<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 18, décembre 2013
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Bibliographies : L'Expédition d'Egypte (1798-1801)

NAPOLEONICA LA REVUE

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BIOGRAPHIES

CAMBACERES, Jean-Jacques-Régis, (1753-1824), consul, parlementaire, archichancelier


Les débuts de Cambacérès

Cambacérès, album Houdetot © www.napoleonica.org

Cambacérès, album Houdetot © www.napoleonica.org

  Le 20 octobre 1753, le curé de la paroisse Saint-Pierre à Montpellier baptisait Jean-Jacques Régis de Cambacérès, né le 18 octobre dans ladite ville.
 
Il était le fils de Jean-Antoine de Cambacérès (1715-1801), conseiller à la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier, et de Marie-Rose Vassal, son épouse. La famille Cambacérès était de noblesse de robe: elle comptait trois générations de magistrats.

   Après Jean-Jacques Régis (le futur archichancelier), un deuxième enfant naissait, le 11 septembre 1756: Etienne-Hubert, qui sera chanoine, archevêque de Rouen, cardinal et sénateur sous l'Empire (1756-1818).

Jean-Jacques Régis fait de brillantes études, littéraires et juridiques, au collège d'Aix-en-Provence et, en 1772, à 19 ans, il s'installe comme avocat à Montpellier.
Il se retrouve seul: sa mère est morte en 1769; son frère est au séminaire Saint-Charles d'Avignon ; son père est accaparé par sa charge de maire de Montpellier et les quelques loisirs qu'elle lui laisse, il les passe chez une demoiselle Jeanne Ditry, devenue sa maîtresse, dont il eut deux enfants, légitimés par la suite: Marie Magdeleine, née le 11 juin 1777, et Jean-Pierre Hubert, né le 13 novembre 1778, qui sera général de cavalerie et baron de l'Empire (1778-1826)(1).
 
Installé comme avocat à Montpellier, Jean-Jacques Régis ne semble pas avoir plaidé beaucoup ; il est d'ailleurs gêné, dans son activité, par la réforme judiciaire du chancelier Maupéou ; mais il en profite pour se consacrer à l'étude des lois. En outre, il renoue les relations familiales et mondaines que le caractère difficile de son père avait distendues ou rompues. Il se lie surtout avec deux gentilshommes : le marquis de Ville-vieille (ami de Vauvenargues et de Voltaire) et le marquis d'Aigrefeuille (chevalier de Malte, procureur général à la Cour des Aides de Montpellier et déjà fin gastronome) que nous retrouverons dans l'entourage du Second Consul et du prince archichancelier de l'Empire. C'est également à cette époque que Cambacérès prit l'habitude, qu'il devait conserver à Paris, de passer des soirées au théâtre.

   Ensuite, une nouvelle orientation : le 16 novembre 1774, Jean-Jacques Régis succède à son père dans la charge de conseiller à la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier où, pendant quinze ans, il travaille beaucoup et où il prend l'allure sévère et solennelle qu'il gardera toute sa vie.

   En politique, il adopte les idées nouvelles qui annonçaient la Révolution de 1789. Notamment, il est initié à la loge maçonnique des Amis fidèles et y introduit son ami Chaptal.

   Cambacérès et Chaptal, au cours de l'année 1776, viennent à Paris, où ils restent deux mois: ils logent à l'hôtel de Bourbon, rue Croix-des-Petits Champs et visitent la capitale ainsi que les châteaux des environs, qu'ils finissent par mieux connaître que les Parisiens eux-mêmes (Chaptal, Mémoires, p. 23).

