ARTICLES
Napoléon et l'ancienne noblesse
(Article de ZIESENISS Jérôme-François )
Informations
Introduction
Au sortir d'une tempête
La voie du ralliement
Un acte politique
L'oint du seigneur
"ils se sont précipités dans mes antichambres"
Les chambellans forcés
Le mariage autrichien
La grâce des galants damoisels
La noblesse dans l'administration
Les irréductibles
La métropole du faubourg Saint-Germain
Toute la cour de Louis XVI...
Bibliographie
|
Introduction
|
" Ces noms appartiennent à la France, à l'histoire. Je suis le tuteur de leur gloire, je ne les laisserai pas périr ". Par cette phrase, Napoléon résume, avec son énergie et sa concision coutumières, la politique qu'il entend mener à l'égard de l'aristocratie française. Mais avant tout, est-ce bien de politique qu'il s'agit ? Ne serait-ce pas là plutôt la marque d'un homme du XVIIIe siècle qui, en dépit des idéaux de 1789, et contre eux, ne songerait qu'à rétablir à son profit la monarchie et ses fastes ? Ne serait-ce pas, même, le fruit d'un atavisme et une sorte d'hommage nostalgique rendu par un membre de la noblesse -- modeste certes mais authentique -- à l'ancien ordre des choses ? Norvins et Chateaubriand ont, parmi beaucoup d'autres, exprimé cette opinion : " Napoléon, malgré lui toujours un peu esclave des grands noms..." note laconiquement le premier, tandis que l'auteur des Mémoires d'Outre-tombe se veut plus affirmatif encore : " Né d'une race de gentilshommes, laquelle avait des alliances avec les Orsini, les Lomelli, les Médicis, Napoléon, violenté par la Révolution, ne fut démocrate qu'un moment... dominés par son sang, ses penchants étaient aristocratiques ". Ce point de vue peut sans doute, dans une certaine mesure, être soutenu -- exception faite naturellement des assertions exagérément flatteuses sur les parentés des Bonaparte. Il ne saurait pourtant constituer à lui seul une explication satisfaisante. Qui prétendrait en effet échapper entièrement à ses origines ? Mais, à l'inverse, qui songerait sérieusement, au-delà des formules brillantes et un peu hâtives, à expliquer l'un des projets les plus constants d'un homme de cette dimension par l'atavisme, voire par le snobisme ? Ecoutons plutôt Savary, qui connaît bien son maître. Ses propos sonnent plus justes : " L'Empereur, en arrêtant les désastres de la Révolution, voulait couvrir tous les partis de sa puissante protection et les obliger à se rapprocher... (Sa) conduite a été toute politique dans ce cas là (il aimait les anciennes familles) parce qu'il avait confiance dans l'honneur de leur caractère ; il s'en entourait avec plaisir parce qu'elles ne l'approchaient jamais qu'avec une respectueuse déférence. Ces familles, de leur côté, s'étaient attachées à lui comme à une ancre de salut, au sortir d'une tempête qui avait failli les engloutir ".
|
Au sortir d'une tempête
|
Dès 1800, nul ne s'y trompe : l'arrivée de Bonaparte au pouvoir marque la fin de la Révolution ou, si l'on préfère, des troubles révolutionnaires. Un gouvernement voit le jour, et l'on a toutes les raisons de penser qu'il sera stable. Il se veut pacificateur sinon pacifique, ouvert sinon libéral.
Pour l'ancienne aristocratie, le soulagement est immense ; heureux de mettre fin à leur existence nomade, les émigrés affluent vers la France. Encore craintifs malgré les faux noms dont ils s'affublent, ils s'étonnent de tout : " De tous côtés - écrit le Prince de Léon--on n'entend autre chose que : vous souvenez vous ? C'était là ! C'était ici ! ". Mélancolique, Mme de Genlis flâne le long de la Seine : " Je m'arrêtais sur les quais, devant de petites boutiques dont les livres reliés portaient les armes d'une quantité de personnes de ma connaissance et, dans d'autres boutiques, j'apercevais leurs portraits étalés en vente publique...". Pénétrant à pied dans Paris un dimanche après-midi par la barrière de l'Etoile, Chateaubriand, l'esprit agité de rêveries grandioses et tragiques, s'étonne d'y être accueilli non par des flaques de sang mais " par des sons de violon, de cor, de clarinette et de tambour " et d'apercevoir non l'échafaud mais " des bastringues où dansaient des hommes et des femmes ".
Oui, bien sûr, cela leur paraît à peine croyable, mais la vie a continué, sans eux. Pourtant l'heure n'est ni aux regrets ni aux rancoeurs. Ce qui domine, c'est la joie de se retrouver chez soi, et entre soi. Peu à peu les châteaux se remeublent et, très vite, les salons rouvrent leurs portes : celui, très aristocratique, de Mme de Luynes ; celui, plus jeune, de Mme de Lévis ; celui de Mme de Pastoret où se côtoient grands seigneurs, savants, philosophes et financiers ; celui, plus littéraire, de Mme de Beaumont; et encore ceux de Mme de Vaudémont, de Mme Suard ou de Mme de Genlis.
Mais l'un de ces salons jouit d'une situation exceptionnelle : c'est celui de Mme de Montesson. Veuve morganatique du duc d'Orléans (le père d'Egalité), la marquise de Montesson habite Chaussée d'Antin un hôtel où, pour la première fois, les hommes de l'ancien monde, en souliers et bas de soie, rencontrent ceux du monde officiel. Le ton qui règne dans ce salon, les domestiques en livrée, la qualité de veuve du Premier Prince du Sang de la maîtresse de maison et son amabilité séduisent Bonaparte, au point que celui-ci ordonne à Duroc de s'inspirer, pour les Tuileries, du luxe de bon aloi qui fait le charme des soirées de l'Hôtel de Montesson.
Chez la Princesse de Vaudémont, née Montmorency, la société est également assez mélangée : Fouché s'y trouve, aux côtés de Calonne et de l'inévitable Talleyrand.
Mais dans la plupart des autres salons, le monde paraît plus homogène. Il est en général nettement aristocratique et royaliste. La conversation n'en est que plus libre, et dominée par un sujet: les émigrés. On plaint beaucoup ces pauvres Noailles qui n'ont presque rien retrouvé de leurs 600.000 livres de rentes et se logent où ils peuvent... Ou la maréchale de Beauvau, née Rohan-Chabot, qui doit se contenter d'une modeste maison au faubourg Saint-Honoré... Sans parler de la duchesse de Montmorency, épouse du chef de la plus illustre maison du Royaume, qui en est réduite à laver et à repasser elle-même son unique robe de mousseline...
En fait, beaucoup d'émigrés obtiennent des nouveaux propriétaires la restitution à bon compte de leurs biens confisqués. Rentrant peu à peu dans leurs biens, ils vont également user de tous les moyens pour se faire rayer de la liste des émigrés.
Bonaparte inaugure à cette occasion un principe d'action dont il ne s'écartera jamais à l'égard de l'ancienne aristocratie : il accordera éventuellement comme une grâce ce qu'il se refuse à reconnaître comme un droit.
Une sorte de dialogue ou, pour parler franc, de marchandage s'instaure entre lui et le grand monde. D'un côté on pourra compter sur la bienveillance et même sur la générosité du Premier Consul pour être rayé de la liste des émigrés, c'est-à-dire retrouver une existence légale, et pour rentrer en possession de la fraction (importante) des biens confisqués dont le gouvernement a conservé la propriété. Car, du retour des biens nationaux acquis sous la Révolution par des particuliers, il ne saurait être question autrement que par la voie du rachat amiable : le parti jacobin ne le tolérerait pas et d'ailleurs Bonaparte n'y songe pas un instant. Sa politique, ne l'oublions pas, tend à réunir les différents partis sous " sa puissante protection ", non à favoriser trop fortement l'un d'eux, au risque de paraître la dupe d une coterie.
Mais il faudra mériter les faveurs du Premier Consul ; d'abord en se rendant aux Tuileries, où un embryon de Cour se forme autour de Mme Bonaparte ; ensuite en acceptant éventuellement d'y prendre une place lorsque se constitueront un service d'honneur puis, à la proclamation de l'Empire, des " maisons " de l'Empereur, de l'impératrice et des princes de la famille impériale ; enfin en entrant au service de l'Etat et, de préférence, dans l'armée.
Joséphine se prête à merveille à son nouveau rôle de première dame de France. Elle séduit tous ceux qui l'approchent par cette délicatesse si gracieuse que les conseils de son amie, Mme de Montesson, ont contribué à épanouir chez elle. Selon Mme de La Tour du Pin, tous les yeux se tournaient vers celle qu'elle nomme " le soleil levant... Elle avait déjà des airs de reine, mais de la reine la plus gracieuse, la plus aimable, la plus prévenante. Quoique n'ayant pas beaucoup d'esprit, elle avait bien compris cependant les projets de son mari. Le Premier Consul avait donné à sa femme la mission de ramener à lui la haute société. Joséphine l'avait persuadé, en effet, qu'elle en avait fait partie, ce qui n'est pas exact ". Quoiqu'il en soit, elle s'institue la protectrice attitrée des émigrés qui cherchent à se faire radier et des anciennes familles qui espèrent obtenir du nouveau gouvernement la restitution de leurs biens.
Par une sorte d'accord tacite qui ménage des susceptibilités encore délicates, il est entendu que le palais est divisé en deux régions fort distinctes et que l'on peut, " sans déroger à (ses) opinions et à (ses) souvenirs, se montrer au rez-de-chaussée chez Mme Bonaparte le matin et échapper à l'obligation de reconnaître la puissance qui habite le premier étage. Mme Bonaparte -- ajoute Mme de Rémusat -- accueillait tout le monde avec une grâce charmante ; elle promettait tout et renvoyait chacun content. Les pétitions remises s'égaraient bien ensuite quelquefois, mais on lui en rapportait d'autres et elle ne paraissait jamais se lasser d'écouter ".
L'année 1802 marque une première étape dans les rapports de Napoléon avec la noblesse. La situation politique générale n'y est pas étrangère ; c'est l'année de la paix avec l'Angleterre, de la signature du Concordat, enfin de la proclamation du Consulat à vie. Trois événements qui grandissent avec éclat le prestige de Bonaparte et qui pénètrent chacun du sentiment de sa puissance. Il peut donc, sans aucun risque, se permettre un geste généreux envers les émigrés. Certes, dès le 30 octobre 1800 (12 vendémiaire an IX), un arrêté consulaire avait rayé d'office de nombreuses catégories d'émigrés : on y trouvait pêle-mêle les prêtres, les Chevaliers de Malte, les femmes, les enfants et les domestiques. Restait le principal, à savoir la presque totalité des hommes, qui avaient été nombreux à prendre les armes contre la France .
Au printemps 1802 (sénatus-consulte du 6 floréal an X), saisissant le prétexte de la paix générale, le Premier Consul proclame l'amnistie en faveur des émigrés, hormis quelques centaines de personnes qui paraissaient particulièrement compromises et persistaient à se montrer hostiles au gouvernement; il s'agissait principalement des membres de la maison des Princes en exil, des Français titulaires de grades supérieurs dans les armées étrangères et d'évêques rétractaires.
Dans l'ensemble cette mesure, même si elle n'était qu'une grâce et non la reconnaissance d'un droit, permettait à la plupart des émigrés de regagner la France ou, s'ils y demeuraient déjà, de se montrer au grand jour. " Ils se marièrent -- note Mme de Chastenay -- héritèrent, acceptèrent des places de tout ordre que le revenu, et le titre d'émigré ruiné, suffisaient pour rendre honorables ".
Leur joie faisait plaisir à voir. La Princesse de La Trémoïlle, pourtant opposante irréductible au nouveau régime, le reconnaissait volontiers : " Dès qu'on voit dans les rues une physionomie radieuse sur une redingote déchirée, on peut être sur que c'est un émigré ; ils nous reviennent tous avec une telle haine de l'étranger et une joie si vive de se retrouver dans leur bon pays... ".
|
La voie du ralliement
|
Une chose était de se rendre aux Tuileries pour solliciter une grâce, une toute autre chose était de se rallier. Et, dans les premiers temps du Consulat, Bonaparte dut à vrai dire se contenter d'assez peu.
