Bergeret : Entrée de Napoléon à Berlin, 27 oct. 1806 © Fondation Napoléon
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ARTICLES

Napoléon et la noblesse impériale

(Article de ZIESENISS Jérôme-François )

 Informations


Un premier pas : la Légion d'honneur
Princes du sang et grands dignitaires
Souverainetés et duchés grands fiefs
Les deux premiers ducs de l'Empire
La création des titres impériaux
Une caste intermédiaire
"Je m'appelle duc de Rovigo"
La lie dorée
Les comtes refaits
"On ne détruit que ce qu'on remplace"
Que sont-ils devenus ?
Annexe
BIBLIOGRAPHIE

" C'est avec des hochets que l'on mène les hommes. Je ne dirais pas cela à une tribune, mais dans un conseil de sages et d'hommes d'Etat, on doit tout dire. (Les Français) n'ont qu'un sentiment : I'honneur ; il faut donc donner de l'aliment à ce sentiment-là, il leur faut des distinctions " : lorsque le Premier Consul prononça devant le Conseil d'Etat cette phrase restée célèbre, il entendait justifier la création de la Légion d'honneur, qui était accueillie avec une extrême froideur par les anciens révolutionnaires. Salués du nom de " sages ", ceux-ci n'en restaient pas moins fortement attachés à ce qu'ils considéraient comme l'une des conquêtes essentielles de la Révolution : l'abolition des titres, des ordres de chevalerie et des privilèges.
Dès 1802, un processus irréversible est en effet déclenché par Bonaparte : l'instauration de la Légion d'honneur (1), première atteinte sérieuse portée à la fiction officielle de l'égalité, est un premier pas vers le rétablissement de la monarchie qui, à son tour, engendrera inévitablement la création d'une noblesse impériale.
Mais Napoléon, s'il est toujours impatient d'imposer ses projets et de réaliser ses rêves, sait également qu'aucune institution ne peut être solidement implantée si elle heurte trop ouvertement les idées reçues : il s'emploiera donc au cours des années suivantes à manoeuvrer doucement l'opinion, pour l'amener finalement à considérer comme une nécessité nationale et un bienfait général ce qui, hier encore, paraissait indissolublement lié à un régime fondé sur les inégalités de naissance.



  Un premier pas : la Légion d'honneur


" La question de la Légion d'honneur -- écrit la Duchesse d'Abrantès -- fit un bruit dont il n'est pas possible aujourd'hui de donner une juste idée. Cette création d'un ordre de chevalerie dans un pays où l'on ne marchait qu'au milieu d'institutions républicaines et d'une grande volonté d'égalité parut d'abord... une sorte de monstruosité... Ce fut un bourdonnement étrange dans toutes les classes, dans toutes les opinions.

Le faubourg Saint-Germain se contenta de railler, comme à l'accoutumé, cette initiative du régime consulaire : il n'y voyait qu'une imitation assez plate des anciens ordres monarchiques. Mais la réaction des républicains fut plus sérieuse : la Légion d'honneur ne visait-elle pas à créer insidieusement une nouvelle aristocratie ? Le titre de chevalier, dont on ne tardera pas à saluer les décorés " en style familier et amical " pouvait en effet le faire croire ; plus encore, la répartition des légionnaires en cohortes strictement hiérarchisées, auxquelles étaient affectées des rentes en biens nationaux, contribuait à donner l'impression que le Premier Consul était en train de créer un corps à part dans la Nation.

En fait, il apparut bien vite que ces croix, largement distribuées, n'avaient pour but que de récompenser les services rendus à l'Etat et de placer dans les mains du Premier Consul un instrument propre à stimuler le zèle de tous les serviteurs du Régime, militaires et civils. Bonaparte s'en était d'ailleurs expliqué devant les conseillers d'Etat en des termes bien faits pour caresser les sensibilités républicaines : " Si l'on distinguait les honneurs en militaires et en civils, on établirait deux ordres tandis qu'il n'y a qu'une nation. Si l'on ne décernait des honneurs qu'aux militaires, cette préférence serait encore pire car dès lors la nation ne serait plus rien ". Et, afin de mettre un terme à l'inquiétude des Jacobins, un serment anti-nobiliaire fut exigé des nouveaux décorés : " Je jure, sur mon honneur, de me dévouer au service de la République... de combattre par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent toute entreprise tendant à rétablir le régime féodal ou à reproduire les titres et qualités qui en étaient l'attribut ". Le futur général baron Thiébault, qui prêta ce serment, n'en était évidemment pas la dupe : " véritable facétie -- dit-il, qui dut faire rire Bonaparte en attendant qu'elle fit rire Napoléon ".

A peu près au même moment (2), une autre décision du gouvernement vient heurter les sentiments égalitaires alors si vifs : la création de 31 sénatoreries à vie, dotées de domaines importants et d'une maison d'habitation. Ne s'agissait-il pas cette fois d'une résurrection de la féodalité ? Là encore, ces craintes se révélèrent bien vaines ; le morcellement géographique de chacun de ces domaines et le peu d'empressement que montrèrent les " Sénateurs à sénatories " pour la résidence en province compromirent le succès de cette expérience, dont Bonaparte se désintéressa vite.

Il n'en est pas moins vrai que la Légion d'honneur et les sénatoreries à vie peuvent être considérées comme les signes avant-coureurs d'un événement considérable : le rétablissement de la monarchie.




  Princes du sang et grands dignitaires


Devenu Empereur héréditaire Napoléon ne pouvait envisager que ses frères et soeurs demeurassent de simples particuliers. Le Senatus-consulte du 28 floréal an XII (18 mai 1804) portant établissement du gouvernement impérial institue donc en faveur des membres de la famille du souverain le titre de Princes français et le prédicat d'Altesse impériale ; l'Empereur décide en outre d'accorder à chacun des " Princes de la famille " une dotation annuelle d'un million.

Cette première création de titres héréditaires, si elle parut naturelle au plus grand nombre dans la mesure où elle était limitée aux seuls membres de la famille impériale, ne fut cependant pas sans provoquer des plaisanteries, plus ou moins aigres. La comtesse Golovine, née Galitzine, particulièrement mal intentionnée envers l'Empereur, écrit : " Bonaparte s'occupa de l'élévation de ses parents et leur donna des titres. Ses soeurs et sa belle-soeur devinrent tout à coup princesses du sang. Des crieurs les proclamaient dans la rue. Quelques poissardes les ayant entendus se donnèrent les titres de princesse Asperge, princesse Epinard, etc. ". Et la redoutable dame russe ajoute : " Lorsque les princesses du sang parurent pour la première fois au théâtre, on cria : voilà les princesses du sang ! Quelques voix s'élevèrent alors dans le parterre et on entendit : du sang d'Enghien ! ".

Occupant la première place autour du trône, les Princes de la famille étaient immédiatement suivis dans l'ordre des préséances par les Grands Dignitaires de l'Empire, dont Talleyrand avait imaginé la création en s'inspirant de l'exemple germanique. Irresponsables et inamovibles, le Grand Electeur, l'Archichancelier de l'Empire, l'Archichancelier d'Etat, l'Architrésorier, le Connétable et le Grand Amiral (3) avaient des attributions purement honorifiques. Le titre de Prince et le prédicat d'Altesse sérénissime étaient attachés à leurs dignités.

Joseph et Louis Bonaparte, déjà Princes de la famille (4), furent nommés Grand Electeur et Connétable.

Les deux anciens Consuls. Cambacérès et Lebrun, devinrent respectivement Archichancelier et Architrésorier de l'Empire (5). La carrière de ces deux nouveaux Princes avait débuté assez modestement : le premier avait été conseiller de la Cour des aides de Montpellier, et le second avocat. Mourant de dépit de n'être pas compris parmi les Grands Dignitaires -- qui recevaient une dotation annuelle de 330 000 francs -- Talleyrand saisit le prétexte de ces deux nominations pour se moquer en privé des nouvelles Altesses. Le 2 juin 1804, il écrivait à Stanislas de Girardin : " Je trouve comme vous l'Altesse sérénissime bien ridicule donnée aux dignités. Pour la famille impériale, on ne peut assez faire; pour les autres, et surtout pour ceux qui ont reçu de plus de 500 personnes à Paris un Louis par consultation, l'Altesse. qui est un titre émanant de la souveraineté, n'a pas de sens commun ".

Cambacérès, quant à lui, ne cachait pas satisfaction ; le désignant sans le nommer, Madame de Staël nous apprend que ce personnage extraordinairement vaniteux " se faisant répéter le titre de Monseigneur du matin au soir, comme le Bourgeois gentilhomme ". Quoi qu'il en soit, dès lors que le titre de Prince et le prédicat d'Altesse sérénissime sont conférés à des personnes n'appartenant pas à la famille du souverain, il est clair que l'on s'achemine vers l'instauration d'un système de titres de noblesse. Napoléon se montre néanmoins prudent : il attend encore près de deux ans avant de dévoiler plus nettement ses intentions.



  Souverainetés et duchés grands fiefs


Le 30 mars 1806, quatre décrets instituent en Italie 22 " duchés grands fiefs de l'Empire " : la Dalmatie, l'Istrie, le Frioul, Cadore, Bellune, Conegliano, Trévise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo dans le royaume d'Italie ; Bénévent, Gaète, Otrante, PonteCorvo, Reggio et Tarente dans le royaume de Naples : Parme, Plaisance et Guastalla dans les Etats de Parme ; enfin, " le pays de Massa-Carrara et de la Garfagnana " est séparé du royaume d'Italie, érigé lui-aussi en duché grand fief et rattaché à la principauté de Lucques et de Piombino dont Napoléon avait attribué la souveraineté à sa soeur Elisa et à son beau-frère Félix Bacciochi par décret du 19 mars 1805.

Guastalla est également donné à une sceur de l'Empereur, Pauline, avec le titre de Prince-Duc de Guastalla pour le Prince Borghèse, son époux.

A part Massa-Carrara et Guastalla, qui sont donc octroyés à des membres de la famille impériale, Napoléon ne désigne pour l'instant aucun des titulaires de ces duchés grands fiefs : " Nous nous réservons de donner l'lnvestiture desdits fiefs, pour être transmis héréditairement, par ordre de primogéniture, aux descendants mâles, légitimes et naturels (6) de ceux en faveur de qui nous en aurons disposé; et, en cas d'extinction de leur descendance légitime et naturelle lesdits fiefs seront réversibles à notre couronne impériale, pour en être disposé par nous ou par nos successeurs ". Plusieurs millions de rentes pris sur les royaumes d'Italie et de Naples, et les principautés de Lucques et de Parme permettront, le moment venu d'accorder des dotations aux titulaires.

Ces mêmes décrets (7) prévoient que " L'héritier présomptif du royaume d'Italie portera le titre de Prince de Venise " (8) et créent trois souverains : " Le Prince Joseph-Napoléon, Grand Electeur de France " devient Roi de Naples et de Sicile, " le Prince Joachim-Napoléon (Murat), Grand Amiral de France ", Grand-duc de Berg et de Clèves, et le maréchal Berthier, Prince de Neufchâtel.

Deux mois plus tard (9), Napoléon proclame un nouveau roi et confère deux autres duchés grands fiefs : " Le Prince Louis-Napoléon, Connétable de France " est nommé Roi de Hollande, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, Prince-duc de Bénévent, et le maréchal Bernadotte Prince-duc de Ponte-Corvo.

Enfin, le Senatus-consulte du 14 août 1806 prévoit que d'autres titres héréditaires pourront être érigés à l'avenir quand Sa Majesté le jugera convenable, soit pour récompenser de grands services, soit pour exciter une utile émulation, soit pour concourir à " l'éclat du trône " ; les bénéficiaires pourront être autorisés à substituer leurs biens libres pour constituer " la dotation d'un titre héréditaire " qui, néanmoins, ne conférera " aucun droit ou privilège relativement aux autres sujets de Sa Majesté ".

Cet ensemble de mesures est fort intéressant à bien des égards.

Notons tout d'abord que le terme de " fief ", voué aux gémonies par la Révolution, est à nouveau employé officiellement, et sans la moindre gêne. Il paraît bien loin le temps où les républicains s'effarouchaient de la création de la Légion d'honneur ! Et pourtant, quatre ans seulement se sont écoulés. Cette fois, aucun murmure ne s'élève : quatre mois après Austerlitz, le trône impérial est trop solidement établi pour que quiconque ose discuter les volontés du maître.

D'ailleurs, loin de chercher à choquer, Napoléon agit habilement : les duchés grands fiefs sont situés en Italie, non en France, et seuls quatre d'entre eux sont attribués dans l'immédiat, dont deux à des Bonaparte (10) ; les souverains créés sont également des Princes du sang, à l'exception d'Alexandre Berthier, mais il s'agit du maréchal qui exerce les plus hautes fonctions militaires de l'Empire, immédiatement après Napoléon : enlin, si l'on évoque la possibilité de conférer de nouveaux titres de noblesse, on s'empresse d'ajouter qu'ils ne seront accompagnés d'aucun privilège.

Napoléon n'avait donc pas encore tout à fait oublié qu'il était " Empereur de la République Française " même si -- au dire de Madame de Rémusat, " il ne rêvait que de créations féodales "; et d'en donner pour preuve le serment prêté par Félix Bacciochi en qualité de Prince " souverain " de Lucques et de Piombino : " Je jure fidélité à l'Empereur... et je déclare que je ne cesserai de remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d'un bon et fidèle sujet envers Sa Majesté l'Empereur des Français ". Reconnaissons qu'il s'agit là en effet plus de l'acte d'allégeance d'un grand feudataire que d'une manifestation tangible de souveraineté...

En réalité l'emploi qui est fait sous l'Empire des termes de " souveraineté " et de " fief " relève de l'abus de langage ou, tout au moins, résulte d'une confusion de vocabulaire.

Les rois, les grands-ducs et les princes souverains créés par Napoléon mériteraient plutôt le nom de feudataires : leurs Etats continuent à faire partie de l'Empire français et l'Empereur reste libre, en fait sinon en droit, de disposer de leurs couronnes à sa convenance. On le verra bien par la suite lorsque, tels des préfets (11), ces princes seront mutés ou même révoqués : ainsi en 1808, Murat abandonnera à l'un des fils de Louis le Grand-Duché de Berg pour prendre possession du royaume de Naples, que Joseph quittera pour celui d'Espagne : en 1810, Louis devra renoncer à son trône hollandais qu'il prenait trop au sérieux au gré de l'Empereur, et ne sera remplacé -- fait bien significatif -- que par un Gouverneur général des départements de la Hollande. Quant à Elisa, promue Grande-Duchesse de Toscane en 1809, elle est priée aussitôt de ne pas se monter la tête : " Vous avez droit -- lui écrit Napoléon -- d'en appeler à moi des décisions de mes ministres, mais vous n'avez pas le droit d'en arrêter en aucune mesure l'exécution.".

A la comparaison avec le système médiéval, Thiers préfère le rapprochement avec Rome, il est vrai plus dans le goût du jour : " On pouvait se croire revenu à ces temps de l'empire romain où un simple décret du sénat enlevait ou conférait des couronnes " (12).

Si les souverainetés sont donc en fait des fiefs, les duchés grands fiefs n'en ont que le nom. Leurs bénéficiaires reçoivent le titre de duc et une très confortable dotation, rien de plus. Ils ne disposent d'aucune espèce de pouvoir sur les villes ou provinces dont ils portent le nom, et n'y ont même pas de résidence.