   Au début de l'année 1785, le nom des Bonaparte apparaît à Montpellier. Charles de Buonaparte, avocat à Ajaccio, entreprend un voyage vers Paris. Malade au cours d'une traversée maritime mouvementée, il voit, à Aix, le professeur Turnatori, qui lui conseille d'aller se reposer à Montpellier où il pourrait consulter de bons médecins. Arrivés dans ladite ville, Charles et son fils aîné, Joseph, qui l'avait rejoint, logèrent chez Louise Delon, qui habitait une petite maison d'un étage, rue du Cheval vert. Les trois spécialistes qui examinèrent le malade diagnostiquèrent un squirre au pylore (cancer). Le mal empira rapidement et le 24 février 1785, Charles de Buonaparte mourut, à 39 ans, en bon chrétien, en présence de l'abbé Fesch, demi-frère de sa femme Letizia, venu du séminaire d'Aix (cf. M. de Buonaparte ou le livre inachevé, par Xavier Versini, Ed. Albatros, Paris, 1977, p. 114-116)(2).

   Après les obsèques, Joseph Bonaparte resta quelques jours à Montpellier, chez une amie de sa mère, Madame Permon, native d'Ajaccio, dont la fille, Laure, future femme du général Junot et future duchesse d'Abrantès, était née le 6 novembre 1784.

   Quant au deuxième fils de la famille Bonaparte, Napoléon, il était alors cadet gentilhomme à l'Ecole Militaire de Paris et ni lui, ni Cambacérès ne pouvaient prévoir que leurs destins se rencontreraient un jour.

   Mais, la Révolution arrive: en mars 1789, Cambacérès participe à la désignation des délégués de la province aux Etats-Généraux, dans les rangs de la noblesse; le 5 février 1790, il est parmi les fondateurs de la "Société des Amis de la Constitution et de l'Egalité de Montpellier" ; en janvier 1791, il achète un bien national, le domaine de Saint-Drézery, dans le canton de Castries, près de Montpellier ; en novembre, il est élu président du Tribunal Criminel de Montpellier. Enfin, il est élu député de l'Hérault à la Convention Nationale, le 2 septembre 1792.


La Convention

   Cambacérès se rend donc à Paris, où il vit modestement, au 3e étage de l'hôtel du Béarn, rue Feydau, puis, en 1794-1795, rue Favart, rue Chabanais n° 31 (maison détruite lors du percement de la rue Cherubini) et rue de l'Ancienne Comédie, n° 5, proche du célèbre café Procope, au n° 13, où Voltaire et les encyclopédistes aimaient se rencontrer et où se réunissaient, en 1792, Danton, Marat, Legendre, Camille Desmoulins et Fabre d'Eglantine. Il était d'une taille au-dessus de la moyenne, avec un buste long sur des jambes courtes (ce qui correspondait curieusement à l'origine, en langue languedocienne, de son nom, qui signifiait : court sur jambes). A l'époque, il était un homme svelte, sec, froid, avec un teint pâle et un regard brillant et constamment vêtu d'un habit noir de coupe ancienne.
 
   A la Convention Nationale, Cambacérès siège au centre gauche, dans ce qu'on appelait la Plaine ou le Marais, entre les Girondins, à droite, et les Montagnards, à gauche.

   Le 21 septembre 1792, la Convention "décrète à l'unanimité que la royauté est abolie en France" et le 25, elle proclame la République française "une et indivisible".
Le 14 octobre, Cambacérès est nommé membre du comité de la Législation civile et criminelle. Il y joue, tout de suite, un rôle important et, pour cette raison, il est désigné comme président du Comité en décembre.

   A la Convention, Cambacérès participe aux débats concernant la mise en jugement de Louis XVI : tout d'abord, il soutient qu'il est incertain que la nation ait délégué à la Convention le soin de juger "Louis Capet", il n'est pas suivi. Le 20 janvier 1793, toutes les formules de sursis sont rejetées : la condamnation à mort, pure et simple, est acquise. A la fin de la séance, à 3 heures du matin, Cambacérès monte à la tribune : il propose l'exécution de la sentence dans les 24 heures, mais on laissera à Louis la liberté de communiquer avec sa famille et avec "les ministres du culte qu'il désignera". Ces propositions sont acceptées et Louis XVI est guillotiné le lendemain, 21 janvier, à 10 heures, place de la Révolution (ancienne place Louis XV, aujourd'hui place de la Concorde). La duchesse d'Abrantès (Mémoires, IX-175) estime que Cambacérès en a éprouvé de "cruels remords". Néanmoins, plus tard, il tentera de se justifier.

