique : "Soldats, voilà vos drapeaux ! Ces Aigles vous serviront toujours de point de ralliement, ils seront partout où votre Empereur le jugera nécessaire pour la défense de son trône et de son peuple. Vous jurez de sacrifier votre vie pour les défendre, et de les maintenir constamment par votre courage sur le chemin de la victoire ! Vous le jurez !" Il tend le bras droit pour recevoir leur serment. Un cri unanime retentit alors : "Nous le jurons !" poussé par les chefs de l'armée qui élèvent cent huit Aigles dont la hampe porte le drapeau tricolore. "Nous le jurons !" répète l'armée entière, et agitant ses armes et en mêlant ses acclamations au bruit martial des fanfares.

Alors commence le défilé des troupes devant le trône, sous la pluie froide et dans la boue, tandis que les assistants cherchent en désordre des places abritées. Certains s'esquivent s'ils le peuvent. "L'Impératrice, écrit Mme de Rémusat, fut forcée de se retirer avec sa fille qui relevait de couches et les belles-soeurs, à l'exception de Madame Murat, qui demeura courageusement exposée au mauvais temps, quoique légèrement vêtue". Les musiciens de l'armée ne cesseront de répandre leurs accents guerriers jusqu'à la fin de la cérémonie.

Dans son appartement de l'Ecole militaire, l'Empereur a remis son petit costume de cérémonie. Peu après, commence le retour. L'imposant cortège se reforme pour reprendre, en sens inverse, le chemin parcouru quelques heures plus tôt, salué à nouveau par des salves d'artillerie. À cinq heures, aux acclamations de ceux qui attendaient, Napoléon rentre aux Tuileries.

Entre temps, l'Impératrice avait reçu les cardinaux Bajana, Braschi, Caselli, de Pietro et Cambacérès que lui présentait le Grand-aumônier cardinal Fesch, de même que les archevêques et évêques de France. M. de Marescalchi, ministre de la République italienne, lui présente M. de Melzi, vice-Président de cette république et membre de la Consulta. Elle reçoit ensuite les maréchaux de l'Empire, les colonels-généraux et le président du Sénat.

Le soir venu, se réunissent dans la salle du Trône des Tuileries, l'Empereur, l'Impératrice et le Pape, le prince Dalberg, Électeur de Ratisbonne, les Princes et Princesses de la famille, les Grands dignitaires, le Corps diplomatique et les personnes invitées. A l'avertissement fait par le Grand maréchal, tous traversent le cabinet du Conseil et parviennent à la galerie de Diane dont les murs s'ornent de la suite des tapisseries des Gobelins des Batailles de Constantin. Un dîner au grand couvert leur y sera servi.
La table d'honneur est dressée sur une estrade, sous un dais. L'Empereur y est assis à droite de l'Impératrice, le Pape à sa gauche, l'Electeur de Ratisbonne au retour de la table. Le colonel-général de la Garde, le Grand-chambellan et le Grand-écuyer se tiennent debout derrière le siège de l'Empereur ; à droite et en avant de la table, le Grand-maréchal du Palais et, plus bas, le Premier préfet ; vis-à-vis de lui, à gauche de la table, le Grand-maître des cérémonies et, plus bas, un maître des cérémonies, se tiennent debout. Le service sera fait par des pages, vêtus de leur habit de Cour, vert à galons d'or, veste et culotte rouges et, sur l'épaule, un noeud de rubans de soie verte brodé d'un aigle à chaque extrémité, semé d'abeilles et garni de torsades d'or.
De part et d'autre de la table impériale sont les tables des Princes et des Princesses. Une autre table est réservée aux diplomates ; d'autres encore sont occupées par les ministres et les Grands-officiers ; par la dame d'honneur, les dames et les officiers de Leurs Majestés, des Princes et des Princesses.
Le dîner fini, les convives se rendent dans la salle où se trouvent les personnes invitées au cercle ; de là, tous passent dans la vaste salle du Concert, qui occupe le pavillon central du Palais.

Après le concert, l'Empereur raccompagne jusqu'à la galerie de Diane, le Pape qui se retire dans son appartement, et revient pour assister à un ballet.
La soirée se termine par des parties de jeux dans le salon.

 Le 6 décembre 1804
L'Empereur va consacrer la journée du jeudi 6 décembre (15 frimaire) à une succession d'audiences collectives dont la première commence à onze heures.

Dans la salle du Trône, il reçoit les présidents des collèges électoraux des cent huit départements, en présence des Princes, des Grands-dignitaires, des ministres, des Grands-officiers de l'Empire, des membres du Sénat et du Conseil d'Etat. Le Grand-maître des cérémonies, Monsieur Ségur, fait les introductions ; le prince Joseph, Grand-électeur, les présente à l'Empereur, lequel dit quelques mots à chaque président.

A midi, les présidents des collèges électoraux d'arrondissement sont introduits de la même manière, et l'Empereur s'entretient avec la plupart d'entre eux.

A une heure, les préfets, introduits par le Grand-maître des cérémonies, sont présentés à l'Empereur, par l'archichancelier Cambacérès. Napoléon ne peut accorder à la plupart d'entre eux que quelques instants d'entretien, et termine cette audience en disant qu'il a vu avec plaisir les cent huit préfets, qu'il est satisfait du zèle qu'ils ont apporté dans l'exercice de leurs fonctions et leur recommande particulièrement l'exécution de la loi sur la conscription dont il a rendu les dispositions plus faciles et moins onéreuses : "Sans la conscription dit-il, il ne peut y avoir ni puissance, ni indépendance nationales… Toute l'Europe est assujettie à la conscription… Nos succès et la force de notre position, tiennent à ce que nous avons une armée nationale".

A deux heures, ce sont les présidents et les procureurs généraux des Cours d'appel qui sont introduits par M. Ségur et présentés par S.A.S. l'archichancelier de l'Empire. Cette audience collective est marquée par quelques mots de l'Empereur : "J'espère que les cours continueront à rendre bonne, sévère et impartiale justice ; car c'est l'une des principales obligations que j'ai contractées avec le peuple français". L'audience se prolonge toutefois car l'Empereur tient à mettre les magistrats au courant des discussions qui ont lieu au Conseil d'État au sujet de l'organisation de la procédure criminelle.

La journée se termine par la prestation, entre les mains de l'Empereur, du serment de tous les magistrats.

 Le 7 décembre 1804
Les réceptions officielles se poursuivent le lendemain 16 frimaire, mais comme les personnes reçues sont plus nombreuses, l'audience collective a lieu, non pas dans le salon du Trône, mais dans la galerie de Diane.

Longue de plus de cinquante mètres, ornée de tapisseries, cette vaste galerie s'éclaire par six fenêtres qui donnent sur la cour du Carrousel. Le Grand-maître des cérémonies y introduit successivement les présidents des conseils généraux des départements, les sous-préfets, les députés des colonies, les maires des trente-six principales villes, les présidents de canton, les présidents de consistoire et les vice-présidents des chambres de commerce, qui s'étaient au préalable réunis dans le Musée Napoléon.

L'Empereur parle à la plupart de ces fonctionnaires, ce qui produit une impression d'autant plus profonde que ceux à qui il s'adresse n'y étaient pas préparés. L'enthousiasme et les acclamations sont universels. Passant dans la salle du Trône et y prenant place, entouré de ses ministres et de ses Grands officiers, ayant à sa droite des sénateurs, et à sa gauche des conseillers d'Etat, l'Empereur reçoit les hommages de ces personnages distingués, que lui présente S.A.I. le prince Joseph, Grand-électeur. M. Marron, président du consistoire de Paris, a l'honneur de remettre à Sa Majesté, une ode latine, de sa composition, sur l'auguste solennité du sacre et du couronnement.

Dans la soirée, pendant que les préfets des départements sont admis à l'audience de l'Impératrice, l'Empereur, accompagné de ses maréchaux et des Grands-officiers, se rend à l'Opéra pour y assister à la dix-huitième représentation d'Ossian, ou les Bardes, musique de Lesueur, qu'il avait déjà entendu le 13 juillet et dont il gardait un très bon souvenir. Ayant décidé de ne voir que les deux premiers actes de cette oeuvre, il avait ordonné au préfet de Palais Rémusat, chargé des spectacles, d'y faire ajouter quelques ballets, dansés par les premiers sujets de l'Opéra, ce dont il se montra pleinement satisfait. Les plus vives acclamations l'avaient accueilli à son entrée dans sa loge ; elles se renouvelèrent à sa sortie.

 Le 8 décembre 1804
En raison du nombre des participants, c'est dans la Grande galerie du Musée Napoléon, l'ancien Louvre, qu'a lieu, le samedi 8 décembre, la présentation des députations de tous les corps de l'armée de terre et de mer, des gardes d'honneur et des gardes nationales. Ils sont plus de sept mille à attendre là, depuis dix heures, sous les ordres du maréchal Murat, gouverneur de Paris, l'instant d'offrir leurs hommages à l'Empereur, que le Grand-maître des cérémonies ne tardera pas à annoncer.