Toutefois, deux duchés grands fiefs sont d'une nature hybride : Bénévent et Ponte-Corvo, attribués nous l'avons vu à Talleyrand et à Bernadotte (13). En effet, les lettres patentes qui créent ces principautés-duchés les qualifient à la fois de " souveraineté " et de " fief immédiat de notre couronne ". Napoléon affectait d'ailleurs de les considérer comme de véritables souverainetés, dans une lettre qu'il adresse le 6 mai 1808 à son frère Louis pour lui interdire de donner des titres de princes aux Hollandais : " Moi-même je n'ai créé de princes sans leur donner une principauté (14). Le Prince de Ponte-Corvo a une principauté indépendante ; le prince de neufchâtel, le Prince de Bénévent ont des principautés indépendantes ". Et il ajoute, par souci d'exactitude : " Cambacérès, Lebrun sont princes comme Grands Dignitaires de l'Empire ".

Remarquons cependant que, dix jours plus tôt, Napoléon avait érigé en principauté un troisième duché grand fief: Cambacérès précisément, venait d'être créé Prince-Duc de Parme. Le fait que l'Empereur ne le cite pas parmi les princes " indépendants " incite donc à penser qu'il ne considérait pas cette dernière titulature comme constitutive d'une véritable principauté...

Et d'ailleurs, Talleyrand lui-même ne s'illusionnait guère sur sa principauté : s'il s'amusait parfois à signer " Charles-Maurice ", à l'instar d'un véritable souverain il n'eut garde de se rendre à Bénévent et ne se considéra réellement Prince qu'en 1807, lorsqu'il accéda à ce titre en qualité de Vice-Grand-Electeur. C'est pourquoi, évoquant à Sainte-Hélène l'insistance avec laquelle le Prince de Bénévent lui avait demandé à faire partie des Grands Dignitaires de l'Empire, Napoléon dira : " Il voulait être prince, c'était sa manie ".

Seul Berthier, Prince de Neufchâtel, se comporta en (petit) souverain : il avait un chambellan, un bataillon portant ses couleurs, et il concéda même un anoblissement (15).

On est donc fondé àconsidérer les propos tenus par Napoléon à Louis de Hollande comme des affirmations de circonstance, destinées à ridiculiser les prétentions de son frère. Et, bien que cette question des principautés " indépendantes " soit toujours demeurée assez obscure -- ce qui était à n'en pas douter dans les intentions de l'Empereur, peu désireux d'être pris au mot lorsqu'il créait des " souverains " -- on peut légitimement penser que, hormis les Princes du sang et le Prince de Neufchâtel, les titres de princes et de ducs créés par Napoléon n'étaient que de simples décorations : non de véritables fiefs et encore moins des souverainetés, quelle que soit la terminologie officielle employée en la matière Flatteuses pour ceux auxquels elles étaient conférées, ces épithètes ne coûtaient guère à l'Empereur et, pour tout dire, étaient à peu près dénuées de sens.

Mais n'anticipons pas : nous sommes encore en 1806, deux ans déjà se sont écoulés depuis la proclamation de l'Empire, et seuls trois partieuliers ont reçu des titres personnels indépendants de l'exercice d'une fonction: Berthier, Bernadotte et Talleyrand.

Bientôt, deux nouveaux duchés vont cette fois annoncer clairement la naissance de la noblesse d'Empire.




  Les deux premiers ducs de l'Empire


On a bien souvent évoqué la personnalité pittoresque de " Madame Sans-Gêne ". Mais on omet une précision amusante : la maréchale Lefebvre était, par ordre d'ancienneté, la Première Duchesse de l'Empire. S'en étonnera-t-on ? Pourtant le hasard ne fut pour rien dans le choix de l'Empereur lorsqu'il décréta, le 28 mai 1807 : " Voulant donner à notre cousin (16) le maréchal et sénateur Lefebvre un témoignage de notre bienveillance pour l'attachement et la fidélité qu'il nous a toujours montrés et reconnaître les services éminents qu'il nous a toujours rendus depuis, et auxquels il vient d'ajouter un nouvel éclat par la prise de Dantzick : désirant de plus consacrer par un titre spécial le souvenir de cette glorieuse et mémorable circonstance, nous avons résolu de lui conférer et nous lui conférer par les présentes, le titre de duc de Dantzick avec une dotation en domaines situés à l'intérieur de nos Etats. Nous entendons que le dit duché de Dantzick soit... transmis héréditairernent à ses enfants mâles, légitimes et naturels par ordre de primogéniture, pour en jouir en toute propriété, aux charges et conditions, et avec les droits, titres, honneurs et prérogatives attachés aux duchés par les constitutions de l'Empire..."

M. Tulard a parfaitement tiré les conclusions de cette première investiture d'un titre héréditaire n'allant ni à un Bonaparte, ni à l'un de leurs alliés, ni même à l'un des plus hauts personnages du Régime : " Cette fois la noblesse d'Empire est née... Mais si le maréchal devient duc de Dantzick, l'Empereur ne lui donne aucun immeuble, aucun bien, aucune rente situés dans la ville de Dantzick ou aux environs. Le titre est un simple souvenir de siège, analogue au cognomen des généraux romains. Il ne peut offusquer les hommes de la Révolution auxquels appartient Lefebvre. Un choix excellent... La carrière du nouveau duc est en effet exemplaire. Sergent en 1788, capitaine en 1792, général l'année suivante, il a participé aux Campagnes de la Révolution... Sénateur le 1er janvier 1800, maréchal d'Empire le 19 mai 1804,il rassure à la fois 1'armée et les nouveaux notables... En sorte que la noblesse récompense entre sans problème dans les moeurs ".

Empereur des Français, Napoléon n'oublie pas qu'il est aussi Roi d'Italie (17) : le deuxième duc sera donc un Italien. Et si son prédécesseur est sorti du peuple, il appartient, lui, à la meilleure noblesse ; le comte Melzi d'Eril, ancien vice-président de la république italienne et présentement Chancelier du royaume d'Italie, devient Duc de Lodi par décret du 20 décembre 1807. Là encore, le choix est habile. L'honneur qui est ainsi fait à ce grand patriote italien dévoué a Napoléon peut même être considéré comme une sorte de dédommagement pour la vice-royauté d'Italie, que de nombreux Italiens auraient souhaité lui voir attribuer, et que l'Empereur aurait préféré conférer en 1805 à son beau-fils Eugène de Beauharnais.
Quelques mois plus tard, les statuts portant création des titres impériaux voient le jour.



  La création des titres impériaux


Toutes les précautions ayant été prises pour habituer progressivement l'opinion au rétablissement des titres de noblesse, Napoléon promulgue le 1er mars 1808 les statuts " confirmant la création des titres imperiaux " et " concernant les majorats ".

Le premier de ces statuts établit tout d'abord une hiérarchie des titres. Seuls cinq titres sont retenus : prince, duc, comte, baron et chevalier. Ceux de marquis et de vicomte sont écartés, l'Empereur estimant, à tort ou à raison, qu'ils sont entachés de ridicule. Cette notion de hiérarchie des titres, conséquence de l'esprit organisateur de Napoléon, est nouvelle : l'Ancien Régime ne reconnaissait de prééminence qu'aux ducs (18) ? et le rang des autres familles dépendait de leur ancienneté, de leurs illustrations et de leurs possessions, non des titres dont elles étaient éventuellement décorées.

Autre innovation, les titres impériaux découlent en principe de l'exercice d'une fonction. Les Grands Dignitaires de l'Empire sont donc confirmés dans leurs titres de Prince et d'Altesse sérénissime ; les ministres, sénateurs, conseillers d'Etat à vie, présidents du Corps Législatif et archevêques porteront le titre de comte ; les présidents de collèges électoraux, les Premiers présidents et procureurs généraux de la Cour de Cassation et de la Cour des Comptes, les procureurs généraux des Cours d'Appel, les évoques et les maires des (37 puis 52) bonnes villes, celui de baron (19) ; enfin les membres de la Légion d'honneur seront tous chevaliers.
Procédant de l'exercice d'une fonction, ces titres ne sont conférés qu'à vie.
 
Toutefois, l'Empereur cherche à créer nous le verrons, non de vaines titulatures mais une " caste intermédiaire " entre le peuple et le souverain, qui soit capable d'entourer le trône et ait intérêt à en garantir la pérennité. Or, la notion de caste sous entend celle d'hérédité : en l'occurrence hérédité d'un titre de noblesse, mais aussi d'un patrimoine qui, lui étant indissolublement attaché, permettra aux descendants du premier titulaire de " tenir leur rang " dans la société et d'y jouer le rôle que leur réserve l'Empereur.

Il est donc prévu qu'un décret conférant un titre d'Empire puisse être suivi de lettres patentes en autorisant la transmission héréditaire, dès lors que le titulaire justifie d'un certain revenu (20) produit par des biens réunis dans un majorat. Titre et majorat seront alors transmis de mâle en mâle et d'aîné en aîné : c'est la vieille tradition française de la primogéniture masculine, issue de la loi salique. Napoléon y ajoute une disposition originale, la transmissibilité des titres par voie d'adoption, sous réserve pour chaque cas de l'approbation expresse du Souverain : " aucun de nos sujets, revêtu d'un titre, ne pourra adopter un enfant mâle, suivant les règles déterminées par le Code Napoléon, ou transmettre le titre qui lui sera accordé ou échu à un enfant adopté avant qu'il soit revêtu de ce titre, si ce n'est avec notre autorisation, énoncée dans nos lettres patentes délivrées à cet effet. Celui qui voudra obtenir ladite autorisation se pourvoiera devant notre cousin le prince archichancelier, qui prendra, à cet égard, nos ordres " (21).

Le système des titres de fonctions, comparable au tchin russe, avait l'avantage de respecter au moins l'un des idéaux révolutionnaires : l'individualisme. En revanche, il aurait eu l'inconvénient d'être trop rigide, si l'Empereur n'avait pris soin d'introduire dans le décret de 1808 un article d'apparence anodin mais qui lui laissait en fait toute latitude pour créer des titres à sa guise : " Nous nous réservons d'accorder les titres que nous jugerons convenables aux généraux, préfets, officiers civils et militaires, et autres de nos sujets qui se seront distingués par les services rendus à l'Etat ". Ainsi, les nouveaux titres de noblesse sont ouverts à tous : c'est, dans l'esprit de Napoléon, la consécration de l'idéal égalitaire de 1789, conçu comme une immense aspiration à la promotion sociale. Mme de Rémusat nous rapporte à cet égard des propos bien révélateurs de la pensée napoléonienne : " La liberté -- disait-il -- est le besoin d'une classe peu nombreuse, et privilégiée par la nature de facultés plus élevés que le commun des hommes. Elle peut donc être contrainte impunément. L'égalité, au Contraire, plaît à la multitude. Je ne la blesse point en donnant des titres qui sont accordés à tel ou tel, sans égard pour la question, usée aujourd'hui, de la naissance. Je fais de la monarchie, en créant une hérédité, mais je reste dans la Révolution. parce que ma noblesse n'est point exclusive. Mes titres sont une sorte de couronne civique ; on peut-les mériter par les oeuvres. D'ailleurs, les hommes sont habiles quand ils donnent à ceux qu'ils gouvernent le même mouvement qu'ils ont eux-mêmes. Or tout mon mouvement à moi est ascendant, il en faut un pareil qui agite de même la nation ".

Et il est vrai que l'Empire va permettre à ceux qui sont parvenus, depuis la Révolution, à s'élever -- parfois de manière vertigineuse -- dans l'échelle sociale, de couronner leur ascension par un titre de noblesse. Mieux encore, les serviteurs de rang modeste ne sont pas oubliés ; le titre de chevalier viendra récompenser le dévouement de nombreux fonctionnaires, officiers subalternes et soldats. En effet, ce titre appartient de droit à tous les membres de la légion d'honneur, qui n'ont besoin d'aucune autorisation spéciale pour se qualifier de a chevalier de l'Empire " ou faire précéder leur nom du titre de chevalier (22) : décision généreuse, que l'Empereur se refusera toujours à rapporter malgré les pressions constantes dont il est l'objet à cet égard. Les légionnaires disposent d'un autre droit : celui d'obtenir des lettres patentes les autorisant à transmettre leur titre à leurs descendants par ordre de primogéniture ; mais ils doivent dans ce cas satisfaire à des conditions dont la rigueur -- relative -- est destinée à éviter une trop grande extension du nombre des chevaliers, qui finirait par retirer toute valeur à ce titre. Les membres de la Légion d'honneur (23) doivent donc justifier de 3 000 francs de rente pour devenir chevaliers héréditaires, et leurs descendants devront eux-aussi, durant trois générations, faire confirmer leur titre (aux mêmes conditions de revenu) ; c'est alors seulement que l'hérédité du titre sera définitivement acquise à leur postérité.
 
Toutefois, ces règles de transmission sont assorties de dispenses qui en atténuent beaucoup la sévérité, les successeurs du premier titulaire échappant à l'obligation de solliciter la confirmation de leur titre s'ils sont eux-mêmes légionnaires. Ainsi, un très grand nombre de Français accèdent à un titre de noblesse personnel -- la Légion d'honneur comptant environ 30 000 membres à la chute de 1'Empire -- et certains d'entre eux sont en droit d'espérer quece titre demeurera dans leur famille.

Le second statut du 1er mars 1808 concerne une question passablement rébarbative : les majorats. Il est néanmoins indispensable de s'y arrêter un instant, ne serait-ce qu'en raison de l'importance attachée par Napoléon à cette institution, destinée à permettre la formation de " dynasties " de titrés de l'Empire.

A la différence des titres -- qui ne confèrent aucun privilège -- les majorats bénéficient d'un régime juridique exceptionnellement favorable, dont le statut de 1808 ne cache pas le motif : " La nécessité de conserver dans les familles les biens affectés au maintien des titres impose l'obligation de les excepter du droit commun et de les assujettir à des règles qui en empêcheront l'aliénation et le démembrement ". Le majorat est donc un ensemble de biens (24) produisant un revenu annuel dont le montant est fixé en fonction de l'importance du titre (25) ; ces biens sont inaliénables (ils ne peuvent être vendus ou échangés sans autorisation) et insaisissables (ils ne peuvent être saisis ou même hypothéqués) ; ils sont intégralement transmis, avec le titre, à l'aîné des descendants mâles du titulaire (major natu). Ainsi, le titré de l'Empire conservera intact, pour le transmettre à son successeur, un revenu lui permettant de mener un train compatible avec son titre.

Le majorat pouvait être constitué spontanément par le titré au moyen d'un prélèvement sur son patrimoine (majorat sur demande) ; mais il pouvait aussi résulter d'une libéralité de l'Empereur (majorat de propre mouvement), ou encore être d'origine " mixte ", l'apport personnel du titulaire étant dans ce cas complété par une dotation sur le Domaine extraordinaire.

La combinaison de ces deux caractéristiques propres aux titres d'Empire : la hiérarchie des titres et leur transmission héréditaire sous condition de formation d'un majorat, a donné naissance à une troisième innovation, jugée monstrueuse par les spécialistes du droit nobiliaire de l'Ancien Régime, mais appelée à connaître un succès considérable, le decrescendo des titres.

Le premier statut de 1808 prévoit en effet que les fils aînés des Princes Grands Dignitaires porteront le titre de duc, et leurs autres fils ceux de comte et de baron, dès lors que des majorats correspondant à ces titres auront été institués en leur faveur par leur père. De même, les fils des comtes titrés en raison de leurs fonctions (ministres, sénateurs, etc.) prendront, sous les mêmes conditions, le titre de baron. Deux ans plus tard, le décret du 3 mars 1810 donne à cette disposition une portée générale : " Le fils aîné d'un possesseur de majorat pourra prendre le titre immédiatement inférieur au sien. Les puînés n'auront que le titre de chevalier ". Le decrescendo des titres est donc désormais automatique et le père n'est plus obligé de constituer un majorat spécial en faveur de ses fils.

Notons enfin qu'un Conseil du Sceau des titres placé sous l'autorité du Prince Archichancelier de l'Empire -- Cambacérès -- est chargé d'examiner les questions relatives aux titres, majorats et armoiries, et de faire à l'Empereur toutes propositions utiles à cet égard (26).