En novembre 1802, il nomme des dames du Palais : Mesdames de Rémusat, de Luçay, de Talhouët et de Lauriston.
A part Mme de Talhouët, qui porte un nom chevaleresque, toutes sont de noblesse récente, issues de la Robe ou de la Finance.
Les Luçay sont Le Gendre, famille de Fermiers généraux. Fort riche, M. de Luçay a d'abord été préfet du Cher avant de devenir en 1802 Préfet du Palais. Sa femme, née Papillon d'Auteroche, d'une famille de bourgeoisie de Paris, est la nièce de Papillon de La Ferté, intendant des Menus Plaisirs sous Louis XVI. Les Luçay mènent grand train à Paris, en leur hôtel du faubourg Saint-Honoré, et à Valençay (qu'ils vendent en 1803 à Talleyrand pour une somme énorme), puis à Saint-Gratien. Ils voient le meilleur monde, mais n'y ont pas de liens de parenté.
Les Law de Lauriston sont petits-neveux de John Law. Bien que de vieille souche irlandaise, ils sont donc classés en France parmi les gens de Finance. Pourtant, Jacques Law de Lauriston est fils d'un maréchal de camp, tout comme Mme de Lauriston, née Leduc. Il fait lui même carrière dans les armes : aide de camp de Bonaparte à Marengo, général en 1802, il sera maréchal de France sous la Restauration. Là encore, on se trouve en présence de gens qui occupent un rang honorable, mais sans plus.
La célèbre Mme de Rémusat, qui nous a laissés de si intelligents Mémoires, appartient à la bonne noblesse de Robe ; née Gravier de Vergennes, elle est la nièce du ministre des Affaires étrangères de Louis XVI. Mais son mari, ancien magistrat nommé Préfet du Palais en 1802, est un bourgeois de Marseille.
Seule donc de cette première promotion de dames du Palais, Mme de Talhouët porte un vieux nom de la noblesse de Bretagne. Encore sa naissance est-elle toute différente, puisqu'elle est la fille de Baude de La Vieuville, financier anobli en 1746.
Débuts relativement modestes, on le voit, mais débuts tout de même : cette voie du ralliement, " on y entrait lentement mais enfin on y entrait ", selon l'expression du futur chancelier Pasquier.
Certes lorsque, venant du palais où l'on était allé flatter les nouveaux maîtres, on rentrait dans un salon du faubourg Saint-Germain, il était de bon ton de n'afficher que mépris pour ceux que l'on venait " d'honorer de sa présence " ; Mme de Cazeneve d'Arlens, très liée aux Noailles, est un bon exemple de ce triste réflexe : " on se met -- dit- elle -- dans les grandes affaires par politique avec la lie dorée, mais on se rit de leur ton et de leur prétention et chaque tête (officielle) fait éclore quelque trait heureux ".
Il est vrai que parmi les gens du monde, ceux qui faisaient leur Cour au Premier Consul et à sa femme étaient encore assez rares, et par conséquent assez mal vus. Pour une fois un peu rosse, la très sympathique Mme de La Tour du Pin note qu'au cours d'une visite rendue à Mme Bonaparte au lendemain de Marengo, elle rencontra à Malmaison " les de l'Aigle, les La Grange, Just de Noailles et tutti quanti, se faisant déjà prendre la mesure, en imagination, des habits de chambellan dont je les ai vus revêtus depuis "...
Mais dans l'ensemble " l'antique grand monde ", comme le nomme Mme de Chastenay, se tient prudemment sur la réserve. Ecoutons la comtesse Golovine, née Galitzine, qui accompagne à Paris à l'automne 1802 son amie, la Princesse de Tarente, rentrant d'émigration : " A cette époque, Bonaparte était Consul et tenait Cour aux Tuileries. La société que je voyais était un contraste frappant de celle qu'on rencontrait au delà des ponts (Allusion au faubourg Saint Germain situé sur la rive gauche). C'était la quintessence de l'ancienne noblesse, intacte en ses principes et victime de la Révolution... ". Mme Golovine désigne évidemment le faubourg Saint-Germain, où elle fait avec une joie sans mélange la connaissance des duchesses d'Uzès, de Châtillon, de Charost, de Gêvres, de Béthune et de Duras (douairière, née Noailles), de la marquise de Tourzel, ancienne gouvernante des Enfants de France, des Princesses de Tingry, de Chimay et de Léon de Mesdames de Béarn, de Clermont-Tonnerre, etc. : " le ton, la grâce et surtout les principes attiraient, charmaient et faisaient goûter avec délices la douceur exquise de la sûreté, jointe à l'amabilité la plus naturelle ".
Le restaurateur de cet ordre et de cette sûreté tant appréciés par la comtesse Golovine ne trouve pourtant nullement grâce à ses yeux : " J'allai au grand opéra avec ma société et je fus frappée de la variété et de l'élégance de l'assemblée, ainsi que de la richesse du spectacle et de l'ensemble de l'orchestre. A la comédie, je fus dans la loge de Mme de Charost et de Mme de Luxembourg. C'était une loge grillée, en face de celle de Buonaparte. Il me lorgnait remarquablement dans les entr'actes ; je lui faisais le même honneur et, si mes yeux eussent été des poignards, le monde depuis longtemps serait débarrassé de ce monstre ".
Irréductible, la terrible dame russe décline avec hauteur l'offre du comte Markow, ambassadeur du Tsar, qui lui propose de la présenter au Premier Consul : " Vous m'étonnez ! lui dis-je. Comment ! Vous croyez que j'irai à cette Cour du roi Pétaud ? Je ne suis pas venue ici pour m'avilir. -- Mais, si vous ne vous présentez pas, ce sera trop marquant. Toutes vos compatriotes l'ont fait; les Anglaises, les Polonaises, les Allemandes, personne ne s'en est dispensé. -- Quand même les Chinoises y auraient été, je ne le ferai pas ".
Ne nous y trompons pas : l'exaltation " légitimiste " de ]a comtesse Golovine est loin de refléter l'état d'esprit de la plupart des vieilles familles françaises à la veille de la proclamation de l'Empire.
Celles-ci, au contraire, observent avec beaucoup d'intérêt la marche ascendante de Bonaparte, dont elles enregistrent avec satisfaction les bonnes dispositions à leur égard, n'hésitant pas, à l'occasion, à en tirer parti.
Grâce au Premier Consul, l'ordre est revenu, les émigrés sont rentrés, la religion a été restaurée. Bien sûr, il est un obstacle au retour du Roi, et le faubourg Saint- Germain ne peut que le déplorer. Mais au fond, comme le dit très bien le conseiller d'Etat Lacuée dans un Mémoire au Premier Consul, les anciens royalistes " aiment mieux leur tranquillité que leur opinion ".
Cependant, pour passer de ce qui est déjà un peu plus qu'une coexistence pacifique à un véritable ralliement, il faudra encore au noble faubourg une dernière garantie, et un prétexte.
Une garantie : c'est-à-dire l'assurance que le nouveau régime est non seulement puissant à l'heure actuelle mais destiné à le demeurer de longues années. Autrement dit, Bonaparte doit donner une preuve éclatante de sa détermination absolue à conserver le pouvoir : ainsi on sera sûr de se ranger du côté du plus fort.
Et un prétexte : c'est-à-dire une circonstance qui permette à l'aristocratie d'avoir l'air non de s'incliner devant la force, mais de céder à la raison.
Coup sur coup, deux événements apparemment contradictoires mais en réalité complémentaires vont mettre fin à l'incertitude et aux hésitations : l'exécution du duc d'Enghien, et le Sacre.
|
Un acte politique
|
" J'étais assailli de toutes parts et à chaque instant : c'étaient des fusils à vent, des machines infernales, des complots, des embûches de toute espèce. Je m'en lassai, je saisis l'occasion de leur renvoyer la terreur jusque dans Londres, et cela me réussit. A compter de ce jour, les conspirations cessèrent ". Rapportés par Las Cases, ces propos de Napoléon exposent à la fois la raison majeure et la conséquence la plus directe de l'acte sinistre qui eut lieu au petit matin du 21 mars 1804 dans les fossés de Vincennes.
Mais il y avait une leçon plus générale à en tirer et chacun, à part soi, ne manqua pas de le faire : le Consulat à vie, décidément, n'était pas un vain mot. Bonaparte, âgé de 34 ans, ne serait pas, comme certains l'avaient rêvé, le Monck des Bourbons. Invincible au dehors, intraitable au dedans, il allait régner, et rien ne permettait d'apercevoir le terme de son pouvoir. Ne pas se ranger à ses côtés, c'était peut-être courir le risque d'être traité en ennemi ; mais c'était surtout accepter de se tenir éloigné (et probablement pour de très longues années) de la source du pouvoir.
Pour l'aristocratie c'était s'exclure, en tant que classe sociale, de toute participation à la vie publique et, pour les individus qui la composaient, renoncer à toute ambition personnelle.
Autant dire que le sentiment d'horreur que provoqua l'exécution sommaire du duc d'Enghien fut aussi violent que momentané. Un mois plus tard, le 18 mai, l'Empire était proclamé et chacun songeait au bénéfice qu'il pourrait en tirer.
Le témoignage de l'une des rares opposantes irréductibles au nouveau régime, la (future) duchesse d'Escars (Orthographe ancienne transformée au milieu du XIXe siècle en des Cars), est parfaitement clair à cet égard. Evoquant l'exécution du dernier des Condé, elle conclut en ces termes : " il est à remarquer aussi que ce fut le moment où beaucoup de représentants de la vieille noblesse française se rallièrent à l'usurpateur. M. de Thiard, le plus intime ami de Mgr le Duc d'Enghien, devint chambellan du nouvel Empereur. Je l'avais beaucoup connu à Vienne où il m'avait souvent promenée avec un attelage du malheureux Prince et me lisait les lettres qu'il en recevait. Madame de Bouillé, belle-fille du marquis de Bouillé qui avait préparé le départ du Roi en 1791, obtint une place auprès de Madame Buonaparte devenue Impératrice ; d'autres grands noms de France trouvèrent des emplois à la nouvelle Cour, quelques-uns par crainte, la plupart par avarice " (intérêt conviendrait mieux).
Un homme, un seul, fit le chemin inverse. S'apprêtant à rejoindre son poste de ministre de France dans le Valais, il donna sa démission. Et Mme de Chateaubriand de remarquer avec amertume et mépris combien fut différente la réaction du milieu auquel ils appartenaient : " aussitôt que le héros se fut changé en assassin, les royalistes se précipitèrent dans ses antichambres et quelques mois après le 21 mars, on aurait pu croire qu'il n'y avait qu'une opinion en France, sans quelques quolibets que l'on se permettait encore à huis clos dans quelques salons du faubourg Saint-Germain. Au surplus, la vanité causa encore plus de défections que la peur... ".
|
L'oint du seigneur
|
Venons-en maintenant au second acte du grand spectacle que Napoléan offre en 1804 aux Français.
2 décembre 1804 : mille ans exactement après Charlemagne, devant Paris en liesse et l'Europe stupéfaite, Napoléon Bonaparte est sacré Empereur par le Pape en la cathédrale Notre-Dame de Paris (Charlemagne, au moins, avait fait le voyage de Rome...).
Et saluons aussitôt, parmi les membres des Corps constitués, la présence des ducs de Praslin et de Luynes, anciens députés de la noblesse aux Etats-Généraux sénateurs de l'Empire ; du Prince Ferdinand de Rohan, ancien archevêque-duc de Cambrai, Premier aumônier de l'impératrice ; de MM. d'Aubusson de La Feuillade, Auguste de Talleyrand et d'Arberg, chambellans ; de Mme de La Rochefoucauld, dame d'honneur; de Mesdames d'Arberg, de Walsh-Serrant et de Colbert, dames du Palais... sans oublier bien sûr, parmi les Grands officiers de la Couronne, MM. de Talleyrand (" le citoyen de tous les mondes ", comme l'appelait Norvins), Grand chambellan, de Ségur, Grand maître des cérémonies, et de Caulaincourt, Grand écuyer.