Comme pour les grandes audiences des jours précédents, Napoléon porte son petit habit de cérémonie en velours nacarat, richement brodé. Il s'avance, précédé par son frère, le Connétable, suivi de son frère le Grand-électeur, des Grands-dignitaires et des Grands-officiers de sa Maison, entre les rangs des soldats, dans cette galerie qu'ornent des tableaux admirables. Il s'arrête pour parler à chaque députation que lui présente le Connétable. Nombreux sont ceux qu'il reconnaît et à qui il rappelle leurs exploits. Il les interroge sur leur position actuelle, accepte leurs pétitions. L'intérêt qu'il leur porte est évident.
Puis, il descend jusqu'à la salle des Antiques où, parmi les chef-d'oeuvre de la sculpture, d'autres délégations lui sont présentées. Revenant ensuite dans la Grande galerie, il s'arrête en son milieu et élève la voix pour haranguer les députés avec cet accent énergique bien connu des braves qui ont combattu sous ses ordres.

Après quoi, il regagne le Grand appartement des Tuileries. Il s'assied sur son trône, entouré de ses ministres et de ses Grands-officiers, les sénateurs à sa droite, les conseillers d'Etat à sa gauche. Bientôt, l'armée en tête de laquelle marche le maréchal Murat, y parvient à son tour. Introduite par le Grand-maître des cérémonies, elle est présentée à l'Empereur par le Connétable, avant de défiler devant le trône dont elle sera l'inébranlable soutien.

En fin de journée, un concert réunit, dans la grande salle du Pavillon de l'Horloge du palais, l'Empereur, l'Impératrice, le Pape, les Princes et Princesses, les maréchaux de l'Empire et des personnes de la Cour. Eblouissant ensemble de riches habits, de bijoux et de décorations, avec lesquels contraste la simple soutane blanche du Saint-Père.

Cependant, une soirée très différente a rassemblé au Théatre-Français, un public d'un autre genre : la création d'une tragédie en cinq actes et en vers, le Couronnement de Cyrus, que l'on attendait depuis longtemps avec une impatiente curiosité.
L'auteur, Joseph-Marie Chénier, n'avait rien donné à la scène depuis plusieurs années et sa réputation littéraire, très grande, reposait surtout sur le succès de la tragédie qu'il avait fait jouer à la veille de la Révolution : Charles IX, ou l'Ecole des Rois, qui fut aussi le premier en date des triomphes de Talma. Partisan enthousiaste de Robespierre, Chénier avait souffert de l'opprobre qui s'était attaché au nom de ce tyran. Sans doute voulait-il faire amende honorable et, par cette pièce si actuelle, témoigner de son attachement au nouveau régime, celui de l'Empire ? Un évident manque de conviction, probablement même de sincérité, ne tarda pas à être remarqué par le public.

On s'était battu à la porte du théâtre pour y entrer, la garde fut forcée un moment et une femme faillit être étouffée avant que l'ordre pût être rétabli. Mais la pièce fut écoutée avec la plus profonde attention, les beaux vers applaudis et les allusions saisies avec ferveur. Toutefois, on s'attendait à mieux. Le manque d'action, la faiblesse de certains rôles, l'invraisemblance des scènes où surviennent coup sur coup plusieurs reconnaissances, outre quelques défauts dans le style excitèrent des murmures, surtout au cours des deux derniers actes. En mêlant des conseils destinés à Cyrus Napoléon et des éloges plus au goût du public, Chénier se montra doublement maladroit et ne sut plaire à personne, malgré le lyrisme des tirades les mieux venues :
"Que respectant des lois les volontés suprêmes,
Le prince ait des amis et non pas des sujets ;
Sans craindre les combats qu'il chérisse la paix ;
Que les pleurs des vaincus désarment sa victoire ;
Qu'il aime le mérite et permette la gloire.
L'estimer dans autrui, c'est déjà l'obtenir.
Prompt à récompenser, qu'il soit lent à punir.
Tels sont les voeux publics ; j'ose les faire entendre
".
C'est en vain que Talma, dans le rôle éponyme, avait déployé son grand talent. Mlle Duchesnois, qui incarnait Mandane, l'avait gâté par des intonations traînantes, en forçant sa voix, en substituant les cris à l'expression ; on ne pouvait pas reprocher grand'chose à Lafond ; mais le tragédien le mieux accueilli par le public fut Monvel, chargé du rôle de Narbas. Une longue maladie l'avait écarté de la scène ; son retour fut salué par des applaudissements si prolongés qu'il dut, pour pouvoir parler, offrir au public "les signes modestes de sa reconnaissance".

La loge impériale, qui venait d'être fastueusement décorée d'un manteau doublé d'hermine surmonté d'un bouclier aux armes de l'Empire, était restée vide, mais l'on remarqua beaucoup l'attitude hostile du poète tragique Legouvé, rival de l'auteur, qui ne cessa durant la représentation, de bailler, de ricaner ou de hausser les épaules, avec une affectation à laquelle s'associa son épouse.

"Le cinquième acte, écrit Mme de Rémusat, représentait assez fidèlement le couronnement de ce prince (Napoléon) et la cérémonie de Notre-Dame. La pièce était médiocre, les applications commandées trop indiquées. Le parterre parisien, toujours indépendant, siffla l'ouvrage et se permit même de rire au moment de l'installation sur le trône. L'Empereur fut mécontent ; il bouda mon mari, chargé de l'administration de ce théâtre, comme s'il eût dû lui répondre de l'approbation du public".

Suprême sanction ! L'auteur n'avait pas été demandé à la fin de la représentation et n'était pas venu saluer le public.

 Le 11 décembre 1804
Avant de recevoir les membres de l'Institut, ce mardi 20 frimaire (11 décembre), l'Empereur s'exprime dans une lettre à Talleyrand sur un détail concernant le grand banquet du 14 frimaire, détail auquel il attache de l'importance mais que, sans doute, il vient seulement d'apprendre :
"Monsieur Talleyrand, mon Grand chambellan, je vous fais cette lettre pour vous témoigner mon mécontentement de ce que vous avez permis que les invitations de mercredi portassent le mot de souper, puisque l'heure pour laquelle elles étaient est celle de mon dîner, et, que l'on substituât la date de l'ancien calendrier à celle du nouveau, qui est celui de l'Empire. Mon intention est que, dans mon palais comme ailleurs, on obéisse aux lois".

Si la distinction entre le dîner et le souper n'appartenait qu'à l'étiquette, celle qui différencie les deux calendriers avait une importance politique. En effet, le Pape, ayant pris la peine de venir de Rome pour bénir le couronnement de Napoléon, n'entendait pas y retourner les mains vides. Il désirait non seulement récupérer pour le Saint Siège les légations de Ferrare, Bologne et Rimini, mais aussi que l'on rendît au clergé la tenue des registres de l'état civil et enfin, que le calendrier républicain fût supprimé et le calendrier grégorien rétabli. Napoléon ne tenait pas vraiment au calendrier républicain, mais il jugeait qu'en rétablissant le culte catholique par le Concordat, il avait, par avance, largement payé le déplacement du Pape. Estimant ne rien lui devoir, il était décidé à ne lui accorder, pour l'instant, rien de ce qu'il demandait.

A midi et demi, le Grand-maître des cérémonies introduit l'Institut dans la salle du Trône où l'Empereur se tient entouré des Princes, des Grands dignitaires, des Grands-officiers et de nombreux sénateurs et conseillers d'État. M. Desfontaines, membre de la classe des sciences physiques et mathématiques, prend la parole en sa qualité de président actuel de l'Institut, pour faire l'éloge de l'Empereur et de son oeuvre… "Vous avez calmé les factions, rétabli l'ordre et la paix, et nous respirons enfin après tant de discordes et de malheurs. Que de titres à notre reconnaissance et à notre dévouement ! Poursuivez, Sire, votre glorieuse carrière…" Dans sa réponse, l'Empereur exprime sa fierté d'appartenir à ce corps d'élite : "Toutes les fois que j'ai assisté à ses séances, j'ai eu l'occasion de me convaincre des talents et du bon esprit de ceux qui le composent. Je vous accorderai toujours la protection nécessaire pour maintenir la nation française dans l'état d'élévation où elle est parvenue sous le rapport des sciences, des lettres et des arts".