Une dernière question mérite d'être soulevée : Napoléon a-t-il, oui ou non, créé une noblesse ? Ou bien s'est il contenté de concéder des titres ?
Question paradoxale en apparence, mais non denuée d'intérêt étant donné le climat politique de l'époque. Officiellement, la réponse est négative : l'Empereur n'anoblit personne.

Rappelons que la noblesse, telle qu'on l'entendait sous l'ancienne monarchie, était du point de vue institutionnel un ordre à part dans la nation, et du point de vue juridique un statut particulier, conférant des droits et privilèges spécifiques ; enfin, lorsque le Roi anoblissait quelqu'un, il conférait en même temps la noblesse à tous ses descendants mâles (et femelles jusqu'à leur mariage).

Au contraire, les titres d'Empire ne s'accompagnent en eux-mêmes d'aucun privilège ; ce sont de simples décorations accordées à vie à des personnes dont elles récompensent les services ; et si ces titres peuvent être transmis héréditairement, c'est à la condition expresse -- généralement très onéreuse pour le titré -- qu'un majorat soit constitué, le titre passant alors au seul fils aîné.

Ainsi, la distinction entre le concept de noblesse et les titres d'Empire parait très nette. Les excellents auteurs qui l'ont soulignée (27) nous paraissent néanmoins en avoir exagéré la portée. Nous avons vu en effet, d'une part que les majorats bénéficient de règles exorbitantes du droit commun, et d'autre part que tous les fils du majorataire (non l'aîné seul) reçoivent automatiquement un titre inférieur à celui de leur père ; il est vrai cependant que les cadets ne transmettent pas à leur tour leurs titres à leurs descendants : ils n'en restent pas moins aptes à succéder au titre du chef de famille en cas d'extinction de la branche aînée. N'est ce point là exactement le cas des fils cadets des pairs héréditaires d'Angleterre ? Et dira-t-on alors qu'il n'y a pas de noblesse anglaise en dehors des membres de la Chambres des lords ? Cette réponse, correcte d'un point de vue strictement juridique, est sans nul doute d'une rigueur un peu trop étroite.

Car, au-delà des arguties de droit, il y a la force de l'opinion générale, dont le vocabulaire est l'expression la plus nette : or, dès la création des titres d'Empire, tout le monde parle de noblesse, à commencer par l'Empereur lui-même. Et si le nom de " noblesse impériale ", donné aux titrés de l'Empire, fut consacré par l'usage c'est tout simplement parce qu'il répondait parfaitement à l'esprit -- sinon à la lettre -- qui présida à la naissance de ces distinctions héréditaires.



  Une caste intermédiaire


Napoléon, s'il a donné forme à la plupart des institutions fondamentales sur lesquelles la France vit aujourd'hui encore, n'en était pas moins, de par sa conception du pouvoir, un homme de l'Ancien Régime.

La démocratie, qu'il associait aux excès révolutionnaires, lui faisait horreur. Issu lui-même de la Révolution, il n'eut de cesse de conférer à son régime une légitimité monarchique. Certes, il lui fallait à tout prix éviter d'évoquer les traditions capétiennes : c'est pourquoi le titre d'Empereur fut préféré à celui de Roi tandis que les Grands Dignitaires et 24 Grands Officiers de l'Empire (28) étaient destinés à rappeler les pairs de Charlemagne. Couronné, sacré par le Pape, Napoléon se savait assez puissant pour régner en monarque absolu. Mais qu'en serait-il de ses successeurs ? Madame de Rémusat nous rapporte ses propos : " Tant que je vivrai je régnerai comme je l'entends mais mon fils sera forcé d'être libéral ". En attendant, l'Empereur doit donc s'efforcer d'étayer le trône, non seulement pour son propre bénéfice, mais aussi et surtout pour ménager à ses successeurs de solides points d'appui.

A cet égard, la création de royaumes vassaux qui remplacent d'anciennes monarchies mais également des républiques -- entre parfaitement dans le " système " napoléonien : l'idée monarchique sera plus profondément ancrée dans les mentalités à mesure qu'elle se répandra en Europe et que les Français assisteront au spectacle, à la fois impressionnant et flatteur pour l'orgueil national, d'un " embarras de rois " venant à Paris rendre hommage à leur souverain (29).

Mais le prestige n'est pas tout. Et l'Empereur pense que le meilleur moyen d'asseoir durablement le principe d'hérédité monarchique est d'étendre le plus possible le nombre de ceux qui ont un intérêt personnel à son maintien.

L'instauration de la noblesse impériale est la conséquence directe de ce calcul. Puisant dans la personne de l'Empereur leur force et leur raison d'être, les familles qui s'élèveront avec lui formeront un rempart autour du trône : Napoléon -- nous dit Madame de Rémusat -- a conçut rapidement l'idée que c'était aujourd'hui des empiètements populaires qu'il fallait se défendre, et que la disposition des esprits devait le porter à suivre la route inverse à celle que, depuis quelques siècles, ne cessaient de tracer les rois. En effet, si autrefois les grands avaient presque toujours gêné l'autorité royale, à présent cette même autorité avait besoin, au contraire, d'une eréation intermédiaire qui, dans le siècle libéral où nous nous trouvons, vint tout naturellement se ranger autour du souverain pour réprimer la marche des prétentions populaires devenues nationales ". Mais cette " caste intermédiaire entre lui et la vaste démocratie de la France ", dont l'Empereur parlait volontiers à ses familiers, ne risquait-elle pas de prendre un jour ses distances à l'égard du pouvoir ?
 
Napoléon trancha à sa manière cette délicate question : " Ce n'est pas, dit-il, que je ne voie que tous ces nobles, ces ducs surtout que je fais, et à qui j'accorde de si énormes dotations, vont devenir un peu indépendants de moi. Décorés et riches, ils tenteront de m'échapper et prendront vraissemblablement ce qu'ils appelleront l'esprit de leur état... Oh ! reprit-il, en souriant d'un sourire dont je ne saurais comment décrire l'expression, ils ne courront pas si vite que je ne sache bien les rattraper ".




  "Je m'appelle duc de Rovigo"


Avant de rattraper les ducs, il faut les inventer. Et l'Empereur fait bonne mesure : en deux ans, d'avril 1808 à avril 1810, il crée 31 titres princiers et ducaux, qui viennent s'ajouter aux cinq titres datant de la période 1806-1807, et seront encore suivis de quatre autres conférés en 1813 (30).

Comme on pouvait s'y attendre, les militaires se taillent la part du lion : 22 titres vont à des maréchaux de l'Empire, 6 à des généraux, et un titre à un amiral.
Après les maréchaux Berthier, Prince-Duc de Neuf châtel, Bernadotte, Prince-Duc de Ponte-Corvo, et Le febvre, Duc de Dantzick, viennent successivement : en avril 1808, Augereau, Duc de Castiglione, et Masséna, Duc de Rivoli ; en mai, Kellermann, Duc de Valmy, et Ney, Duc d'Elchingen ; en juin, Lannes, Duc de Montebello, Marmont, Duc de Raguse, et Soult, Duc de Dalmatie ; en juillet, Davout, Duc d'Auerstuedt, Moncey, Duc de Conegliano, et Mortier, Duc de Trévise ; et en septembre, Victor, Duc de Bellune. En mai 1809, Bessières, Duc d'Istrie; en décembre, Mac-Donald, Duc de Tarente; en novembre-décembre de la même année et en janvier 1810, trois rnaréchaux déjà titrés reçoivent en plus un titre princier : Davout est fait Prince d'Eckmühl, Berthier, Prince de Wagram, et Masséna, Prince d'Essling. En avril 1810, Oudinot devient Duc de Reggio. Enfin, en janvier et mars 1813, Suchet reçoit le titre de Duc d'Albufera et Ney celui de Prince de La Moskowa.
Si presque tous les maréchaux deviennent ducs (31), seuls six généraux accèdent à ce titre. Ils doivent cette faveur à diverses raisons : Arrighi de Casanova, Duc de Padoue (avril 1808) est cousin issu de germains de Napoléon ; Savary, Duc de Rovigo, Duroc, Duc de Frioul (mai), et Caulaincourt, Duc de Vicence (juin) comptent parmi les plus proches et les plus fidèles serviteurs de l'Empereur (Duroc est Grand Maréchal duPalais, Caulaincourt, Grand Ecuyer, et Savary deviendra en 1809 ministre de la Police). Junot, Duc d'Abrantès (janvier 1809) est, tout comme les maréchaux, Grand Officier de l'Empire (en qualité de colonel général des Hussards) ; enfin, Clarke, Duc de Feltre (août 1809) est ministre de la Guerre.

Les civils, pour la plupart ministres ou Grands Dignitaires, reçoivent treize titres. Après Talleyrand, Prince-Duc de Bénévent, et Melzi d'Eril, Duc de Lodi, viennent en avril 1808 le Prince Archichancelier Cambacérès, Prince-Duc de Parme, et le Prince Architrésorier Lebrun, Duc de Plaisance; le 15 août 1809, jour de la Saint-Napoléon, l'Empereur nomme une promotion de six ministres (au nombre desquels (Clarke déjà cité parmi les généraux) Champigny devient Duc de Cadore, Fouché, Duc d'Otrante, Gaudin, Duc de Gaète, Maret, Duc de Bassano, et Regnier, Duc de Massa (32).

Quatre titres ducaux sans dénomination particulière seront également décernés : en 1810 au rnarquis Litta, Grand Chambellan du royaume d'ltalie (février), et au baron Emerich de Dalberg, neveu du Prince Primat de la Confédération du Rhin (avril) ; en 1813 au comte Visconti chambellan de l'Empereur (janvier) (33), et à l'arniral Decrès, rninistre de la Marine (avril).

Au total 41 titres, allant à 37 titulaires. Les principautés indépendantes, ou soi-disant indépendantes exceptées -- Neufchâtel, Bénévent et Ponte-Corvo -- ces titres, on l'aura remarqué, sont de trois types : duchés grands fiefs situés en Italie, principautés ou duchés commémorant des victoires, et duchés inommés, c'est-à-dire s'attachant au seul patronyme du titulaire (Duc Decrès, Duc de Dalberg, etc.). Mais ces différences sont de pure forme, tous ces titres étant de simples décorations.

Il convient également de ne pas attacher une innportance excessive aux dates exactes des créations de 1808 et du début de 1809 : ces dates sont celles des lettres patentes, mais il s'agit en réalité d'uneseule grande promotion d'une vingtaine de ducs, annoncée peu après la promulgation des décrets instituant la noblesse impériale. Ecoutons la générale Junot, devenue Duchesse d'Abrantès : " J'étais de service auprès de Madame aux Tuileries (34) et je l'accompagnais pour le dîner de famille qui avait lieu tous les dimanches. En arrivant dans le salon de service du pavillon de Flore... je vois Savary qui vient à moi :
-- " Embrassez-moi. J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.
-- Dites d'abord votre nouvelle, et puis l'embrassade viendra en suite si votre nouvelle en vaut la peine.
- Eh bien, c'est que je suis duc !
-- C'est en effet une chose surprenante. Mais pourquoi cela fait-il que je dois vous embrasser ?
-- Et je m'appelle le Duc de Rovigo poursuivit-il en marchant dans la chambre, tellement bouffi de joie qu'il aurait pu s'élever comme un ballon.
-- Mais que me fait votre titre et votre nom ridicule ? lui dis-je enfin, car il s'impatientait.
-- S'il vous avait dit que vous êtes duchesse, me dit Rapp en venant à moi et en me prenant les deux mains avec amitié, Je suis sûr que vous l'auriez embrassé comme vous allez m'embrasser...
- - Et de grand coeur, répondis-je en présentant ma joue à l'excellent homme et tout enchantée de sa franche et cordiale amitié...
--- Et de plus, me dit Rapp, vous avez le plus joli nom de la troupe. Vous êtes Duchesse d'Abrantès... Je fus alors doublement heureuse de cette nouvelle faveur. Junot m'a dit qu'en... apprenant cette grâce que venait de lui faire l'Empereur, il avail été emu aux larmes ". Après le dîner, la nouvelle duchesse s'apprêtait à prendre congé lorsqu'elle vit entrer la maréchale Lannes : " Elle était toujours la bienvenue auprès de moi, mais ce jour-là surtout. Nous nous rapprochâmes aussitôt et nous plaçâmes à table à côté l'une de l'autre.
--- Eh bien ! lui dis-je. voilà de grandes choses, mais Je suis presque sûre qu'elles ne vous touchent guère. Et c'était vrai. Le goût de toutes ces dignités a pu lui venir par la suite ? mais je la connais et la connais pour une personne simple, bonne et parfaitement naturelle.
-- Et vous avez bien raison de présumer que tout cela n'est rien pour moi, me répondit-elle. Il n'y a plus, je suis certaine que Lannes n'en recevra aucune joie. Vous connaissez sa façon de penser, elle n'a changée en rien. Mais ce n'est pas comme lui que pensent beaucoup de gens qui entourent l'Empereur. Tenez, regardez ,plutôt.
Je regardai un peu en face de moi et je vis le Duc de Rovigo, ou de Ravigotte, comme l'appelaient nos domestiques, tandis qu'ils discutaient entre eux quelle était l'affaire où il avait gagné le nom que lui donnait l'Empereur. Je le vis rayonnant...
-- Et quel nom portez-vous ? dis-je après quelques moments de conversation.
-- Un charmant. Montebello. C'est avec le vôtre les deux plus agréables de la liste. Et elle tira de sa ceinture une petite carte sur laquelle étaient inscrits les noms de tous les ducs que l'Empereur avait créés, ainsi que les majorats qu'il affectait à ces dignités ".

Nous pouvons en effet imaginer Napoléon travaillant à cette liste. Gageons que s'il hésita un peu, il s'amusa beaucoup. Il ne put même s'empêcher de faire quelques calembours ; ainsi, le maréchal Vietor. surnommé " Beausoleil " sous la Révolution, fut titré Duc de Bellune. Quant au " plus joli duché de la troupe ", il faillit ne pas voir Ie jour ; c'est du moins ce que l'Empereur affirrna à Mlle Junot : " Je voulais le nommer duc de Nazareth (35). Mais on l'aurait appelé Junot de Nazareth...".
Le maréchal Jourdan eut moins de chance : il manqua réellement d'être duc. Napoléon avait d'abord prévu en sa faveur le titre de Duc de Fleurus, en récompense de la victoire qu'il avait remportée sous la Révolution, tout comme Kellermann était fait Duc de Valmy (36). Mais il y renonça finalement, peut-être en raison des opinions républicaines affichées par ce maréchal, d'ailleurs tombé en disgrâce. Jourdan ne reçut même pas un titre de comte et en conçut une très vive contrariété, ainsi qu'en témoigne le bulletin de police du 11 août 1810 : " Il lui arrivait souvent de dire avec une sorte d'aigreur qu'il n'était que du Tiers-Etat " (37).

Il nous reste à mentionner un titre tout à fait singulier, celui de Duchesse de Navarre, accordé à l'Impératrice Joséphine au moment du divorce, et transmissible à la descendance d'Eugène de Beauharnais. Ce duché, de consonance si étrange, devait son nom au château de Navarre, près d'Evreux, où l'Empereur désirait que l'Impératrice répudiée résida. Mais il ne dérogeait pas seulement à la règle que Napoléon s'était fixée, de ne pas créer de principauté ou de duché portant un nom de localité française (36). Les lettres patentes du 11 mars 1810 marquaient en fait un véritable retour, sinon à la féodalité comme le dit Frédéric Masson, au moins aux formes féodales de l'Ancien Régime; en effet, Navarre n'était pas un titre accompagné d'un majorat (le dit majorat pouvant fort bien être constitué pour tout ou partie par le château de Navarre), mais un domaine français érigé en duché et " possédé comme fief immédiat de notre Couronne "... Reconnaissons que, même s'il s'agissait d'une exception, elle méritait de ne pas passer inaperçue.