Cambacérès est chargé de préparer un projet de code civil

   Ensuite, Cambacérès se rapproche des Montagnards, plus par nécessité semble-t-il que par conviction et, soutenu par Robespierre, entre au comité de Salut public chargé "de préparer et de proposer toutes les lois et les mesures nécessaires pour la défense extérieure et intérieure" (soulèvement de la Vendée et des Chouans). Comme il était également président du comité de Législation, il n'est pas surprenant que son oeuvre dans le domaine juridique ait été importante, notamment pour l'élaboration d'un Code Civil.

   L'idée d'un code civil général et égalitaire avait été lancée par la Révolution.
Avant 1789, la législation civile française n'était pas unifiée: dans l'ancien droit, on distinguait traditionnellement les pays de droit écrit et les pays de droit coutumier.
Au Sud d'une ligne partant de Rochefort et aboutissant à Genève, c'est-à-dire dans les régions du Rhône, de la Dordogne et de la Garonne (et, également en Alsace), on appliquait des lois civiles inspirées du droit romain, tel qu'il résultait de la codification byzantine ordonnée par l'empereur Justinien: on était en pays de droit écrit.

   Au contraire, au Nord de cette ligne, dans les régions de la Loire, de la Saône et de la Seine, "de poste en poste, disait Voltaire, on changeait de jurisprudence en changeant de chevaux": on était en pays de coutume. En 1453, sous Charles VII, l'ordonnance de Montils-les-Tours avait prescrit la rédaction des coutumes, ce qui avait représenté un progrès considérable. Il existait environ 60 coutumes générales et plus de 300 coutumes locales.

   L'unification de tant de lois diverses avait séduit bien des esprits: Louis XI, Dumoulin, Loisel, Colbert, Maupéou, mais la réforme n'avait pas été réalisée.
 

   Il est bien évident que certaines matières de l'ancien droit avaient été bouleversées par les lois révolutionnaires: il suffit de rappeler les profondes mutations juridiques engendrées par la suppression des privilèges, l'institution du divorce, la suppression de la séparation de corps, l'assimilation des enfants naturels aux enfants légitimes, la création de l'adoption, la sécularisation du mariage et de l'état civil, la publicité des hypothèques et des aliénations immobilières, la suppression des corporations.
 
   Le législateur révolutionnaire était bien conscient que, dans cette situation, il fallait codifier et rédiger un Code Civil applicable à tous les Français. L'ordre de rédiger un tel code avait déjà été donné par l'Assemblée Constituante et repris dans la Constitution de 1791, mais, faute de temps (la monarchie constitutionnelle avait été abrogée par la proclamation de la République les 21-25 septembre 1792), rien n'avait été fait.

   C'est dans ces conditions qu'en juillet 1793, la Convention chargea Cambacérès et le comité de Législation de préparer, dans le délai d'un mois, un projet de Code Civil: le 9 août, Cambacérès, avec une légitime fierté, donnait lecture de son projet. Son Code Civil (695 articles) était conçu selon deux grandes divisions: les personnes et les biens.

   Après un examen partiel, la Convention abandonna la discussion: comme l'explique Pierre Vialles (L'archichancelier Cambacérès, Lib. Ac. Perrin, 1908, p. 133), la Montagne trouvait le projet de Cambacérès trop imprégné de l'odeur du Palais et trop marqué par les préjugés des hommes de loi. Aussi, décida-t-elle, le 3 novembre 1793, que le projet de code serait révisé par "six philosophes, point hommes de loi, que désignerait le comité de Salut public...". Cette opposition ruina le premier projet de code civil préparé par Cambacérès.