Après cette réponse générale, il s'entretient en particulier avec la plupart des membres, demandant des détails sur leurs travaux respectifs et les surprenant par sa facilité à évoquer "tout ce qui est relatif aux hommes qui se sont fait un nom dans quelque genre que se soit". Trois quarts d'heure se passent ainsi, avant que le corps ne soit reconduit jusqu'à la porte du salon qui précède celui du Trône, par un maître et un aide des cérémonies.
L'Empereur passera une grande partie de l'après-midi au Conseil d'Etat. Arrivé à trois heures, il n'en sortira qu'à six. Les travaux ont porté sur les tribunaux criminels et l'élaboration du code qui complétera le Code civil.

Depuis dix heures du matin et pendant toute la journée, les fonctionnaires présents dans la capitale se rendent chez M. Maret, le ministre Secrétaire d'Etat, pour signer le procès-verbal, admirablement calligraphié, de la cérémonie du sacre et du couronnement. L'affluence est telle qu'il faut au moins une heure pour passer du premier salon dans celui où l'on donne les signatures. Les présidents des collèges électoraux reçoivent une médaille d'argent en signant. Les autres fonctionnaires apprennent qu'ils la recevront du ministère qui dirige leur département. Grande comme une pièce de cinq francs, cette médaille est conforme au type de la piécette distribuée par les hérauts d'armes sur les places publiques. "On assure que la médaille des principaux fonctionnaires sera en or. Celle qui est destinée aux députations militaires est en bronze". Cette solennité est appelée à se poursuivre pendant plusieurs jours.
Les Grands-dignitaires, les ministres, sénateurs et conseillers d'Etat qui depuis le jour du sacre ne se montraient qu'en grand costume, sont désormais autorisés à reprendre leurs costumes ordinaires.

Indifférent à ces solennités, le Pape a consacré une partie de la journée à visiter le Musée. A une heure, les portes en avaient été fermées au public, mais une centaine de personnes des deux sexes avaient reçu des billets. Quand le Souverain Pontife est sorti de son appartement pour gagner le salon d'Apollon, tous se sont mis à genoux sur son passage et ont reçu sa bénédiction. Quelques dames de la Cour eurent l'honneur de lui être présentées et M. de Clermont-Tonnerre, ancien évêque de Chalons, bénéficia de cette même faveur pour sa famille. On croit généralement que les Clermont de France et les Chiaramonti d'Italie sortent de la même souche.

 Le 12 décembre 1804
Les gardes d'honneur de l'Empereur se sont réunis pour célébrer à leur tour, le sacre et le couronnement. Plusieurs toasts ont été portés : à l'Empereur, à l'Impératrice, à la famille impériale, au Souverain Pontife. Ils n'oublient pas leur colonel, M. Beaumont, Premier aide de camp du maréchal Murat, qui leur répond par le toast suivant : "Aux gardes d'honneur que j'ai l'honneur de commander ; à leur dévouement éternel pour le gouvernement". A ces mots, tous les convives se sont levés et ont renouvelé leur serment de fidélité à l'Empereur.

C'est d'un tout autre éclat que brille la fête offerte par le maréchal Berthier, ministre de la Guerre, aux Princes et aux Princesses, aux Grands-dignitaires et aux princes étrangers. L'Empereur et l'Impératrice l'honorent de leur présence. L'ordre a si bien été observé au dehors qu'il n'y a eu aucun embarras de voitures.
Si le bal n'a pas laissé de trace dans les récits des mémorialistes, il n'en va pas de même du souper qui suivit.

"Les femmes, écrit Mme d'Abrantès, étaient seules assises à différentes tables… La table à laquelle mangeait l'Impératrice était donc la table d'honneur. La dame (dont l'Empereur était épris) étant attachée à la Cour, y était placée. J'étais à côté d'elle. L'Empereur n'avait pas voulu s'asseoir, il faisait le tour de la table, parlait à chaque femme ; et… ce soir-là, il était de la plus gracieuse et de la plus charmante humeur… Il avait causé avec l'Impératrice comme un jeune cavaliere servante ; il avait ôté une assiette des mains du page pour la lui donner… Mais il voulait être aimable uniquement pour une femme, et ne voulait pas qu'on le remarquât… Il vint enfin de notre côté ; il avait longtemps manoeuvré pour en arriver là, et encore ne fut-ce pas à ma voisine qu'il s'adressa d'abord. Il me demanda si j'avais beaucoup dansé, si j'emportais bien des colifichets au Portugal… Je fus stupéfaite de cette urbanité de paroles et de manières. L'Empereur était appuyé sur le dos de nos deux chaises de façon qu'il se trouvait entre Madame [Duchatel] et moi. Elle voulut atteindre un petit ravier de porcelaine, dans lequel étaient des olives, mais elle ne pouvait y parvenir. L'Empereur s'avança entre nos deux chaises, et prenant le ravier, il le plaça devant Madame [Duchatel].
"Vous avez tort de manger des olives le soir, lui dit-il, cela vous fera mal".
Cela était bien une autre affaire que mon amabilité. L'Empereur s'intéressant à la santé d'une femme ? La chose méritait attention, et je lui donnai la mienne.
– "Et vous, Madame Junot, vous ne mangez pas d'olives ? Vous faites bien, et doublement bien de ne pas imiter Madame [Duchatel] ; car en tout elle est inimitable".
Mais ce qu'il faut avoir entendu, c'est l'inflexion de la voix ; ce qu'il faut avoir vu, c'est le regard qui suivit ces paroles. Madame [Duchatel] baissa les yeux et rougit beaucoup, mais sans répondre. L'Empereur demeura encore quelques instants derrière nous, également en silence, puis il continua sa tournée. Alors Madame [Duchatel] leva les yeux, et son beau regard le suivit avec une expression remarquable… De tout cette immense assemblée qui avait les yeux attachés sur l'Empereur, il n'y eut que moi et l'Impératrice peut-être qui reçumes une communication immédiate de la chose comme elle était réellement. C'était de l'amour, et non pas une préférence plutôt insultante qu'honorable… C'était un amour comme aux jeunes années ; et la voix de Napoléon, son regard, tout en lui m'en donna la preuve dans la soirée.

Soirée intéressante et en somme fort réussie qui ne se termina que vers trois heures du matin.

 Le 13 décembre 1804
Ce jeudi 22 frimaire (13 décembre), le Sénat en corps est allé présenter son hommage à l'Impératrice, qui l'a accueilli avec la grâce qui accompagne toutes ses actions… Les sénateurs sont vêtus de velours bleu brodé d'or, une large écharpe de soie blanche serre leur taille et soutient leur épée. Plusieurs sont coiffés et poudrés à l'ancienne mode.

Cependant, les préfets et sous-préfets, les présidents des conseils de départements et de cantons et les autres fonctionnaires appelés à la cérémonie du sacre, se sont rendus à la galerie du Muséum pour y être présentés au Saint-Père. Là, ils se sont divisés en provinces ecclésiastiques pour être admis, diocèse par diocèse, à l'audience, suivant l'ordre alphabétique des métropoles, et ensuite des villes épiscopales. Sa Sainteté a témoigné une vive satisfaction des sentiments religieux qui lui ont été exprimés par les préfets au nom de leur administrés, et elle a successivement donné sa bénédiction à toutes les députations qui lui ont été présentées.

Depuis le début de l'après-midi jusqu'à la nuit, les Parisiens se sont portés sur la rive gauche de la Seine, attirés par la grande fête populaire qu'offre le Sénat conservateur, et dont les importants préparatifs avaient, depuis plusieurs jours, éveillé leur curiosité.
Des groupes de tambours et de trompettes avaient parcouru, au cours de la matinée, les alentours du palais du Luxembourg. A une heure, ils s'étaient placés sur les terrasses, des deux côtés du dôme qui domine la rue de Tournon, pour y exécuter, tous les quarts d'heure, des airs de triomphe. Des musiciens militaires n'ont pas tardé à les rejoindre ; ils entrent dans le jardin, les uns restent dans le parterre, les autres suivent les allées en jouant une musique allègre. A trois heures, un concert d'harmonie est exécuté sous les fenêtres du prince Joseph, Grand-électeur. A quatre heures, des danses et des valses retentissent dans les salles construites sous les grands arbres, tandis que la nuit s'obscurcit. A six heures, les deux orchestres se répondent en écho sur les deux terrasses du palais.
Chaque arbre des allées est illuminé ; des pots à feu garnissent à hauteur d'appui les grilles de fer ; sur les terrasses, l'illumination dessine des orangers ; dans un bassin creusé en forme de canal, une île de feu semble sortir du sein de l'onde, y rentrer et s'y multiplier par ses reflets resplendissants. Deux points de vue couronnent ces tableaux : l'un fait régner des lignes de flammes sur le palais et les quatre pavillons qui l'accompagnent ; l'autre, devant la façade de l'édifice, représente une montagne hérissée de rochers, qui domine, de sa hauteur colossale, de riantes prairies émaillées de fleurs et arrosées de ruisseaux.