Les princes et les dues de l'Empire forment évidemment, dans l'esprit de Napoléon, le premier rang de cette " caste intermédiaire " qu'il entend fonder. C'est pourquoi il leur impose d'utiliser leurs considérables dotations pour mener grand train : tout comme le faste de la Cour sert le prestige et la politique de l'Empereur, le luxe des maisons princières et ducales doit démontrer à tous que l'accession à un titre est non seulement une satisfaction pour l'orgueil, mais aussi un moyen de se placer très concrètement au-dessus du commun des mortels.

Ils seront donc tenus de posséder un hôtel à Paris. Et, ne laissant rien au hasard, l'Empereur réglemente (38), les inscriptions qui devront figurer sur les portes cochères de ces demeures : les Princes du sang et les Princes Grands dignitaires indiqueront " Palais du Prince de... ", tandis que les princes et les ducs de l'Empire mentionneront " Hôtel du Prince (ou du duc) de... ". Et seuls ces grands personnages pourront faire sculpter leurs armoiries sur les façades de leurs résidences. Quant aux comtes et aux barons, ils ne sont pas obligés d'avoir une maison dans la capitale et, s'ils désirent en posséder une, ne peuvent écrire " Hôtel du comte (ou du baron)... " qu'avec l'autorisation spéciale de l'Empereur et après avoir constitué un majorat de l00 000 francs de rente.

De 1808 à la chute de l'Empire, Napoléon distribuera environ 2 000 de ces titres; 500 comtes et 1 550 barons. Si l'on y ajoute 1 500 titres (transmissibles) de chevalier et une quarantaine de titres princiers et ducaux, on parvient au total considérable de 3 600 titres, créés en six ans au profit de 3350 titulaires (39).

A la quasi-automaticité des titres de fonctions (comte ministre, sénateur ou archevêque, baron président de collège électoral, de Cour d'appel ou évêque, etc.) s'ajoute, en ce qui concerne la collation des autres titres de comte ou de baron, des règles presque aussi systématiques bien que non écrites : si l'Empereur accorde " à ses autres sujets les titres qu'il juge convenables ", il ne le fait pas au hasard. La plupart des généraux de division, des conseillers d'Etat ou des chambellans de l'Empereur deviennent comtes tandis que le titre de baron est généralement accordé aux généraux de brigade (ainsi qu'à de nombreux colonels et même adjudants-commandants), aux préfets, aux maîtres des Requêtes au Conseil d'Etat, aux membres des collèges électoraux, aux écuyers de l'Empereur et aux chambellans des Princes du sang (40).

Ici encore, les militaires dominent : ils reçoivent plus de la moitié des titres de comtes et de barons, et les 4/5ème des titres de chevaliers (qui récompensent généralement des militaires de grades inférieurs à celui de colonel). Au total, l'armée recueille donc 60 % des titres impériaux. Puis viennent, en nombre à peu près égaux, les hauts fonctionnaires et les notables (41).

Les écrivains et les artistes, les savants et les médecins (civils) sont très peu nombreux. Citons Monge, Chaptal, Volney, Volta, Cabanis, Berthollet (comtes sénateurs), Fontanes (comte président du Corps Législatif), Corvisart, Silvestre de Sacy (barons tirés des corps savants), Vivant Denon (baron président de Collège électoral), David, Houdon Cuvier et Hallé (chevaliers légionnaires).

Les financiers, les négociants et les manufacturiers ne sont guère mieux traités ; retenons toutefois les noms de Begouën (comte conseiller d'Etat), Journu-Aubert, Le Couteulx de Canteleu (comtes sénateurs), Mallet, Hottinguer, Davillier (barons propriétaires), Delessert, Poupart de Neuflize, Seillière (barons membres dé Collèges électoraux), Torlonia et Treves (ces deux derniers barons étaient respectivement présidents des Chambres de Commerce de Rome et de Venise) ; enfin, trois fils de banquiers reçoivent un titre de comte : Perregaux, Pourtalès et Germain, mais en qualité de chambellans de l'Empereur.

A la différence des princes et des ducs, qui portent presque tous un nom de " fief " ou de bataille, les titres de comtes et de barons sont en principe inommés et viennent simplement s'ajouter au patronyme. Néanmoins, plusieurs dizaines de ces titres s'accompagnent d'une dénomination particulière, qui correspond généralement à une propriété comprise dans le majorat du titulaire. Il en sera ainsi pour les sénateurs Chaptal, comte de Chanteloup, Monge, comte de Péluse, Cochon, comte de Lapparent, Le Couteulx de Canteleu, comte de Fresnelles, Clément de Ris, comte de Mauny, Dyzez, comte d'Arènes, Journu-Aubert, comte de Tustal, Vernier, comte de Mont-Orient, Emmery, comte de Grozyeulx; les généraux Mouton, comte de Lobau (titre de victoire). Vandamme, comte d'Unsebourg, Clarke, comte d'Hunebourg (42), Becker, comte de Mons, Walter, baron de Saint-Ange, Lapisse, baron de Sainte-Hélène, Grandjean, chevalier des Grands-Chenets ; les colonels Dode, baron de La Brunerie, Christophe, baron de Lamotte-Guery, Tarbé, chevalier de Saint-Hardouin ; le conseiller d'Etat Régnier, comte de Gronau (fils du due de Massa, ministre de la Justice), le ministre Crétet, comte de Champmol, le préfet Bonnaire, baron de Maupas, les magistrats Favard, chevalier puis baron de Langlade, et Leboeuf, chevalier des Auvergnes, le capitaine Gandon, chevalier des Alliers, etc.

Charmantes ou ridicules, ces dénominations ne modifient en rien la situation de leurs bénéficiaires, qui est absolument identique à celle des comtes, barons et chevaliers " inommés ". Mais peut-être ressentent-ilsune certaine satisfaction à recevoir une particule et un " nom de terre " qui leur permettront bientôt d'oublier un patronyme un peu trop commun...




  La lie dorée


Le noble Faubourg a en effet plus d'une occasion de se divertir avec les noms des nouveaux titrés, du comte Frangipane aux barons Farine, Froment, Graingorge, Jean-Bon, Cerise et Pépin, des chevaliers Boudin, Faucon et Nourisson aux barons Neigre, Negro, Noirot et Barbanègre, sans parler des Bonaventure, Boucher, Bouchu, Cabeau, Couture, Cornebize et autres Dupont, Durand, Dubois, Lefol, Legros, Legras...
 
Ces noms ont au moins un intérêt, celui d'appeler notre attention sur la place très importante qu'occupent dans la noblesse d'Empire la petite et moyenne bourgeoisie, et même les couches populaires. Si l'ancienne aristocratie et la " bourgeoisie vivant noblement " --- selon l'expression en usage sous l'Ancien Régime : nous dirions aujourd'hui la grande ou la haute bourgeoisie -- représentent environ le tiers des nouveaux titrés (43), tous les autres titulaires sont de modeste extraction et, pour 20 % d'entre eux, d'origine tout à fait plébéienne. Certes, ainsi que l'a remarqué M. Tulard, " l'élément populaire n'est guère représenté que par des militaires dont la promotion avait déjà été assurée par les guerres de la Révolution ". Quoi de plus naturel ? Il est assurément plus aisé pour le fils d'un boucher -- comme Gouvion Saint-Cyr (44) -- ou d'un tonnelier, né un siècle avant l'instruction publique obligatoire, de conquérir des épaulettes de général, que de devenir conseiller d'Etat ou ambassadeur. Et la guerre, malheureusement incessante sous l'Empire, donnera encore à bien des Français la possibilité de s'élever dans l'échelle sociale et de parvenir à la noblesse.

Faute de pouvoir procéder à une étude détaillée des origines sociales de l'ensemble de la noblesse d'Empire, considérons un instant, à titre d'exemple, les origines des princes et des ducs créés par Napoléon (45).

Que constatons-nous ? Tout d'abord, une très forte proportion de titulaires appartenant déjà à la noblesse : 16 sur 37 princes et ducs. Six d'entre eux font partie de la haute noblesse française ou étrangère : le marquis de Caulaincourt, le baron Emerich de Dalberg, le marquis Litta, le comte Melzi d'Eril, M. de Talleyrand6Périgord et le comte Visconti. Quatre sont de noblesse beaucoup moins importante, quoique ancienne: Arrighi de Casanova, d'Avout, Champagny (qui a été député de la noblesse aux Etats6Généraux) et Clarke. Enfin, les six derniers sont de noblesse récente, voire extrêmement récente : Marmont et du Roc (dit Duroc) descendent d'anoblis du XVIIe siècle, Cambacérès est le petit-fils d'un anobli, Berthier et Lebrun sont fils d'anoblis, quant à Kellermann, il a été admis in extremis dans le Second ordre (en 1788) en qualité de maréchal de camp.

Sept autres ducs sont issus de familles de bonne bourgeoisie : les pères de Decrès et de Savary étaient chevaliers de Saint-Louis, Mac-Donald est le fils d'un émigré écossais au service de la France, Monecy et Gaudin sont fils d'avocats au Parlement, Soult fils d'un notaire, et Maret d'un médecin, secrétaire perpétuel de l'Académie de Dijon.

Descendons quelques échelons : nous voici dans la moyenne bourgeoisie de province, avec des fils de négociants (Régnier et Suchet), de chirurgien (Bessières), de capitaine de navire (Fouché) et de " robin " Bernadotte).

La très petite bourgeoisie est représentée par Junol fils d'un marchand et petit-fils d'un laboureur; Masséna, fils d'un épicier de Nice, et frère d'une couturière mariée à un ouvrier (qui deviendra commissaire de police grâce à l'appui du Prince d'Essling) ; Lannes, dont le père était " trafiqueur " -- c'est-à-dire marchand de biens -- et le grand-père métayer; et Mortier, fils d'un cultivateur (46). Précisons que seul le respect dû à un membre de la famille impériale nous interdit de comprendre dans cette catégorie sociale le Roi Joachim Mlurat, dont le père se qualifiait lui-même de " travailleur, marchand et aubergiste ".

Enfin, les origines sociales de deux ducs et d'un prince-duc contribueront beaucoup à associer dans l'esprit des Français la création de la noblesse impériale à un conte de fées : Augereau, né dans le faubourg Saint-Marceau, où son père était domestique, recevra le beau nom de Duc de Castiglione, qui viendra se substituer sur le fronton de son Hôtel à celui de Rochechouart lorsque le maréchal viendra habiter -- au cceur du faubourg Saint-Germain -- la demeure de cette antique famille. Quant au père de Lefebvre, d'abord garçon coiffeur, il s'était hissé jusqu'aux fonctions de sergent de garde, tandis qu'un simple soldat, devenu tonnelier, avait donné naissance à l'impétueux Ney, " le Brave des Braves ".

Mais, hélas ! la simplicité des origines n'implique pas celle du comportement. Dès 1802, Lefebvre, futur maréchal et premier Duc de l'Empire, jugeait bon de rétorquer à un peintre en bâtiment qui se plaignait de la cherté du pain (47) " qu'on était plus au temps de Louis XVI ni de la Convention, qu'il ne fallait pas que la canaille crût qu'on s'occuperait uniquement d'elle "... Et Chateaubriand de railler ces parvenus subitement transformés en réactionnaires : " En train de devenir barons et comtes, les Jacobins ne parlaient que des horreurs de 1793, de la nécessité de châtier les prolétaires et de réprimer les excès de la populace ". Vocabulaire qui n'aurait sans doute pas déplu au Duc de Duras, auteur, selon Mme de La Tour du Pin, d'une sorte de maxime (qu'il désavoua par la suite) : " Il faut que la canaille sue ".

Tous ces nouveaux personnages colonisent peu à peu les plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain. Le Prince Eugène habite le magnifique Hôtel que Boffrand s'était construit pour lui-même. le Prince Cambacérès l'Hôtel de Roquelaure (246, bd St-Germain), le Prince de Bénévent l'Hôtel Matignon, le maréchal Duc d'Auestuedt, Prince d'Eckmuhl -- Davout -- les Hôtels de Monaco et de Valentinois (57, rue Saint-Dominique), le maréchal Duc de Montebello -- Lannes -- l'Hôtel Kinsky (au 53 de la même rue). le maréchal Duc de Dantzick -- Lefebvre -- l'Hôlel de Montmorency (85, rue du Cherche-Midi), le maréchal Duc de Reggio -- Oudinot -- l'Hôtel d'Anlezy (16. rue de Bourgogne), le maréchal Duc de Castiglione -- Augereau -- l'Hôtel de Rochechouard(110 rue de Grenelle), le Duc de Cadore -- Champagny -- l'Hôtel du Châtelet (au 127 de la même rue), le Duc de Feltre -- Clarke -- l'Hôtel d'Estrées (au 79 de la même rue), le cardinal comte Cambacérès l'Hôtel de Lesdiguières (voisin de celui de son frère l'Archichancelier), le général comte Rapp l'Hôtel de Montmorin (27, rue Oudinot), le général comte Legrand l'Hôtel Amelot de Gournay (1, rue Saint Dominique), le général comte Caffarelli l'Hôtel de Cassini (32, rue de Babylone), le général comte Nansouty Hôtel du Président Duret (67, rue de Lille), le comte de Champmol -- Crétet, ministre de l'Intérieur -- l'Hôtel de Monceaux (83, rue de Grenelle), le sénateur comte de Beauharnais l'Hôtel d'Aligre (15, rue de l'Université), etc.

Le faubourg Saint-Honoré et la Chaussée d'Antin sont également bien famés : le Prince Lebrun s'installe dans l'Hôtel deNoailles, le cardinal comte Fesch, frère de Madame Laetitia, achète deux hôtels dont l'un a été construit par Ledoux...
Confisqués le plus souvent comme biens nationaux sous la Révolution, ces hôtels ont été acquis grâce aux dotations accordées par l'Empereur. Leurs nouveaux propriétaires les transforment à leur goût, et y engagent parfois des dépenses si somptuaires qu'ils parviennent à déchainer la colère de Napoléon ; tel Eugène de Beauharnais qui engloutissait des sommes énormes dans l'aménagement de son hôtel, au point que l'Empereur décida d'y mettre fin brutalement : " Ne vous occupez plus de votre maison. J'y ai mis mon embargo. Quand vous viendrez à Paris, vous logerez dans mon palais ".

Mais noblesse oblige : on donne dans ces hôtels de grands dîners, où l'on fait excellente chère, et des bals qui sont parfois honorés de la présence du Souverain. Cambacérès était passé maître dans l'art des mondanités, ces immenses cohues qui ennuyaient tant Madame de Rémusat : " Il donnait de grands dîners, et recevait deux fois par semaine. Il occupait un hôtel situé sur le Carrousel, dont on a fait aujourd'hui l'Hôtel des CentSuisses (48). A sept heures du soir, la place du Carrousel se couvrait ordinairement d'une longue file de voitures dont Cambacérès, de sa fenêtre, contemplait avec une vraie joie le développement étendu. On était un assez long temps à entrer dans la cour et à parvenir au pied de l'escalier. Dès la porte du premier salon, un huissier attentif proclamait votre nom à haute voix; ce nom était répété jusqu'à la porte de la pièce où se tenait Son Altesse. Là, se pressait une foule énorme; les femmes assises sur deux ou trois rangs ; les hommes debout, serrés, faisant d'un angle à l'autre une sorte de corridor au milieu duquel Cambacérès, couvert de cordons, portant le plus souvent tous ses ordres en diamants, coiffé d'une énorme perruque bien poudrée, se promenait gravement, débitant à droite et à gauche quelques phrases polies... quels embarras causaient, dans la place, la foule des carosses qui se croisaient pour arriver chez lui.