   A l'automne de cette année 1793, le capitaine d'artillerie Napoléon Bonaparte prépare les plans pour la reprise de Toulon, occupé par les royalistes, les Anglais et les Espagnols. Lors des opérations, le chef de bataillon Bonaparte fait preuve d'un allant et d'un ascendant extraordinaires. Le 17 décembre, devenu colonel, il enlève le fort Mulgrave, ce qui permet la reprise complète de la ville. Le 22 décembre, il est nommé général de brigade par les représentants en mission.
 
   Par ailleurs, pour comprendre la relation des événements suivants, il faut rappeler l'institution, en octobre-novembre 1793, du calendrier républicain qui abolissait, pour les usages civils, "l'ère vulgaire" du calendrier grégorien (3). "L'ère des Français" comptait désormais de la fondation de la République, le 22 septembre 1792, point de départ rétroactif de l'an I de la République française. L'année était divisée en douze mois, dont l'appellation poétique, basée sur la symbolique de la nature, était due à Fabre d'Eglantine. L'année commençait le 1er vendémiaire, jour de l'équinoxe d'automne. Le calendrier républicain devait rester en usage jusqu'au début de l'Empire: en effet, le calendrier grégorien sera rétabli à compter du 11 nivôse an XIV de la République (1er janvier 1806)(4).

   Mais, dans le pays, les excès de la Terreur imposée par Robespierre (selon sa formule célèbre: "Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la protection nationale; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort") appellent une réaction.
 
   Cambacérès raconte qu'il eut, chez lui, au début de thermidor an II (juillet 1794), une visite dont il fut effrayé: celle de Robespierre lui-même, qui venait lui demander s'il avait des informations sur les intrigues de Fouché: "Il conspire, c'est un traître..." déclarait l'Incorruptible. Cambacérès répondit qu'il ne savait rien (Les après-dîners de Cambacérès, par Lamotte-Langon (1837), réédition 1946, édition Fournier-Valdès, Paris, p. 351 s.).

   Le 7 thermidor, c'est Tallien et Legendre qui viennent lui dire qu'"il faut agir nettement". Cambacérès leur répond: "Pour voter avec vous, oui, mais pour combattre, non, car je ne sais pas seulement comment on arme un fusil" (P. Vialles, p. 139).

   Le 9 thermidor (27 juillet 1794), c'est la chute de Robespierre et la fin de la Terreur. Cambacérès est satisfait de cette évolution politique. Dès le 24 thermidor, il prononce à la Convention un grand discours sur la direction à donner désormais à la Révolution, dans lequel il s'efforce de faire prévaloir le principe: "Ni réactionnaires, ni terroristes".

   Peu après les événements de thermidor, il présente à la Convention le 23 fructidor an II (9 septembre 1794), son deuxième projet de Code Civil, bref et succinct (287 articles), selon une division ternaire: les personnes, les biens, les obligations. Après la discussion d'une dizaine d'articles, le projet est renvoyé devant une Commission, où il s'enlise, deuxième échec.
 
   Cependant, à l'occasion de ses multiples occupations, Cambacérès est amené à rencontrer tous les hommes marquants de la République. C'est ainsi qu'à la fin de l'année 1794, il fait la connaissance du général Bonaparte.

   Cambacérès, malgré son incompétence, faisait alors partie du comité de la Guerre, dont le président, Aubry, avait proposé à ses collègues la destitution du général, accusé de désobéissance. Cambacérès signe la proposition, comme tous les membres du Comité.

