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Napoléon et la " descente " en Angleterre. 2e partie : Des commencements d'exécution aux échecs 1804-1805 (Article de BATTESTI Michèle )



I - 1804 : montée en puissance de la flottille et ajournement sine die de la descente |
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Les querelles d'amiraux s'enveniment |
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À la fin de 1803, Napoléon hésite sur le plan à suivre pour envahir Albion. Sur les conseils du contre-amiral Ganteaume, il semble sur le point d'envisager un projet de descente plus conforme aux règles de la guerre sur mer, reposant sur la maîtrise - partielle et temporaire - de la Manche, acquise par la flotte de haut bord. Candidat prêt à tenter avec l'escadre de Toulon la chance d'une telle opération - risquée mais prometteuse de gloire -, Ganteaume est furieux que le commandement de l'escadre soit confié au contre-amiral Latouche-Tréville. N'en déplaise à Ganteaume, le choix est judicieux puisque Bonaparte entend envoyer l'escadre de la Méditerranée au secours des Antilles françaises d'où justement Latouche-Tréville revient après y avoir opéré pendant 20 mois. D'un autre côté, le choix est mal avisé puisque Latouche-Tréville est un des rares officiers généraux à croire dans la descente. Dès 1793 il avait proposé un plan de ce type à la Convention girondine ; en 1801, il avait commandé la 3e flottille avec inventivité et mis en échec Nelson. D'ailleurs, aux dires de Decrès, l'amiral Bruix, commandant de la flottille, s'alarme de sa réapparition ; il " voit toujours le général Latouche aux portes de Boulogne et cette idée-là ne lui est rien moins qu'agréable " (1). Pour l'heure, Bruix n'a pas à s'inquiéter. Toulon est loin de Boulogne et Bonaparte n'a rien décidé. Decrès continue son travail de sape contre la flottille et, le 7 janvier 1804, il se gausse auprès du Premier consul de l'état d'esprit y régnant : " On s'étourdit sur les dangers et chacun ne voit que César et sa fortune. Les idées de tous les subalternes ne passent pas les limites de la rade et de son courant, ils raisonnent du vent du mouillage de la ligne d'embossage comme des anges. Quant à la traversée, c'est votre affaire, vous en savez plus qu'eux et vos yeux valent mieux que leurs lunettes. Ils ont pour tout ce que vous ferez la foi du charbonnier " (2). Il n'épargne pas Bruix, placé entre deux chaises de par ses fonctions : " L'amiral lui-même en est là. Il ne vous a jamais présenté de plan, parce que dans le fait il n'en a point ". Tout au plus Bruix envisagerait-il de " sacrifier 100 bâtiments qui attireront l'ennemi sur eux tandis que le reste partant au moment de la déroute de ceux-ci se rendra sans obstacle ". Les deux amiraux se brouillent. Mais les critiques de Decrès ne font que révéler le retard pris par les préparatifs dont Bonaparte a pu prendre la mesure durant son inspection à Boulogne du 1er au 5 janvier. En dépit d'une activité intense, le programme de constructions navales est loin d'être achevé de même que les fortifications de Boulogne. Si le bassin de Wimereux est prêt, ce n'est pas le cas de celui d'Ambleteuse où l'ingénieur Sganzin est sommé de s'installer avec 3 000 hommes jusqu'à la fin des travaux (3). Mais peu à peu la flottille monte en puissance et les modalités de l'embarquement se précisent, ainsi le 27 février la quantité de vivres à embarquer sur les bâtiments de la flottille est fixée à 10 jours pour les équipages et 30 jours de biscuit pour les troupes passagères. En mars, quelque 1 273 bâtiments sont achevés, mais ils n'ont pas encore rejoint leur port de ralliement et leur transfert, guetté par les divisions anglaises, est très périlleux. Le camp des adversaires de la flottille se renforce devant tant de contrariétés. En visite à Boulogne le 17 avril, Ganteaume fait part à Decrès de son accablement au spectacle de la ligne d'embossage balayée par un coup de vent : " Le tableau de cette débâcle avait ajouté au sentiment dont je n'avais pu me défendre en arrivant " (4). Il rapporte les propos défaitistes de Bruix : " Les bâtiments en général ne marchaient point assez pour espérer traverser dans une marée avec le calme, qu'ils n'ont point assez de qualités pour faire un coup de main avec un gros temps [...]. Ce sont enfin de mauvaises embarcations pour l'opération dont il s'agit ". Non sans perversité, Ganteaume prêche le faux pour faire dire le vrai à Bruix et se met à faire l'éloge de la flottille : " J'ai avancé et soutenu que les bateaux de 1re, 2e et 3e espèce que j'avais vus à Étaples m'avaient paru bien construit et dans de belles formes, j'ai dit que suivant les rapports qui m'avaient été faits on pouvait en espérer une marche de 4 1/2 noeuds et 5 à la mer étale et sans être favorisé par le courant ; j'ai ajouté qu'ils m'avaient paru en état de porter la voile et de résister au mauvais temps ". Bruix tombe dans le piège. " Il s'est alors mis en fureur, a pesté contre les marins qui m'avaient fait ces rapports et il a fini par habiller Forfait de la belle manière ". Perfide, Ganteaume conclut que Bruix n'avait tenu que " le même langage que toi et moi nous pourrions tenir ". Le 24 avril, Ganteaume est médusé devant l'angélisme du général Berthier s'extasiant sur les améliorations apportées au magasin général de la marine et en déduisant qu'il ne doutait plus de la descente. " Rien ne parut plus plaisant que de juger le passage en Angleterre sur l'organisation du magasin général de la marine ! " (5). Le débat entre les deux camps prend un tour acrimonieux. Le 23 avril, le capitaine de vaisseau Hamelin sort d'Honfleur à destination de Boulogne avec 58 bâtiments, dont 24 transports. Il se heurte au nord à une première division anglaise, qui refuse le combat, et à une seconde derrière le cap de La Hève. Hamelin leur échappe en venant mouiller en rade du Havre et, profitant d'une nuit sans lune, parvient à amener sans encombre tous ses bâtiments à destination. Forfait jubile (6) et explique au Premier consul que ces engagements " prouvent d'une manière incontestable combien notre Flottille se fait redouter des Anglais qui affectent cependant de la mépriser ", puisqu'ils n'ont pas " osé s'en approcher ". S'appuyant