A sept heures, le roulement des tambours, les fanfares des trompettes et le bruit des boîtes annoncent le feu d'artifice. Une éblouissante clarté se répand au loin, des torrents de flamme remplissent les airs et se confondent avec les astres du firmament. La montagne entre alors en éruption, les rochers volent en éclats et, de leurs débris dispersés, s'élève, aux grandes acclamations des spectateurs, l'effigie de Napoléon. Sur sa tête brille la flamme du génie, la Victoire place dans sa main la palme glorieuse de l'héroïsme et des hauts faits ; à sa droite, la Paix lui présente l'olivier consolateur ; à ses pieds, des groupes de villageois heureux étalent les richesses de l'agriculture.

L'extrême violence du vent qui soufflait en tempête n'a pas permis de jouir bien longtemps de ce coup d'oeil enchanteur, mais le public a été dédommagé par la beauté du bouquet d'artifice, un chef d'oeuvre du genre qui fait beaucoup d'honneur à l'imagination et au talent de M. Ruggieri, son auteur.
Jusqu'à dix heures du soir, la fête se prolongera avec gaité et en musique, dans les décorations dessinées par l'architecte Chalgrin. Malgré l'immense concours des citoyens de Paris, rien n'a gêné la circulation dans le jardin, et aucun accident n'est venu troubler le plaisir qu'on y goûtait.

 Le 14 décembre 1804
S'il y a une pause dans les festivités consécutives au couronnement, c'est sans doute que chacun se prépare pour la journée du 25 frimaire, celle où la municipalité de Paris aura l'honneur de recevoir à l'Hôtel-de-Ville, l'Empereur et l'Impératrice.
Aussi les badauds de la capitale n'ont-ils eu d'autre spectacle à se mettre sous les yeux, le vendredi 14 décembre (23 frimaire) que la promenade effectuée par le Saint-Père au Bois de Boulogne. Sa voiture attelée de huit chevaux a quitté les Tuileries à une heure, suivie de deux voitures à six chevaux. Passant au retour par le chemin de Saint-Cloud, le Pape et son entourage sont rentrés aux Tuileries à trois heures.

L'Empereur travaille dans son palais. Sa correspondance le montre soucieux des préparatifs militaires qui se font sur les côtes de la Manche. L'Angleterre reste le principal ennemi de la France et une épreuve de force se prépare entre les deux nations. Mais il trouve quand même le temps, le samedi 24 frimaire, de se rendre pour la seconde fois à l'exposition des peintures et des sculptures qu'il avait inaugurée le 28 octobre. Cette nouvelle visite au Salon lui a permis de mieux connaître les oeuvres présentées, l'accrochage des tableaux venant d'être changé au cours d'une semaine de travaux ; ceux qui étaient placés trop haut ou qui étaient mal éclairés sont maintenant bien visibles. Plusieurs artistes ont reçu des commandes, d'autres ont été récompensés par des médailles.

Les trente-six maires qui étaient venus de leurs villes de province pour assister au couronnement ont été reçus par les maires et les adjoints de Paris, dans la salle de la Société olympique de la rue de la Victoire. Tous se sont assis autour d'une grande table ovale ornée d'un plateau en forme de parterre entouré de figures représentant chacune des villes dont les maires ont été invités. Au centre s'élève le buste de l'Empereur, sur un piédestal carré dont chaque face porte ces mots : "Quelle que soit la distance qui vous sépare de moi, vous êtes tous également présents à mon coeur". Maires de province, maires et adjoints (ces derniers sont deux dans chacun des douze arrondissements de Paris) alternent autour de cette table que préside le doyen des maires de Paris. A sa droite siège le maréchal Murat, gouverneur de Paris ; à sa gauche, le préfet de la Seine, M. Frochot. En face de lui se tient M. Dubois, le préfet de Police. Au fond de la salle, sur un jardin en amphithéâtre, un orchestre composé des meilleurs musiciens des théâtres et de la Garde impériale, fait entendre pendant le dîner, des morceaux choisis et une cantate de M. Blangigny, dont les paroles de M. de Ferrière ont été traduites en italien par le maire de Nice, et en allemand par le maire de Cologne. Des santés sont portées à l'Empereur et à l'Impératrice. Après le dîner, dans un salon voisin, cette fête des maires s'achèvera d'une façon qui ne pourra que leur laisser le meilleur des souvenirs. Ils passeront la soirée, nous apprend le Moniteur, "à se donner des témoignages d'amitié et d'estime".

 Le 16 décembre 1804
On se préparait depuis longtemps pour la fête que la Ville de Paris devait offrir à l'Empereur. Rien n'avait été négligé pour en assurer l'éclat et le succès. Le vieil édifice construit par le Boccador sous le règne de François 1er, où doit se dérouler l'essentiel de cette journée, a donc fait, si l'on peut dire, peau neuve.

Sur la place de Grève, quatre corps de bâtiment en bois, du même style que l'Hôtel-de-Ville, en augmentent notablement l'importance. Le premier mur est plaqué contre la façade ; le second longe la place des voitures publiques ; le troisième s'étend au niveau de la rue du Mouton ; le quatrième, semblable à celui qui forme le portail de l'hôtel, complète le carré. Fenêtres à meneaux, colonnes et corniches de style Renaissance, ainsi que des moulages en plâtre des sculptures anciennes, assurent l'harmonie de cet ensemble. Un passage aménagé sous le plancher de la salle que couvre un toit, permet aux voitures de passer de l'arcade Saint-Jean jusqu'à la rue de la Vannerie. Que de transformations aussi dans l'intérieur de l'Hôtel-de-Ville ! La cour intérieure a été couverte, ce qui a permis de créer deux grandes salles sur deux niveaux : la salle inférieure, entourée intérieurement de quatorze colonnes, qui communique avec le grand escalier de la place par deux portes battantes ; la salle supérieure, à laquelle on parvient par le double escalier de pierre de l'hôtel, et qui est éclairée par deux rangées de lustres et de candélabres placés le long des murs. Elle touche au vestibule qui conduit à la longue salle de pierre dont la largeur forme la façade de la Maison commune. Cette dernière, tendue de papiers représentant des sujets allégoriques de circonstance, est chauffée par deux grandes cheminées, au-dessus desquelles on voit, couchés sur des lits de roseaux, le Rhin barbu et la nymphe figurant la Seine. Quatre grands poêles, construits aux quatre coins de la cour, répandent leur chaleur dans tout l'édifice par de nombreux tuyaux invisibles. Travaux colossaux dont il faut admirer la perfection et la célérité avec laquelle ils ont été exécutés.

A six heures du matin, le dimanche 25 frimaire (16 décembre), une salve d'artillerie annonce aux Parisiens que les réjouissances vont commencer. Dans la nuit, on avait balayé et sablé les avenues qui conduisent à l'Hôtel-de-Ville. Il est dix heures quand arrivent les troupes pour y prendre position.

C'est par un banquet offert à d'importants fonctionnaires, leurs épouses et leurs filles, ainsi que d'autres dames, que s'ouvrent les festivités. A onze heures, on aveugle les fenêtres donnant sur la place. Les salles du premier étage seront éclairées par des quinquets.
Déjà, par la porte Saint Jean, ne cessent d'arriver les invités. Leur voiture s'est traînée pendant des heures dans un effroyable embarras, parmi des milliers d'autres et finira par se ranger bien au-delà de la rue Saint Antoine, dans le boulevard du même nom, ou plus loin encore. Un contrôle sévère attend chacun à l'entrée et, à plusieurs reprises, on examinera les cartes qui sont en papier bleu, pour les hommes, rose pour les dames. Ces dernières, richement vêtues et parées de tous leurs bijoux, sont accueillies par des maîtres des cérémonies, dont le bras gauche porte une écharpe de soie à franges d'or. Ils les escortent jusqu'aux banquettes qui leur sont préparées. Les hommes ont, pour la plupart, mis leur habit de fonction ; les autres sont en habit français, avec l'épée au côté.

Une des extrémités de la salle où ils se rendent en attendant de passer à table, est occupée par le trône impérial, que surmonte un dais. Sur une de ses marches, un guéridon supporte le Code civil, magnifiquement relié, avec cette inscription en broderie : CODE NAPOLÉON. Des candélabres dorés, placés sur le parquet et un énorme lustre de cristal répandent dans la salle une lumière reflétée par la grande glace qui fait face à la porte d'entrée, et par celles qui garnissent tous les panneaux. Les murs sont tendus d'une étoffe cramoisie parsemée d'abeilles d'or. Des rideaux de soie blanche également parsemée d'abeilles d'or, se relèvent avec grâce sur les croisées. A l'extrémité opposée au trône, au-dessus de la vaste et belle cheminée, les armes impériales s'offrent aux regards avec cette légende : Fixa perennis in alto sedes.