   "Quelque temps après, a-t-il raconté, je logeais alors rue Chabanais n° 31, on frappa à ma porte à huit heures du matin. J'invite à entrer, je vois un petit homme sec, jaune, mal peigné, les cheveux plats pendant en oreilles de chien (c'était la mode), vêtu à la diable, des bottes trop courtes, un habit trop long, la cravate éraillée, le chapeau constatant le service ; mais, à travers ce fagotis, une main effilée, blanche, dessinée à ravir, une bouche charmante, surtout quand un sourire bienveillant ou railleur l'animait, et puis des yeux... oh quels yeux, ceux du lion, de l'aigle... Au premier aspect, je fus saisi ; et sous le charme à la première phrase dite...".
 
   "Citoyen, je suis le général Napoléon Bonaparte, que vous avez injustement destitué".
"Ah! général, je ne le pense pas ; il y a erreur, sans doute, mais si je l'ai commise, je crains déjà d'avoir eu tort".
"A la bonne heure ; vous êtes un sage ; les sots prétendent seuls à l'infaillibilité, le Pape en dehors".
"Je me mis à rire et reprenant : "En vérité, général, vous seriez bien en droit de me gronder si j'avais vu en ceci autre chose qu'une affaire de forme ; ce serait trop absurde de ma part si je voulais vous juger comme militaire ; j'ai vu seulement le fonctionnaire public refusant obéissance à l'autorité constituée. Le fait est évident, vous ne le niez pas ; j'ai agi comme tout autre aurait agi à ma place".
"Maintenant, faut-il vous parler à coeur ouvert, j'avouerai qu'on a commis à votre égard une haute injustice...".
"Le général venait me quereller, il me quitta disposé à se lier avec moi". (Les après-dîners de Cambacérès, p. 27-28; P. Vialles, p. 164-166).

   Ainsi, les deux hommes s'étaient rencontrés et leurs destins allaient désormais se retrouver sur le même chemin.

   Enfin, la Convention, avant de se séparer, vote en juillet-août 1795, la Constitution dite de l'an III, qui confiait le pouvoir législatif à deux assemblées, le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens, et le pouvoir exécutif à cinq directeurs, d'où l'appellation de Directoire donnée au régime issu de cette constitution.

Le Directoire

   Cambacérès est élu député au Conseil des Cinq-Cents ; en revanche, sa candidature n'est pas retenue lors de la désignation des cinq membres du Directoire exécutif.

   Estimant le moment opportun, il soumet au Conseil des Cinq-Cents, le 24 prairial an IV (12 juin 1796), son troisième projet de Code Civil, plus circonstancié et détaillé que le deuxième (1104 articles répartis en trois livres : des personnes, des biens et des obligations ; réédité par la Librairie Ed. Duchemin, Paris, 1977), mais après la discussion et l'adoption de quelques articles, ce sont encore des mesures dilatoires et un nouvel échec.

   Le Ier brumaire an V (22 octobre 1796), Cambacérès est tout de même élu président du Conseil des Cinq-Cents. Mais, aux élections du tiers de l'assemblée, en mai 1797, il n'est pas réélu.

   Le 27 mai, Cambacérès quitte donc le Conseil des Cinq-Cents et, pendant deux ans, reste à l'écart de la vie politique. Sa grande réputation de juriste lui permet de s'établir à Paris, comme avocat consultant et d'avoir une bonne clientèle. Ses nombreuses consultations de jurisconsulte (questions financières et maritimes, droit international) lui procurent des honoraires confortables et une indépendance enviable.

  Cependant, après la fulgurante campagne d'Italie (27 mars 1796 - 18 avril 1797), le général Bonaparte, avant de partir pour l'Egypte, n'avait pas caché à Barras qu'il considérait Cambacérès "comme l'homme le plus sage parce qu'il avait le moins exposé sa vie et sa réputation".

  Pourtant, il semble bien que Cambacérès, lorsqu'il abandonna son cabinet d'avocat consultant, dut sa nomination de ministre de la Justice, le 2 thermidor an VII (20 juillet 1799), non à Barras, mais à Sieyès.