Deux personnages se détachent nettement de ce groupe : le marquis de Ségur et la comtesse d'Arberg. Par leur naissance, par leur connaissance des usages des anciennes Cours, par la place qu'ils occupent dans la nouvelle et par la parfaite dignité de leur maintien, ils vont grandement contribuer à recréer autour des nouveaux souverains une atmosphère de " bon ton ".
Visage fin, un peu allongé, perruque poudrée et manières affables, Louis-Philippe de Ségur, alors âgé de 51 ans, a grande allure. Arrière-petit-fils du Régent, fils aîné d'un maréchal de France ministre de la Guerre de Louis XVI, il a été lui-même colonel dans l'armée de Rochambeau, puis ambassadeur en Russie et en Prusse. Rallié dès le Consulat (il est entré au Corps Législatif en l'an X), ce familier de l'ancienne Cour est tout désigné pour remplir en 1804 les fonctions de Grand maître des cérémonies, qu'il conservera jusqu'à la chute de l'Empire. Ses fonctions lui allaient d'ailleurs si bien qu'on prit rapidement l'habitude de le surnommer " Ségur-Cérémonie ", ce qui permettait à son frère cadet, opposant au Régime, de se faire annoncer dans les salons du faubourg : " Ségur sans cérémonies ".
La comtesse d'Arberg, née comtesse de StolbergGedern, a " de la distinction jusque dans les plis de son manteau de Cour ". Grande dame belge d'origine allemande (les Stolberg avaient fait partie des princes souverains du Saint-Empire), elle est la belle-soeur du due de Berwiek et du Prétendant Charles-Edouard Stuart. Avant la Révolution, elle a été dame du Palais de l'archiduchesse gouvernante des Pays-Bas, qui tenait Cour à Bruxelles. Beaucoup plus que Mme de La Rochefoucauld -- qui porte un grand nom mais est médiocrement née --, Mme d'Arberg va discrètement mais efficacement donner le ton à l'entourage de la nouvelle Impératrice. Seule dame du Palais à bénéficier d'un logement aux Tuileries et dans toutes les résidences impériales, elle obtiendra en outre pour ses enfants des places de dames surnuméraires et de chambellans.
Dès lors, le mouvement de ralliement est nettement amorcé. Bien sûr, certains se refusent encore à l'admettre, tel Frénilly, ce petit nobliau fort lié avec les bonnes familles du faubourg Saint-Honoré, et d'opinions si extrémistes que Louis XVIII le surnommera " M. de Frénésie ". En compagnie de Mesdames de La Briche et Molé, il regarde passer le cortège qui se rend solennellement à Notre-Dame : " pas une figure, pas un nom connus, si ce n'est dans les bicoques où ils avaient quitté l'un son tablier, l'autre son alène, pour se masquer en grands seigneurs ... depuis ce beau baladin de Murat monté du cabaret de son père au gouvernement de Paris d'où il devait monter sur un trône depuis les trois soeurs impériales qui avaient quitté le savonnage de leurs chemises à Marseille pour venir, empanachées et couvertes de diamants, porter la queue de la vieille maîtresse de Barras ; depuis cette valetaille de Grands officiers installés depuis quinze jours... jusqu'à la petite culotte de peau du 13 vendémiaire qui figurait dans sa voiture de sacre en dalmatique et manteau blanc... Il partit Premier Consul par la rue Saint-Honoré et revint Empereur par les boulevards ".
Les grands seigneurs, eux, ne l'entendent pas de cette oreille. Napoléon est puissant. Son sacre apaise les consciences : si le Pape lui-même vient à Paris porter la quatrième dynastie sur les fonts baptismaux, comment refuser de prendre auprès du nouveau monarque la place qui revient de droit à la noblesse autour du trône de France ?
D'année en année, le nombre des ralliements augmente. Le petit groupe du Consulat devient cortège, puis cohue. Chaque victoire apporte sa moisson de candidats aux emplois, et le mariage autrichien, au printemps 1810, sera le signal d'une véritable ruée. Cependant il demeurera quelques " irréductibles " dont nous parlerons. Les exceptions qui confirment la règle.
|
"ils se sont précipités dans mes antichambres"
|
On se souvient de la célèbre phrase que Mme de Staël prête à l'Empereur, et qu'il n'a d'ailleurs pas pu prononcer parce qu'elle est partiellement erronée, ce qu'il ne pouvait manquer de savoir : " Je leur ai proposé des grades dans mon armée, ils n'en ont pas voulu ; je leur ai offert des places dans mon administration, ils les ont refusées ; mais je leur ai ouvert mes antichambres et ils s'y sont précipités ". Si les deux premières affirmations sont inexactes, la troisième au contraire correspond parfaitement à la réalité.
Il suffit pour s'en convaincre de jeter un regard sur les personnes nommées dans la maison de l'Empereur et de l'impératrice, ainsi que dans celles des princes et princesses de la famille impériale.
Dès 1804, nous rencontrons : Mme de La Rochefoucauld, belle-fille du duc de Liancourt, dame d'honneur de l'impératrice qui se flatte de la traiter en parente (Mme de La Rochefoucauld cousinait en effet avec les Beauharnais) ; Mesdames de Turenne, de Bouillé, de Walsh-Serrant, de Colbert, Octave de Ségur et d'Arberg, qui viennent se joindre aux dames du Palais nommées sous le Consulat; le Prince Ferdinand de Rohan, frère du fameux cardinal, Premier aumônier de l'Impératrice ; MM. d'Aubusson de La Feuillade, de Beaumont, de Galard-Béarn et de Saint-Simon-Courtomer, chambellans de l'Impératrice ; MM. d'Arberg, de Mercy d'Argenteau et de Thiard, chambellans de l'Empereur; les pages d'Houdetot et de Xaintrailles ; MM. d'Esterno, chambellan de la Princesse Elisa, d'Aligre (l'un des hommes les plus riches de France), chambellan de la Princesse Caroline, etc.
En 1805, c'est le tour du duc de Brissac, qui devient chambellan de Madame Mère. La duchesse d'Abrantès nous en dresse un portrait peu flatteur : " c'était le meilleur des hommes, poli, doux et le plus inoffensif qu'il y ait jamais eu au monde. Il était laid, vieux et de plus un peu bossu ; je crois même qu'il l'était tout à fait... Il avait habituellement des coliques (et) était donc obligé de sortir au moins quinze fois du salon de Madame lorsqu'il était de service. Cette ouverture et fermeture de porte agissait sur les nerfs de Madame, et lui inspira une sorte d'antipathie contre ce pauvre M. de Brissac... C'était surtout au spectacle que la chose était insoutenable. Cependant, quand il sortait, il n'y avait à craindre que le courant d'air; mais lorsqu'il ne sortait pas, oh ! alors c'était vraiment tragique ".
L'aspect de Mme de Brissac n'était guère plus séduisant : " sa taille n'était pas du tout droite, il s'en fallait de beaucoup : tout était déjeté et allait comme il plaisait au Seigneur... Elle était prodigieusement sourde ". Fort heureusement Mme de Brissac, très empressée à faire sa cour à l'Empereur, était fort spirituelle, bonne amie, excellente femme et très bonne mère.
Notons également cette même année la nomination de M de Clermont-Tonnerre auprès de la Princesse Pauline et l'arrivée, parmi les dames du Palais, de la ravissante Mme de Canisy et de quelques italiennes, dont Mesdames de Lascaris-Vintimille et de Brignole-Sale; cette dernière, intrigante très liée à Talleyrand, appartenait à une illustre famille de Doges de Gênes et était la belle-soeur de la Princesse de Condé.
L'année 1806 fut tout aussi fertile. Trois nouvelles dames du Palais sont nommées : la duchesse de Montmorency, née Goyon-Matignon, la marquise de Mortemart, née Montmorency, et la fameuse duchesse de Chevreuse, sur laquelle nous reviendrons plus longuement.
Du côté des hommes, le Prince Maurice de Broglie (fils du maréchal duc) devient aumônier de l'Empereur, Just de Noailles (futur duc de Mouchy) et Eugène de Montesquiou, chambellans de l'Empereur, et Auguste de Forbin, chambellan de Pauline. Norvins était à l'origine de la candidature de son ami Forbin : " je fus assez heureux pour placer comme chambellan auprès de la diva Paolina Borghèse l'un des hommes les plus agréables, les plus spirituels et les plus nobles de la société : c'était le comte Auguste de Forbin... A une figure charmante il joignait le caractère le plus aimable que j'aie connu. Il était déjà au service : il accepta avec une tendre reconnaissance celui qui l'attacha à la plus belle personne de l'Europe ".
Enfin en 1807 et 1808, un grand nom français et trois polonais revêtent l'uniforme écarlate de chambellan, Louis-Albert de Brancas (fils du duc de Villars-Brancas et de Lauraguais, et futur duc de Céreste lui même), le comte Potocki et les Princes Radziwill et Sapieha. Parmi les pages, deux Beaumont, un Crillon, un Pallavicini.
Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas de l'amertume des anciens révolutionnaires, dont Savary se fait l'écho : " Il fallut qu'ils s'accoutumassent à se voir défendre la porte de l'appartement de l'Empereur par ceux qui, peu de temps auparavant, étaient l'objet de leur surveillance particulière. Alors on vit successivement arriver et admettre aux intimités du souverain tout ce que l'ancienne caste nobiliaire avait d'hommes marquants par leur naissance, leur fortune, et le rôle qu'ils avaient joué dans la Révolution, soit contre elle, soit en sa faveur ". Et encore s'il n'y avait que les hommes ! Dans une lettre écrite en 1808, le sénateur Tracy exhale sa mauvaise humeur : " les nouvelles dames du Palais font les bégueules. Elles se feront donner sur le nez. Ce n'est pas moi qui les plaindrai, mais pourquoi les aller chercher ? ". Méneval nous rapporte en effet que, non contente d'avoir présenté dans la même journée à l'Impératrice plusieurs personnes du noble faubourg, sa dame d'honneur, Mme de La Rochefoucauld, se crut obligée d'ajouter : " Nous avons reçu aujourd'hui bonne compagnie ". Agacé, l'Empereur répondit à ces " airs aristocratiques un peu forcés " par la nomination comme Premier écuyer de l'Impératrice d'un soudard à l'accent rocailleux, le brave général Ordener.
Quatre ans après la proclamation de l'Empire, le mouvement de ralliement est donc très avancé. Mais Napoléon, toujours impatient, veut l'accélérer encore. Il va user pour cela de deux moyens : les largesses etles nominations d'office.
En effet, ceux qui servent l'Empereur n'ont pas à s'en plaindre, et surtout pas les ralliés qui " touchent " beaucoup. C'est un argument qui ne déplaît à personne, comme en témoigne le bulletin de police remis à l'Empereur le 28 février 1809 : " on dit dans le faubourg Saint-Germain que Madame de Montmorency et Madame de Mortemart viennent d'obtenir de l'Empereur une dotation pour leurs maris de 140.000 livres de rentes. Cette nouvelle fait regretter à beaucoup de gens du faubourg d'avoir attendu trop tard à se présenter pour servir S.M.". Le bulletin du 4 mars n'est pas moins éloquent : " on s'entretient beaucoup, dans le faubourg Saint-Germain, de la munificence de l'Empereur envers la famille de Montmorency. Chaque membre des principales familles s'agite pour arriver aux moyens d'obtenir de pareilles faveurs ".
Les nominations d'office sont évidemment une manière encore plus radicale de provoquer des ralliements. Deux destinations sont fixées aux personnes désignées, suivant leur âge : la Cour ou l'armée. C'est ce que l'on appela les " chambellans forcés " et la " conscription des salons ".
Voyons d'abord ce qu'il en fut exactement des premiers.
|
Les chambellans forcés
|
Au printemps 1809, le bruit courut à Paris que l'Empereur faisait dresser une liste des membres des principales familles qui ne servaient pas encore et que ceux dont les noms seraient retenus deviendraient d'office chambellans.