sur " une expérience de dix ans " (sic), il en déduit que les divisions pourraient suivre la côte en plein jour, sans être inquiétées par l'ennemi. Fou de rage, Decrès remet les pendules à l'heure et explique que les Anglais n'ont refusé le combat que pour éviter les hauts fonds de la Seine et qu'ils attendaient Hamelin au cap de La Hève pour le prendre en tenaille entre deux feux. Il vitupère contre " M. Forfait, qui ne doute de rien " et met en garde solennellement Bonaparte contre son rapport : " Quand ensuite on voit M. Forfait se prévaloir de ce rapport pour avancer des idées monstrueuses dans lesquelles il établit comme faits incontestables des paradoxes absurdes et tendant à tromper votre opinion sur des objets de la plus haute importance, quand on le voit, lui, qui n'a jamais quitté le rivage et qui n'a jamais entendu le sifflement d'un boulet, s'ériger en maître en fait de guerre maritime et vous proposer des conceptions aussi fausses que désastreuses " (7). Decrès s'est peut-être départi de sa réserve habituelle parce qu'il se sent le vent en poupe, en raison du soutien inconditionnel de Ganteaume et surtout du regain d'intérêt de Bonaparte pour la flotte de haut bord. Alors que face aux 70 vaisseaux anglais déployés dans les eaux européennes, la marine française n'aligne que 38 vaisseaux, dispersés entre Toulon, Cadix, Le Ferrol, Rochefort, Lorient et Brest, Bonaparte lui a fait part, le 21 avril, de ses intentions de lancer un nouveau programme de constructions navales : " Il nous faut avoir une marine, et nous ne pourrons être censés en avoir une que lorsque nous aurons cent vaisseaux. Il faut les avoir en cinq ans " (8). |
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Seule l'armée est prête |
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La flottille n'en continue pas moins à monter en puissance, mais seule l'armée est prête. Celle-ci s'ingénie à interpréter le jeu de rôle voulu par le Premier consul et, avec un moral à toute épreuve, s'entraîne au canotage au rythme de la chanson en vogue " Que traverser le Détroit / Ce n'était pas la mer à boire ". Des pavillons de la flottille arborent l'inscription belliqueuse " Un bon vent et trente heures ". Bonaparte ne manque pas une occasion de rappeler à ses généraux, comme à Ney le 10 mars : " Faites exercer à la nage, sur des péniches ou même sur des bateaux canonniers, votre division "(9). L'osmose est telle entre Bonaparte et l'armée que celle-ci multiplie les témoignages de fidélité au moment où la contre-révolution, financée par l'or anglais, tente d'abattre le Premier consul par le truchement de Pichegru, Cadoudal et Moreau. Le point de non-retour est atteint le 21 mars, lorsque Bonaparte fait exécuter le duc d'Enghien dans les douves du château de Vincennes. Deux mois plus tard, le 18 mai, Napoléon Ier succède à Bonaparte. Dans le même temps, outre-Manche, la menace d'invasion n'est pas prise à la légère. La contre-flottille se renforce, des fortifications sont édifiées pour défendre les points sensibles du littoral, un effort de recrutement sans précédent aboutira à l'enrôlement de 590 000 hommes. Pour une majorité de l'opinion, il est " impossible d'assurer qu'à la faveur d'une brume, d'un calme, d'une longue nuit, les Français ne débarquent pas ". En mai, la crise politique ramène au pouvoir William Pitt, bien déterminé à livrer une lutte à mort contre le perturbateur français. |
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Le nouveau plan de Napoléon : intervention de l'escadre en Manche |
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Napoléon en est conscient et mise sur la descente pour régler définitivement le sort de " Carthage ". Il continue à hésiter sur la façon d'opérer. Le 11 février, Decrès lui a fait part de ses doutes sur l'emploi de l'escadre de la Méditerranée en raison de sa " faiblesse " et conseillé l'expédition de la Martinique " pour laquelle je ne puis vaincre mon penchant bien prononcé " (10). Mais les excellents rapports que lui fait parvenir le général Rapp sur la façon dont Latouche reprend en main l'escadre de Toulon conduisent Napoléon à penser que celui-ci est l'homme de la situation. Contre l'avis de Decrès, il abandonne l'opération coloniale pour réintégrer l'escadre toulonnaise dans ses combinaisons stratégiques. Le 25 mai, Napoléon élabore un plan reposant sur une sortie " sans combat " de l'escadre de Toulon qui devrait prendre au passage le vaisseau Aigle bloqué à Cadix, avant de doubler très au large le cap Finisterre pour faire sa jonction avec l'escadre des 5 vaisseaux de Rochefort. L'escadre forte de 16 vaisseaux et 10 frégates prendrait une route dérobée pour surgir en Manche et escorter le passage de la flottille (11). Concomitamment, l'escadre de Brest gesticulerait pour fixer l'attention de l'escadre anglaise de blocus de Cornwallis. Le 2 juillet, le plan est confirmé. Le départ est prévu avant le 29 juillet pour une descente en septembre, " que nous soyons maîtres du détroit six heures et nous sommes maîtres du monde ! " (12). Alors que le plan est en cours de finalisation, Forfait joue les mouches du coche. Le 26 mai, il dénonce le retard pris par les opérations de rassemblement et pronostique leur achèvement en décembre ! De quoi susciter la fureur de Napoléon. Contre tout réalisme, Forfait préconise l'appareillage " de jour avec les forces supérieures " (13). Le 12 juin, il fait porter la responsabilité des retards sur les " grandes résistances de la part de la marine " (14) et accuse les officiers de marine de pusillanimité pour ne pas dire plus : " On a peur de sortir avec 100 bâtiments de guerre parce qu'on est bloqué par une croisière de 8 anglais ; on compte les canons quand on en a 285 de 24 et 100 moindres contre 214 de tout calibre parmi lesquels plus de 150 au-dessous de 12 ". Le 5 juillet, il continue ses récriminations : " Je ne suis pas naturellement soupçonneux mais je ne puis me refuser à croire qu'il y a un parti puissant contre la flottille [...] Mille petites menées pour décourager le soldat, pour diminuer dans l'opinion les succès des divisions, pour exciter des mécontentements partiels " (15). Conscient de perdre du terrain dans l'esprit de Napoléon, Forfait est désormais sur la défensive. |
