<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 19, juin 2014
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Napoléon III et le canal de Suez

(Article de GEORGES-PICOT Jacques,  Président d'honneur de la Compagnie Financière de Suez)

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Le canal de Suez dans le cadre de la politique extérieure de Napoléon III

Le règne de Napoléon III demeure moins dans l'Histoire de France pour les succès de sa politique extérieure que pour sa politique économique. En effet les succès de la Campagne de Crimée ou de la guerre d'Italie ont été largement effacés par la Campagne du Mexique et surtout par la guerre de 1870. Par contre le développement économique de la France durant ces dix-huit années a été exceptionnel et lui a permis de rattraper une partie du retard qu'elle avait par rapport à la Grande-Bretagne.

Napoléon III était inspiré de la doctrine des Saint-Simoniens et fut aidé au début de son règne par l'activité des frères Péreire. Il est certainement à l'origine de l'industrie lourde en France. Mais il a fait davantage encore pour le développement des infrastructures nécessaires au progrès de l'industrie et du commerce.
Rappelons rapidement la révolution du crédit par la Banque de France, le Crédit Mobilier, la rivalité des Péreire et des Rothschild, la révolution de l'urbanisme, principalement à Paris, par l'oeuvre d'Haussmann et d'Alphand, le prodigieux développement du commerce de détail par la naissance des grands magasins.

A partir de 1860 c'est la nouvelle politique du libre échange et le rapprochement commercial avec la Grande-Bretagne. Mais c'est surtout en matière de transports que les progrès sont d'une rapidité foudroyante. Rappelons seulement les concessions de chemins de fer à six compagnies ; la création des chemins de fer dans plusieurs pays d'Europe à l'initiative de la France ; le creusement de plusieurs canaux.

Dans ce contexte, le canal de Suez, dont la création par Ferdinand de Lesseps se déroule entre 1854 et 1869 c'est-à-dire exactement pendant la durée du Second Empire, est à la fois un très grand succès pour la politique extérieure de la France et une brillante participation française au développement économique du monde. Mais le rôle de Napoléon III à l'égard du canal de Suez a été controversé. Pour les uns il est demeuré d'une passivité regrettable et tout a été fait par Ferdinand de Lesseps seul ; pour les autres l'attitude générale de Napoléon III et ses quelques interventions ont seules permis la réalisation du canal. A notre sens l'une et l'autre opinions sont fondées. Nous verrons donc successivement ces deux faces de l'attitude de l'Empereur des Français.
Je voudrais ensuite faire ressortir si possible en quoi la réussite de Suez a été intimement liée aux institutions et aux moeurs d'une époque, celle du Second Empire ; et à cet effet nous nous permettrons une comparaison avec la tentative récemment faite par la Compagnie Financière de Suez de réaliser le Tunnel sous la Manche.



  Le canal de Suez dans le cadre de la politique extérieure de Napoléon III


1°) Ferdinand de Lesseps en 1854 est un ancien diplomate qui a occupé d'importantes fonctions dans plusieurs pays ; un très brillant homme du monde, un cousin de l'Impératrice Eugénie ; il est connu de Napoléon III et lui est certainement très sympathique. Dès 1854, l'Empereur se montre vis-à-vis de Lesseps favorable à cette grande réalisation, comme il l'a été vis-à-vis de toutes les autres grandes réalisations économiques que nous venons de rappeler. Aussi Ferdinand de Lesseps espère-t-il que l'Empereur prendra ouvertement partie en faveur du projet qu'il vient de faire accepter par le vice-roi d'Egypte Saïd, et que pour lui faciliter la tâche il orientera dans ce sens sa politique extérieur non seulement vis-à-vis de la Turquie, mais aussi vis-à-vis de la Grande-Bretagne.

2°) Mais tandis que Ferdinand de Lesseps ne vit que pour le canal, la politique étrangère de Napoléon III est au contraire dominée par le souci de la paix et par conséquent la crainte d'un conflit grave avec le seul véritable concurrent de la France qui est la Grande-Bretagne. Il réalise rapidement l'attitude de la Grande-Bretagne à l'égard du canal de Suez et il juge plus important de ne pas heurter de front la Puissance britannique en appuyant ouvertement Ferdinand de Lesseps vis-à-vis de la Porte.
Cette attitude est manifeste dès 1855. Une lettre de l'Impératrice à Ferdinand de Lesseps de 1858 confirme en ces termes la pensée de Napoléon : « L'Empereur me charge de vous dire qu'il faut renoncer à votre chimère ; la poursuivre ce serait déchaîner la guerre entre la France et l'Angleterre. Adieu notre beau rêve ! ». La Reine Victoria elle-même, lors du premier voyage de l'Empereur en Angleterre, lui dit : « Sire, nous avions un lien d'amitié étroit au moment de la guerre de Crimée ; mais vous allez détruire tout cela avec le canal de Suez : mes ministres disent qu'il se fait contre l'Angleterre ». Quand elle vient aux Tuileries quelques années plus tard, la seule chose qu'elle demande à Napoléon c'est d'agir contre le canal : « Mes ministres persistent dans leur sentiment ; Votre Majesté peut influer sur l'affaire ; il y a différents moyens : la presse, l'autorité que vous avez, vos ambassadeurs et notre appui à Constantinople pour détruire cette société ». Napoléon III ne pouvait être insensible à une position aussi nette de la puissante reine d'Angleterre.