Cinq tables attendent les invités. La première est dressée dans la Petite galerie, derrière l'Hôtel-de-Ville ; elle est éclairée par des quinquets et décorée assez simplement par des rameaux de feuillage. Trois autres tables se trouvent dans la Grande galerie, du côté de la cour du Saint-Esprit. La cinquième est dans la même galerie, mais du côté de l'Hôtel-de-Ville. Cette Grande galerie, qui fait suite à la petite, longue de deux cent vingt quatre pieds, est ornée des plus belles tapisseries des Gobelins, élégamment encadrées. Des rameaux de feuillage partent des angles du plafond pour le traverser en y traçant des carrés égaux. Sous les tables, toutes d'égales dimensions, le parquet est couvert de très beaux tapis. Des girandoles portant de nombreuses bougies répandent sur les tables leur lumière éblouissante. Le service est assuré à raison d'un domestique par quatre personnes.

A une heure un quart, on ferme les portes et les maîtres d'hôtel annoncent que les tables sont servies. Chacune porte un ambigu somptueux et des plateaux sur toute sa longueur. A l'appel de leur nom, les convives s'avancent. Les dames, au nombre de six cents, sont escortées par les maîtres des cérémonies. Elles sont seules à s'asseoir. Les hommes invités circuleront derrière elles et les serviront. Quand elles quittent leur place, ils peuvent les occuper, à moins qu'ils n'aient préféré se rendre dans d'autres salles où des buffets ont été préparés à leur intention. Le plaisir des convives redouble quand on annonce l'arrivée du maréchal Murat, que les membres du Corps municipal s'empressent d'aller recevoir au bas du grand escalier.
Après le banquet, les invités retournent dans la salle du Trône, dont les lustres ont été rallumés. Les tables desservies sont rangées dans la galerie qui forme le prolongement de la grande galerie du Saint-Esprit. Cette dernière est alors disposée pour le concert auquel assisteront l'Empereur et l'Impératrice. Quant à la salle Saint-Jean, on y dresse plusieurs buffets.

Cependant, les musiciens étaient arrivés, porteurs d'une carte bleue. Ils attendent dans les salles de la Chambre de Commerce, le moment de monter. Un buffet leur permet de se réconforter.

A deux heures et demie, deux sous-officiers de cavalerie quittent l'Hôtel-de-Ville pour la place du Carrousel. Ils ont pour mission d'annoncer l'arrivée du cortège impérial.

Dès que parvient à l'Hôtel-de-Ville l'annonce que les souverains ont quitté les Tuileries, la garde et les sentinelles y sont relevées et remplacées par la Garde impériale.

Convoqués à haute voix, les conseillers municipaux se rassemblent dans une salle voisine de celle du banquet, avant de se rendre au-devant de Leurs Majestés dans l'ordre strictement hiérarchique, le maréchal Murat en tête, suivi du préfet de la Seine, du préfet de Police. Le long cortège précédé par les huissiers de la préfecture défile à pied, deux à deux, jusqu'à la descente du Pont-Neuf où il s'immobilise.
Napoléon et Joséphine sont montés à trois heures un quart dans le superbe carrosse doré qui les avait conduits à Notre-Dame le jour du couronnement. L'Empereur porte son petit habit de cérémonie rouge à broderies d'or, l'Impératrice une robe de Cour. En face d'eux, les princes Joseph et Louis sont assis sur la banquette. Précédés et suivis du même cortège que le deux décembre, la carrosse impérial s'avance au pas de ses huit chevaux, sur le quai de la Seine, qui, pour cette occasion, a été décoré d'environ deux cents colonnes plantées dans des caisses volumineuses. Hautes de vingt pieds, leur circonférence en mesure quatre à cinq ; elles sont surmontées d'un aigle et reliées entr'elles par une chaîne ininterrompue de guirlandes et de festons de verres de couleurs. La nuit venue, elles seront illuminées.

A plusieurs reprises, le carrosse impérial s'arrête pour permettre aux personnes qui désirent présenter des placets à l'Empereur, de s'approcher pour les lui remettre. On ne saurait décrire la bienveillance et l'affabilité avec lesquelles ces placets sont reçus, avant de passer dans les mains des princes Joseph et Louis. A la hauteur de la rue des Bons-Enfants, une dame et une jeune fille éplorée s'approchent de la portière en criant : "Grâce pour mon mari ! Grâce pour mon père !" Le cocher arrête son attelage pour que l'Empereur puisse prendre le placet qui lui est destiné. Il parle avec bonté à cette dame, et s'inquiète des dangers que lui font courir les chevaux des maréchaux de l'Empire qui serrent de près le carrosse. Pendant ce temps, le prince Louis adressait à la jeune personne des paroles consolantes : "Soyez tranquille, Mademoiselle, l'Empereur aura égard à vos prières". Tant de sollicitude excite des cris enthousiastes de "Vive l'Empereur ! Vive Napoléon ! Vive le prince Louis !" Cette dame infortunée était l'épouse du notaire de Mousseaux, condamné il y a dix-huit mois ; elle a dix enfants ; la jeune personne, âgée de seize ans est sa fille aînée.

Parvenu à la rue du Roule, le cortège s'augmente du maréchal Murat et des personnalités de son entourage qui l'attendaient. L'Empereur et l'Impératrice descendent du carrosse dans la cour de l'Hôtel-de-Ville et sont reçus sur le perron par le préfet de la Seine ; M. Frochot, qu'entoure toute la municipalité, alors que retentissent des salves d'artillerie et des cris répétés de Vive l'Empereur ! Les autres voitures du cortège coupent la place obliquement et filent dans la cour du Saint-Esprit.

Les autorités municipales qui remontent l'escalier en précédant Leurs Majestés, s'arrêtent dans un parquet particulier au centre de la grande salle. Dans une délire de joie, l'Empereur et l'Impératrice prennent place sur le trône dont les degrés sont occupés par les membres de leur famille, les Grands-dignitaires, les ministres, les Grands-officiers de l'Empire et de la Couronne, tous revêtus de leurs habits de cérémonie. Quand le silence succède à l'accueil enthousiaste, le préfet de la Seine s'avance vers le trône pour lire son discours.

Il loue l'Empereur d'avoir rétabli la paix, relevé les ruines de Paris, d'en avoir refait l'Athènes moderne, la capitale du monde policé. Il lui jure fidélité en son nom et au nom de la grande cité. "Heureux le peuple, heureuse la France, qui voient assises sur un même trône les vertus qui font respecter le pouvoir, la grâce qui le font aimer". De vifs applaudissements saluent ces éloquentes paroles.

L'Empereur y répond en peu de mots : "… Je suis venu au milieu de vous pour donner à ma bonne ville de Paris l'assurance de ma protection spéciale… J'ai toujours en vue l'opinion de cette grande capitale de l'Europe, après toutefois le suffrage tout puissant sur mon coeur, de la postérité". A ces mots, les acclamations éclatent à nouveau ; elles retentissent jusque dans la place où le peuple qui les a entendues, s'y associe avec les mêmes transports.

L'Empereur et l'Impératrice descendent alors du trône, pour passer chacun dans son appartement, soulevant au passage des cris de Vive l'Empereur ! Vive l'Impératrice !. Celle-ci ne tarde pas à rejoindre l'Empereur, pour recevoir avec lui les présentations des membres du Corps municipal, mais pas avant d'avoir entendu la harangue prononcée par M. Petit, président de ce conseil. C'est l'occasion, pour l'Empereur, de remettre plusieurs aigles de la Légion d'honneur, et d'exprimer aux maires de Paris, la satisfaction qu'il éprouve de leur administration. Il en donne un témoignage éclatant en nommant sénateur, leur doyen, M. Bevières, âgé de quatre-vingt-un ans.

Le préfet de la Seine fait alors apporter les deux nefs faisant partie du service en vermeil qu'offre à Leurs Majestés, la ville de Paris. L'une de ces nefs est présentée à l'Empereur, la seconde à l'Impératrice. Les autres pièces de ce magnifique service, cadenas, girandoles, flambeaux, plats, couverts, sont toutes de la plus belle qualité. En outre, dans un cabinet voisin, on a disposé la toilette en vermeil et en or offerte à l'Impératrice par la ville de Paris. Sa richesse et sa magnificence attirent tous les regards. L'objet le plus admiré est le miroir. Jamais on n'avait vu de glace d'une hauteur, d'une largeur pareilles à la sienne ; ni une telle transparence, un tel poli, un modèle plus beau. Toutes ces pièces si précieuses sont sorties de l'atelier de M. Auguste, orfèvre.

Mais le dîner au grand couvert attend dans la salle des Victoires. M. Frochot, ayant pris les ordres de Leurs Majestés, annonce qu'elles sont servies. Aussitôt s'ouvrent les portes de la grande salle sur le vestibule, et les maîtres des cérémonies, offrant la main aux dames invitées au dîner municipal, les conduisent aux sièges qui leur sont destinés.