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L'incident du 20 juillet 1804 |
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Pourtant le nouvel empereur est toujours aussi inconscient des performances réelles de la flottille. Lorsque les 16-18 mai, le contre-amiral hollandais Verhuell, conduisant une division de la flottille batave, est engagé par une division anglaise, qu'il perd un bateau-canonnier et parvient à sauver in extremis la prame Ville d'Anvers, il reçoit des félicitations dithyrambiques de Napoléon : " J'ai ressenti une véritable joie de votre succès. Vous avez montré autant d'audace que de talent. Vous n'aviez pas le quart du canon qu'avait l'ennemi. Cet événement a rempli nos ennemis de confusion et présage aux pavillons alliés le retour de leurs beaux jours. Vous m'avez fait ressouvenir que vous êtes du sang des Tromp et des Ruyter " (16). Le 19 juillet, Napoléon arrive en trombe à Boulogne. Le lendemain, il exige la revue générale de la ligne d'embossage. La tempête s'annonce. Bruix refuse de mettre en danger les chaloupes. Ce veto manque tourner au drame. Constant, le valet de Napoléon, est le seul à raconter l'incident durant lequel les deux hommes se seraient affrontés, Napoléon la cravache à la main et Bruix la main sur le pommeau de son épée. Vraie ou fausse anecdote qu'importe, Magon exécute la manoeuvre. Le vent se déchaîne et broie les chaloupes ou les drosse à la côte. Les sauveteurs accourent sur le rivage pour lancer des filins et des bouées aux naufragés. Napoléon est le premier à se jeter dans la mer pour réparer sa faute. Le sauvetage se prolonge jusqu'au matin. Le bilan est sévère. Pour un caprice, 12 bâtiments sont détruits, 18 échoués et 31 hommes noyés. L'historiographie présente cet incident comme un tournant. Napoléon aurait pris conscience de l'infaisabilité de la descente. Pourtant rien dans sa correspondance ne le laisse supposer. Dans une lettre à Joséphine, il sublime même son échec et travestit la réalité : " Le vent avait beaucoup fraîchi cette nuit, une [sic] de nos canonnières qui était en rade a chassé et s'est engagée sur les rochers, à une lieue de Boulogne ; j'ai tout cru perdre, corps et biens, mais nous sommes parvenus à tout sauver [resic]. Ce spectacle était grand : des coups d'alarme, le rivage couvert de feux, la mer en fureur et mugissante, toute la nuit dans l'anxiété de sauver ou de voir périr ces malheureux ! L'âme était entre l'éternité, l'océan et la nuit. À 5 heures du matin, tout était éclairci, tout a été sauvé, et je me suis couché avec la sensation d'un rêve romanesque et épique " (17). Le 2 août, Napoléon reporte d'un mois le départ de l'escadre de Toulon non par suite de l'incident du 20 juillet, mais en raison de l'inachèvement de la concentration de la flottille et pour armer un vaisseau supplémentaire, le Berwick, un vieux vaisseau ex-anglais, si mauvais marcheur qu'il risque de constituer un handicap rédhibitoire pour l'escadre. Obsédé par la quantité, Napoléon n'en a cure. Le 16 août, il organise une cérémonie grandiose de distribution de la Légion d'honneur pour galvaniser l'armée. Le 26 août, une nouvelle escarmouche le conforte dans ses certitudes. Une division anglaise d'une vingtaine de voiles se dirige vers la ligne d'embossage de la flottille. Napoléon s'embarque aussitôt sur une péniche avec les maréchaux Berthier, Soult, Mortier, les amiraux Bruix et Decrès. Il fait force de rames pour assister de près au combat. La flottille gesticule, les batteries terrestres ouvrent le feu. Les deux bâtiments anglais qui se sont le plus approchés, la frégate Immortalité et le brick Cruiser, finissent par gagner le large. Napoléon est ravi de l'engagement. Il en déduit que la flottille peut affronter des bâtiments plus puissants qu'elle. Il est inconscient du très faible rendement militaire de l'escarmouche où 54 bâtiments de flottille et plusieurs batteries terrestres ont dû intervenir pour refouler un brick et une frégate. Mais le destin a déjà frappé, le 19 août, Latouche-Tréville est mort. Napoléon a perdu son meilleur atout pour réussir la descente. |
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Ajournement de la descente et nouveau plan d'attaque des possessions anglaises d'outre-mer |
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Or la situation internationale se dégrade. Des pourparlers sont engagés entre la Russie et la Grande-Bretagne pour nouer la troisième coalition. Le plan de descente est ajourné sine die. Le 4 septembre, Napoléon ordonne à Decrès : " Contremandez toutes nos affaires du Nord et mettez à l'abri tout ce que vous pourrez " (18). La flottille " expéditionnaire " devient un " établissement fixe ". Napoléon change de stratégie. Il envisage d'envoyer l'escadre de Brest pour projeter 20 000 hommes en Irlande. En complément, son plan du 29 septembre prévoit d'attaquer la Grande-Bretagne dans ses possessions d'outre-mer à la faveur de trois expéditions au cours desquelles les escadres de Rochefort et de Toulon s'empareraient de la Dominique, de Sainte-Lucie, du Surinam et de Sainte-Hélène. L'ajournement sine die de la descente entraîne la suspension des travaux de Bruges à Montreuil et la quasi-interruption des opérations le long des côtes. Dès le 13 octobre (19), Forfait exprime ses inquiétudes à Napoléon : " Il me paraît démontré que l'armée ne croit plus à la descente ; j'entends s'exprimer tous les jours, à ce sujet d'une manière qui me désespère, parce que je pense tout autrement et que je m'attends à voir avant la fin de l'année courante (20), Votre Majesté, maîtresse du monde ". Profitant de la nouvelle conjoncture, il revient sur son plan initial d'emploi de la flottille seule. Selon lui, l'intervention de 25 vaisseaux est vouée à l'échec parce qu'une telle force ne peut passer inaperçue. L'ennemi " lèvera les croisières et les rassemblera vis-à-vis de Boulogne, il sera plus fort que nous […]. Le premier coup de vent compromettra la flotte [qui n'aura] aucun refuge ". Pour appuyer sa démonstration, il joint à sa lettre une " Note sur la flotte protectrice de la flottille " dans laquelle il préconise la construction de 10 à 12 forts flottants, armés de 60 canons de 36 ou 24 et 40 caronades, qui accompagneraient la progression de la flottille. Il avance son sempiternel argument financier : " 25 vaisseaux trop faibles (coûtent 30 millions de francs) [...] 