Assez curieusement, les personnes qui se sentaient visées par cette mesure étaient beaucoup moins mécontentes qu'il n'y paraissait. Le comte de Saint-Aulaire, nommé d'office l'année suivante, l'avoue non sans humour : " On ne connaissait pas encore cette fameuse liste, mais on savait qu'elle se composait de quelques noms considérables qui n'avaient pas sollicité cet honneur et chacun, exagérant son importance ou celle des siens, multipliait les victimes de cette " horrible persécution ". En se rencontrant, la politesse était de supposer que vous n'aviez pas été oublié et, sur le champ, on vous prodiguait les consolations de l'amitié ; on insistait sur les dangers auxquels vous exposerait un refus. Chacun espérait bien trouver pour son compte la grâce du martyr. Au bout de deux ou trois jours, la liste fut connue et bien des gens furent enragés de ne s'y pas trouver ".
Tous les témoignages concordent à cet égard. Qu'il s'agisse d'opposants comme Madame de Eloigne, Madame de Chateaubriand ou Madame de Staël, de sympathisants comme Madame de Chastenay ou de vieux serviteurs comme Rapp, tous sont d'accord : non seulement on était intérieurement fort satisfait de ce nouveau prétexte, mais on sollicitait sans cesse pour obtenir d'être nommé. Madame de Chateaubriand va droit au fait : " les personnes " tombées " prétendaient avoir été forcées et l'on ne forçait, disait-on, que celles qui avaient un grand nom ou une grande importance ; et chacun, pour prouver son importance ou ses quartiers, obtenait d'être forcé à force de sollicitations". Rapp précise : " je n'en connais que deux qui aient reçu des brevets de chambellan sans les avoir demandés. Quelques autres ont refusé des offres avantageuses ; mais à ces exceptions près, tous sollicitaient, priaient, importunaient. C'était un concert de zèle et d'abandon dont on n'a pas d'exemple ". Madame de Chastenay nous révèle le nom de l'un de ces deux chambellans : Auguste de Rohan-Chabot, Prince de Léon. Mais, ajoute-t-elle aussitôt, " M de Chabot s'accoutuma à la loi qu'on lui avait faite ; sa famille toute entière composait la nouvelle Cour, il y était au milieu des siens, et je l'ai vu porter de fort bonne grâce son habit rouge brodé d'argent ".
La moisson fut d'autant plus riche qu'elle coïncida avec un grand événement de nature à lever les dernières hésitations : la montée sur le trône d'une archiduchesse d'Autriche.
|
Le mariage autrichien
|
Vraiment, c'est à s'y méprendre. Ne se croirait-on pas revenu aux plus beaux jours de la monarchie française ? Une Habsbourg, la " fille des Césars ", propre petite-nièce de Marie-Antoinette, vient régner à Paris. Voici maintenant que l'Empereur sacré se trouve étroitement apparenté à tout ce que l'Europe compte de plus grand.
Le faubourg Saint-Germain triomphe. Certes, il était un peu gênant de se prosterner devant un empereur et des reines qui, hier encore, n'étaient rien. Mais une archiduchesse ! Dans l'esprit des anciennes familles, la question ne se pose pas: elles seules sont dignes de constituer l'entourage de la nouvelle impératrice.
Qu'en pense le royaliste Frénilly ? Il est sans illusions : " l'ensemble de la société changea de face. Beaucoup de gens fatigués de leur vertu se réconcilièrent avec la Cour des Tuileries. Bonaparte, marié à une petite-nièce de Marie-Antoinette, appelait Louis XVI son oncle de si bonne grâce qu'il fallait une fidélité terriblement encroûtée pour résister à cette légitimité à la mode de Bretagne. D'ailleurs, lui qui avait mitraillé les royalistes à Toulon et à Paris, était devenu leur plus chaud partisan, leur patron le plus éclairé : il était de coeur et d'esprit l'ennemi de leur ennemi le plus détesté, le jacobinisme. Il régnait fortement et magnifiquement, payait, récompensait en roi, donnait des dotations, des titres et des royaumes. Des rois venaient grossir sa Cour... Et de petits dues, de petits marquis amaigris par la Révolution auraient fait les Diogène devant un tel Alexandre ! C'eût été trop exiger de l'humanité ".
La période 1809-1811 est donc la dernière grande étape du ralliement. Plusieurs dizaines de nouveaux chambellans, écuyers et dames du Palais achèvent de faire des Tuileries le rendez-vous des plus grands noms de France et d'Europe.
Retenons tout particulièrement l'arrivée des ducs de Montmorency et de Praslin, des Princes de Léon (futur duc de Rohan), de Beauvau et de Gavre, de MM. d'Alsace, d'Haussonville (fils de l'ancien Grand louvetier de France), de Gontaut-Biron, de Montesquiou-Fezensac, de Galard-Béarn, de Marmier (le futur duc), de Gramont-Caderousse (le futur duc de Caderousse), de Lur-Saluces, de Colbert, de Louvois, de Miramon, de Lasteyrie, de Contades, de Mun, de Nicolay, de Pange, de Las Cases, Krasinski (le futur vice-roi de Pologne), Pucci, Ponte de Lambriasco, Lomellini, Visconti (nommé en 1813 seulement et fait duc), chambellans; Louis de Narbonne- Lara, aide de camp; Raoul de Montmorency, de Montaigu, de Chabrillan et d'Hautpoul, officiers d'ordonnance (le futur duc de Mortemart et Anatole de Montesquiou deviennent aussi officiers d'ordonnance en 1810, mais ils servent depuis plusieurs années déjà) ; d'Andlau, de Lambertye, de Lalaing et de Saluces, écuyers ; Falconieri (le fils du Prince), de Dreux-Brézé (le fils de l'ancien Grand maître des cérémonies de France) et de Walsh-Serrant, pages...
Quant au futur Prince souverain de Monaco Honoré V, duc de Valentinois, il devient en 1809, sous le nom de " M. Honoré Monaco ", Premier écuyer de l'Impératrice Joséphine répudiée.
Parmi les nouvelles dames du Palais qui entourent Marie-Louise, citons la très jeune Princesse Aldobrandini Borghèse, née La Rochefoucauld (belle-soeur de Camille Borghèse et fille de la dame d'honneur de Joséphine), la Princesse Chigi, née Princesse Barberini (épouse du maréchal héréditaire de la Sainte-Eglise, gardien du Conclave), Mesdames Pandolphini et Bonacorsi (née Braschi, nièce de Pie VI), la comtesse Edmond de Talleyrand-Périgord, née Princesse Dorothée de Courlande (la fameuse duchesse de Dino), la Princesse de Beauvau, née Rochechouart-Mortemart, Madame de Dalberg, née Brignole-Sale (dont la mère était déjà dame du Palais), et deux grandes dames belges : la marquise de Trazegnies, Princesse de Rognon, et la comtesse Vilain XIIII.
Les grands noms ne manquent pas non plus dans les maisons " italiennes " de Napoléon (en tant que Roi d'Italie), d'Eugène (vice-Roi), d'Elisa (Grande Duchesse de Toscane) et des Borghèse, où viennent servir comme chambellans les Princes Strozzi, Dal Pozzo della Cisterna, et Antoine Erba-Odescalchi, les marquis Litta (Grand chambellan du royaume d'Italie, que Napoléon fera due en 1810) et Doria, MM. Pisani, Martinengo, Priuli, Soresina-Vidoni, Trivulzio, etc.
Et notons enfin l'entrée aux Tuileries d'un couple digne des plus grands éloges : Elisabeth-Pierre de Montesquiou-Fezensae, ancien Premier écuyer du comte de Provence, nommé Grand chambellan en remplacement de Talleyrand disgracié pour ses trahisons, et sa femme, née Louvois, la fameuse " Maman Quiou ", gouvernante des Enfants de France, c'est-à-dire du Roi de Rome pour lequel elle sera un véritable ange gardien jusque dans l'exil.
L'ancienne noblesse à la Cour, soit. Mais aux armées et dans l'administration, quel fut sont rôle ?
|
La grâce des galants damoisels
|
Si les hommes d'âge mûr -- retenus par des souvenirs ou tout simplement par le désir de jouir paisiblement d'une oisiveté dorée -- hésitent parfois à apporter leur concours au nouveau régime, il en va tout autrement pour les jeunes générations.
En effet, les jeunes gens qui ont 16 ou 18 ans sous l'Empire n'ont pas connu l'Ancien Régime et ne prêtent qu'une oreille distraite aux propos nostalgiques de leurs parents. Ou plutôt, respectueux envers ceux-ci, ils n'entendent pas demeurer pour autant dans l'inaction la plus complète lorsque toute l'Europe retentit des victoires de l'armée française et célèbre -- ou redoute -- la gloire de Napoléon.
" Ah ! Qu'il me tardait de changer mon bon lit, mon coin de feu et ma place à la table paternelle contre le plus détestable bivouac !... " s'exclame Anatole de Montesquiou en 1806. Il a 18 ans et brûle de servir au point d'en tomber malade. Ses parents finissent par céder: Anatole est présenté à l'Impératrice et suscite d'ailleurs par sa tenue l'hilarité de Mesdames de Talhouët, de Bouillé, de Marescot, de La Rochefoucauld et d'Arberg qui entourent Joséphine ; les Montesquiou ont en effet eu l'étrange idée d'affubler le jeune homme d'un " habit habillé en satin rayé brun foncé sur brun clair, avec une longue broderie de jasmins et de roses ". Mais, ce mauvais moment passé, c'est le départ pour la gloire : " la nouvelle de mon prochain départ pour l'armée faisait grand bruit dans le noble faubourg. Certes, je ne donnais pas l'exemple; mais j'avais été précédé par un très petit nombre d'apprentis guerriers. Dans le cercle de nos relations sociales, on ne citait guère que trois Colbert, Aimery de Fezensac, Hélion de Vencé, mon frère, Ferdinand d'Imécourt, Flahaut, Arthur de La Bourdonnais, deux La Tour-Maubourg, deux Périgord, un Noailles. Des mères, des tantes, des aïeules me désapprouvaient hautement et masquaient autour d'elles, plus étroitement que jamais, les protégés de leur tendresse menaçante et de leur politique égarée... Mais leurs victimes récalcitrantes venaient me faire leurs adieux et me serraient la main en me disant : -- Ah ! Que tu as raison, nous voudrions bien faire de même ".
Anatole de Montesquiou aurait pu dès cette époque mentionner d'autres noms, parmi lesquels celui de Boniface de Castellane, fils du marquis de Castellane et d'une Rohan-Chabot ; futur maréchal de France, il s'engage à 16 ans en 1804 en qualité de simple soldat, et est nommé deux ans plus tard sous-lieutenant, en même temps que le fils aîné du duc de Mortemart.
Tous ces jeunes gens sont fiers de leurs uniformes rutilants, qui leur valent parfois de singuliers hommages. Témoin la réaction provoquée par l'entrée de l'aîné des trois Colbert dans un bal auquel assistait le général Thiébault : " C'était à la vérité un jeune homme magnifique de taille, de figure, de chevelure ; son brillant costume de hussard modelait admirablement des formes à la fois élégantes et fortes. Quand il entra dans la galerie, plus de deux cents femmes se levèrent par un mouvement spontané, pour ainsi dire irrésistible... ".