3°) L'attitude de l'Angleterre se résume en effet dans la violente opposition du Premier ministre Palmerston, qui juge le projet irréaliste, et pour lequel Ferdinand de Lesseps est un « fripon et un escroc ». Palmerston maintiendra jusqu'à sa mort que Lesseps travaille pour une politique française au Moyen-Orient qui désire couper l'Egypte de la Porte et y établir une forte influence française. Le souvenir de Napoléon Ier est encore vivant en Grande-Bretagne. Disraëli, qui succèdera à Palmerston, tout en étant plus modéré dans son langage, maintiendra la même attitude qui sera également celle des deux ambassadeurs successifs de Sa Majesté britannique à Constantinople.

4°) L'attitude de Napoléon III entre 1854 et 1859 et même souvent par la suite est en conséquence la politique de la douche écossaise. A divers reprises, il rassure Lesseps en lui confirmant que l'Empereur est favorable à son projet ; mais évite toujours toute manifestation publique qui pourrait décider la Porte à confirmer la concession, mais risquerait d'irriter la Grande-Bretagne. Citons seulement quelques exemples de cette attitude :
- En 1855, Napoléon III projetait un voyage à Constantinople qu'il abandonne de peur d'avoir à prendre position sur le projet de Ferdinand de Lesseps. La même année il donne audience à Lesseps et lui dit clairement : « Si je vous soutenais maintenant ce serait la guerre avec l'Angleterre ; mais quand les intérêts des capitaux européens et surtout français seront engagés, tout le monde vous soutiendra et moi le premier ». Peu après, l'ambassadeur Walewski s'efforce de rassurer la Grande-Bretagne, manifestant une sympathie pour le projet qui chez lui ne s'est jamais démentie.

A part quelques cas comme celui de Walewski, les hauts fonctionnaires français n'étaient pas ouvertement favorables au projet et manifestaient souvent à l'égard de Lesseps une jalousie. Cette jalousie est d'ailleurs bien explicable si l'on songe au rôle usurpé et un peu encombrant que prenait cet ancien diplomate dans la politique extérieure française. Tel était notamment le cas de Persigny qui avait succédé à Walewski à l'ambassade de Londres et qui était loin de soutenir Lesseps comme son prédécesseur.

En 1856 et 1857, l'attitude de Napoléon se confirme : Au Congrès de la Paix qui se tient à Paris, il marque dans une conversation avec le ministre britannique et le Grand Vizir turc son désir de voir l'entreprise de Lesseps. Mais en même temps, il écarte une idée de Metternich qui voulait profiter de ce congrès pour y parler ouvertement du canal de Suez. Puis en 1857, il résiste au contraire à une forte pression de l'ambassadeur britannique, Lord Cowley, qui lui demande de prendre position pour la Turquie contre Ferdinand de Lesseps.
Ces quelques exemples suffisent à montrer une attitude générale qui souhaitait le succès de Ferdinand de Lesseps, mais ne désirait pas prendre des responsabilités à ses côtés.

5°) Aussi durant toute cette première période, de 1854 à 1859, Ferdinand de Lesseps s'appuie-t-il exclusivement sur l'amitié du vice-roi Saïd qui, à part quelques rares moments de faiblesse, ne cesse pas de le soutenir, sans tenir compte des hésitations et parfois des oppositions des représentants de la Turquie dont il était cependant le vassal. Ferdinand de Lesseps, durant ces cinq années, mène une vie d'une activité peu commune entre Paris, Le Caire, Londres et Constantinople.
Il se rend compte qu'il ne pourra réussir qu'en mettant ses ennemis en face du fait accompli, ce qui exige qu'il progresse tout seul sur trois terrains :
a) En 1858, il réunit seul le capital de l'entreprise, sans le concours des banquiers dont il a refusé les commissions jugées exagérées.
b) L'année suivante, en 1859, il décide de commencer les travaux sans avoir obtenu l'accord du gouvernement turc et grâce au contingent de travailleurs que lui fournit le vice-roi Saïd.
c) En même temps il travaille pratiquement seul à modifier l'attitude britannique. En 1855 il va voir directement Lord Palmerston qui le reçoit poliment, mais sans cacher son opposition. Il adresse peu après à un très grand nombre de notables anglais une brochure qu'il a publiée en langue anglaise après l'avoir soumise aux autorités britanniques et françaises. En mai 1856, il fait un séjour à Londres et rend visite à la Reine, au Prince Albert et à de nombreuses personnalités. En 1857, il va plus loin et fait une véritable croisade de sept semaines en Angleterre, en Irlande et en Ecosse, visitant seize villes et organisant vingt meetings pour parler du canal de Suez. Cette campagne n'est pas sans inquiéter Palmerston qui le lui dit lors d'une visite de celui-ci à Lady Palmerston.
Jointe à cette campagne, la révolte des Indes en 1857-1858 a certainement ébranlé un peu l'opinion britannique à l'égard du canal de Suez, mais pas le gouvernement. Ce seront seulement les ambassadeurs britanniques et les consuls à Constantinople et au Caire qui, quelques années plus tard, comprendront le caractère irréversible des travaux réalisés dans l'isthme par le promoteur français.



 
     
 
 

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 Informations

Auteur :

GEORGES-PICOT Jacques

Revue :

Revue du Souvenir Napoléonien

Numéro :

300

Mois :

07

Année :

1979

Pages :

35-40

 

 
 

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