10-12 forts plus forts ne coûteront pas 5-6 millions ". Cette fois, la panacée de Forfait laisse de marbre Napoléon, tout aux préparatifs de la représentation théâtrale de son sacre du 2 décembre et bien décidé à agir outre-mer. Le 12 décembre, Napoléon définit un plan de croisières qui reprend celui du 29 septembre sans l'opération contre Sainte-Hélène. Le vice-amiral Villeneuve, nouveau commandant de l'escadre de Toulon, est chargé de l'expédition contre le Surinam et doit opérer sa jonction avec Missiessy, commandant de l'escadre de Rochefort, commis à la prise de la Dominique et de Sainte-Lucie. À l'issue d'un séjour de 60 jours, les deux escadres doivent opérer leur retour au Ferrol où elles débloqueraient les 5 vaisseaux français, avant de rallier Rochefort. Il n'est plus question d'une quelconque opération en Manche. Le 11 janvier 1805, Missiessy quitte comme prévu Rochefort en dépit de la tempête. Villeneuve appareille de Toulon le 18 janvier pour y revenir le 21 après avoir essuyé un coup de mistral qui lui cause des avaries presque aussi importantes qu'après une circumnavigation. Napoléon ironise sur cette fausse sortie : " Quelques mâts de hune cassés, quelques désordres dans une tempête, qui accompagne une escadre sortant sont, pour un homme de caractère, des événements de nature fort ordnaire " (21). Mais Napoléon n'est finalement pas trop mécontent, il a un autre projet en tête. |
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II - Le " Grand dessein " |
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Le plan du 2 mars 1805 avec la flotte franco-espagnole |
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Napoléon continue à hésiter entre persévérer dans ses plans d'attaque contre les possessions anglaises outre-mer - le 16 janvier, entre le départ de Missiessy et de Villeneuve, il envisage même une expédition aux Indes orientales pour projeter un corps expéditionnaire de 23 000 hommes - ou revenir à la stratégie offensive de la descente. Le retour inopiné de Villeneuve, la présence de Missiessy aux Antilles, l'échec de Pitt à conclure la troisième coalition et la déclaration de guerre de l'Espagne à la Grande-Bretagne le 8 décembre 1804, sont autant de paramètres qui poussent Napoléon à revenir à son projet de descente. L'accord naval franco-espagnol du 8 janvier 1805 est censé mettre à sa disposition 25-29 vaisseaux en mars. Napoléon voit aussitôt l'avantage de rétablir l'équilibre des forces navales dans les eaux européennes. Decrès a beau le mettre en garde contre l'amalgame des deux flottes, la marine espagnole étant dans un pire état que celui de la marine française, Napoléon est programmé pour renouveler l'erreur de Louis XVI. Aveuglé par son fétichisme pour le nombre, il est inaccessible à tout avertissement même si, dans ses " calculs hypothétiques ", il finira par pondérer l'apport espagnol en comptant deux vaisseaux espagnols pour un vaisseau anglais. Le " grand dessein " ou plan du 2 mars 1805 consiste à concentrer les forces navales françaises aux Antilles pour y attirer les Anglais. Ganteaume, commandant l'escadre de Brest sortirait " sans combat " au premier coup de vent d'équinoxe, débloquerait Le Ferrol et rejoindrait l'escadre de Rochefort aux Antilles que le vice-amiral Villeneuve aurait ralliées après avoir opéré sa jonction avec l'Aigle et les vaisseaux espagnols disponibles à Cadix. La concentration réalisée, Ganteaume disposant de plus de 40 vaisseaux reviendrait vers la Manche entre le 10 juin et le 10 juillet et se dirigerait " en droite ligne " sur Boulogne pour appuyer le passage de la flottille. Napoléon est absolument convaincu que " le succès est infaillible " (22). L'amiral espagnol Gravina devait juger le plan " divin ". |
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Contretemps fâcheux et modifications du plan |
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Premier grain de sable dans la machine imaginée par Napoléon, le contrordre envoyé à Missiessy pour attendre Villeneuve aux Antilles ne parvient pas à son destinataire. Deuxième contretemps plus grave, aucun coup de vent d'équinoxe ne permet à Ganteaume de fausser compagnie à l'escadre de Cornwallis. Le 30 mars, Villeneuve appareille de Toulon, trompant la surveillance de Nelson. Il réussit le 9 avril sa jonction avec Gravina devant Cadix. Napoléon est contraint de modifier le 14 avril son plan pour prendre en compte le non-départ de Ganteaume. Villeneuve devient le centre de gravité de la manoeuvre. Il doit revenir sur Le Ferrol, débloquer les Franco-Espagnols et remonter sur la Manche, en ralliant en route l'escadre de Rochefort et/ou celle de Brest. L'idée maîtresse est inchangée, mais la concentration franco-espagnole ne doit plus se faire sur les arrières de l'ennemi, mais au milieu de son dispositif dans les eaux européennes : une véritable gageure dont l'exécution délicate réclamerait un homme d'une trempe exceptionnelle, ce que n'était pas Villeneuve. En attendant, pour donner le change aux Anglais, Napoléon part en Italie. À l'annonce du retour de l'armée combinée, il est censé revenir en cinq jours à Boulogne et fondre sur l'Angleterre alors qu'on le croirait encore au-delà des Alpes. Un stratagème qui n'aura d'autre effet que de rallonger de plus d'une semaine la transmission des dépêches au grand désespoir de Decrès. Napoléon reporte son attention sourcilleuse sur la flottille. Il est temps, l'instrument se délite dans l'inaction. Les conseils de guerre siègent en permanence pour juger de désertions, de vols et autres délits. Par ailleurs, la flottille a perdu son commandant, Bruix, mort de tuberculose le 15 mars. Il est remplacé par son cousin le contre-amiral Lacrosse, un affidé de Forfait. Napoléon tonne le 21 mars : " Il n'y a plus un moment à perdre, pour faire travailler au nettoyage des ports de Boulogne et d'Ambleteuse ". Decrès rage contre ce " tonneau des Danaïdes " : Ambleteuse en dépit de 4 millions de travaux s'ensable en permanence. Napoléon s'impatiente : " On m'avait tant vanté Lacrosse ! Il paraît qu'il dort. Ordonnez