Un autre bal eut pour les jeunes oisifs du faubourg de plus fâcheuses conséquences. Ou plutôt deux bals, donnés le même soir du Mardi Gras 1809 par Madame du Cayla et Madame de Chastenay, belle-soeur de la Mémorialiste. Fernand de Chabot y vint costumé en Henri IV et le duc de Rohan en due de Bellegarde. Cela était probablement sans arrières-pensées politiques, mais " le gouvernement y vit quelque chose de plus et, huit jours à peine écoulés que MM. de Crillon, de Périgord, de Chabot, de Bérenger et autres reçurent des sous-lieutenances forcées, à l'effet de rejoindre les corps qui leur étaient désignés ". En réalité, Napoléon voyait d'un très mauvais oeil ces jeunes gens de familles qui caracolaient au Bois de Boulogne sur de superbes chevaux après avoir envoyé à l'armée leurs remplaçants de conscription. Il écrivait le 31 décembre 1808 à Fouché : " Je suis instruit que des familles d'émigrés soustraient leurs enfants à la conscription et les retiennent dans une fâcheuse et coupable oisiveté... Je désire que vous fassiez dresser une liste de dix de ces principales familles par département et de cinquante pour Paris... Mon intention est de prendre un décret pour envoyer à l'école militaire de Saint-Cyr tous les jeunes gens appartenant à ces familles, âgés de plus de 16 ans et de moins de 18. Si l'on fait quelque objection, il n'y a pas d'autre réponse à faire, sinon que cela est mon bon plaisir. La génération future ne doit point souffrir des haines et des petites passions de la génération présente... ".
Ce coup de force fit évidemment grand bruit. Tous les jeunes gens du faubourg se découvraient subitement la poitrine délicate. Beaucoup les plaignaient, d'autres comme Mesdames de Brancas, de Polignac et de Béthune les encourageaient à accepter cette contrainte de bonne grâce et à briller dans une carrière qui avait fait la gloire de leurs noms.
Elles furent largement entendues. Arrivés aux armées, ces jeunes gens qui, selon la jolie expression de Madame de Chastenay, " vaillants comme des chevaliers, avaient encore la grâce des galants damoisels ", furent bien accueillis par les maréchaux qui les attachèrent à leur personne. Ainsi en fut-il pour Raymond-Aimery de Montesquiou (futur duc de Fézensae), le Prince Alphone de Bauffremont (fils du duc, qui s'était lui même rallié), Raoul de Montmorency, César de Choiseul, Edmond de Périgord, Antoine de Gramont (neveu du duc), Gaspard de Clermont-Tonnerre (futur duc) Camille de Saint-Aldégonde, Alfred de Noailles, Paul de La Vauguyon (futur duc), Edmond de Castries (futur duc), Gabriel de Bérenger, Anatole de Montesquiou, et bien d'autres encore. Un seul refusa farouchement de servir : Alexis de Noailles, frère d'Alfred. Napoléon l'expédia d'abord à Vincennes puis, l'affublant -- selon Madame de Boigne -- du sobriquet de " conspirateur de sacristie ", l'exila : il échoua finalement en Suède où Bernadotte, entré dans la coalition, le prit comme aide de camp.
Mais ses camarades ne tardèrent pas à faire preuve d'un brillant courage et d'un bel enthousiasme pour celui qu'ils considéraient six mois plus tôt comme leur bourreau. Ecoutons Frénilly, si peu suspect de bienveillance envers Napoléon : " Il avait, avant de quitter Paris, enrôlé par force cent cinquante jeunes gens les plus titrés de France en leur envoyant des brevets d'officier. C'étaient des otages du faubourg Saint-Germain. Cette fleur de la noblesse partait, comme les conscrits, désespérée et furieuse, et revenait au bout de six mois enivrée de gloire, avide de combats et enthousiaste de l'Empire : horrible, mais excellente politique ! ".
Beaucoup ne revinrent pas : ainsi Alfred de Noailles tombé à la Bérézina, Gabriel de Bérenger tué à Dresde ou Etienne de Choiseul. Le dévouement et la bravoure de ces jeunes gens justifiait aux yeux de Napoléon la violence qu'il leur avait faite en les " enlevant " ; c'est ce que constate à sa manière Mme de Chastenay : " la comparaison des Sabines restera à l'honneur de notre jeune noblesse ".
Parmi les moins jeunes, certains choisirent également la carrière des armes, comme le duc de La Force, adjudant-général dans les armées impériales, et le pittoresque vicomte de Laval qui prit en 1806 le commandement des gendarmes d'ordonnance. La présence de ce grand seigneur, passablement dégénéré, à la tête d'un corps d'élite de la Garde impériale, était -- ainsi que nous le raconte Norvins -- du plus haut comique : " Sauf ce maudit grand nom, M. de Montmorency avait tout contre lui, même l'usage de la parole. Son organe était affecté d'un embarras qui ne peut être comparé qu'à l'étranglement d'une voix de polichinelle. Il avait de plus un tic très singulier, celui de répéter presque à chaque mot : " voyez ben ça ! ". Son extérieur au repos eût d'ailleurs été passable ; bien que courbée par l'âge, sa taille était élevée et sa constitution très robuste. Sa grande chevelure grise et poudrée eût pu ajouter encore quelque dignité à sa personne, sans les contractions habituelles de son visage, sans ses gestes plus ou moins convulsifs, et aussi sans une longue queue qui lui descendait jusqu'aux reins... Je n'oublierai jamais qu'au château de Finkenstein, à la revue de la Garde, M. de Montmorency, s'avançant pour saluer l'Empereur à notre tête, prit si mal ses distances qu'il lui balaya le visage avec le long plumet de son shako en même temps que par la précipitation de son profond salut, son sabre, qu'il devait tenir à la main, s'échappa bruyamment du fourreau et tomba par terre. Ce second accident fit une heureuse diversion au premier : le sabre sauva le plumet. Le front de Napoléon, pour qui toute inconvenance militaire était chose sérieuse, se dérida au fou rire de ses maréchaux et de la brillante et chevaleresque troupe dorée qui l'entourait... L'ambassadeur persan, qui assistait à cette revue, fut très étonné de revoir M. de Montmorency défiler à cheval : il croyait que l'Empereur lui avait fait couper la tête après une aventure aussi malencontreuse en présence de l'armée ".
Glorieuse ou grotesque, la haute noblesse participe donc à l'épopée impériale. Mais si elle domine sans conteste à la Cour, sa place aux armées est toute différente. Gourgaud nous rapporte à cet égard les propos tenus par Napoléon à Sainte-Hélène : " Le fait est que j'étais mieux servi (j'entends service) par Mm. de Montmorency, Mme de Mortemart, que par des bourgeoises. Ces dernières craignaient de passer pour des femmes de chambre. La duchesse de Montebello était comme cela, elle n'aurait pas ramassé la jarretière de l'Impératrice. Tout en m'entourant de la vieille noblesse, qui est la vraie aristocratie, je donnais la première place, le commandement des armées à des plébéiens...". Et l'Administration ?
|
La noblesse dans l'administration
|
Pour les très hautes charges, il en va de même que dans l'armée : toute comme Louis XIV, Napoléon prend ses ministres dans la bourgeoisie. Néanmoins le Sénat, le Corps Législatif, les grands Corps de l'Etat comptent des représentants chaque année plus nombreux de l'aristocratie : " aux yeux du maître -- explique Lanzac de Laborie -- la plus efficace méthode de réconciliation nationale consistait à transformer en collègues les adversaires de la veille ".
Dès 1800, le marquis de Castellane est nommé Préfet à Pau. Ce pionnier aura bien des émules dans le Corps préfectoral, entre autres MM. de Cossé-Brissac (fils du duc et futur duc), de Lameth, de Breteuil, d'Houdetot, de Miramon, de Villeneuve-Bargemon, et le marquis deLa Tour du Pin (fils d'un ministre de Louis XVI mort sur l'échafaud et mari de la Mémorialiste), qui tint une sorte de Cour à Bruxelles. C'est au cours d'un voyage de l'Empereur en Belgique que Mme de La Tour du Pin fut témoin d'un fait bien significatif : " L'Empereur et sa jeune épouse partirent le lendemain matin. Un yacht très orné les transporta jusqu'au bout du canal de Bruxelles, où ils trouvèrent des voitures qui les menèrent à Anvers. En entrant dans le yacht, M. de La Tour du Pin aperçut le marquis de Trazegnies, commandant de la Garde d'honneur. Craignant que l'Empereur ne l'invitât pas à prendre place dans le yacht, où il ne pouvait tenir que peu de monde, il le nomma en ajoutant : " Son ancêtre connétable sous Saint Louis ". Ces mots produisirent un effet magique sur l'Empereur qui appela aussitôt le marquis de Trazegnies et causa longuement avec lui. Peu de temps après, sa femme fut nommée dame du Palais. Elle fit semblant d'être fâchée de cette nomination, quoique au fond elle en fut ravie ".
Au Sénat, siègent durant la période consulaire MM. d'Aboville, d'Harville, de Lacépède (futur Grand chancelier de la Légion d'honneur), d'Estutt de Tracy et de Jaucourt; ils seront rejoints sous l'Empire par les ducs de Praslin et de Luynes (1804), le duc de Brissac (1807, après avoir quitté le service de Madame Mère), le duc d'Arenberg (1808), les Princes de Mérode et Corsini (1809), MM. d'Aguesseau, de La Tour Maubourg, de Latier de Bayane (futur cardinal duc), de Sémonville, de Valence, van Zuylen, de Lalaing, Marescotti, Venturi, etc.
Napoléon constitua également un Sénat pour le royaume d'Italie : on y rencontrait notamment des Dandolo, Giustiani-Lollin, Hercolani, Martinengo-Colleoni, Mocenigo, Serbelloni et Veneri.
Le Conseil d'Etat est une véritable pépinière, surtout en ce qui concerne ses membres les plus jeunes, les auditeurs. Les Conseillers et les Maîtres des Requêtes sont en effet pour la plupart issus de la Révolution, hormis cinq beaux noms de la noblesse de Robe (Molé, Séguier, Pasquier, Chauvelin et Gilbert de Voisins), trois étrangers (le Prince Néri Corsini, le comte Taverna, et Emeric de Dalberg, neveu du Prince- Primat, que Napoléon fit duc), le Grand maître des cérémonies Ségur et le marquis de Castellane, préfet. Quelques auditeurs ont été nommés d'office au moment où leurs camarades recevaient des lieutenances forcées, mais la majorité d'entre eux ont sollicité ce poste honorable qui conduit aux plus grands emplois civils. Citons le Prince Victor de Broglie (futur duc et gendre de Madame de Staël), Victor de Noailles (neveu du duc), Prosper de Crillon (fils du duc), Alfred de Chastellux, César de Castellane, Maxime de Choiseul, Louis de La Moussaye, Anne-Joachim de Melun, Charles de VielCastel, Armand Joly de Fleury, Jules de Montléart (le futur prince, beau-père du Roi Charles-Albert de Piémont), MM. de Contades, de La Barthe de Thermes, de Rosambo, de Carné, de Bastard, de Bagneux, de Nicolay, d'Estourmel... Sans oublier les Italiens et les Belges : Pallavicini, Carraciolo, Odescalchi, Durazzo, Liedekerke- Beaufort...
Curieusement, le Corps diplomatique compte peu de noms illustres, à part un incapable, Alexandre de La Rochefoucauld, fils du duc et mari de la dame d'honneur de Joséphine, et un homme remarquable, Louis de Narbonne-Lara, fils adultérin de Louis XV -- auquel il ressemblait de manière frappante -- et de la duchesse de Narbonne. Dans l'Europe de cette époque, ne point choisir ses ambassadeurs parmi les membres de l'aristocratie était une erreur, presque une inconvenance, ainsi que Napoléon lui-même le reconnut à Sainte-Hélène devant Bertrand : " Narbonne est le seul ambassadeur que j'ai eu... Metternich me l'avait dit : vous avez un pauvre corps diplomatique. Vous ne pouvez avoir d'ambassadeurs que dans la noblesse. C'est elle qui gouverne l'Europe. Nous ne fréquentons pas d'autres personnes que les nobles. Narbonne est le seul ambassadeur que vous puissiez envoyer en Autriche. Il couchera avec Madame Bagration. Il donnera le ton ". Et l'Empereur de conclure : " La noblesse, élevée avec les rois, accoutumée à jouer avec eux et à lire leurs pensées est, au fond, la seule propre aux ambassades ".