Décoration toute militaire que celle de la salle des Victoires : drapeaux, trophées et inscriptions latines en sont les seuls ornements. Sur la porte, on peut lire : fasti Napoleoni. Les vingt-cinq inscriptions énoncent les faits d'armes de l'Empereur. La plus glorieuse est sans doute celle qui évoque la fermeture du temple de Janus et la paix d'Amiens. C'est M. Petit Radel qui les a composées. Elles honorent son érudition et son goût.
Trois tables sont disposées dans cette salle dont les murs retentissent de tant d'exploits. La première, celle du couple impérial, est élevée sur une estrade couverte de superbes tapis, et surmontée d'un dais dont le style répond à la sévérité des ornements de la salle. Les deux autres, destinées, l'une à la famille impériale, l'autre aux Grands-officiers, ministres, maréchaux de l'Empire, etc, sont placées en dessous de celle de Leurs Majestés, et s'étendent parallèlement dans toute la longueur de la salle.

Quand l'Empereur, l'Impératrice, les Princes et les Grands-dignitaires s'avancent dans la salle, les musiciens, qui se sont placés sur deux rangs, font entendre des marches guerrières, tandis qu'éclatent de nouvelles acclamations. Tous les convives prennent place.

A la table des Princes, s'asseoient les princes Joseph et Louis, leurs épouses, les princesses Elisa, Pauline et Caroline, l'archichancelier Cambacérès, l'architrésorier Lebrun, le maréchal Murat, le colonel-général Beauharnais, le sénateur Bacciochi, le prince Borghèse, le cardinal Fesch.

La table des Grands-officiers rassemble le maréchal Berthier, ministre de la Guerre, le Grand Juge Régnier ; MM. les ministres de l'Intérieur, Champagny, Decrès, ministre de la Marine, Gaudin, ministre des Finances, Mollien, ministre du Trésor public, Portalis, ministre des Cultes, Fouché, ministre de la Police, Marescalchi, ministre des Relations extérieures de la République italienne, le Secrétaire d'État Maret ; les maréchaux Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bernadotte, Lannes, Mortier, Davout, Ney, Bessières, Kellermann, Serrurier, Pérignon, Lefebvre ; les colonels généraux Junot, Baraguey d'Hilliers ; les inspecteurs généraux Songis, Marescot, Bruix ; MM. François de Neufchâteau, président du Sénat, Defermont, le plus ancien président de section du Conseil d'État, Fontanes, président du Corps législatif, et Fabre de l'Aude, président du Tribunat.

Dans deux salles voisines de celle des Victoires, deux tables sont servies en même temps que celles de Leurs Majestés, pour les dames du Palais, les chambellans, les maîtres des cérémonies et autres officiers du palais. À la première, on voit Mesdames La Rochefoucauld, la Valette, Luçay, Talhouët, Rémusat, Lauriston, Ney, Colbert, Savary, Duchatel et Darberg, MM. de Fleurieu, Rémusat, Nansouty, d'Aubusson, Thiard, Harville, ainsi que les généraux Caffarelli, Lemarrois, Rapp et Savary, aides de camp de l'Empereur ; l'évêque de Versailles, l'évêque de Rohan, l'abbé de Pradt, l'abbé de Mons. A la seconde table, on reconnaît MM. Girardin, Jaucourt, d'Aligre, Turgot, Mesdames Girardin, de Viry, Boubers, Beauharnais.

Autour de la table impériale se tiennent les Grands officiers qui sont de service : le colonel général de service, le Grand-maréchal du Palais Duroc, le Grand-chambellan Talleyrand, le Grand-écuyer Caulaincourt, le Grand-maître des cérémonies Ségur, le Premier préfet Luçay, le maître des cérémonies Salmatoris. Les pages servent sans interruption. L'assemblée est admise à défiler dans la salle, en entrant par l'extrémité voisine de la table de Leurs Majestés et en ressortant par l'autre extrémité pour se rendre dans la salle du Trône. Dans le vestibule, en face de la table impériale, un orchestre est placé sous la direction de M. Plantade, membre du Conservatoire. Il ne s'est pas fait entendre pendant le premier service, mais quand a commencé le défilé autour de la table de Leurs Majestés, il a exécuté une symphonie de Haydn et un choeur dont les paroles sont de M. Propiac, archiviste du département de la Seine, et l'air de M. Plantade lui-même.

Mais voici que Leurs Majestés se lèvent et quittent la table pour se rendre dans la Grande salle où le café leur sera servi. Artistes et musiciens descendent dans leur salon. Les hommes se rangent debout derrière les dames.

D'autres présentations ont lieu après le café, celles de certaines personnes invitées au repas du Corps municipal, que le préfet de la Seine nomme à Leurs Majestés.
L'Empereur, l'Impératrice, les Princes, Princesses et Grands-dignitaires se rendent ensuite dans le salon du bâtiment élevé en face du quai, sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Presque toutes les dames invitées les suivent ; beaucoup d'hommes y trouvent aussi place. C'est de là que tous pourront jouir de la vue du feu d'artifice. Le salon est orné de gaze d'or et d'argent, les appuis des balcons sont couverts de riches tapis.

A la vue des souverains, des acclamations s'élèvent de la foule massée sur le quai. Elles ne cessent que pour laisser entendre les nombreux chanteurs placés au-dessous du balcon où se tiennent l'Empereur et l'Impératrice. Quand s'est achevée la dernière strophe,
Que dans nos temples l'encens fume ;
Que l'air brille de mille feux ;
Que le salpêtre qui s'allume,
Jusques au ciel porte nos voeux !
Que l'amour, la reconnaissance,
À nos enfants disent son nom ;
Que partout on répète en France :
Vive à jamais Napoléon !
l'Empereur met le feu au dragon qui, traversant la place de Grève avec la rapidité de l'éclair, va, sur l'autre rive, communiquer l'étincelle à l'artifice. Un amas cyclopéen de charpentes colossales, couvertes de toiles peintes et placées les unes sur les autres, édifié sur la rive gauche du fleuve, figure le mont Saint-Bernard, avec ses sommets élevés, ses affreux précipices, ses routes difficiles et glacées. Des flammes éclairent les héros qui les gravissent. Une éruption volcanique jaillit soudain du sein des montagnes de glace et embrase l'étendue des airs. Mais tout cela n'est rien encore ! Survient le bouquet qui provoque l'admiration unanime des spectateurs. Leurs coeurs sont étreints par une fervente émotion en reconnaissant celui dont l'effigie sort de cette splendide lumière : c'est Napoléon ! C'est l'Empereur ! Il est à cheval et son coursier l'élève au-dessus du sommet escarpé du mont qu'il franchit glorieusement. Au même instant, des flammes du Bengale éclairent un vaisseau, emblème de la Ville de Paris, dont on distingue nettement tous les agrès. Ce feu, d'une beauté ravissante, touche les coeurs autant qu'il a charmé les yeux.
Quelques instants à peine s'écoulent, et voici que du parvis de Notre-Dame s'élève un ballon portant une couronne impériale illuminée. Il planera longtemps sur la ville avant d'être poussé au loin par le vent.

L'Empereur, l'Impératrice et leur entourage reviennent dans les salles de l'Hôtel-de-Ville. Ils adressent la parole aux personnes qui se pressent autour d'eux. Napoléon s'intéresse particulièrement aux femmes qui ont des enfants. Il leur parle de leurs époux, de leurs fils et de leurs filles. Les Princes de sa famille suivent cet exemple et conversent avec les invités. L'Empereur s'entretient aussi avec les membres du Conseil général d'administration des Hospices : "Je suis content des soins que vous donnez aux pauvres, leur dit-il. Je sais, par le compte que je me suis fait rendre, que les hôpitaux sont très bien tenus ; ma confiance est bien placée ; vous m'aidez à m'acquitter d'un de mes devoirs les plus importants, et de celui qui m'est le plus cher. C'est avec plaisir que je vous témoigne ma satisfaction".

Mais M. Frochot demande à Leurs Majestés la permission de leur faire entendre un concert. On passe alors dans la galerie du Saint-Esprit, où l'on a formé trois enceintes : la première pour Leurs Majestés et leur suite ; la seconde pour les dames priées à la fête ; la troisième pour les membres du Corps municipal et les fonctionnaires publics invités.

Après le concert, dont le principal morceau est une cantate, Thrasybule, sur une musique de M. Berton, tous se rendent dans la salle des Victoires où Leurs Majestés permettent que le bal s'ouvre en leur présence.

Les Princes et les Princesses forment les deux premiers quadrilles. Dans l'un, les Princes donnent la main à des dames de la ville ; dans l'autre, les Princesses acceptent celle des maîtres de cérémonies.
L'Empereur et l'Impératrice, prévenus que des tables de jeu ont été placées dans leurs appartements, s'y rendent et y resteront jusqu'à neuf heures, pour que ceux qui n'ont été invités que pour le bal et dont l'affluence a retardé l'arrivée, aient la satisfaction de les voir.