à ce préfet maritime de visiter lui-même, et faites-lui connaître que je le rendrai responsable de tous les abus que je trouverai à Boulogne " (23). Les opérations de concentration de la flottille se multiplient sous le coup des intempéries et des divisions anglaises. Hamelin parvient une nouvelle fois, après un combat de deux heures et demie, à trouver refuge à Dieppe et à échapper à la destruction. Napoléon se dit " enchanté de la petite affaire du capitaine Hamelin : cela fait bien voir ce qu'il est possible de faire avec nos canonnières. On dira ce qu'on voudra, c'est avec des hommes et du canon qu'on se bat, et, quelque avantage qu'on ait pour les marches par une meilleure position, il y a cependant une pratique à admettre et des avantages qui sont aussi propres aux chaloupes canonnières " (24). Napoléon assure, après un curieux calcul, que 12 canons français ont tenu tête à plus de 100 pièces anglaises ! Il imagine même contre toute vraisemblance un combat d'escadres devant Boulogne, où " une vingtaine de prames et 200 chaloupes-canonnières se mettraient en tirailleurs entre les combattants, ce seraient des mouches, qui feraient de terribles piqûres aux escadres anglaises " (25). Il prend à témoin Decrès : " Vous voyez que les canonnières reçoivent des boulets dans le corps, dans la mâture, et qu'elles ne coulent pas [sic] ". Manifestement, si Decrès est parvenu à neutraliser le père spirituel de la flottille - en nommant Forfait (26) préfet maritime à Gênes -, il n'a pu éradiquer ses idées et son influence sur Napoléon. Le 27 juin, Decrès tente pour l'énième fois de convaincre Napoléon de son erreur de jugement : " L'affaire de M. Hamelin ne change rien à [l'opinion] que j'ai sur les canonnières. 200 canonnières à la voile se disperseront, s'acculeront et ne parviendront point à prendre part à un combat d'armée. S'il y a du vent. Si elles y parvenaient, elles seront certainement mises en complète déroute, et celles qui seront coulées donneront l'épouvante aux autres, et seront le signal de la dispersion [...]. En calme au contraire, des chaloupes canonnières ont un certain avantage, mais dès qu'il y a du vent, il ne faut plus y penser contre les vaisseaux de guerre. Elles ne pourront même les suivre, et si les vaisseaux sont au vent, elles ne pourront les atteindre. S'ils sont sous le vent, elles tomberont dessus malgré elles " (27). Mais Napoléon est inaccessible à tout argument. Il est plus que jamais convaincu de la réussite finale d'autant que la flottille est prête. Le 20 juillet, quelque 2 343 bâtiments sont réunis, capables de transporter 167 530 hommes et 9 149 chevaux. L'exercice général d'embarquement à Boulogne, répété deux fois, donne satisfaction ; l'embarquement, la seconde fois, a duré moins de deux heures. Napoléon est si impatient qu'à la nouvelle que Cornwallis a desserré le blocus de Brest, il place Ganteaume en première ligne : " Notre intention est que vous entriez dans la Manche et que, vous vous portiez devant Boulogne, où tout est préparé et où, maître trois jours de la mer, vous nous mettrez à même de terminer le destin de l'Angleterre " (28). C'est une vue de l'esprit, Cornwallis tient un blocus plus rapproché que jamais. |
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Les tentatives avortées de Villeneuve et de Ganteaume |
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À partir du 3 août, Napoléon est sur le pied de guerre à Boulogne. Le 4 août, il passe en revue les troupes sur 12 kilomètres de plage. " Les Anglais ne savent pas ce qui leur pend à l'oreille. Tout est ici en bon train ; et certes, si nous sommes maîtres douze heures de la traversée, l'Angleterre a vécu " (29). Commence pour Napoléon une insupportable course contre la montre. Le 8 août, il apprend le combat incertain du 22 juillet que se sont livrés au large du cap Finisterre les 15 vaisseaux de Calder et les 20 de Villeneuve, lequel a perdu deux vaisseaux espagnols tombés sous le vent. Mais tout est encore jouable, en tout cas Napoléon en est convaincu d'autant que le 13 août, il est informé de l'entrée de Villeneuve à La Corogne. Pour lui, il ne fait aucun doute que l'armée combinée désormais forte de 29 vaisseaux peut affronter victorieusement Cornwallis, pris en tenaille par les 21 vaisseaux de Ganteaume. Il tarabuste Decrès pour pousser Villeneuve à appareiller au plus vite. Vaine gesticulation, il n'a plus prise sur les événements. Le 14 août, au comble de l'anxiété, Napoléon envisage une expédition en Afrique : " Si tant il est vrai que le peu d'énergie de mes amiraux laisse échapper les chances que m'offre la fortune et annule la campagne actuelle " (30). La tension internationale s'aggrave inexorablement. L'Autriche, inquiète de la politique italienne de Napoléon qui s'est fait couronner roi d'Italie le 26 mai, a rejoint la troisième coalition et mobilise comme la Russie. Le 20 août, ignorant qu'il a depuis cinq jours perdu la partie, Napoléon affiche un optimisme béat : " Je ne sais quelle sera l'issue de tout ceci, mais vous voyez que, malgré tant de mauvais jeux et de circonstances défavorables, la nature du plan est au fond tellement bonne, que nous avons tous les avantages " (31). Le 22 août, Napoléon apprend le départ de Villeneuve " faisant route à l'ouest ". Il lui adresse derechef un télégramme à Brest (!) : " Partez, ne perdez pas un moment, et avec mes escadres réunies, entrez dans la Manche. L'Angleterre est à nous ! Nous sommes tout prêts, tout est embarqué. Apparaissez avant 48 heures et tout est terminé ! ". Ganteaume tente le même jour de sortir au cas où Villeneuve serait caché par Cornwallis. Il n'en est rien. Après un engagement très vif de trois heures, son escadre regagne prestement la rade. Le blocus est infranchissable. Des officiers sont positionnés sur les points hauts le long de la côte pour scruter l'horizon. Dévoré d'impatience, Napoléon attend sur la plage de Boulogne. L'armée et la flottille sont sous pression, prêtes à l'appareillage. Seul Decrès a compris que l'attente est chimérique et que Villeneuve a rebroussé chemin pour gagner Cadix comme ses dernières instructions lui en laissaient la possibilité en cas d'" événements qu'on ne peut calculer ". En effet, Villeneuve, qui s'est