Mais il n'y avait pas que les grands postes. Rapp en témoigne : " Le plus chétif emploi, les fonctions les plus humbles, rien ne les rebutait; on eût dit que c'était à la vie à la mort. Si jamais quelque main infidèle se glisse dans les cartons de MM. de Talleyrand, Montesquiou, Ségur, Duroc, etc., de quelles expressions brûlantes elle enrichira le langage du dévouement ! ". Calomnie de jacobin ? On serait tenté de le croire, et pourtant... Ouvrons au hasard le Journal des correspondances du Grand maître des cérémonies Ségur : " 17 novembre 1810. Lettre de M. de Saint-Aignan. Je ne puis le recommander à M. de Montalivet pour une place de chef d'un dépôt de mendicité, ayant déjà, pour plusieurs de mes parents, sollicité pareilles places ".
Quant à la petite noblesse, dont Napoléon ne fait aucun cas, elle colonise à bas bruit les postes subalternes de certaines administrations, comme les droits réunis.
Il nous reste à dire un mot de l'aspect le plus étrange de la " conscription dorée ", à savoir la " conscription des filles ".
Napoléon décidément ne laissait rien au hasard. La fusion selon lui ne serait complète que le jour où les deux sociétés, l'ancienne et celle qui était issue de la Révolution, seraient unies par les liens du sang. C'est à cette fin que des instructions furent envoyées aux préfets en 1810 leur enjoignant de dresser la liste détaillée des riches héritières appartenant à la noblesse. Passablement déconcertés, les préfets mirent beaucoup de mauvaise volonté à répondre et, malgré quelques rappels pressants du ministre, les choses n'allèrent guère plus loin.
Cette idée bizarre était d'ailleurs impraticable. La vraie solution en ce domaine étant de laisser faire le temps, la vanité et la cupidité. A Sainte-Hélène, Napoléon le reconnut crûment devant Bertrand : " Madame de Marbeuf me dit que le faubourg Saint-Germain courrait lui-même au devant des mariages et les solliciterait si j'enrichissais ceux que j'élevais ; que dans tous les temps les nobles avaient recherché la fortune. Laides, juives ou de la dernière classe, peu importe si I'on est riche. Il fallait donc que j'enrichisse les miens. En général, je ne les ai pas assez favorisés ".
|
Les irréductibles
|
Nous avons donc vu d'illustres noms de France entrer en force -- et non de force -- aux Tuileries, occuper un rang honorable aux armées et des postes de responsabilité dans l'Administration. Est-ce à dire que nul ne résista à l'attrait du pouvoir impérial, ou aux appâts tendus par son habile détenteur ?
Que les purs se rassurent : le faubourg Saint-Germain compta quelques " irréductibles " et certains de ses hôtels furent les foyers d'une sourde résistance au maître de l'heure. A cet égard, l'Hôtel de Luynes mérita d'être sacré par Napoléon lui-même " métropole du faubourg Saint-Germain ".
Qui sont-ils et que leur en coûte-t-il ?
Madame de Staël cite les principaux : " ceux qui n'ont pas voulu se soumettre aux désirs de Bonaparte ne furent point forcés à faire partie de sa Cour. Adrien et Mathieu de Montmorency, dont le nom et le caractère attiraient les regards, Elzéar de Sabran, le duc et la duchesse de Duras, plusieurs autres encore, quoique pas en très grand nombre, n'ont point voulu des emplois offerts par Bonaparte ; et bien qu'il fallût du courage pour résister à ce torrent qui emporte tout en France dans le sens du pouvoir, ces courageuses personnes ont maintenu leur fierté, sans être obligées de renoncer à leur patrie ".
Cette liste est un peu trop brève. Il conviendrait tout d'abord de la compléter par les noms des principaux émigrés qui, se refusant à regagner la France napoléonienne, servent Louis XVIII en exil ou une puissance étrangère : tel était le cas des ducs de La Vauguyon, ministre de Louis XVIII (mais son fils Paul, futur duc, était aide de camp de Murat, et amant de la reine Caroline...), de Rohan Montbazon, feld-maréchal autrichien, de Mortemart, mort en 1812 colonel au service de l'Angleterre (son fils a1né, nous l'avons vu, s'était rallié), de Richelieu, au service du Tsar, de Coigny, capitaine général au service du Portugal, et d'Havré, de MM. d'Avaray, de Blacas, l'abbé de Montesquiou, le général comte de Rochechouart, etc.
Et parmi ceux qui, demeurant en France, se tiennent à l'écart du monde officiel, nommons les ducs de Fitz-James, de Lorge, d'Harcourt, de Maillé et les La Trémoïlle (hormis un sous-lieutenant forcé).
Certains, comme Armand et Jules de Polignac ou Armand de Chateaubriand vont jusqu'à participer à des complots contre l'Empereur: pour eux, ce sera le peloton d'exécution ou la prison. Ils sont d'ailleurs généralement blâmes par l'opinion, y compris par ceux de leur monde même si, au dernier moment, la condamnation les fait plaindre et conduit leurs proches à solliciter leur grâce.
Quant à la chouannerie, il s'agit d'un phénomène purement local qui, dans l'ordre de la noblesse, ne concerne que quelques courageux gentilshommes, de modeste -- quoique parfois ancien -- lignage.
Le grand monde en effet se tient prudemment à l'écart de ces violences : on se soucie fort peu d'y exposer sa vie ou ses biens.
En revanche on parle, on jase, on brocarde, on se moque. Les ralliés sont évidemment la cible préférée et on exige d'eux qu'ils se mettent au diapason lorsqu'ils pénètrent dans les salons de leurs amis et parents opposés au Régime : " les déserteurs -- dit l'irréductible Frénilly -- n'étaient pas moins bien reçus que nous, à condition de quitter à la porte de nos salons les livrées brodées de la Cour, de paraître fiers de reprendre le frac, et de médire à qui mieux mieux du maître qu'ils venaient d'encenser ". Malheur à qui enfreint cette règle; le comte d'Aubusson pénétrant un jour chez Madame de Matignon revêtu de sa tenue écarlate de chambellan, interroge la maîtresse de maison avec une timidité affectée : " puis-je entrer comme je suis ? " et se voit répondre du tac au tac : " Est-ce que vous êtes en chemise ? ".
La duplicité qu'on exige d'eux et les remarques acerbes que l'on se permet parfois à leur égard ne sont pas sans provoquer chez certains ralliés des réactions de mauvaise humeur. On soupçonne ainsi MM. d'Aubusson et de Galard-Béarn et Madame de La Rochefoucauld de se plaindre avec fracas des propos dont ils étaient l'objet, au point d'attirer sur les coupables les foudres du pouvoir.
La riposte de Napoléon était simple : l'exil. Non pas hors du territoire national, mais à quarante lieues de Paris. Un simple particulier n'eût probablement ressenti une telle mesure que comme une fâcheuse contrariété. Mais pour ceux qui constituaient le milieu mondain de Paris, ne pouvoir s'approcher à moins de 40 lieues de la capitale revenait à être condamné à un ennui mortel. Hors du faubourg point de salut: privés de cette atmosphère délicieuse, les exilés dépérissaient, gémissaient et suppliaient qu'on les autorisât à regagner le saint des saints.
Le rôle joué dans ce domaine par le ministre de la Police est loin d'être négligeable. Et il convient de distinguer deux périodes correspondant à l'administration de deux ministres fort différents : Fouché jusqu'en 1810 puis, après sa disgrâce, Savary.
Fouché eut une influence néfaste sur les rapports de Napoléon avec l'ancienne noblesse. Il s'opposa autant qu'il le put au ralliement mais à sa manière, c'est-à-dire avec la plus grande hypocrisie.
D'un côté il fréquentait les salons du faubourg, notamment ceux de la Princesse de Vaudémont et de la marquise de Custine, et s'y déclarait le protecteur de ceux qu'il y rencontrait ; et en effet il les servait parfois, obtenant une grâce ou un bienfait, avec l'idée secrète de se lier avec des personnes qui pourraient le soutenir, lui l'ancien régicide et le révolutionnaire sanguinaire, en cas de retour des Bourbons.
Mais d'un autre côté Fouché tenait de fort près au parti jacobin, dont il était même l'une des principales figures, et redoutait tout ce qui pouvait éloigner les siens du pouvoir : à cet égard, le rassemblement des grandes familles françaises autour du trône impérial ne pouvait que constituer une menace pour Fouché et ses amis ; il faisait donc tout ce qui était en son pouvoir pour entraver le mouvement de ralliement. Or rien ne lui était plus facile puisqu'il adressait chaque jour à l'Empereur un bulletin de police sur l'état de l'opinion : le ministre y écrivait tout ce qu'il voulait et, lorsqu'il était parvenu à exciter la colère de Napoléon contre telle ou telle famille, il ne manquait pas de présenter à ses relations du faubourg les exils qui les frappaient comme des mesures de despotisme auxquelles il avait tenté en vain de s'opposer.
C'est ainsi qu'en janvier 1806, à la suite de quelques ragots et calomnies colportés par ses soins, une véritable grêle d'exils s'abattit sur le faubourg : le Prince et la Princesse de Léon, le comte et la comtesse de Charost, le marquis de Tourzel, ancien Grand prévôt de France, et la marquise de Tourzel, la comtesse François d'Escars, la marquise du Coëtlosquet, le comte de Vérac, la comtesse de Croy, les abbés de Damas et Dillon et quelques autres durent s'éloigner de Paris. Veuve du marquis de Nadaillac et future duchesse des Cars, la comtesse Jean-François d'Escars fut encore plus mal traitée; accusée d'avoir froissé un bulletin annonçant la victoire d'Austerlitz, elle fut envoyée au fort de l'île Sainte-Marguerite où elle passa un mois dans des conditions épouvantables, avant d'obtenir l'autorisation de se fixer dans le Midi.
Ravi, Fouché déclarait : " ces exils ont jeté l'épouvante parmi les partisans des Bourbons ".
Et pourtant, paradoxalement, la nouvelle de la nomination de Savary comme successeur de Fouché fut accueillie avec la plus vive appréhension dans les salons du faubourg, où l'on redoutait tout de ce général qui avait joué un rôle actif dans l'affaire du duc d'Enghien.
L'aristocratie ne tarda pas à être rassurée sur les intentions du nouveau ministre de la Police, qui se flattait d'ailleurs de tenir au grand monde par sa femme, née Faudoas-Barbazan, d'une maison chevaleresque reçue à plusieurs reprises aux honneurs de la Cour sous Louis XV et Louis XVI. En effet, cet homme heureusement dépourvu d'imagination se révéla être un fidèle exécutant de la politique impériale. C'est dire qu'il favorisa autant qu'il le put le ralliement des anciennes familles au Régime : " Le duc de Rovigo semblait n'avoir qu'un but -- écrit Madame de Chastenay -- , celui de convertir le faubourg Saint-Germain, et il y réussit si bien qu'en peu de semaines, dans le cours de cet hiver (1810-1811), une foule de femmes et d'hommes furent présentés ". Méneval note de son côté : " En 1810, l'Empereur se fit remettre les notes qui se trouvaient dans les cartons de la police à la charge de plusieurs personnes du faubourg Saint-Germain dont Fouché avait demandé l'éloignement de Paris. Napoléon fut étonné par l'insignifiance des griefs qui existaient contre elles et donna l'ordre que ces personnes fussent rappelées de l'exil ". L'abbé de Montesquiou, le Prince et la Princesse de Léon, les Tourzel et les Charost bénéficièrent, entre autres, de ces mesures de clémence.
En revanche, deux opposants notoires furent frappés d'exil : la Princesse de La Trémoïlle, " grosse et traque " selon l'expression peu obligeante de son cousin Norvins, et Mathieu de Montmorency, qui payait ainsi son attachement à Madame de Staël. Napoléon saisit d'ailleurs la première occasion de lever ces exils. Madame de La Trémoïlle fut rappelée en 1812 en considération des services militaires de son neveu, le Prince de Talmont, l'un de ces sous-lieutenants forcés qui se conduisit brillamment durant la Campagne de Russie, et Mathieu de Montmorency en 1813, à la demande de sa mère.