Berthier n'était pas moins vaniteux que l'Archichancelier, ainsi qu'en témoigne le maréchal de Castellane : " Le Prince de Neufchâtel met beaucoup de pompe dans ses réceptions... Le Prince de Wagram ne présenterait pour rien lui-même un de ses amis à la Princesse de Neufchâtel ; une de ses connaissances de longue date lui demandant dans une soirée de le nommer à la prineesse, il lui a répondu : " Monsieur, il faut vous adresser au chambellan. En effet, il y en a un, en ventre de biche, brodé d'or, fort laid, avec une perruque et possédant une tournure convenable à ses fonctions ".

Mais tandis que ces grands seigneurs de fraîche date s'efforçaient de prendre le ton solennel et froid qu'ils jugeaient digne de leur nouvel état, d'autres n'avaient rien perdu de leur franche vulgarité, tel le maréchal Augereau. Assistant en 1810 à un bal chez le Prince Kourakine, ambassadeur du Tsar, il informa la Duchesse de Castiglione de son intention de quitter la soirée sans s'embarrasser d'une excessive courtoisie : " Sa femme valsait -- écrit Mme d'Abrantès -- je ne me rappelle pas si c'était avec M. de Saint-Aldegonde, mais je crois bien que oui. " Avance ici ", dit-il à la maréchale. Et lui jetant plutôt qu'il lui mit son châle sur les épaules, il la poussa devant lui, en ajoutant élegamment, et très haut: " Allons, trime ! ".... il existe encore aujourd'hui bien des personnes qui en ont gardé le souvenir ".
" Ce beau baladin de Murat " (49) n'était guère plus galant, quoique expert en galanteries. Un jour de novembre 1806, il fit à Varsovie (50) une expérience qui le remplit d'étonnement; logeant au palais Potocki, il se promettait beaucoup de la présence de la jeune comtesse Alexandre Potocka, belle-fille de la maîtresse de maison ; malheureusement, il ne produisit pas sur ses hôtes la meilleure impression : " C'était un grand homme -- remarque Anna Potocka -- ou plutôt un homme grand, d'une figure soi-disant belle, mais qui déplaisait, car elle était sans noblesse et entièrément dépourvue d'expression. Il avait l'air majestueux des comédiens qui jouent les rois. On s'apercevait facilement que ses manières étaient factices et qu'habituellement il devait en avoir d'autres. Il ne s'exprimait pas mal car il se surveillait beaucoup mais son accent gascon et quelques expressions par trop soldatesques démentaient un peu le prince ". Certain du contraire, le Grand-Duc de Berg (51) chargea quelques jours plus tard son secrétaire d'aller trouver la belle Polonaise, avec la délicate mission de lui remettre la clé d'un escalier dérobé qui conduisait de l'étage où il logeait à celui qu'habitaient les Potocki : " Un matin, on m'annonça M. Janvier, secrétaire intime du Prince Murat. ll entra, une clef à la main, fort embarrassé de son début. Ne sachant par où commencer, il restait coi et retournait sa clef sans oser me regarder, tandis que demon côté je me torturais l'esprit pour deviner ce qu'il voulait de moi ". En dépit des maladroits efforts du pauvre M. Janvier, Mme Potocka persistait à ne rien comprendre au sens de sa démarche : " Voyant combien j'étais loin de la question, il se hasarda à me dire que Son Altesse, n'osant me proposer des réunions nombreuses, avait pensé qu'il me serait peut-être agréable de venir quelquefois prendre le thé dans ses élégants boudoirs. Je commençai à comprendre, et ma colère s'alluma ! ... Il dut le voir dans mes yeux, car je crus qu'il allait tomber de sa chaise. Il se leva en trébuchant et s'avança vers une console : il y déposa la malencontreuse clef et me fit une profonde révérence, se préparant à sortir. Je me contenais avec peine... l'indignation m'inspira. Souriant le plus dédaigneusement qu'il me fut possible, je priai M. Janvier de dire au Prince que ma belle-mère serait certainement très sensible à son attention, qu'à l'âge qu'elle avait on n'aimait guère les réunions trop nombreuses, et qu'il se pouvait qu'elle voulut profiter de l'offre obligeante de Son Altesse... Et saluant de toute ma hauteur le pauvre secrétaire qui restait pétrifié auprès de la porte, je quittai le salon ". Toutefois, sur les conseils de sa bellemère, la comtesse Potocka trouva bon de se rendre quelques jours plus tard à un bal donné par Murat " afin de ne changer en rien les rapports de froide politesse qui régnaient entre notre hôte et nous... Le Prince Murat, peu découragé par l'insuccès qu'avait eu sa ridicule tentative, saisissait cette occasion de me parler et m'accablait de fadeurs. Je ne me défendais guère de lui cacher l'ennui que j'éprouvais; il finit, quoique un peu tard, par s'en apercevoir; prenant alors un air de mélodrame, il me dit... -- Madame Alessandre ! Vous n'êtes pas ambitieuse, vous n'aimez pas les princes ! ".

Quant à la non moins réjouissante Duchesse de Dantzick, la fameuse Madame Sans-Gêne, elle était pour tous un véritable objet de curiosité. Elle formait avec M. de Talleyrand un contraste si frappant que l'on prenait un malin plaisir à les placer à table côte à côte, et à observer la mine du Prince de Bénévent lorsque la maréchal Lelebvre le traitait de " vieux farceur ". " C'était cette femme qui -- selon Mme de Chastenay -- disait à sa femme de chambre : -- C'est moi qui se coiffe ". Il est de fait que quand l'Empereur eut fait le maréchal Lefebvre Duc de Dantzick, et que les commissaires du Sénat se présentèrent chez la maréchale pour lui en faire compliment, le portier leur dit : " -- Allez, allez, elle se soucie bien de vos bêtises. Madame, en ce moment, est à faire ses foins ". La Mémorialiste tenait pourtant à rendre justice à cette excellente femme, en laquelle elle vit plutôt une vieille étrangère laide et cossue qu'une blanchisseuse de régiment : " je la croyais autrement ridiculc. D'ailleurs, l'esprit français est partout, et cette femme n'en manquait pas ".

Son mari non plus : " Un jour -- nous raconte Mme de Rémusat -- ennuyé du ton d'envie désobligeante avec lequel un de ses compagnons d'enfance, le revoyant dans ses grandeurs, lui parlait de sa richesse, de ses titres et de son luxe, il lui dit : " Eh bien, tiens je te cède tout cela et pour rien, mais au prix coûtant. Nous allons descendre dans mon jardin; je tirerai sur toi soixante coups de fusil, et après cela, si je ne t'ai pas tué, tout est a toi ".

Et le brave Lefebvre avait raison : il était plus facile de se moquer des maladresses et des outrances de tous ces princes et ducs " mal nés ", que de conquérir comme ils l'avaient fait, l'épée à la main, les titres dont Napoléon les avait décorés. Mme de Staël le reconnaissait elle-même : " Rien ne prête plus à la plaisanterie que la création d'une noblesse toute nouvelle (et cependant) la gloire des généraux français relevait tout ".

Justes témoignages d'une gloire chèrement conquise, instruments d'une saine émulation, ou simples hochets pour la vanité, les titres d'Empire -- qui sont un peu tout cela à la fois -- ont en tout cas fait naître bien des convoitises. Dès le 20 mars 1808, Benjamin Constant évoquait, dans une lettre adressée à Barante, les arrières penséesqui se profilaient derrière les quolibets : " Il en est, au reste, de cette institution comme de toutes les institutions qu'on crée dans ce siècle. On fait des plaisanteries et l'on pense à part soi au moyen de s'y faire recevoir ".
Le Faubourg Saint-Germain -- le vrai -- ne manqua pas à l'appel.




  Les comtes refaits


Le 14 juin 1810, l'Empereur faisait tenir à l'Archichancelier Cambacérès une note ainsi conçue :
" Il convient, par des mesures sages et indirectes, de faire participer toute la France aux avantages de l'institution des titres héréditaires. S'il n'en est pas ainsi, cette institution ne sera jamais nationale, elle ne fera point oublier ceux qui, autrefois, jouissaient des prérogatives de la noblesse. Un des moyens les plus propres à raffermir cette institution serait d'y associer Ies anciens nolbles, avec des réserves et des modifications que la prudence commarde ".

Quelles sont ces réserves ?

Avant tout, il faut que " les anciens nobles que j'entends associer à la nouvelle institution... aient conservé de la fortune ". Nous retrouvons là l'une des préoccupations constantes de Napoléon, qui veut que les membres de sa noblesse aient les moyens de soutenir leur rang.

Les autres conditions édictées par l'Empereur tiennent à l'importance des familles qui seront choisies -- seuls les noms connus sont susceptibles d'être retenus -- à la nécessité pour les futurs titrés d'être positivement ralliés au Régime, et à la nature des titres qui leur seront conférés : " Quant à la collation du titre, il serait convenable de ne pas donner à un individu le même titre qu'il avait dans l'Ancien Régime ; on aurait la même attention pour les armoiries et les livrées" (52). Ce principe est exprimé avec une particulière nettetépour les titres ducaux : " Je ne veux d'autres ducs que ceux que j'ai créés ou que je pourrai créer encore ". Et l'Empereur de conclure : " Donner des appuis à la dynatie présente, faire oublier la noblesse (ancienne) voilà le but que 1'on a voulu atteindre ".

Qu'en fut-il en réalité ?

I1 nous paraît indispensable de citer quelques chiffres, qui sont seuls de nature à mettre fin à certaines légendes.
Sur un total de 3 350 titrés de l'Empire, plus de 950 appartenaient déjà à la noblesse française, ou à l'aristocratie des pays rattachés ou associés à l'Empire (53). Soit une proportion avoisinant 30% qui atteint même le tiers des titres créés par Napoléon si l'on ne considère que ceux de prince, duc, comte et baron (54) et qui, en tout état de cause, est nettement supérieure à celle quel'on avance généralement (55).

Ces nombreux titres étaient-ils destinés à récompenser les gentilshommes qui " se précipitèrent dans les antichambres de l'Empereur ". Rien n'est plus faux. Sur 680 titres (56) accordés aux membres de la noblesse française, 81 seulement, soit 12 %, vont à des chambellans, écuyers, dames et préfets du Palais. Au contraire, la proportion des titres décorant les généraux et officiers issus du Second ordre est prépondérante : 40%.Puis viennent les notables, et enfin les hauts fonctionnaires (57).

Et en effet, loin de dédaigner les nouveaux titres, la noblesse servant aux armées les recherche, et ne s'en cache pas. Boni de Castellane en témoigne (58) : " Ruelle, Chabot et moi, aides de camp du général Narbonne (59), nous étalons ce soir entre nous nos prétentions... Fernand de Chabot veut la croix avant tout être capitaine et baron à 4000 francs de dotation; il se contentera d'être chevalier avec 2 000 francs. Pour moi, je voudrais être chef d'escadron, changer mon titre de chevalier à 2 000 francs de dotation contre celui de baron avec 2 000 francs de plus : la croix d'officier me ferait grand plaisir. Je ne suis pas plus modéré que les autres dans mes souhaits, mais ils sont moins vifs ". Etonnante conversation, avouons-le, que celle où l'on voit le futur Duc de Rohan et le futur maréchal marquis de Castellane rêver de devenir barons de l'Empire ! Et pourtant, nous sommes déjà en octobre 1812, en pleine Retraite de Russie...

L'attitude de ces deux jeunes gens constituerait-elle une exception ? Nullement. Leur camarade Anatole de Montesquiou, baron en 1810, n'est pas moins enthousiaste qu'eux : " Les noms de Montebello, d'Auerstaedt, de Rivoli, prononcés et acclamés partout, ressemblaient à ces éblouissants rayons qui s'échappent du soleil, quand cet astre a vaincu l'obstacle d'un nuage. On entendait bien çà et là dans l'armée quelques démocratiques murmures ; mais ils étaient étouffés par des considérations générales et surtout par des intérêts particuliers. Cette institution renouvelée était comme un banquet splendide auquel on invitait le mérite et l'orgueil ".

Les civils se montrent tout aussi friands des titres impériaux, et leur seul regret est de ne pas toujours accéder à celui qu'ils estiment mériter; ainsi M. de Ségur, petit-fils du Régent et Grand Maître des Cérémonies de l'Empereur, l'élégance personnifiée, qui est affreusement chagriné de ne pasêtre duc de l'Empire : " à ses yeux -- nous dit Stendahl -- c'était pis qu'un malheur, c'était une inconvenance ".

C'est plutôt dans les salons de Paris que l'on se rit des " comtes refaits ". Tel Thibaut de Montmorency qui, sur le point d'épouserune riche héritière, déclaraitdédaigneusement : " Cette fortune-là, au moins, n'est pas frappée d'un comté ". Allusion transparente aux dotations dont l'Empereur accompagnait ses titres (60). D'autres, comme la Princesse de Beauvau (dont le mari était chambellan et comte de l'Empire), " apprenant que son fils aîné avait été nommé baron, se faisait violence pour reconnaître une faveur dans le don de ce titre " ; et Méneval, qui nous rapporte ce fait, ajoute : " Elle ignorait que ce fils aurait recouvré, avec le temps, le titre auquel il pouvait avoir le droit de prétendre. Les membres de l'ancienne noblesse, portant des noms recommandés par d'anciens services ou par une grande illustration, seraient rentrés, après la paix, dans leurs anciens titres, à des conditions qui auraient fait des deux noblesses une seule noblesse historique ".
Est-ce bien certain ? Nous savons, en effet, que si Napoléon tenait essentiellement à rallier à lui les grands noms, il ne voulait précisément à aucun prix leur rendre leurs anciens titres mais cherchait, au contraire, à les inciter à en mériter de nouveaux. Il veillait, autant que possible, à leur conférer des titres différents de ceux qu'ils portaient avant la Révolution, et prenait même un certain plaisir à leur attribuer un titre inférieur, eu égard tout au moins à la hiérarchie nobiliaire qu'il avait instaurée.
Ainsi, un certain nombre de ducs de l'Ancien Régime devinrent comtes, barons ou même chevaliers (comme le Duc de La Force), mais aucun ne retrouva son ancien titre. Le cas du Duc de Montmorency, premier baron Chrétien de France, est bien significatif : écoutons Madame de Rémusat : " Ceci me rappelle un joli mot de Bonaparte. Lorsqu'il voulut recréer les titres, il décida d'un trait de plume que toutes les dames du Palais seraient comtesses. Madame de Montmorency, qui n'avait nul besoin d'un titre, se voyant forcée d'en prendre un, lui demanda de porter celui de baronne qui allait si bien, disait-elle en riant, avec son nom. " Cela se peut, lui répondit Bonaparte en riant aussi ; (mais) vous n'êtes point, Madame, assez bonne chrétienne " (61). Et Norvins de tirer la morale de la fable : " Ce fut dans le même système de bascule qui élevait d'un côté et abaissait dé l'autre, que Fouché fut nommé duc et que le premier baron chrétien fut créé comte ".

Les " comtes refaits " n'avaient d'ailleurs pas tardé à trouver la parade au " système de bascule " napoléonien : l'habitude des doubles cartes de visite fut bientôt prise, les unes, officielles, mentionnant le titre d'Empire, et les autres, à l'usage des relations sociales traditionnelles, étant gravées sans titre ; enfin, chez soi, on se faisait bien entendu donner son ancien titre par ses serviteurs : ainsi le Duc de Chevreuse, que ses domestiques continuaient imperturbablement à appeler " Monsieur le Duc " (62).