laissé intoxiqué par un navire danois, a cru être attendu par des forces supérieures et fait demi-tour dès le 15 août, après avoir raté sa jonction avec l'escadre de Rochefort. Le 20 août, l'armée combinée est entrée dans Cadix. Bien évidemment, Decrès ne connaît pas les détails de ces péripéties, mais il les devine. Lui revient la redoutable tâche d'en informer Napoléon. La colère impériale est à la mesure de sa déception : terrible. Sans avoir la confirmation de l'entrée de Villeneuve à Cadix, qui ne lui parviendra que le 1er septembre, Napoléon annonce le 23 août à Talleyrand le début de la campagne d'Allemagne (32) et à Berthier l'ajournement de la descente " à une autre année " (33). Le 25 août, il interroge encore Decrès sur les probabilités de l'arrivée de Villeneuve, " 80 chances contre " lui répond prudemment son ministre (34). Dans un ultime espoir, il retarde jusqu'au 27 août les ordres pour faire pivoter la Grande Armée vers l'Est. " Braves soldats du camp de Boulogne. Vous n'irez pas en Angleterre [...] ", cette proclamation est accueillie avec soulagement par la troupe qui, peu à l'aise sur l'élément marin, avait toujours craint de finir noyée au fond de la Manche. |
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III - La descente : ajournement ou abandon ? |
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Retour sur un ratage |
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| La descente ajournée, Napoléon n'entend pas laisser ses escadres dans l'inaction. Il revient à ses projets d'attaque contre les possessions outre-mer britanniques. Le 1er septembre, Decrès doit ourdir huit croisières mettant en oeuvre 30 vaisseaux et 11 frégates. La flottille n'est pas désarmée, seulement réunie à Boulogne. Onze jours avant son départ pour rejoindre la Grande Armée, le 13 septembre, Napoléon commet une note justifiant la descente devant la postérité (35). " Je voulais réunir 40 ou 50 vaisseaux de guerre dans le port de la Martinique, par des opérations de Toulon, de Cadix, du Ferrol et de Brest ; les faire revenir tout d'un coup sur Boulogne ; me trouver pendant quinze jours maître de la mer ; avoir 150 000 hommes et 10 000 chevaux campés sur cette côte, 3 ou 4 000 bâtiments de flottille, et aussitôt le signal de l'arrivée de mon escadre, débarquer en Angleterre, m'emparer de Londres et de la Tamise ". Fidèle à sa façon de procéder en cas d'échec, il attribue l'avortement de son dessein à son principal exécutant : " Ce projet a manqué de réussir. Si l'amiral Villeneuve, au lieu d'entrer au Ferrol, se fût contenté de rallier l'escadre espagnole et eût fait voile sur Brest pour s'y réunir à l'amiral Ganteaume, mon armée débarquait et c'en était fait de l'Angleterre ". La responsabilité clairement établie, il reprend à son compte l'avis des adversaires de la flottille contre celui de Forfait - définitivement discrédité dans l'esprit de Napoléon -, et prétend avoir laissé croire aux Anglais que l'invasion serait exécutée par la flottille seule sans l'appui de la flotte : " L'effroi a été dans les Conseils de Londres et tous les gens sensés ont avoué que jamais l'Angleterre n'avait été si près de sa perte ". Mais le " plan a été démasqué ", et comme les affidés de Forfait admettent désormais que seule une flottille de 100 à 150 bâtiments transportant 15 ou 16 000 hommes " pût trouver des chances de réussir ", il décide de réduire la flottille à 500 bâtiments, ayant la capacité de transporter un corps expéditionnaire de 40 à 50 000 hommes et plusieurs milliers de chevaux, qui serait campée en permanence à Boulogne pour lutter aussi bien en Angleterre qu'en Allemagne. Ce nouveau plan, conceptualisant son dispositif " à double fin " imposé par les événements, est censé forcer l'Angleterre à maintenir une armée permanente et à tenir en réserve, en Manche, une portion de ses escadres. Napoléon affiche toujours la conviction que la flottille est le moyen " moins dispendieux pour la France et plus désastreux pour l'Angleterre ". La philosophie présidant aux destinées de la flottille, format réduit, est arrêtée et l'infaillibilité du chef, trahi par ses subordonnés, posée en dogme pour les générations futures. |
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Trafalgar, le lendemain de Ulm |
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Il reste à Napoléon à fixer le sort de l'armée combinée. Le 14 septembre, ses nouvelles instructions ordonnent à Villeneuve d'entrer en Méditerranée pour renforcer à Naples le corps d'armée de Gouvion Saint-Cyr, avant de courir au commerce et de rallier Toulon. " Notre intention est que partout où vous trouverez l'ennemi en forces inférieures, vous l'attaquiez sans hésiter et ayez avec lui une affaire décisive " (36). Dépassé par les événements, Villeneuve exécute au pied de la lettre cet ordre. L'historiographie prétend injustement que Villeneuve, piqué au vif par les remarques désobligeantes de Napoléon et mortifié par l'annonce de son remplacement par le vice-amiral Rosily, n'aurait compromis son armée que par blessure d'amour-propre. En fait, Villeneuve a profité du départ de 5 vaisseaux anglais pour ordonner la fatale sortie du 21 octobre. S'en tenant aux critères de Napoléon, le rapport des forces lui est favorable. N'aligne-t-il pas 33 vaisseaux, 7 frégates, totalisant 2 856 canons, opposés aux 27 vaisseaux, 6 frégates, 2 314 canons de Nelson ? La bataille de Trafalgar commencée à midi s'acheva à 17 h 30. Nelson s'était payé le luxe de se faire " barrer le T " pour fractionner la ligne franco-espagnole. Le bilan était très lourd : 9 vaisseaux français et 8 espagnols étaient capturés, 4 400 Franco-Espagnols tués, 3 700 blessés contre 400 morts dont Nelson et 1 200 blessés pour les Anglais. Après la tempête, le combat du cap Ortegal du 4 novembre, il ne subsistait de l'escadre franco-espagnole que 5 vaisseaux français et 5 espagnols. Trafalgar, bataille décisive, devait conférer pour un siècle la suprématie maritime aux Anglais. Mais en attendant que ses effets se fassent sentir sur la durée, elle n'était qu'une bataille défensive qui avait éliminé la menace pesant sur le sanctuaire anglais sans interférer avec l'équilibre des forces sur le continent européen où Napoléon triomphait