Et profitons-en pour remarquer le peu d'empressement avec lequel Napoléon avait répondu aux conseils fielleux du prédécesseur de Savary : parmi les noms des personnes dont Fouché demandait l'exil, figurait en 1809 celui de la duchesse de Gesvres. Apprenant qu'elle était octogénaire, l'Empereur refusa. Mais il ne s'en tint pas là. Méneval nous raconte que lorsque Napoléon sut que Madame de Gesvres était la dernière des Duguesclin, " il s'enquit avec sollicitude des besoins de sa vieillesse (et lui accorda), pour suppléer à la modicité de sa fortune, une pension dont le chiffre lui permit de se donner une voiture ". Encore la magie des noms historiques...
Il est donc juste de conclure que Napoléon ne fit pas preuve, à l'encontre des ceux qu'il surnommait " les encroutés ", d'une bien grande sévérité. Mais il est vrai qu'il nous reste à parler d'un exil qui fit grand bruit, celui de la duchesse de Chevreuse, âme de l'Hôtel de Luynes et l'une des reines de Paris.
|
La métropole du faubourg Saint-Germain
|
Dès les premières pages des Scènes de la vie parisienne, Balzac tente de définir le faubourg Saint-Germain : " Ce que l'on nomme, en France, le faubourg Saint-Germain n'est ni un quartier, ni une secte, ni une institution, ni rien qui se puisse nettement exprimer. La place Royale, le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée d'Antin possèdent également des hôtels où se respire l'air du faubourg Saint-Germain ". Alors que faut-il entendre par cette expression que chacun employait, à commencer par Napoléon ? Tout simplement ceci : le " faubourg Saint-Germain " est un terme générique désignant " le Paris de la haute classe et de la noblesse " et, d'un point de vue purement topographique, celui des quartiers de Paris qui renferme le plus d'hôtels habités par des représentants de l'ancienne aristocratie.
Parmi ceux-ci, il en est un qui fait figure de centre et de pôle d'attraction sous l'Empire : l'Hôtel de Luynes.
Madame de Chastenay s'y rendit dès le printemps 1803 : " L'Hôtel de Luynes était ouvert, et alors dans tout son éclat... Cette grande maison, bien éclairée, livrait au monde et à ses âges différents une enfilade de salons bien meublés ; on jouait, dans plusieurs, au biribi et au creps... C'était un grand café où tout le monde affluait et se trouvait avec plaisir ". Madame de Boigne renchérit : " La première fois que j'allais au bal à Paris, ce fut à l'Hôtel de Luynes; je crus entrer dans la grotte de Calypso. Toutes les femmes me parurent des nymphes. L'élégance de leurs costumes et de leurs tournures me frappa tellement qu'il me fallut plusieurs soirées pour découvrir qu'au fond j'étais accoutumée à voir à Londres un beaucoup plus grand nombre de belles personnes ".
Lorsqu'un jeune homme faisait ses premiers pas dans le monde, le passage par l'Hôtel de Luynes était inévitable : " Mon père me mena chez la duchesse de Luynes -- écrit Anatole de Montesquiou. C'était la meilleure manière de présenter un jeune homme: cela passait aux yeux du monde par la plus honorable recommandation ; et cependant on rencontrait là des gens de tous genres ".
Et en effet l'Hôtel de Luynes était tout à la fois le salon le plus brillant de Paris, un véritable tripot de jeux, et le centre d'une résistance sourde (et purement verbale) à l'Empire... Quoique le maître de maison comptât officiellement parmi les ralliés, puisqu'il était sénateur.
Le succès de cette maison ne tenait pas, semble-t-il, au charme personnel du duc et de la duchesse de Luynes.
" Le duc de Luynes était -- suivant Anatole de Montesquiou -- la plus immense masse de chair humaine qu'on eût connue et par conséquent la plus lourde. Il s'endormait partout, à table comme ailleurs. Sa place à table était échancrée afin de loger l'énormité de son ventre. En tout lieu il faisait à lui seul l'effet d'un groupe, d'un rassemblement. Il avait le propos plus qu'égrillard, mais très lent, comme celui d'un homme ivre ou à moitié endormi, et je l'ai entendu dire à haute voix les polissonneries les plus obscènes. Quoique ce fut le personnage qui tenait le plus de place dans son salon, c'était celui dont on s'occupait le moins. On laissait dans un coin rêvasser et dormir cette masse de chair qu'on s'étonnait de voir remuer et changer de place ".
La comtesse Potocka n'est guère plus tendre à l'égard de Madame de Luynes, née Montmorency-Laval : " je rencontrai la vieille duchesse de Luynes, bâtie comme un gendarme et mise comme la femme la plus vulgaire ; elle jouait avec rage, avait une voix de stentor, riait aux éclats, faisait de l'opposition avec une rare grossièreté; le tout passait pour de l'originalité. Il était même convenu d'admirer la noblesse et la fermeté de son caractère et la constance de ses opinions. Quant à moi, je ne pus jamais m'habituer à cette enveloppe masculine et à ce ton de corps de garde ".
La duchesse d'Abrantès nous livre quelques détails supplémentaires : " C'était un singulier caractère, pour le dire en passant, que Madame de Luynes... Elle eut la petite vérole de très bonne heure et en demeura tellement changée, qu'elle reconnut que ce qu'elle pouvait faire de mieux était de se faire quelqu'autre condition que celle de femme... Elle en fit une assez étrange, et qui pourrait en vérité avoir un nom particulier; elle montait à cheval et sautait les halliers, les fossés, portant une culotte de peau sous un grand habit de cour, se cassant le bras en tombant dans de pareilles courses et recommençant le lendemain... Pardieu, dit le duc de Laval en apprenant la première grossesse de la duchesse de Luynes, je suis bien aise de ce que j'apprends là ; cela me prouve deux choses dont je n'étais pas sûr : c'est que ma soeur est une femme, et que mon beau-frère est un homme ".
Il y a cependant un aspect extrêmement touchant dans la vie de Madame de Luynes, son attachement et même son dévouement pour sa belle-fille, la très remuante duchesse de Chevreuse.
Ermesinde de Narbonne avait 17 ans lorsqu'elle épousa en 1802 le duc de Chevreuse, " un gros bonhomme facile à vivre mais qui n'avait rien de distingué dans aucun genre " au dire d'Anatole de Montesquiou. " Elle avait apporté dans l'Hôtel de Luynes tout l'attrait de son élégance, de sa grâce et de sa brillante jeunesse. Pour rendre plus impérieux son règne dans le salon de sa belle-mère, elle avait eu recours à la fantaisie, à tout ce que le caprice peut inventer de moins prévu et de plus bizarre. La duchesse de Luynes en était quelquefois un peu abasourdie ; mais ces crises d'étonnement et de révolte ne duraient qu'un instant, et elle retombait avec soumission aux pieds de sa belle-fille qu'elle n'a jamais cessé d appeler la charmante ".
A la différence de son beau-père, très prudent et respectueux envers l'Empereur, Madame de Chevreuse se répandait en propos fort libres sur le gouvernement et ne résistait jamais devant un mot d'esprit. Napoléon, qui en était exactement informé, cru mettre un terme à ce ferment d'opposition en la nommant en 1806 dame du Palais de l'Impératrice : " cette proposition -- dit Montesquiou -- fut un coup de foudre par lequel la jeune et belle duchesse ne se crut pas foudroyée ". Malgré les conseils de Talleyrand, familier de la maison, elle résista. Napoléon eut alors recours à un moyen de pression peu élégant. Il laissa entendre que l'immense fortune des Luynes résultant de la confiscation à leur profit des biens du maréchal d'Ancre. Elle pouvait se trouver anéantie d'un seul coup par la réouverture du procès du ministre, et qu'il ne tenait qu'à lui de l'ordonner : " Avec une réelle épouvante -- poursuit Montesquiou -- (le duc de Luynes) vint trouver sa belle-fille et lui déclara que toute leur fortune, que toute la splendeur de sa maison " était entre ses mains ; " le rôle d'Iphigénie devenait inévitable pour elle ".
Ayant obtenu ce qu'il voulait, l'Empereur tenta de faire oublier à Ermesinde de Chevreuse les moyens par lesquels il était parvenu à ses fins ; ce ne furent qu'assauts de politesse, de galanterie et de charme : " il mettait -- dit Madame de Boigne -- une sorte de coquetterie à chercher à la gagner ".
En vain. Madame de Chevreuse allait le moins souvent possible aux Tuileries et lorsqu'elle ne pouvait éviter de s'y rendre, c'était pour accabler chacun de sa maussaderie, de son dédain et de ses insolences. La voyant un jour entrer couverte de bijoux, Napoléon lui en fit aussitôt un compliment un peu gauche : " Que de pierreries ! Sont-elles toutes vraies ? -- Mon Dieu, Sire, je ne m'en suis pas assurée, mais pour venir ici, cela est toujours bon ".
Bien que royaliste elle aussi, Madame de Boigne trouvait qu'Ermesinde allait un peu loin : " Je me rappelle entre autres, qu'un jour de grande soirée à l'Hôtel de Luynes, elle établit la partie de M. de Talleyrand vis-à-vis d'un buste de Louis XVI placé sur une console et entouré de candélabres et d'une multitude de vases remplis de lys formant comme un autel. Elle nous menait tous voir cet arrangement avec une joie de pensionnaire. Quoique je fusse presque aussi vive qu'elle dans mes opinions, cependant ces niches me paraissaient puériles et dangereuses ; je le lui dis : Que voulez- vous ! (répondit- elle), le petit misérable -- c'est ainsi qu'elle appelait toujours le grand Napoléon -- me victime, je me venge comme je peux ".
L'Empereur ne se tenait pas pour battu. Cherchant toujours à être agréable à Madame de Chevreuse, il la nomma pour accompagner l'ancienne Reine d'Espagne lorsque cette Princesse (doublement Bourbon puisqu'elle l'était aussi par la naissance) vint à Compiègne. Or, il s'agissait non d'une visite mais d'un exil, puisque Joseph Bonaparte remplaçait à Madrid les Bourbons. Madame de Chevreuse le prit de très haut : " J'ai accepté, dit-elle, les fonctions de dame du Palais, je n'accepterai jamais celles de geôlière ".
Cette fois c'en était trop. Poussé à bout, l'Empereur lui rétorqua : " Madame, dans vos maximes et dans vos doctrines féodales, vous vous prétendez les seigneurs de vos terres : eh bien Moi, d'après vos principes, je me dis le seigneur de la France, et Paris est mon village. Or, je n'y souffre personne qui veuille m'y déplaire. Je vous juge par vos propres lois ; sortez-en, et n'y rentrez jamais ".
Las Cases, qui nous rapporte ces propos, fit remarquer à Napoléon que " Madame de Chevreuse, jolie, spirituelle, aimable, presque un peu bizarre, avait été sans doute poussée par l'appât de la célebrité, et par l'essaim de ses courtisans ou de ses adorateurs ". J'entends, reprit l'Empereur, elle espérait recommencer la Fronde ; mais moi je n'étais pas un roi mineur " .
Voulant faire un exemple qui lui épargnât de sévir à nouveau, Napoléon fut inflexible envers Madame de Chevreuse; exilée le 26 .mai 1808, elle ne put jamais, malgré ses supplications, s'approcher à moins de 40 lieues de Paris. Désespérée, se mourant littéralement d'ennui, elle mena une vie errante en compagnie de la duchesse de Luynes, qui eut la rare élégance de ne pas quitter un instant sa belle-fille.
Laissons à Madame de Boigne le soin de conclure sur le cas de Madame de Chevreuse et sur la " répression " en général : " C'est la seule personne qui ait été forcée d'entrer à la Cour impériale. Aussi, celles qui avaient envie d'y arriver ne manquaient pas de la citer pour prouver que ce sort était inévitable. Rien pourtant n'était si facile en se tenant sur la réserve. Les exils aussi, à part deux ou trois, occasionnés par des vengeances particulières, ne tombaient que sur les personnes d'une hostilité criarde et tracassière, qui devenaient incontinent souples et suppliantes ".