Le départ des souverains est annoncé par une salve d'artillerie. Le maréchal gouverneur de Paris et le Corps municipal les reconduisent jusqu'au-delà de la porte de l'Hôtel-de-Ville. L'imposant cortège se reforme et s'éloigne en direction des Tuileries.

C'est alors qu'on peut admirer dans tout leur éclat, les illuminations qui embellissent le parcours. Sur les façades de l'Hôtel et des bâtiments construits sur son modèle, des verres de couleurs en soulignent l'architecture. On croirait que la topaze, l'émeraude, le saphir et le rubis forment leurs colonnes et leurs corniches. Si les regards se portent sur la rive opposée, on voit que les hôtels de la Monnaie, de la Police générale, de la Légion d'honneur et du Corps législatif, baignent dans une magnifique lumière. Les grandes colonnes surmontées d'un aigle impérial, qui bordent la rive droite de la Seine, sont métamorphosées en colonnes de feu par plus de cinquante mille verres de couleurs aux nuances éclatantes, offrant aux yeux charmés, le spectacle d'une galerie flamboyante dont les arcades dominent des gradins de fleurs, d'arbustes et d'orangers. Les acclamations des citoyens saluent le cortège dont les riches voitures et les cavaliers chamarrés s'avancent aux sons des musiciens, dans un indescriptible tumulte d'admiration.

L'arrivée de Leurs Majestés au palais impérial est saluée par des salves d'artillerie.
Les Parisiens n'ont pas seulement profité par les yeux de cette journée mémorable. Favorisés par un temps superbe, ils ont pu entendre les orchestres disposés sur chacune des places des douze arrondissements de leur ville. Des fontaines de vin y coulaient, des loteries de comestibles, pain et volailles faisaient des heureux, les édifices publics et les maisons particulières étaient illuminés ; et douze feux d'artifice, un par arrondissement, jaillirent en même temps que celui de l'Hôtel-de-Ville. On dansait aux sons de la musique et la plus cordiale gaîté régnait partout.
Les députations de l'armée encore présentes à Paris, ont participées, elles aussi, à cette fête populaire. Par ordre de l'Empereur, chaque sous-officier et soldat a reçu une bouteille de vin, une volaille et une ration de pain.

Cependant, la fête se poursuivait à l'Hôtel-de-Ville. On dansait toujours dans les salles du Trône, des Victoires et du Commerce, même après le départ des souverains. Le prince Murat, gouverneur de Paris, avait pris part à plusieurs contredanses. Il ne se retirera qu'à deux heures du matin, après avoir charmé tout le monde par sa bienveillance, son esprit agréable et poli, et sa physionomie ouverte et riante, reflet de sa belle âme. Affable avec les hommes, aimable avec les dames, il a fait également les délices de tous.

Quant à Napoléon, rentré aux Tuileries peu après neuf heures, il trouve qu'il est trop tôt pour se mettre au lit. "Pour la première fois, écrit le général Thiard de Bissy, qui n'avait commencé son service de chambellan que le matin du couronnement, il me fit faire sa partie de whist, que ne jouaient ordinairement que les Grands-officiers. Je m'aperçus bientôt que c'était un moyen de causer avec moi avec plus de facilité… sa conversation [portait] fréquemment, soit sur l'ancienne cour, soit sur les événements de l'émigration, ou encore sur la manière dont nous régissions nos propriétés… Les entretiens de l'Empereur roulaient presque toujours sur ce qui s'était fait autrefois à Versailles… Il amenait parfois la conversation sur la reine Marie-Antoinette, mais superficiellement et sans approfondir ; je n'avais cependant pas de peine à voir que ses préventions contre elle étaient grandes…"

 Les 17 et 18 décembre 1804
Après la merveilleuse fête offerte aux souverains par la municipalité de Paris, la vie s'écoule à une allure plus lente dans la capitale, comme si chacun de ses habitants en éprouvait le besoin. Quelques jours se passent ainsi, dans le souvenir de ce qu'on vient de voir et, peu à peu, la ville reprend son aspect habituel.

L'Empereur passe la journée du lundi 17 décembre à la chasse. Il compte, parmi ses invités, l'Électeur de Bade, son fils le prince Louis de Bade, et le baron de Knobelsdorff, ministre plénipotentiaire du roi de Prusse près la Sublime Porte.
Cependant, un grand banquet réunit les présidents des Conseils généraux de tous les départements de l'Empire. On porte, comme de bien entendu, force toasts, à commencer par ceux de l'Empereur, de l'Impératrice, de la famille impériale. Vient ensuite le tour du Pape : "Que le pacte solennel formé sous ses auspices entre la religion et l'Empire demeure à jamais inébranlable". Non moins fervents sont ceux que l'on prononce en faveur de la prospérité de la France, des armées de terre et de mer du maréchal Murat, des Conseils généraux eux-mêmes, du département de la Seine et de la Ville de Paris. "Que, plus rapprochés du trône, ils veuillent bien confondre dans l'expression de leurs voeux et de leur amour pour le héros de la France, les Conseils généraux qui demandent à ne faire avec eux qu'une seule famille".

Dans la soirée, l'Empereur va au Théatre-Français. On joue Ariane, une tragédie de Thomas Corneille. Arrivé au second acte aux applaudissements du public, il s'en va au dernier, et les applaudissements éclatent à nouveau. Il porte l'habit bleu de la Garde nationale.

Sa Sainteté Pie VII, qui n'avait pris aucune part à la grande fête du 25 frimaire, reprend ses visites aux institutions les plus importantes de la capitale. C'est ainsi qu'elle se rend, le mardi 27 frimaire (18 décembre) à l'Hôtel impérial des Invalides. Arrivé dans la cour vers midi et demi avec une garde et quelques carrosses de suite, le Saint-Père est reçu par S.E. le maréchal Serrurier, gouverneur, et son état-major ; puis, c'est le clergé qui le conduit dans l'église au prie-Dieu où il se recueille. Passant ensuite au dôme, il s'arrête devant le tombeau de Turenne. Dans une des chapelles attenantes, le maréchal gouverneur lui présente plusieurs dames. Puis il va dans la magnifique infirmerie qu'il parcourt dans sa totalité. Survient alors un incident : le sieur Maignant, adjudant de division, tombe à genoux devant lui et lui présente un poème. Le maréchal Serrurier, voulant le renvoyer à son poste, Maignant s'est permis des propos si indécents qu'ils ont provoqué son arrestation. Malgré la gaité inconvenante affectée par de nombreux invalides à l'occasion de cette visite, le Souverain pontife ne s'est jamais départi de sa bonté paternelle, ni de sa touchante affabilité. Quand il s'est retiré, il a été suivi par un grand concours de monde et le maréchal gouverneur l'a raccompagné jusqu'à sa voiture.

L'Empereur se rend dans la soirée à l'Opéra pour y assister à la première représentation d'Achille à Scyros, ballet-pantomime en trois actes par Gardel, musique de Cherubini, où brillent toutes les étoiles de la troupe de l'Académie impériale de musique : Gardel, Milon, Vestris, Duport ; Mmes Clotilde, Gardel, Saulnier, Louise, Bigottini, Vestris, etc.
 Le 19 décembre 1804
Les Parisiens n'apprendront qu'avec quelques jours de retard, et par les gazettes, que Madame Bonaparte, mère de l'Empereur, est arrivée dans la capitale le mercredi 19 décembre (28 frimaire). Elle n'avait pas assisté au couronnement, préférant rester ostensiblement à Rome auprès de son fils Lucien, brouillé avec Napoléon. La voici maintenant installée à l'hôtel de Brienne, qu'elle vient d'acheter fort cher à Lucien lequel, pour sa part, est resté en Italie.

On n'attendait que l'arrivée de la mère de l'Empereur pour fêter la naissance de son petit-fils, survenue deux mois auparavant. Napoléon-Louis, second fils de Louis Bonaparte et d'Hortense, fille de l'Impératrice Joséphine, est vraiment né sur les marches du trône. L'Empereur a notifié, le 18 décembre, sa naissance à toutes les cours d'Europe et l'on pense déjà à célébrer la naissance de ce petit prince avec une pompe extraordinaire, digne de son illustre naissance.

La journée s'achève par un bal donné par le prince Louis, Connétable de l'Empire, dans son hôtel, une grande maison construite au siècle précédent par le fermier général Saint-Julien et dont le jardin, qui s'étend de la rue Cerutti à la rue Taitbout, a trouvé en Frédéric Masson un ironique descripteur : "… le type d'hôtel qu'aiment les gens d'argent ; entre deux allées de tilleuls longeant les murs, on a accumulé toutes les laideurs prétentieuses du genre pittoresque : une volière, un pavillon, un pont rustique, dix-huit vases et statues, une chaumière, une cascade, deux ou trois obélisques et une longue tonnelle que coupent des termes historiés de Pans moqueurs".