à Ulm, - la veille de Trafalgar -, à Austerlitz. À Sainte-Hélène, soucieux de justifier ses échecs navals, Napoléon a affirmé qu'il avait " jeté le manche après la cognée lors du désastre de Trafalgar " et ne s'était occupé de la marine que par " boutades ". L'historiographie s'est jetée avec délectation sur ces allégations censées élucider les revers impériaux. La réalité est sensiblement plus nuancée. Dans l'immédiat Napoléon ne se rend pas compte de la portée du désastre. Il ordonne le départ immédiat des deux croisières programmées pour l'escadre de Brest. Parties en décembre, elles auront un destin tragique : destruction pour l'escadre de Leissègues à Saint-Domingue et dispersion pour celle de Willaumez. Il lui faudra d'autres échecs pour admettre les implications de la nouvelle maîtrise des mers acquise par la Royal Navy à Trafalgar. Comme pour le précédent d'Aboukir en 1798, Napoléon dénie le désastre : " Les tempêtes nous ont fait perdre quelques vaisseaux dans un combat imprudemment engagé " affirme-t-il sans ambages le 2 mars 1806 devant les Assemblées (37). Ce sera la seule oraison funèbre que recevront les marins morts à Trafalgar. Après un moment de découragement, Napoléon affiche la volonté de disposer d'une grande marine et met tout en oeuvre pour obtenir " l'équilibre entre les deux marines ". À Sainte-Hélène, Napoléon revendiquera avoir laissé 100 vaisseaux et 80 000 marins, " et tout cela en dix ans de règne, pendant que j'avais à lutter contre la coalition des grandes puissances de l'Europe " (38). Bloquée, inactive, entraînée dans les rades, cette marine n'a pas de valeur opérationnelle. Il n'en reste pas moins que Napoléon a tenté un ambitieux plan de redressement naval : construction d'infrastructures dans les ports et arsenaux en France et dans les territoires annexés (Hambourg, Texel, Anvers, Gênes, La Spezzia, Venise...), création des écoles navales flottantes, établissement de la conscription maritime pour juguler le goulot d'étranglement du recrutement des équipages, programme de constructions navales (20 vaisseaux annuels). |
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La flottille de Boulogne maintenue comme une menace |
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| Contrairement aux idées reçues, la flottille n'est pas désarmée. Pour quelle finalité ? Napoléon a-t-il l'intention de reprendre son projet de descente comme il l'avait annoncé au moment de l'ajournement d'août 1805 ? Au même titre qu'il ne renoncera jamais à ses projets d'expéditions lointaines, la flottille de Boulogne est restée au coeur de tous ses raisonnements stratégiques. Dans son plan de campagne de 1812-1813 qu'il énonce le 17 septembre 1810 et revoit à la hausse le 8 mars 1811, la flottille de Boulogne doit être " capable de porter 60 000 hommes (à destination de l'Irlande ou de l'Écosse) " alors que dans le même temps il attaquerait l'Angleterre sur plusieurs points simultanément : " Je compte faire l'expédition de Sicile ou celle d'Égypte dans la Méditerranée, et dans l'océan l'expédition de la Martinique, de la Dominique, de la Guadeloupe, de Cayenne, de Surinam et de tout le continent hollandais [...]. Je ferais partir la même année une expédition de 8 000 hommes de Brest pour m'emparer du cap de Bonne Espérance " (39). Il conçoit la flottille comme un " épouvantail " et souhaite diminuer son volume " de manière qu'elle devienne un objet de diversion et d'accessoire, ne devant plus opérer seule et pouvant menacer de jeter 60 000 hommes sur le territoire de l'ennemi dans le temps qu'il serait occupé ailleurs " (40). En attendant, la campagne de 1811 a pour finalité " d'harasser de dépenses et de fatigues " l'Angleterre en multipliant les armements fictifs. Cherbourg et Boulogne sont les ports idéaux pour étayer ces simulacres. Mais quelle crédibilité peut avoir la flottille de Boulogne, d'un format inférieur, alors qu'avec des moyens considérables elle n'a pu être mise en oeuvre ? Les Anglais ne s'y trompent pas et ne réagissent plus aux gesticulations impériales en Manche. Ils jugent leur système de fortifications suffisant pour parer à toute éventualité. Même à Boulogne, Napoléon a du mal à motiver. Il demande à Decrès de rappeler à l'ordre ses subordonnés : " Dites que mon intention est, si la guerre continue, de jeter 30 000 hommes en Angleterre pour ravager le port de Chatham et la côte d'Angleterre. J'apprends que le préfet de Boulogne dit que tout ceci est pour rire et qu'il n'y a pas besoin de bien faire les réparations " (41). Pour asseoir l'existence de la flottille de Boulogne, il nomme à son commandement le contre-amiral Pierre Baste, qui avait commandé une des divisions de la flottille en 1804. Napoléon continue à croire que " la flottille de Boulogne sera toujours un des plus puissants moyens d'influer sur l'Angleterre " (42). Nouveau défenseur de la flottille, Baste en est intimement convaincu et se plaint, comme Forfait dans le passé, de la mauvaise volonté de Decrès. Comme l'histoire se répète, Baste propose le 12 février 1812 un nouveau projet de descente (43). Cette fois, les escadres de Brest et l'Escaut porteraient séparément 34 000 hommes en Irlande tandis que 15 vaisseaux et 3 frégates de l'Escaut feraient à Boulogne leur jonction avec les 12 vaisseaux et 3 frégates de Cherbourg pour protéger la flottille de 600 bâtiments qui débarqueraient 71 000 hommes près de Douvres. Deux autres escadres feraient diversion vers le Canada et l'Inde. Ces plans mirobolants n'ont plus cours au moment où Napoléon ne domine plus le jeu européen. |
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Napoléon a cru à la descente en Angleterre... |