En veut-on une ultime preuve ? Nous citerons le cas de trois illustres émigrés réfugiés en Espagne, la duchesse d'Orléans, la duchesse de Bourbon et le Prince de Conti : loin de les persécuter lorsqu'il conquit la péninsule, Napoléon leur accorda à chacun une pension de 60.000 francs, affranchie de toute formalité personnelle. Ces membres de la famille royale qui, selon Méneval, n'omettaient jamais " au renouvellement de chaque année, d'adresser à l'Empereur leurs voeux pour sa prospérité ", s'enhardirent jusqu'à solliciter l'autorisation de rentrer en France. Le 12 mai 1809, un bulletin de police fit part à l'Empereur d'une lettre de la duchesse de Bourbon demandant " à revenir près de Meaux, où sont ses amis, ou en tel lieu que S.M. ordonnera " ; et la supplique de cette auguste princesse se terminait par ses mots : " Les voeux que j'y formerai seront tous pour la gloire de la France et pour V.M., de laquelle je me dis la très humble et soumise sujette. D'Orléans Bourbon ".
|
Toute la cour de Louis XVI...
|
Deux des plus célèbres historiens de l'Empire, Frédéric Masson dans " Napoléon chez lui ", et, très récemment, Jean Tulard dans " Napoléon et la noblesse d'Empire ", n'ont pas hésité à affirmer que l'Empereur avait échoué dans sa tentative de ralliement de l'ancienne noblesse.
" Bien plus qu'on ne s'imagine -- écrit Masson -- la haute noblesse est restée fidèle à ses maîtres; pour avoir le semblant, Napoléon pourra plus tard recruter quelques cadets faméliques ; mais des chefs de noms et armes, de ceux qui ont la charge de leur maison, il n'en aura point de si tôt, si même il en a jamais ". Un peu moins péremptoire, M. Tulard croit néanmoins devoir se ranger à l'avis de Frédéric Masson : " L'étude de la noblesse ralliée révèle une masse énorme d'abstentions, qu'on peut évaluer, faute de chiffres précis, à près de 80 p. cent. De plus les ralliés appartiennent souvent aux branches cadettes (Clermont-Tonnerre) ou à une noblesse considérée comme récente en 1789 (Berthier, Marmont, Rémusat même, non sans injustice) ". Ces conclusions nous paraissent bien étonnantes.
Cadets faméliques, les ducs de Montmorency, premier baron Chrétien de France, de Brissac, de Luynes, de Bauffremont, de Praslin, de Mortemart, d'Arenberg, de La Force et de Ventadour ?
Cadets faméliques, Just de Noailles, le Prince Victor de Broglie, Raymond-Aimery de Montesquiou, Gaspard de Clermont-Tonnerre, Paul de La Vauguyon, Louis-Albert de Brancas, Edmond de Périgord, Emmanuel de Gramont et Philippe de Marmier, respectivement futurs ducs de Mouchy, de Broglie, de Fezensac de Clermont-Tonnerre, de La Vauguyon, de Céreste, dé Talleyrand, de Caderousse et de Marmier ?
Cadets faméliques, les Princes de Monaco, de Beauvau, de Léon (futur cardinal duc de Rohan), de Talmont (La Trémoïlle), Maurice de Broglie et Ferdinand de Rohan (Montbazon) ?
Et MM. d'Aguesseau, d'Aligre, d'Angosse, d'Aubusson de la Feuillade, de Beaumont, de Bouillé, de Breteuil, de Castellane, de Choiseul, de Contades, de Galard-Béarn, de Gontaut-Biron, d'Hautpoul, d'Haussonville, d'Hloudetot, de Jaucourt, de La Bourdonnaye, de Lambertye, de Lasteyrie, de La Tour d'Auvergne-Lauraguais, de La Tour du Pin, de Lestrange, de Louvois, de Ligniville, de Miramon ou de Montholon, pour n'en citer que quelques-uns, tous chefs de noms et d'armes de leurs maisons, méritent-ils également l'épithète peu flatteuse dont Frédéric Masson les affubla ?
La vérité, ainsi qu'on a pu le voir, est toute différente. Certes, c'est bien volontiers que nous prenons acte de la fidélité légitimiste de certaines maisons qui -- comme les Maillé, les Durfort, les Harcourt, les Crussol, les Damas, les Sabran, les Chabannes, les Mailly, les des Cars ou les Chastellux -- n'ont point servi l'Empereur, ou ne lui ont délégué que des cadets (faméliques ou non). Il n'en reste pas moins que plus de la moitié des chefs, ou futurs chefs, de maisons princières et ducales de l'Ancien Régime se sont ralliés à l'Empire.
Disons-le nettement : " Madame Sans-Gêne " n'est nullement représentative de la Cour impériale ; l'Administration, l'armée elle-même n'appartiennent pas exclusivement aux classes nouvelles issues de la Révolution. De son plein gré ou un peu a bousculée ", l'ancienne noblesse a tenu une place chaque jour plus importante dans la société impériale. Ce mouvement, constamment encouragé par Napoléon, n'a eu qu'une limite : l'équilibre de force que l'Empereur voulait maintenir entre les deux sociétés.
Norvins l'indique très clairement : " sauf de rares exceptions, parmi lesquelles figurèrent constamment mes deux camarades du collège d'Harcourt, les ducs de Duras et de Fitz-James, presque toute la Cour de Louis XVI, moins la fraction restée auprès des princes émigrés, serait devenue celle de Napoléon et de Joséphine, si le dogme politique de l'égalité n'eût conseillé le mélange des races roturières enrichies. Ce fut cette raison qui aux grands noms historiques de la France fit adjoindre ceux de Perregaux, de Germain, etc ".
Loin de considérer ce fait indubitable comme une ombre sur l'oeuvre de Napoléon, une marque de faiblesse de sa part, nous n'hésitons pas à y voir l'un des piliers de sa politique de réconciliation et de reconstruction nationale. Gardons-nous en effet des erreurs de perspective et ne jugeons pas, comme nous n'avons que trop tendance à le faire, une politique menée voici plus d'un siècle et demi à l'aune de critères applicables à la France de la fin du XXe siècle.
En 1800, l'aristocratie n'est pas une survivance anachronique d'un monde défunt. Certes lorsque nous remarquons la fascination de l'Empereur pour les grands noms historiques, nous ne pouvons nous empêcher de penser aux rêveries poétiques qu'ils inspirèrent près d'un siècle plus tard à Proust. Mais, précisément, Proust vit cent ans après Napoléon et ce qui relève, chez 1'auteur de " La recherche du temps perdu ", de la nostalgie, correspond encore en 1800 à une réalité bien vivante ; à cette époque, les grands noms ne sont pas seulement affaire de snobisme (bien qu'ils soient également cela, comme en tous temps), mais aussi et surtout symboles de pouvoir : hier sous 1'Ancien Régime, demain sous la Restauration, les représentants des vieux noms de France occuperont le premier rang de la société politique et civile.
Un propos, rapporté par Madame de Rémusat, est très révélateur à cet égard : " Je me souviens que M. Gaudin, ministre des Finances, conta une fois devant moi, que l'Empereur lui demandant quelle était en France la classe la plus imposée, le ministre lui répondit que c'était encore celle de l'ancienne noblesse. Bonaparte en fut comme effrayé, et lui répondit : " Mais il faudrait pourtant prendre garde à cela ". C'était là en effet une réalité qu'aucun pouvoir, fût-il issu de la Révolution, ne pouvait ignorer.
Il faut donc voir, dans l'altitude de Napoléon envers la noblesse, non le résultat de préjugés, mais une politique mûrement réfléchie et menée avec une opiniâtreté qui ne s'est pas démentie un instant. Cette politique était d'autant plus claire qu'elle reposait sur une distinction très nette entre le concept juridique de noblesse, tel qu'il était entendu sous l'Ancien Régime auquel Napoléon n'accordait aucune importance, et les grandes familles, qu'il voulait s'attacher : " La noblesse est une sottise -- disait-il à Sainte-Hélène au Grand Maréchal Bertrand. Les gens illustres, oui (j'admets). Aussi je voulus relever les familles qui avaient quelqu'illustration. Je les cherchais partout... Mais des gens qui n'ont rien fait ! qui ont acquis la noblesse dans des places de maires ou de secrétaires du roi ont une noblesse ridicule. De quel droit le fils d'un secrétaire du roi prétendrait-il passer avant vous ? Personnellement, je n'ai jamais fait aucun cas de cette noblesse ".
C'est en gardant à l'esprit cette distinction que l'on doit juger le dessein de Napoléon à l'égard de l'ancienne noblesse, et sa volonté de ramener dans le sein de la société nouvelle une classe dont le prestige restait très grand et la fortune foncière considérable : " Mon devoir -- affirmait-il à Caulaincourt -- est de rallier toutes les opinions, de confondre tous les intérêts, de préconiser toutes les notabilités anciennes et nouvelles, d'encourager le zèle de tous ceux qui se présentent... L'ancienne noblesse a encore de grandes propriétés, beaucoup de familles une notabilité historique ou honorable... Il est de l'intérêt de la France que je les rapproche du trône, afin qu'ils sachent que je les protège, et qu'ils n'en soient plus les ennemis. Leurs enfants, leurs parents m'ont en général bien servi... ".
Reste une ultime question : Napoléon est-il parvenu à ses fins ? Compte tenu du très court laps de temps dont il a disposé, sa politique de ralliement peut être considérée comme un succès éclatant: en moins de quinze ans, la majorité des grands noms de France est venue entourer le trône, servir l'Etat, et briller sur les champs de bataille, côte à côte avec les hommes de la Révolution. Bien sûr, cette solidarité des ennemis de la veille, due à la " puissante protection " que l'Empereur exerçait sur tous, faiblira beaucoup à la chute de l'Empire. Peut-on s'en étonner ? Reconnaissons néanmoins que le projet de fusion des deux sociétés, conçu par Napoléon et en grande partie réalisé sous son règne, allait dans le sens de l'histoire : sur ce point comme sur tant d'autres, l'avenir ne démentirait pas l'Empereur.
|
Bibliographie
|
ABRANTES (duchesse d'). -- Mémoires. BERTRAND (général). -- Cahiers de Sainte-Hélène. BOIGNE (comtesse de). -- Récits d'une tante. CASTELLANE (comte de). -- Journal du maréchal de Castellane. CAULAINCOURT (marquis de). -- Mémoires du général de Caulaincourt, duc Vicence, Grand écuyer de l'Empereur. CHASTENAY (comtesse de). -- Mémoires. CHATEAUBRIAND (vicomtesse de). -- Mémoires (" Le cahier rouge ") et lettres. CHATEAUBRIAND (vicomte de). -- Mémoires d'Outre-Tombe. ESCARS (marquise de Nadaillac, duchesse d'). -- Mémoires. FOUCHE (duc d'Otrante). -- Mémoires. Introduction et notes de L. Madelin. FRENILLY (baron de). -- Souvenirs. GOLOVINE (princesse Galitzine, comtesse). -- Souvenirs. GOURGAUD (général baron). -- Journal de Sainte-Hélène. HAUTERIVE (E. d'). -- La police secrète du 1er Empire. LANZAC de LABORIE, (L. dc). -- Paris sous Napoléon. LAS CASES (comte de). -- Mémorial de ,Sainte-Hélène. LA TOUR DU PIN (marquise de). -- Journal d'une femme de cinquante ans. LOLIEE (F.). -- Talleyrand et la société française. MASSON (F.). -- L'impératrice Marie-Louise. -- Joséphine Impératrice et Reine. -- Joséphine répudiée. -- Napoléon chez lui. MENEVAL (baron de). -- Mémoires. MONTESQUIOU (comte Anatole de). -- Souvenirs. NORVINS (J. de). -- Mémorial. POTOCKA (comtesse). -- Mémoires. REMUSAT (comtesse de). -- Mémoires. RAPP (général). -- Mémoires. ROCHECHOUART (comte de). -- Souvenirs. SAINT-AULAIRE (comte Beaupoil de). -- Souvenirs. SAVARY. -- Mémoires du duc de Rovigo. STAEL-HOLSTEIN (baronne de). -- Dix Années d'exil. THIEBAULT (général baron). -- Mémoires.
|
|