   A son retour d'Egypte, l'une des premières visites de Bonaparte fut pour Cambacérès: il alla chez lui avant d'aller chez Sieyès, ce que ce dernier fit remarquer avec aigreur. Le général, qui réside alors dans sa maison de la rue Chantereine (devenue la rue de la Victoire en décembre 1797), prépare le coup d'Etat (5). Le 15 brumaire an VIII (6 novembre 1799), Cambacérès informe son ami Chaptal que "l'heure ne saurait tarder".

   Le surlendemain, Bonaparte dîne chez Cambacérès, au ministère de la Justice, et l'on dit que les jurisconsultes présents furent émerveillés d'entendre le général, dissertant sur le Code Civil : or, en fait, Cambacérès n'avait convié aucun jurisconsulte, seulement quelques militaires et administrateurs initiés au secret et, en réalité, la conversation languissait, chacun étant parfaitement conscient des risques de l'entreprise.

Coup d'état du 18 brumaire, Cambacérès devient second Consul

   Les 18 et 19 brumaire, le coup d'Etat, après les difficultés de Saint-Cloud, réussit : le régime du Directoire est supprimé, deux commissions sont chargées d'élaborer une nouvelle constitution et trois consuls provisoires sont désignés : Bonaparte, Sieyès et Roger Ducos.

   Les trois "consuls de la République" s'installent au palais du Luxembourg et le 20 brumaire, ils confirment le citoyen Cambacérès comme ministre de la Justice.

   Pour résoudre rapidement le problème institutionnel, Bonaparte réunit les deux commissions onze jours de suite et le 21 frimaire an VIII (12 décembre 1799), il leur fait adopter le projet constitutionnel et désigner les trois consuls : Bonaparte, Premier Consul, Cambacérès, Second Consul, et Lebrun, Troisième Consul, nommés pour dix ans et rééligibles.

   Selon cette constitution, dite de l'an VIII, le pouvoir exécutif est confié aux trois consuls, en fait, c'est le Premier Consul qui décide ; le pouvoir législatif est divisé entre trois assemblées : le Tribunat, le Corps Législatif et le Sénat ; enfin, le conseil d'Etat, chargé de préparer les projets de lois, est institué.

   Ainsi, sous le régime du Consulat, Cambacérès devenait le Second Consul de la République. Ce choix avait été voulu par le Premier Consul. De 16 ans l'aîné de Bonaparte, Cambacérès devint son conseiller privilégié : évoquant son rôle sous le Consulat, le comte Molé estimait justement que "la rencontre d'un tel homme avait été pour l'Empereur une partie notable de sa fortune. Nul ne pouvait être plus propre à lui apprendre, sans s'en glorifier, les choses qu'il ignorait le plus ; nul ne pouvait employer plus de savoir et d'habileté à justifier par une forme légale les actes de sa toute puissance".

   Quant au Troisième Consul, Lebrun, il n'avait été désigné, par Bonaparte, qu'avec l'assentiment de Cambacérès.

   Charles-François Lebrun (1739-1824), avocat sous l'Ancien Régime, avait été élu à l'Assemblée constituante. Monarchiste constitutionnel, il avait été arrêté sous la Terreur, libéré lors de la chute de Robespierre et avait réapparu, comme député d'une droite modérée, dans les conseils du Directoire. Après l'avènement de l'Empire, il sera prince-architrésorier, puis duc de Plaisance (1808).

   Des deux hommes qui se trouvaient, avec lui, à la tête de l'Etat, Bonaparte estimait : "L'un gardera ma droite (Lebrun), l'autre ma gauche" (Cambacérès). D'une manière plus imaginée, un homme d'esprit disait que "les deux bras du fauteuil" étaient solides et commodes et qu'ils soutiendraient sans gêner. Les consuls s'étaient choisi un costume : bleu foncé pour les jours ordinaires et rouge vif pour la tenue d'apparat.

   Les trois consuls ont procédé, dans cette tenue d'apparat, à l'installation solennelle du conseil d'Etat au palais du Petit-Luxembourg, le 4 nivôse an VIII (25 décembre 1799).