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Conformément à la problématique posée dans la première partie de cet aticle, notre propos n'était pas d'épiloguer sur la faisabilité de la descente en Angleterre et de la " manoeuvre " de 1805, laquelle ne tenait pas compte du mauvais état humain et matériel des escadres franco-espagnoles, des contraintes techniques de l'époque et de la consigne générale de l'Amirauté de rallier Ouessant en cas de perte de contact avec l'ennemi, mais bien de prouver que le projet de descente de Napoléon n'était pas en 1805 une opération de " deception ". Nous n'avons pas mis en exergue des faits comme la frappe d'une médaille pour célébrer la conquête. Cet argument pourrait être retourné et présenté, non comme le signe d'orgueil, mais un accessoire pour crédibiliser une mise en scène. L'intensité dramatique du mois d'août 1805 prouve qu'il est difficile de croire à une vulgaire pantomime. Il est évident que jusqu'à la dernière minute Napoléon a cru l'arrivée de Villeneuve imminente et la descente possible, susceptible de régler le sort de l'Autriche grâce à l'effondrement politique et moral de l'Angleterre que n'eût pas manqué de provoquer l'invasion. La transformation de son dispositif " à double fin " démontre sa capacité d'adaptation à toute modification stratégique, elle ne révèle en rien que la descente était un stratagème, quelles que soient ses révélations à Metternich en 1810. Les propos de Napoléon durant la campagne d'Autriche rapportés par Marmont sont sans doute fidèles à son état d'esprit aux lendemains de l'ajournement de la descente : " Si nous eussions débarqué en Angleterre et que nous fussions entrés à Londres, comme cela aurait incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour défendre la frontière " (44). Jusqu'à Sainte-Hélène, Napoléon est resté fidèle au principe même de la flottille tout en reconnaissant que son coût avait été trop élevé au détriment de la construction de vaisseaux. Decrès et les amiraux ont gagné leur querelle contre les idées pernicieuses de Forfait. Rancunier, Decrès finira par obtenir, à sa première erreur, le renvoi de Forfait. Mais il n'a jamais pu extirper du cerveau de Napoléon toutes idées inculquées par l'ingénieur. Avec une opiniâtreté aveugle, Napoléon a continué à échafauder des plans navals sensationnels où la flottille de Boulogne aurait pu prendre à revers la puissance maritime militairement impliquée sur le continent. Cette obsession est une nouvelle preuve, en creux, que ses intentions étaient sérieuses en 1805. Notre intime conviction rejoint l'analyse de Pierre Larousse : " le projet était sérieux, et rien ne montre combien Napoléon, avec des facultés merveilleuses dans l'action, était souvent dominé par l'imagination dans ses combinaisons grandioses et chimériques, et, malgré sa puissance de calcul, emporté par une fantaisie effrénée qui le poussait à des conceptions romanesques, où des complaisants ont voulu trop facilement faire passer pour des combinaisons de génie" (45). |
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Auteur : BATTESTI Michèle
Revue : Revue du Souvenir Napoléonien
Numéro : 445
Mois : février-mars
Année : 2003
Pages : 3-15
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(1) Arch. nat. AFIV 1195, 7 janvier 1804 (16 nivôse an XII) Decrès à Napoléon. (2) Arch. nat. AFIV 1195, 7 janvier 1804 (16 nivôse an XII) Decrès à Napoléon. (3) Correspondance de Napoléon Ier, n° 7450, 4 janvier 1803, Notes au ministre de la Marine. (4) Arch. nat. AFIV 1195, 17 avril 1804 (27 germinal an XII) Ganteaume à Decrès. (5) Arch. nat. AFIV 1195, 23 avril 1804 (3 floréal an XII) Ganteaume à Decrès. (6) Arch. nat. AFIV 1202, 24 avril 1804 (4 floréal an XII) Forfait à Napoléon. (7) Arch. nat. AFIV 1191, 3 mai 1804 Decrès à Napoléon. (8) Correspondance de Napoléon Ier, n° 7704, 21 avril 1804 à Decrès. (9) Correspondance de Napoléon Ier, n° 7609, 10 mars 1804 au général Ney. (10) Arch. nat. AFIV 1195, 21 février 1804 (1er ventôse an XII) Decrès à Napoléon. (11) Correspondance de Napoléon Ier, n° 7779, 25 mai 1804 à Latouche-Tréville. (12) Correspondance de Napoléon Ier, n° 7832, 2 juillet 1804 à Latouche-Tréville. (13) Arch. nat. AFIV 1204, 26 mai 1804 (6 prairial an XII) Forfait à Napoléon. (14) Arch. nat. AFIV 1204, 12 juin 1804 (23 prairial an XII) Forfait à Napoléon. (15) Arch. nat. AFIV 1204, 5 juillet 1804 (16 messidor an XII) Forfait à Napoléon. (16) Correspondance de Napoléon Ier, n° 7766, 21 mai 1804 à Verhuell. (17) Correspondance de Napoléon Ier, n° 7861, 21 juillet 1804 à Joséphine. (18) Correspondance de Napoléon Ier, n° 7987, 4 septembre 1804 à Decrès. (19) Arch. nat. AFIV 1204, 13 octobre 1804 Forfait à Napoléon. (20) L'an XIII s'achève le 22 septembre 1805. (21) Correspondance de Napoléon Ier, n° 8309, 1er février 1805 à Lauriston. (22) Correspondance de Napoléon Ier, n° 8436, 15 mars 1805 à Ganteaume. (23) Correspondance de Napoléon Ier, n° 8551, 8 avril 1805 à Decrès. (24) Correspondance de Napoléon Ier, n° 8925, 20 juin 1805 à Decrès. (25) Correspondance de Napoléon Ier, n° 8925, 20 juin 1805 à Decrès. (26) Decrès a perdu Forfait dans l'esprit de Napoléon en lui signalant que le beau-père de celui-ci agiotait dans les marchés de la flottille au Havre. (27) Arch. nat. AFIV 1196, 27 juin 1805 Decrès à Napoléon. (28) Correspondance de Napoléon Ier, n° 8998, 20 juillet 1805 à Ganteaume. (29) Correspondance de Napoléon Ier, n° 9043, 4 août 1805 à Decrès. (30) Correspondance de Napoléon Ier, n° 9076, 14 août 1805 à Decrès. (31) Correspondance de Napoléon Ier, n° 9101, 20 août 1805 à Decrès. (32) Correspondance de Napoléon Ier, n° 9117, 23 août 1805 à Talleyrand. (33) Correspondance de Napoléon Ier, n° 9120, 23 août 1805 au maréchal Berthier. (34) Arch. nat. AFIV 1196, 25 août 1805 Decrès à Napoléon. (35) Correspondance de Napoléon Ier, n° 9209, 13 septembre 1805. Note pour le ministre de la Marine, Quel a été mon but dans la création de la flottille de Boulogne. (36) Correspondance de Napoléon Ier, n° 9210, 14 septembre 1805 à Villeneuve. (37) Correspondance de Napoléon Ier, n° 9912, 2 mars 1806 Discours de Napoléon devant les Assemblées (Moniteur du 3 mars 1806). (38) Montholon, Récits, t.1, p. 128. (39) Correspondance de Napoléon Ier, n° 17435, 8 mars 1811 à Decrès. (40) Correspondance de Napoléon Ier, n° 16916, 17 septembre 1810 à Decrès. (41) Correspondance de Napoléon Ier, n° 18000, 16 août 1811 à Decrès. (42) Correspondance de Napoléon Ier, n° 18264, 16 novembre 1811 à Decrès. (43) Arch. nat. AFIV 1200, Projet de descente du contre-amiral Pierre Baste, 12 février 1812. (44) Marmont (Auguste Frédéric Louis Viesse de), duc de Raguse, Mémoires de 1792 à 1841, t. 2, p. 217. (45) Larousse du XIXe siècle, t. 11, p. 805. |



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