De ce bal du 28 frimaire, on ne sait rien, si ce n'est que l'Empereur l'a honoré de sa présence.

 Le 20 décembre 1804
Les derniers jours du mois de frimaire justifient bien ce mot, car le froid est devenu très vif. Ce 29 (20 décembre), à huit heures du matin, le thermomètre est descendu à près de sept degrés au-dessous de zéro. Il est heureux que ce temps rigoureux n'ait pas sévi lors de la grande fête donnée par la municipalité de Paris, fête qui fut certainement la plus éclatante et aussi la dernière de cette série inoubliable. D'autres fêtes seront encore données, les spectacles resteront très fréquentés et les bals ne cesseront qu'avec le Carême, mais les splendeurs officielles sont désormais terminées.

Dans son hôtel de ministère de la Marine, place de la Concorde, l'amiral Decrès offre à son tour un bal. Le froid glacial n'a pas découragé les invités. On danse dans l'ancienne galerie du Garde-meubles que drapaient, sous l'Ancien Régime, d'admirables tapisseries ; mais on ne voit plus, dans le salon de l'Est, le meuble doublé de fer qui contenait autrefois les diamants de la Couronne. L'Empereur et l'Impératrice assistent à la fête, avec toutes les personnalités les plus importantes de l'Empire.
 Les 21 et 22 décembre 1804
Une conséquence prévisible du froid qui accable Paris, est que la Seine charrie de gros glaçons, dont la plupart proviennent de la Marne. L'un d'eux a coupé un câble de six pouces de diamètre qui retenait un bateau près du pont Notre-Dame ; un autre câble de dix pouces a été coupé près du même pont.

Plusieurs bateaux, dont les amarres ont cassé, sont entrés en collision avec d'autres bateaux ou les piliers des ponts. C'est ainsi qu'a été rompue la corde du moulin de Notre-Dame, d'un diamètre de sept pouces. Heureusement, les dégâts ne sont que matériels et on ne déplore la mort de personne.

Plus de deux cents musiciens, dirigés par M. Cherubini, ont exécuté au cours de la matinée du 21 décembre, le Requiem de Mozart, à Saint-Germain l'Auxerrois ; ouvrage sublime qui s'est avéré digne de sa grande réputation.
Pour l'Empereur, cette journée s'achève en musique. Il va d'abord à l'Opéra-Comique, où il ne reste que le temps d'entendre le beau quatuor de Lucile, et finit la soirée à l'Opéra où l'on joue Oedipe à Colonne et la seconde représentation d'Achille à Scyros, ce ballet créé par Gardel sur un poème de Luce de Lancival, qu'il avait déjà vu peu de jours auparavant, et où Vestris, dont le rôle est pourtant assez court, remporte son succès habituel.

Le 22 décembre, on apprend que le moulin du Pont-au-change, dont les amarres avaient cassé, s'est échoué contre le Pont-Neuf avec un bruit éclatant accompagné d'un craquement. Avertis à temps, tous ceux qui s'y trouvaient l'avaient quitté et vingt heures après, le fleuve ne l'avait pas encore englouti. On y a travaillé toute la nuit et maintenant il est amarré le long du quai des Lunettes.

Pendant que Napoléon passe cette froide journée à travailler à l'administration de son empire, le Saint-Père a célébré une messe basse à l'église Saint Sulpice. Une foule immense occupait l'édifice sacré et ses alentours. Le Pape a reçu dans la chapelle de la Vierge, les hommages du clergé. Il a ensuite visité la galerie du palais du Sénat.

 Le 23 décembre 1804
Le 23 décembre, comme tous les dimanches, Napoléon tient son audience diplomatique. Dans la cour du palais des Tuileries, les badauds admirent les voitures nombreuses et très luxueuses des ambassadeurs, ainsi que la richesse et l'élégance des livrées. Plusieurs personnes ont l'honneur d'être présentées.
Le sieur Delalande offre à Sa Majesté, un ouvrage que le Bureau des Longitudes vient de publier : La Connaissance du temps de l'an 15.
Dans la soirée, il y a, au faubourg Saint Honoré, chez le prince Joseph, Grand-électeur, et en présence de l'Empereur, une petite fête suivie d'un bal.
 Les 24 et 25 décembre 1804
Le lundi 24 décembre (3 nivôse), l'Empereur quitte les Tuileries à neuf heures pour aller chasser. Le rendez-vous est à La Meute, près de Saint-Germain. À cinq heures, du soir, Napoléon est de retour au palais.

C'est probablement ce jour-là que se situe l'incident rapporté par la reine Hortense dans ses Mémoires, sans en donner la date précise. Elle avait dit à Murat la peine que causait à l'Impératrice, la liaison toujours très active de l'Empereur avec Madame Duchatel ; et le maréchal avait accepté de parler à son beau-frère, au cours de la partie de chasse, de ce sujet si délicat.

La première réaction de Napoléon fut un ressentiment d'autant plus vif qu'il croyait son intrigue ignorée de tous ; peut-être aussi se jugeait-il en droit d'agir à sa guise ?

"Il y avait cercle le soir, écrit la reine Hortense. L'Empereur entra, me regarda d'un air sévère, affecta de parler aux deux dames qui étaient près de moi et passa sans rien me dire, sans même me saluer. À la fin de la soirée, au moment où l'on se retirait, il ne put y tenir. Lorsqu'il en veut à quelqu'un, il n'a jamais été en son pouvoir de le cacher. Il m'appela, et nous eûmes la conversation suivante, tout le monde debout s'étant éloigné en attendant qu'elle finît : "Et vous aussi, Madame, vous êtes donc contre moi ?" – "Moi, Sire, je ne puis jamais être contre vous". – "Oh ! c'est tout simple ! C'est votre mère". – "Je ne puis vous séparer d'elle dans le bonheur que je lui souhaite". – "Mais vous allez vous plaindre de mes procédés envers elle". – "Sire, on vous a mal répété ce que j'ai dit. Vous êtes le maître de faire ce que vous voudrez, mais les scènes dont je suis témoin vous font son malheur et le vôtre, et ceux qui en sont la cause veulent se rendre nécessaires, mais ne vous aiment ni l'un ni l'autre" – "Pourquoi n'aurais-je pas des amis qui me disent la vérité ?" – "Les amis ne cherchent pas à augmenter le trouble d'un ménage". – "Mais la jalousie de votre mère me donne un ridicule aux yeux de tout le monde. Il n'est pas de sottises qu'on ne débite sur moi. Croyez-vous que je ne le sache pas ? La faute en est à elle". – "Non, Sire, la faute en est à ceux à qui je le reproche. S'ils ne cherchaient pas à vous irriter au lieu de vous calmer, vous ménageriez la sensibilité de ma mère. Comment exiger d'elle plus de force que vous n'en avez ? Elle souffre, elle se plaint ; c'est naturel et si ceux que vous croyez vos amis n'allaient pas vous rapporter ses plaintes ou si vous saviez prendre assez sur vous-même pour ne pas lui en témoigner de mécontentement, le bonheur, j'en suis sure, renaîtrait parmi vous ; encore une fois, ne demandez pas d'elle plus de force que vous n'en avez". – "Vous avez raison, me dit l'Empereur en se radoucissant tout à coup," je vois que si je suis grand pour les grandes choses, je suis petit pour les petites," et il me quitta".

En ce jour de Noël, une foule immense attend dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, que le Pape vienne y célébrer les saints mystères. L'intérieur de l'édifice sacré est encore orné des magnifiques décorations du sacre. Dans les tribunes, les galeries et la nef, toutes les places sont occupées depuis longtemps quand, à dix heures et demie, le Saint-Père arrive avec un nombreux cortège et des carrosses de suite.

Accueilli au grand portail par Son Eminence le cardinal archevêque, plusieurs évêques et le chapitre, le Pape fait son entrée sous le dais. Après la messe basse, il monte sur son trône pour y donner solennellement, la bénédiction apostolique. Il passe ensuite dans les appartements de l'archevêché où on lui présente, sur un plat de vermeil, un léger déjeuner. Les nombreux fidèles qui s'étaient empressés de le suivre, sont alors admis à lui baiser les pieds. Hommes et femmes de toutes conditions offrent ainsi à genoux, leurs hommages religieux au Saint-Père. Des jeunes filles, vêtues de blanc et précédées de leurs bannières sont là, ainsi que des enfants qu'il accueille avec des caresses particulières et le sourire d'un bon père. Le docteur Lepreux lui adresse une harangue qui sollicite la faveur de le voir à l'Hôtel-Dieu, et termine par la lecture de vers latins. Sa Saintet