Mais, à l'occasion, on ne dédaignait pas les petites satisfactions que pouvaient procurer les titres d'Empire. Madame de Chastenay en fit l'expérience : " On devait peu de jours après, présenter (à l'Empereur) Madame d'Haussonville, dont le mari, chambellan par force, par force aussi se trouvait comte; et comme ma belle-soeur lui disait qu'elle attendrait peut-être longtemps, parce qu'il y avait beaucoup de monde, entre autres Mme Théodore de Maillé et, je crois, Mmes de Crillon, Mme d'Haussonville répondit : " Je n'attendrai certainement pas; les femmes titrées passent d'abord "... Le simple bon sens commandait en effet de tirer parti sans hésiter des nouvelles possibilités offertes par l'instauration de la noblesse impériale; la vieille Madame de Béthune le disait aux jeunes gens : " légalisez votre existence, vos biens, vos noms. On fera toujours une grande différence entre le Duc de Montmorency et le Duc de Rovigo " (63).

Il est vrai qu'elle leur disait aussi : " mariez-vous entre vous ". Aux yeux du Faubourg, c'était sauvegarder l'essentiel : les titres, les dotations, les emplois même, soit; mais les alliances avec les seigneurs de fraîche date, non. Il faudra un ordre formel de l'Empereur, donné sur un ton n'admettant aucune réplique, pour obliger Fanny Dillon à épouser le général Bertrand, comte de l'Empire. D'autres mariages se firent entre les deux noblesses : en 1802, bien avant de recevoir son curieux titre de Duc de Rovigo, le général Savary avait épousé Félicité de Faudoas ; en 1808, " S.A.S. Alexandre, Prince de Neufchâtel " (on a reconnu le maréchal Berthier) devient le neveu du Roi Maximilien de Bavière, dont Eugène de Beauharnais était le gendre depuis 1806 (64) ; la même année, Henriette-Mathilde Clarke épouse le Duc de Fezensac. Stéphanie de Tascher le Duc d'Arenberg, et Marie-Antoinette Murat le Prince de Hohenzollern-Sigmaringen (nièce du Roi Joachim, elle était la fille de l'aubergiste Pierre Murat, mort sous la Révolution) ; puis viendront les mariages du général Mouton, comte de Lobau -- " Mon Mouton est un lion ", disait Napoléon -- avec la comtesse Félicité d'Arberg (1809), du colonel Louis de Tascher avec la Princesse Amélie de la Leyen (1810), du général Wattier, comte de Saint-Alphonse, avec Annette de Mackau (1810 également), du chambellan Fritz de Pourtalès avec Louise de Castellane (1811), du chambellan Germain, comte de Montforton, avec Constance d'Houdetot et du général Arrighi, Duc de Padoue, avec Anne-Zoé de Montesquiou (1812) ; enfin, en 1815 (mais l'Empire vient de tomber), l'abominable Duc d'Otrante épouse Ernestine de Castellane, qui avait l'âge d'être sa fille.

Quelques grands mariages donc, mais en trop petit nombre pour que l'on puisse parler ne serait-ce que d'une esquisse de fusion entre les deux sociétés ; dans ce domaine, seul le temps peut tout, et c'est ce qui manqua le plus à l'Empereur. Méneval l'a bien vu : " La noblesse impériale aurait eu besoin, pour être jugée, de développements que le temps y eût apportés. Elle était le fruit d'une idée organisatrice qui eût, comme le disait Napoléon, caractérisé le siècle. L'ancienne aristocratie formait une association en dehors du peuple qui, séparé d'elle par des barrières à peu près infranchissables, lui était naturellement hostile. En créant une noblesse nouvelle, accessible à tous les genres de mérite, Napoléon opposait un contrepoids à notre ancienne aristocratie fermée, et en préparait la transformation... (Il) voulait atteindre trois buts importants : amalgamer la France ancienne avec la France nouvelle ; réconcilier celle-ci avec l'Europe ; faire disparaître dans cette même Europe les traces de féodalité en rattachant les idées de noblesse aux services rendus à l'Etat. La supériorité que s'arrogeait la vieille noblesse se serait effacée dans sa fusion avec la nouvelle ".

Vaste programme, intelligemment conçu et habilement mis en oeuvre, et qui, pourtant, n'allait pas résister à la chute de l'Empire.




  "On ne détruit que ce qu'on remplace"


L'un des plus beaux et des plus vigoureux plaidoyers imaginés par Napoléon pour justifier la création de la noblesse impériale peut malheureusement -- c'est le sort de la plupart des plaidoyers -- être retourné contre la thèse défendue par l'orateur.
 
Mais écoutons tout d'abord le discours que l'Empereur tint devant le Conseil d'Etat, tel qu'il nous est rapporté par Rambuteau : " Il parla longuement. En révolution, -- dit-il -- on ne détruit que ce qu'on remplace ; ce qu'on supprime sans le remplacer n'est pas détruit pour autant. En abolissant les titres et les privilèges, vous avez cru avoir fait beaucoup, et vous avez seulement grandi les noms historiques sans rien mettre à la place. Qu'importe à un Montmorency, à un La Rochefoucauld, d'être comte, duc ou marquis ? Leur nom leur suit. Mais un titre leur donne un égal. Aussi, quand j'ai titré mes maréchaux; quand je les ai anoblis du nom de leurs victoires ; quand j'ai récompensé tous les brillants services toutes les illustrations ; quand j'ai donné aux grandes familles une noblesse nouvelle pour les attacher à ma personne sans leur rendre celle qu'elles avaient autrefois, afin de leur bien montrer que, sous moi, il n'y avait qu'une même source, qu'une seule origine, quand, fidèle à l'égalité dont on est si fier en France, tandis que la liberté est une affaire de caprice, fidèle, dis-je, à l'égalité non qui abaisse mais qui élève, j'ai permis à chacun d'arriver à tout, de partout, sans pouvoir dire à celui qui vient derrière " tu ne monteras pas plus haut ! ", j'ai fait une chose populaire parce qu'elle consacrait l'égalilé du départ : talent, courage et fortune décident du reste ".

Oui, les Français ont étonnament bien accepté la réapparition de tous ces titres rageusement et " définitivement abolis " quelques années auparavant : dans la mesure où ils étaient aux deux tiers issus de la moyenne bourgeoisie et du peuple, les comtes et les barons de l'Empire sont apparus à leurs compatriotes comme de vivants symboles de la promotion sociale à laquelle chacun aspirait.

Oui, cette institution a donné à tous le spectacle étonnant de Jacobins coudoyant les grands seigneurs auxquels, hier encore, ils vouaient une haine inexpiable.

Oui, la conception napoléonienne de la noblesse récompense, seule adaptée aux temps nouveaux, rencontrera un vif succès, au point que tous les monarques qui succèderont à l'Empereur la reprendront à leur compte (65).

Et pourtant, faute de temps, la noblesse impériale, loin de remplacer l'ancienne, fera toujours un peu figure de parente pauvre de l'aristocratie française. Elle croira utile d'obtenir une confirmation royale de ses titres (66). Elle recherchera les alliances avec les anciennes familles, et y parviendra finalement, mais assez tard (67). Enfin, et c'est peut-être le seul vrai reproche qu'on puisse lui adresser, elle ne donnera naissance dans les générations suivantes à aucun homme de grande envergure, ni au service de l'Etat, ni dans les lettres, les arts ou les sciences, ni même dans l'armée. Et le hasard voudra que le seul rejeton glorieux d'un nom de l'Empire que l'on puisse citer, Victor Hugo, n' appartienne justement pas à une famille titrée par l'Empereur...

On a bien souvent fait un autre reproche à la noblesse impériale : celui d'avoir, tout comme l'autre, trahi l'Empereur au moment où son système s'écroulait. Mais cette critique nous parait mal fondée, qui, en effet, pourrait imaginer qu'un titre donné deux, quatre, ou six ans plus tôt à un individu suffirait à lui conférer la noblesse de caractère qui permet à quelques-uns de se conduire dignement dans l'adversité ? Là encore, le temps a trop fait défaut au Régime pour que l'on puisse valablement juger le bien-fondé de cette institution : il aurait au moins fallu attendre l'arrivée à l'âge adulte de la seconde génération des titrés impériaux, élevée dans le sérail " pour savoir si Napoléon avait réussi à fonder une caste intermédiaire capable de soutenir le trône et de servir l'Etat.

C'est pourquoi le tohu-bohu des Cent-Jours (68) ne révèle rien de particulier : pris entre des serments successifs et contradictoires, craignant pour leurs biens et leurs carrières, les Français réagissent devant les événements dans le plus grand désordre, au gré des tempéraments et des calculs des uns et des autres. Tandis que le Prince de Beauvau et le Duc de Praslin reprennent tranquillement leurs titres de comtes de l'Empire et leur service ordinaire de chambellans, les nouveaux Ducs de Raguse, de Bellune ou de Feltre suivent Louis XVIII à Gand, Berthier se suicide, Mac Donald reste à l'écart, Ney promet au Roi de ramener Napoléon dans une cage de fer puis tombe dans les bras de l'Empereur... On pourrait multiplier les exemples : ils traduisent tous un désarroi bien compréhensible devant le plus regrettable des coups de théâtres.

En revanche le temps -- encore lui -- allait se charger de rendre à l'encontre de la noblesse d'Empire un dernier décret, et cette fois d'une extrême rigueur.




  Que sont-ils devenus ?


Napoléon, nous l'avons vu, a créé 3 600 titres : ce chiffre, il est curieux de le constater, est identique à celui des familles de la noblesse française subsistant actuellement, toutes origines confondues.

Mais, de ces 3 600 titres impériaux, il ne demeure aujourd'hui que 355, à quelques unités près. Ce qui revient à dire que 90 % des titres conférés par Napoléon se sont éteints, en un peu plus d'un siècle et demi. Et le verdict est encore plus net si l'on écarte de ce total les titres donnés à l'ancienne noblesse : les familles qui. à l'heure actuelle puisent leur principe de noblesse dans un titre d'Empire sont moins de 200 (69). Les princes et les ducs n'échappent pas à la règle : tous les beaux titres de victoires sont éteints, exceptés ceux de Montcbello, d'Essling (et Rivoli) et d'Albufera (70).

Diverses explications peuvent être avancées pour expliquer ce phénomène : la forte proportion de militaires dans la noblesse impériale, morts au feu sans descendance ; le caractère extrêmement récent de ces familles, qui ne leur a pas permis de constituer les multiples branches et rameaux qui minimisent les risques d'extinction ; des traditions terriennes et religieuses moins ancrées que celles de l'ancienne aristocratie, dont elles constituent les plus solides gages de perpétuation ; enfin l'idée de noblesse-récompense elle-même, triomphe de l'individualisme, qui est l'opposé exact de la notion de la famille telle qu'elle a été comprise par l'ancienne noblesse : notion qui, symbolisée et soutenue par une véritable mystique du nom, faisait (et fait encore ?) de chaque individu un maillon d'une ne longue chaîne dont il importe avant tout d'éviter qu'elle se rompe.

Mais aucune explication ne peut dissimuler ce fait : la greffe a été rejetée. La noblesse impériale se meurt.

Réconcilier les Français, aboutir à une fusion des deux sociétés, l'ancienne et la révolutionnaire, tout en respectant le principe sacro-saint de l'égalité des chances, enfin faire rentrer la France dans le concert des nations en donnant aux " conquêtes de 1789 " une fonction monarchique et nobiliaire susceptible de les rendre plus supportables à l'Europe des empereurs et les rois, tels étaient les objectifs que Napoléon se proposait d'atteindre, au moyen notamment de la créarion d'une noblesse nouvelle, expression d'une société rénovée et réorganisée.

Mais force est de constater que, de toutes les institutions napoléoniennes, la noblesse est la seule qui n'ait pas résisté aux atteintes du temps. Brusquement surgie du néant, la noblesse impériale gardera toujours quelque chose d'un peu artificiel, qui fait penserà la fragile somptuosité de ces décors d'un soir de fête, étincelants et fugaces.




  Annexe


TITRES CONFERES PAR LES SOUVERAINS VASSAUX
Lorsqu'il créa parmi ses sujets des souverains, Napoléon les autorisa à conférer des titres et des anoblissements. Toutefois, tous les souverains vassaux n'eurent pas lesmêmes droits : les Rois d'Espagne et de Naples furent autorisés, non seulement à créer des titres mais, aussi à rétablir l'ancienne noblesse de leurs Etats dans ses titres. Au contraire, le Roi de Hollande, qui pouvait lui aussi créer des titres, eut l'interdiction de reconnaître l'ancienne noblesse : Napoléon considérait que les traditions républicaines de la Hollande s'y opposaient et que " la Révolution s'était faite (dans ce pays) par la France ". Enfin, les vassaux peuvent créer des ducs, des comtes, des barons, et même des marquis (ce titre que l'Empereur considèrecomme ridicule, lui paraît tout à fait digne d'être conféré par ses frères), mais non des princes.

Tout ceci ressort de deux lettres, d'un ton extrêmement violent, adressées par l'Empereur à Louis de Hollande. Le 30 avril 1807, il lui écrit : " Votre chancellerie donne à la noblesse ses anciens titres... Mon intention est que vous donniez sur le champ l'ordre à vos chambellans de ne donner aucune espèce de titres. La Révolution s'est faite en Hollande par la France : elle n'a été rendue à l'indépendance qu'à condition que le système d'égalité serait maintenu... Ce que je vous mande là, je 1'exige. Je ne veux pas voir reparaître les anciens titres ; cela nuit à mon système en France ". La première rédaction de cette lettre était plus longue, beaucoup plus dure (c'est sans doute pour cette raison que l'Empereur l'écourta, afin de l'adoucir un peu ) et comportait les précisions suivantes : " Ce que vous me dites du roi de Naples (à l'époque, Joseph) n'a pas de sens ; ce prince n'a rien fait que par mes amis : c'est par mon conseil qu'il a conservé la noblesse (ancienne). Y a-t-il quelque chose de commun entre ses Etats et les vôtres ? C'est comme si vous me disiez que la Bavière a conservé la noblesse... J'attendrai votre réponse pour savoir si je suis ami ou ennemi de la Hollande ".

La seconde lettre, datée de Bayonne, le 6 mai 1808, est ainsi connue : " Je lis dans les journaux de Parts quevous nommez des princes. Je vous prie instamment de n'en rien faire. Les rois (vassaux) n'ont pas le droit de nommer des princes : ce droit est inhérent à la couronne impériale. Vous pouvez, quand vous instituerez une noblesse, faire des comtes, des barons, des marquis et des ducs, quoique je pense que cela soit inutile en Hollande, si ces titres n'y existeraient pas autrefois ; mais vous ne pouvez créer un prince. Vous me désobligeriez infiniment si vous le faisiez, et vous sentez que, pour toute espèce de raisons, j'ai droit de I'exiger. Mes institutions ne sont point faites pour être tournées en ridicule... Eh ! qu' a donc fait l'amiral de Winter, d'ailleurs, pour mériter une si haute distinction, si vous pouviez la donner ? Vous avez créé des maréchaux qui n'ont pas fait ce qu'ont fait mes généraux de brigade. Pour Dieu, ne vous rendez pas par trop ridicule ! ".

La liste des titres donnés par les rois " vassaux ", n'a jamais été dressée jusqu'à présent. Il a donc paru intéressant de tenter de le faire quoique, faute bien souvent de sources imprimées dignes de foi, on ne puisse prétendre à établir une nomenclature exhaustive (qui nécessiterait des recherches approfondies dans les archives des différents Etats concernés).

N.B. Seuls les titres donnés par les souverains vassaux et, le cas échéant, par l'Empereur ont été retenus (des confirmations ultérieures ont parfois été accordées par les Rois de France, des Pays-Bas, etc.).

TITRES OU ANOBLISSEMENTS CONFÉRÉS PAR :
I. S.M. JOSEPH-NAPOLEON, Roi des Deux-Siciles (1806- 1808), puis des Espagnes et des Indes, Maj. Catholique
A. -- TITRES NAPOLITAINS
1.
Duc de SAN GERMANO (3 mars 1806). Le général (français) Charles Salligny (1772-1809), Baron de l'Empire (19 mars 1808), neveu par alliance du Roi Joseph : il avait épousé Rosine Anthoine de Saint-Joseph (remariée en 1813 au Duc de Decrès), soeur de la Duchesse d'Albufera, et fille d'une Clary (elle-même soeur des Reines Julie -- femme de Joseph --- et Désirée -- femme de Bernadotte). Il n'eut qu'une fille, Moïna Salligny de San Germano, Duchesse de Dalmatie (mariée au fils du maréchal Soult).
2. Comte de MELITO (1808). André-Francois Miot (1762-1841) conseiller d'Etat (français), chambellan et ministre de l'Intérieur du Roi Joseph, comte de l'Empire (21 février 1814). Titres éteints avec lui.
3. Comte de SANT'ANASTASIO (1808). Paul-Félix Ferri-Pisani (1770-1846), conseiller d'Etat (français), chambellan du Roi Joseph, comte de Saint-Anastase et de l'Empire (26 février 1814). Titres toujours représentés.
B. -- TITRES ESPAGNOLS
1 et 2.
GRANDS d'ESPAGNE : Le Roi Joseph fit Grands d'Espagne le général Salligny, Duc de San Germano (7 juillet 1808) et le marquis (espagnol) de Montehermoso chambellan et mari de la maîtresse du Roi. Stanislas de Girardin, qui n'obtint pas d'être élevé à cette dignité, écrivait : " Que voulez-vous, le roi Joseph m'a trouvé trop petit pour me faire grand ".
3. Comte MERLIN (1810). Le général (français) Christophe-Antoine Merlin (1771-1839), écuyer et capitaine général des gardes du Roi Joseph ; frère du général baron d'Empire Merlin (de Thionville) et mari de la Mémorialiste (née Santa Cruz y Montalvo). Titre éteint.
4. Marquis de SOPETRANO (18 février 1811). Le général (français) Edmé-Aimé Lucotte (1770-1825), comte de 1'Empire (24 avril 1815). Titres éteints avec son fils.
5. Comte de COGOLLUDO y Siguenza (ou de Cifuentès). (?-1812). Le général Hugo, pére de Victor Hugo, qui ne fut pas titré par l'Empereur, aurait reçu un titre du Roi Joseph. Aucune preuve n'en a jamais été apporté, et les divers auteurs qui font état de ce titre ne sont pas d'accord sur sa dénomination. Quoi qu'il en soit, Victor Hugo préféra nepas passer à la postérité sous le nom de Hugo de Cogolludo, et se titra lui-même vicomte Hugo (titre sous lequel Louis-Philippe l'appela à la pairie) tandis que son frère se faisait appeler le " comte Hugo ". Ces titres n'ont pas été portés par les descendants du poète.

II. --S.A.I. JOACHIM-NAPOLEON (Murat) Grand-Duc de Berg et Clèves (1806- 1808) puis Roi des Deux- Siciles, Maj.
A. -- TITRE DE BERG
1.
Comte de MOSBOURG (1807). Jean- Antoine Agar (de Mercuez) (1771- 1844), député du Lot, ministre des Finances de Murat, dont il avait épousé (1807) la nièce Alexandrine Andrieu. Comte de l'Empire (13 février 1813). Titre éteint en 1892 avec son fils.
B. -- TITRES NAPOLITAINS
1.
Duc de GALLO. Marzio Mastrilli, marquis de Gallo (1753-1833), ancien Premier ministre et vice-roi de Sicile sous les Bourbons, négociateur à Campo-Formio, ministre des Affaires Etrangères de Murat.
2. Comte MURAT (1810). André Murat (1760-1841), frère du Roi Joachim. Titre éteint.
3. Comte CAVAIGNAC. Jean-Baptiste Cavaignac de La Lande (père du fameux général Cavaignac), sous-préfet (français, baron de l'Empire (13 février 1811), aurait été comte par Murat.

III. - S.M. LOUIS-NAPOLEON, Roi de Hollande (1806-1810)
1.
Comte de SEVENAAR (décembre 1806). L'amiral Charles Henri Verhuell (1764-1845), comte de Sevenaar et maréchal de Hollande, ambassadeur à Paris, comte de l'Empire (25 mai 1811). Titres éteints avec lui.
2. Comte de DOGGERSBANK (1809). L'amiral Jean-Henri van Kinsbergen (1735-1819), chambellan du Roi Louis sénateur de l'Empire (1810), comte de 1'Empire (18 janvier 1811), sans postérité.
3. Comte de ROSENBERG (1809). Adrien-Pierre Twent, ministre du Roi Louis, comte de l'Empire (13 juin 1811) Titres éteints en 1893 avec son petit-fils.
4. Comte de BERGENDAL (13 avril 1810) Le général (français et lieutenant-général hollandais) Jean- Baptiste Dumonceau (1780- 1821), maréchal de Hollande (1807) conseiller d'Etat (Hollandais 18081, comte de Bergendal (Hollandais, en souvenir de sa victoire de Bergen sur les anglo-russes en 1799), comte de Bergendal et de l'Empire (2 mai 1811), dont postérité.
5. Comte de HUISSEN (4 mai ]810). 1'amiral Jean-Guillaume de Winter (1761-1812), maréchal de Hollande (1810), comte de l'Empire (9 mai 1811), sans alliance. Enterré au Panthéon.
6. Baron de JEVER (1er juin 1810). Le général Etienne-Jacques Travers (1765-1827), général-major et colonel-général de la garde du Roi Louis (1809), baron de Jever et de l'Empire (3 janvier 1813). Titres éteints avec lui.

IV. -- S.M. JEROME-NAPOLEON, Roi de Westphalie (1807-13)
1.
Comte de FURSTENSTEIN (14 décembre 1807). Pierre-Alexandre Le Camus (1774-1824), ministre des Relations Extérieures, Grand chambellan (et favori) du Roi Jérôme.
Ne pouvant prononcer l'allemand, il se disait " comte de Furchetintin ". Sa présence était " presque nécessaire au Roi pour s'endormir " selon l'ambassadeur de France Reinhard ; tout ceci n'était pas pour plaire à l'Empereur, qui écrivit à son frère (le 4.1.1808) : " Je vois que vous avez le projet de donner la terre de Furstenstein et 40 000 livres de rente au sieur Lecamus. Je ne connais rien de plus insensé... Qu'a fait le sieur Lecamus ? il n'a rendu aucun service à la patrie ; il en a rendu à votre personne... Depuis que je règne, je n'ai pas conçu un acte d'un pareil arbitraire. J'ai plus de dix hommes qui m'ont sauvé la vie, auxquels je ne fais que 600 francs de pension. J'ai des maréchaux qui ont gagné dix batailles, qui sont couverts de blessures et qui n'ont pas la récompense que vous donnez au sieur Lecamus. Il est donc indispensable que vous reveniez sur cette mesure... (ou alors il faut) que le sieur Lecamus renonce au caractère de citoyen français... " Non seulement " Furchetintin " conserva son titre et son domaine, mais Napoléon consentit à le faire comte de l'Empire (17 avril 1812). Il épousa en 1809 la comtesse Adélaïde de Hardenberg et leur fils fut confirmé comte de Furstenstein par le Roi de Prusse.
2. Comte de WELLINGERODE (12 juin 1808). Pierre-Simon de Meyronnet (mort en 1812), ancien Officier de marine français ; Grand Maréchal de la Cour du Roi Jérôme, comte de l'Empire (23 avril 1812), sans alliance.
3. Baron COUSIN de MARINVILLE (9 février 1810). Etienne-Jules Cousin de Marinville (1780-1861), chambellan du Roi Jérôme et Grand-Maître de sa garde-robe, baron de l'Empire (8 mai 1812), sans postérité.
4. Comte de RIEDT (3 mai 1810). Philippe d'Albignac de Castelnau (1775-1824), ancien émigré (armée de Condé) ; général, conseiller d'Etat et ministre de la Guerre de Westphalie, aide de camp et Grand Ecuyer du Roi Jérôme, comte de l'Empire (10 août 1813), sans alliance.
5. Comte de HOHNE (23 septembre 1810). Le général (français) Valentin de Salha (1758-1841), ministre de la Guerre de Westphalie, Grand-Maître de la Maison de la Reine Catherine, comte de l'Empire (23 avril 1812). Titres éteints en 1883 avec son fils, le colonel marquis de Salha.
6. Baron de RETTENRODE (9 novembre 1811). Antoine Borel de Chambon (1748-1849), contrôleur de la liste civile du Roi Jérôme, baron de l'Empire (22 avril 1812). Titres éteints avec lui.
7. Baron de SORSUM (15 novembre 1811). Antoine Bruguière (1773- 1823), secrétaire particulier du Roi Jérôme, baron de l'Empire (23 avril, 1812) Titres éteints avec lui.
8. Comte de MARIENBORN (11, décembre 1811). Le colonel (français) Louis-Antoine Morio (1771- assassiné à Cassel 1811), général Westphalien, ministre de la Guerre et Grand Ecuyer du Roi Jérôme (d'Albignac puis Salha lui succédèrent) ; commandant le corps westphalien en Espagne, il quitta ce pays sous prétexte de maladie et commis 1'erreur de se présenter devant 1'Empereur qui, à Compiègne, en présence de la Cour, lui arracha ses épaulettes et le traita de lâche. C'est après cela que Jérôme le fit comte et le nomma colonel général de sa garde. Dès le 11 février 1809 l'Empereur écrivait à son frère : " Je suis étonné que vous m'envoyiez le général Morio, qui est une espèce de fou que je méprise, vous trouverez bon que je ne le voie pas...". Et le 15 mars : " De fausses idées de grandeur, une générosité peu réfléchie vous ont fait donner une baronnie à .Morio... ". Avant d'être comte de Marienborn, Morio en était donc probablement baron depuis 1809. Il épousa la soeur de Le Camus, comte de Fürstenstein.
9. Comte de FREUDENTHAL (10 octobre 18131. 1e général (français) Jacques Allix (1776-1826).

Le Roi Jérôme donna au moins deux autres titres (nous en ignorons les dates) :
10. Comte de BERNTERODE. Le chef de bataillon (français) Ducoudras, général Westphalien et aide de camp général du Roi Jérôme.
11. Baron de KENDELSTEIN. Le sieur Laflèche, intendant général de la couronne de Westphalie.

V. -- S.A.S. ALEXANDRE (Berthier) Prince de Neufchâtel (1806-1814), Prince de Wagram.
1.
Charles-Albert Henri Perregaux (1757-1831), puis de Perregaux, conseiller d'Etat et colonel des milices de Neufchâtel, fut anobli par L.P. du 15 juin 1808. D'une famille de Neufchâtel, il était le frère du banquier parisien, régent de la Banque de France, et l'oncle du chambellan de l'Empereur, comte de
l'Empire. Dont postérité.




  BIBLIOGRAPHIE


ABRANTES (duchesse d'). -- Mémoires. 10 vol., 1893.
BOIGNE (comtesse de). -- Récits d'une tante. 4 vol., 1921.
CASTELLANE (comte de). -- Journal du Maréchal de Castellane. 5 vol., 1895.
CHASTENAY (comtesse Victorine de). -- Mémoires. 2 vol., 1896.
CHATEAUBRIAND (vicomte de). - - Mémoires d'Outre-Tombe. 2 vol., (Pléïade).
GARNIER. - - La Cour de Hollande sous le règne de Louis-Bonaparte, par un auditeur. l vol., 1826.
GOLOVINE, née Galitzine (comtesse). -- Souvenirs. 1 vol., 1910.
GUERIN (G. et E.). -- Législation et jurisprudence nobiliaire. 1 vol., 1978.
HAUTERIVE (E. d'). La police secrète du 1er Empire.
LANZAC de LABORIE (L. de). Paris sous Napoléon.
LA TOUR du PIN (marquise de). -- Journal d'une femme de cinquante uns. 1. vol., 1954.
MASSON (Frédéric de). -- Joséphine répudiée. 1 vol., 1901.
MENEVAL (baron de). -- Mémoires. 3 vol., 1893.
MONTESQIOU (comte Anatole de). -- Souvenirs. 1 vol., 1961.
NAPOLEON (Lettres inédites de). -- Publiées par L. Lecestre. 2 vol., 1897.
NORVINS (J. de). - - Mémorial. 3 vol., 1896.
POTOCKA (comtesse). Mémoires. 1 vol., 1897.
RAMBUTEAU (comte de). Mémoires 1 vol., 1905.
REMUSAT (comtesse de). Mémoires 3 vol., 1879.
REVEREND (vicomte). - - Armorial du Premier Empire, titres majorats et armoiries conférés par Napoléon 1er, 4 vol., 1894 (réédité 2 vol., 1974).
STAEL-HOLSTEIN (baronne de). - -- Dix années d'exil, vol., 1904.
THIEBAULT (général baron). Mémoires. 5 vol., 1893.
THIERS (Adolphe). -- Histoire du Consulat et de l'Empire. 20 vol., 1845.
TULARD (Jean). -- Napoléon et la noblesse d'Empire. 1 vol., 1979.
VALYNSEELE ( Joseph).-- Le sang des Bonaparte. 1 vol., l954.
-- Les maréchaux du 1er Empire, leur famille et leur descendance. 1 vol.,1957.
-- Les princes et ducs du 1er Empire, non maréchaux, leur famille et leur descendance. 1 vol., 1909.
- Les maréchaux de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, leur famille et leur descendance 1 vol., 1962.
VEYRIER (Henri) -- Le faubourg Saint-Germain. 1 vol., 1966.


 
     
 
 

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 Informations

Auteur :

ZIESENISS Jérôme-François

Revue :

Revue du Souvenir Napoléonien

Numéro :

313

Mois :

07-09

Année :

1980

Pages :

3-24

Notes

 (1) Loi du 29 floréal an X ( 19 mai 1802 ).
(2) Senatus-consulte du 14 nivôse an XI (4 janvier 1803).
(3) Quatre autres Grandes dignités furent créées par la suite : Vice-Grand-Electeur et Vice-Connétable (en 1807, pour suppléer le cas échéant le Grand Electeur et le Connétable, devenus rois), Gouverneur général des départements au-delà des Alpes (1808) et Gouverneur général des départements de la Hollande (1810, en remplacement du Roi Louis).
(4) Seuls les Princes de la famille sont dynastes. Jérôme rie le devint qu'en 1806 après son divorce et Lucien en 1815 (mais seulement par accord tacite non reconnu ultérieurement par Napoléon III). Napoléon 1er considérait en effet les mariages de ses deux frères comme des mésalliances " contraires à son système " et se brouilla avec Lucien qui refusait de divorcer.
(5) Les autres titulaires des grandes dignités furent désignés ultérieurement : Eugène de Beauharnais et Murat deviennent Archichanceliers d'Etat et Grand Amiral en 1805 ; Talleyrand et Berthier, Vice-Grand-Electeur et Vice-Connétable en 1807 ; le Prince Borghèse, Gouverneur général des départements au-delà des Alpes en 1808 ; et enfin le Prince Lebrun, déjà Architrésorier, devient gouverneur général des départements de la Hollande en 1810, cumulant ainsi deux grandes dignités.
(6) Le terme " naturel " signifie bien évidemment " né du sang de " et non pas " bâtard ".
(7) Ainsi qu'un décret du 15 Mars (Berg-Clèves) et 2 autres du 30 mars.
(8) Il s'agit d'Eugène de Beauharnais, Prince Archichancelier d'Etat, Vice-Roi d'Italie (1805) et fils adoptif de l'Empereur (1806) ; il ne recevra officiellement le titre de Prince de Venise qu'en 1807. La même année, sa fille, âgée de 9 mois, sera titrée Princesse de Bologne.
(9) Le 5 juin 1806.
(10) En ce qui concerne les titulaires des deux autres duchés grands fiefs, rappelons que l'un d'eux est allié des Bonaparte (Bernadotte époux de Désirée Clery, est le beau-frère de Joseph). Quant à Talleyrand, dont Napoléon a besoin, il est mécontent de ne pas être Grand Dignitaire, et le titre de Prince de Bénévent lui est offert en compensation.
(11) Il n'existe qu'une différence fondamentale entre les rois vassaux et les préfets : l'hérédité des fonctions dont bénéficient les premiers. Encore ce privilège est-il lui-même précaire : lorsque le Roi Louis fut contraint d'abdiquer, ses fils (parmi lesquels le futur Napoléon III) perdirent du même coup leurs droits sur la Hollande.
(12) Rappelons que Napoléon constitua en 1807 pour son plus jeune frère Jérôme, le royaume de Westphalie.
(13) Bernadotte perdit ce titre en 1810 lorsqu'il devint Prince héréditaire de Suède. Ponte-Corvo fut redonné en 1812 à un fils de Murat.
(14) N'oublions pas que nous sommes en 1808 : ce n'est qu'un an et demi plus tard que Napoléon commencera à donner à ses maréchaux des titres de princes commémorant meurs victoires.
(15) Voir à cet égard l'annexe " Titres conférés par les souverains vassaux de l'Empire français. "
(16) Les maréchaux avaient droit au titre de cousin de l'Empreur.
(17) La Lombardie avait été constituée en " République d'Italie " en janvier 1802 et le Premier Consul en avait été proclamé Président. Le 26 Mai 1805 il est sacré Roi d'Italie à Milan, et ceint lui-même l'ancienne couronne de fer des rois Lombards en prononçant les célèbres paroles : " Dio me l'ha data, guai a chi la tocchera. "
(18) Le titre de prince n'était pratiquement pas employé sous l'Ancien Régime, excepté pour les membres de la famille royale et les " princes étrangers habitués en Franc " : Lorraine, Rohan, La Tour d'Auvergne et la Trémoïlle (ces trois dernières maisons en raison de leurs prétentions à divers anciens trônes) ; on peut y ajouter les Français décorés de titres princiers du Saint-Empire reconnus par le Roi (Broglie, Bauffremont). Il existait quelques autres titres de prince, mais ils n'accordaient en eux-mêmes aucun rang à leurs titulaires.
(19) Les membres des collèges électoraux ayant assisté à 3 sessions de collège pourront solliciter l'octroi d'un titre de baron.
(20) 200.000 francs pour les ducs, 30.000 francs pour les comtes, 15.000 francs pour les barons, et 3.000 francs pour les chevaliers.
(21) Article 36 du deuxième statut du 1er Mars 1808; ce texte étant à la fois détaillé et formel, il est aujourd'hui impossible, en l'absence d'un souverain (seul capable de délivrer des lettres patentes), de transmettre un titre d'Empire par adoption. Les auteurs qui disent le contraire n'ont pas lu le décret de 1808.
(22) Rappelons afin d'éviter touce confusion que la dénomination de, " chevalier de la L.H " n'existe pas sous l'E'mpire, le premier grade étant celui de " légionnaire " ou de " membre de la Légion d'honneur ". C'est la Restauration qui l'a rernplacé par celuii de " chevalier de la L.H. "
(23) De même que les membres de l'Ordre de la Réunlon et les autres chevaliers de l'Empire (I'Empereur ayant la faculté d'accorder ce titre à des personnes n'appartenant pas à la Légion d'honneur).
(24) Ces biens ne peuvent être que des immeubles libres de tout privilège et hypothèques et non grévés de restitution des rentes sur /'Etat et des actions de la Banque de France (lorsqu'elles auront été immobilisées).
(25) Voir note 20.
(26) C'est ce Conseil qui s'obstina - en vain - à demander à 1'Empereur la suppression du droit accordé à tous 1es légionnaires de porter le titre de chevalier ; à cette fin, il proposa -- sans plus de succès -- de substituer la dénomination de " chevalier de la Légion d'honneur " à celles de " légionnaire " ou de " membre de la Légion d'honneur ".
(27) Philippe du Puy de Clinchamps, dans " La noblesse " (Que sais-je ? n* 830) et plus récemment G. et E. Guérin dans " Législation et jurisprudence nobiliaire ", ouvrage touffu mais d'un grand intérêt, en particulier pour les majorats et dotations de l'Empire et le titre de chevalier.
(28) A ne pas confondre avec les " Grands Officiers civils de la Couronne " (c'est-à-dire le Grand aumônier, le Grand chambellan, etc.), qui viennent après eux dans l'ordre des préséances. Les Grands Officiers de l'Empire sont les dignitaires de l'armée : maréchaux, colonels génétraux et inspecteurs des différents corps.
(29) Napoléon a non seulement supprimé les " Républiques soeurs " de la République française, mais aussi d'antiques et nénérables républiques (Venise et Gênes).
(30) On a souvent prétendu que Napoléon avait créé un duc pendant les Cent-jours : le général baron Girard aurait été fait duc de Ligny pour sa conduite au combat de Ligny-sous-Fleurus. Mais le baron Hervé Pinotau, qui a minutieusement étudié les archives de cette période (dans la série A F 4 des Archives Nationales) nous a indiqué ne pas avoir trouvé la moindre trace d'une proposition, d'une décision, et encore moins d'un décret concernant le général Girard. Ce général mourut d'ailleurs quelques jours après la bataille de Ligny, sans laisser de postérité masculine.
(31) Six ne le seront pas, parmi lesquels 2 restent sans titre (Poniatowski, mais il est prince Polonais et cela suffit, et Jourdan, en disgrâce lors de la création de la noblesse impériale), 3 deviennent comtes en 1808 (Pérignon, Serrurier et Gouvion Saint-Cyr, qui ne sera d'ailleurs maréchal qu'en 1812) et un durant les Cent-jours (Brune).
(32) Devenue Grande-Duchesse de Toscane en Mars, Elisa dut rétrocéder à l'Empereur sa principauté de Massa-Carrara (à une date que nous ignorons) pour que le Grand Juge Régnier reçoive le titre de Duc de Massa. Il ne pouvait y avoir deux titulaires du même duché grand fief.
(33) Les titres de Duc de Lodie (Melzi d'Eril), Duc Litta et Duc Visconti les attribua à ces Italiens en sa seule qualité de Roi d'Italie.
(34) Mme d'Abrantès était " dame pour accompagner " Madame Mère.
(35) Du moins d'un succès militaire remporté par Junot au Portugal.
(36) Valmy est le seul duché à nom français accordé par l'Empereur à un particulier. Il est vrai qu'il ne risquait pas de rappeler aux Français les " mauvais souvenirs " de la féodalité.
(37) Curieusement c'est de Louis XVIII que ce républicain recevra un titre de comte.
(38) Décret du 3 mars 1810.
(39) M. Guérin (" Législation et jurisprudence nobiliaire " 1978) indique les chiffres suivants : 497 comtes, 1.548 barons, 1.502 chevaliers, 288 personnes ont reçu sucessivement 2 titres (généralement baron, puis comte).
(40) En chiffres arrondis : Comtes : 110 généraux, 10 amiraux, 10 ministres, 110 sénateurs, 50 membres des Maisons (la plupart chabellands de l'Empereur), 15 archevêques et évêques, 15 membres de collèges électoraux,... barons : 350 généraux, 570 colonels et autres militaires, 175 membres de Collèges électoraux et députés, 105 préfets et 10 sous-préfets, 70 magistrats, 70 membres des Maisons (généralement des Princes), 70 évêques, 50 maires, 40 propriétaires...
(41) Nous nous abstenons de proposer ici les pourcentages qui ne manquerait pas de soulever des contestations : il est en effet difficile de tracer une frontière exacte entre fonctionnaires et notables ; ainsi, où placer les sénateurs (que Napoléon considère comme des fonctionnaires mais que l'on peut tout aussi bien, comme l'a fait M. Tulard, classer parmi les notables) ou les chambellands (la plupart ne reçoivent pas de traitement). En tout état de cause, la catégorie des notables comprend au moins les personnes titrées en tant que membres de Collèges électoraux, maires, et propriétaires.
(42) Clarke avait acheté le château féodal d'Hunebourg, en Alsace, et avait demandé à être titré sous ce nom. Quand il fut question de le faire duc, il présenta la même requête. Mais l'Empereur préféra lui donner le " duché grand fief " de Feltre.
(43) L'ancienne noblesse recevra, à elle seule, plus des tiers des titres de prince, duc,comte et baron. En revanche, les chevaliers sont, sauf exception, d'origine modeste
(44) Le Maréchal Gouvion Saint-Cyr, comte de l'Empire, créé marquis de Gouvion Saint-Cyr par Louis XVIII, était plus exactement petit-fils et gendre de bouchers, et fils d'un tanneur.
(45) Il va de soi qu'il serait abusif de généraliser à l'ensemble de la noblesse impériale les conclusions d'une étude portant sur les seuls princes et ducs ; mais les tendances qu'elle révèle constituent néanmoins des indications intéressantes.
(46) Se poussant dans la politique, le père de Mortier parvint à se faire élire député du Thiers en 1789.
(47) Rapport du préfet de police en date du 2 prairial, an X, cité par Lanzac de Laborie.
(48) C'est en 1808 seulement que Cambarécès s'installa rive gauche.
(49) Pour reprendre l'expression de Frénilly.
(50) Où il entra quelques jours avant Napoléon, à la tête de l'avant-garde de la Grande Armée.
(51) Murat ne devint Roi de Naples qu'en 1808.
(52) Sous l'Empire, seuls les titrés impériaux avaient droit au port des armoiries, et aux livrées pour leurs domestiques. Le baron Hervé Pinoteau développa cette question dans un prochain bulletin de l'A.N.F. Ce droit exclusif aux armoiries allait de pair avec la constitution d'un majorat (bénéficiant lui-même nous l'avons vu de règles exorbitantes du droit commun) : il s'agit donc là très nettement de deux privilèges, qui tendent à montrer que les titrés de l'Empire formaient une noblesse (même si cette noblesse n'était pas, comme sous l'Ancien Regime, un " Ordre " à part dans la Nation).
(53) 280 personnes ayant reçu successivement deux titres (géneralement baron puis comte) on doit parler de 3.350 titrés (environ), bien que l'Empereur ait conféré 3 600 titres. En ce qui concerne les titres donnés aux membres de l'ancienne noblesse, il est frappant de constater que dans sa note à Cambacérès l'Empereur indique le chiffre de 1.000 (950 seront titrés).
(54) Les 4/5e des chevaliers sont des militaires de grade moyen et d'origine modeste. Seuls 120 d'entre eux, sur 1.600, appartenaient déjà à la noblesse.
(55) M. Tulard parle de 22 %, au maximum.
(56) Il s'agit toujours des titrés.
(57) -- Militaires (principalement généraux et colonels) : 264 (40 %1, dont 8 princes et ducs, 41 comtes, 133 barons et 82 chevaliers.
-- Notables (sénateurs, membres de collèges électoraux, maires et propriétaires) : 203 (30 %), dont 55 comtes, 134 barons, et 14 chevaliers.
-- Hauts fonctionnaires (ministres, membres du Conseil d'Etat et du corps préfectoral, magistrats, diplomates, archevêques et évêques) : 124 (18 %), dont 4 princes et ducs, 24 comtes, 74 barons, et 22 chevaliers.
-- Membres de la Maison de l'Empereur et des Princes du Sang : 81 (12 %), dont 52 comtes (la plupart chambellans de 1'E'mpereur), 27 barons (écuyers de 1'Empereur ou chambellans des Princes), et 2 chevaliers.
(58) De même que son fameux petit-fils le maréchal de Castellane se prénommait Boniface et était appelé Boni par ses intimes.
(59) Fils de la Duchesse de Narbonne et de Louis XV Lords de Narbonne-Lara était un homme de grande valeur qui servit fidèlement l'Empereur ambassadeur, général de division et aide-de-camp de l'Empereur il fut créé comte en 1810. Seule la jalousie de Talleyrand qui voyait en Iui un concurrent redoutable, l'empêcha d'accéder aux plus hauts emplois.
(60) Bulletin de police du 28 février 1809.
(61) Moins galant à Sainte-Hélène, Napoléon disait à Gourgaud : " Une femme qui aurait fait le quart des fredaines de Mme de Montmorency serait une catin et Mme de Montmorency reste une grande dame. Ainsi va le monde. ".
(62) Bulletin de police du 22 janvier 1808. On y apprend également que plusieurs salons du Faurboug -- dont celui des Luynes -- sont restés fermées le 21 Janvier en signe de deuil. Il en est de même le jour anniversaire de la mort du Duc d'Enghien.
(63) Bulletin de police du 18 avril 1809.
(64) Eugène épousa la princesse Auguste de Bavière avec laquelle il fut parfaitement heureux (ce qui le sauva après 1815, et Berthier la Duchesse Elisabeth en Bavière, qui ne parvint nullement à lui faire oublier la belle Madame Visconti.
(65) La Charte constitutionnelle du 4 juin 1814, octroyé par Louis XVIII, énonce : " La noblesse ancienne reprend ses titres la nouvelle conserve les siens. Le roi fait des nobles à volonté, mais il ne leur accorde que des rangs et des honneurs sans aucune exemption des charges et des devoirs de la société ".
(66) Outre la confirmation générale garantie par la Charte, de très nombreux titrés de l'Empire obtiendront une confirmation de leur titre ou l'octroi d'un nouveau titre, supérieur au précédent (eu égard à l'idée de hiérarchie des titres inventée par Napoléon et conservée par les Bourbons, qui se contentèrent de réintroduire dans cette pyramide nobiliaire les titres de vicomte et de marquis. La formule de la Charte sera, par la suite, régulièrement reprise dans Ies lettres patentes confirmant des titres d'Empire (c.f. par ex. les L.P. du 19.5.1819 confirmant le baron Guyot de La Cour: " Par l'article 71 de la Charte constitutionnelle que nous avons accordé, nous avons maintenu les titres de la nouvelle noblesse... ").
(67) Sous le Second Empire l'alliance Murat-Noailles (1865) fera encore figure d'évènement. La fusion des deux noblesses date de ce siècle-ci.
(68) Du point de vue nobiliaire, les décrets signés à Lyon, Ie 13 mars 1815 (en plein " Vol de l'Aigle ") abolissent à nouveau l'ancienne noblesse et rétablissent intégralement le système napoléonien. Durant ces trois mois, I'Empereur conférera une vingtaine de titres, qui ne seront pas reconnus par la seconde Restauration.
(69) 189 (soit 7,5 % des 2.600 titres concédés à des personnes n'appartenant pas à l'ancienne noblesse), dont 1 prince (Murat), 1 prince-duc (Essling-Rivoli), 3 ducs (Montebello, Otrante -- les descendants de Fouché sont Suédois -- et Albuféra), 29 comtes (parmi lesquels Begoüen, Boulay de La Meurthe, Caffarelli, Chaptal de Chanteloup Clauzel, Exelmans, Foy, Gouvion Saint-Cyr, Le Marois, Molitor Ordener, Portalis, Reille et Roederer), 127 barons (parmi lesquels Bernadotte, Barante Davillier, Fain, Girod de l'Ain, Goourgaud Hottinguer, Lejeune, Mallet, et Ménéval et 27 chevaliers (parmi lesquels Siméon).
(70) Les duchés actuels d'Abrantès, d'Auerstaedt et de Feltre .sont des réérections du Second Empire.

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