   Le 30 nivôse an VIII (20 février 1800), le Premier Consul quitte le palais du Luxembourg pour les Tuileries, où les trois consuls devaient résider.

   Cambacérès, remarquable de perspicacité, dit à son collègue Lebrun : "C'est une faute d'aller nous loger aux Tuileries, cela ne nous convient point à nous et, pour moi, je n'irai pas. Le général Bonaparte voudra bientôt y loger seul ; il faudra donc en sortir. Mieux vaut ne pas y entrer..." (Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, tome 1. 1845, p. 136). C'est ainsi que Lebrun s'installa au pavillon de Flore (6) et que Cambacérès reçut l'hôtel d'Elbeuf, situé rue Saint-Nicaise, en face de la place du Carrousel, qu'il meubla richement.

L'influence de Cambacérès sous le Consulat

   Immédiatement, les trois consuls, sous l'impulsion de Bonaparte, s'attellent à une tâche gigantesque, visant à redresser la situation de la France, sous tous ses aspects, aussi bien intérieurs qu'extérieurs. 

   Même si, en application de la Constitution de l'an VIII, le Second Consul n'avait qu'un rôle consultatif et des pouvoirs limités aux délégations qui lui étaient consenties par le Premier Consul, il faut néanmoins reconnaître que Cambacérès eut une influence considérable sur la vie politique du Consulat. Conscient de son expérience et de ses qualités de juriste, le Premier Consul prit l'habitude de lui déléguer la présidence du Sénat. De même, en l'absence de Bonaparte, Cambacérès présida, remarquablement, la majorité des séances du conseil d'Etat.
 
   Enfin, le Second Consul exerçait, par délégation, les pouvoirs du Premier Consul, pendant ses absences hors de Paris, ce qui fut le cas, notamment, lors de la campagne d'Italie, entre le 16 floréal an VIII (6 mai 1800) et le 13 messidor (2 juillet 1800).

   D'une manière générale, comme le souligne François Papillard (Cambacérès, Hachette, 1961, p. 136) : "Cambacérès demeurait, très certainement, l'inspirateur, l'éducateur et le collaborateur discret de Bonaparte, celui qui, en la forme, paraissait se complaire dans la partie honorifique et décorative de sa tâche, mais qui, au fond, suggérait au Premier Consul les décisions essentielles, veillait sur lui, étudiait les données de chaque problème avec une étonnante lucidité et prévoyait le déroulement des événements mieux sans doute qu'aucun des autres membres du gouvernement et des hommes politiques d'alors".

   C'est ainsi qu'après Marengo et le retour du Premier Consul, Cambacérès se prononce, comme Bonaparte, pour la paix religieuse et la conclusion d'un Concordat avec le Pape, contrairement à l'avis de Fouché, Talleyrand et Roederer, qui s'y déclaraient hostiles. Le Concordat est signé, à Paris, le 26 messidor, an IX (15 juillet 1801) : la religion catholique, apostolique et romaine était reconnue comme celle de la majorité des citoyens français (7). Et, le 28 germinal an X (18 avril 1802), le jour de la fête de Pâques, les Parisiens entendirent sonner le bourdon de Notre-Dame, resté muet depuis dix ans : le nouvel archevêque de Paris, Mgr de Belloy, accueillait, sur le seuil de la cathédrale, les trois consuls de la République, pour un office et un Te Deum solennels ; ce jour-là Bonaparte portait le somptueux habit de velours rouge brodé d'or que lui avait offert la ville de Lyon ; au cours de l'office, le nouvel archevêque de Rouen, Etienne-Hubert Cambacérès, frère du Second Consul, était appelé à prêter serment.

   Quelques mois avant cette cérémonie, Cambacérès était intervenu personnellement en faveur de son frère, Etienne-Hubert, ancien prêtre réfractaire, qui était alors chanoine à Montpellier : en octobre 1801, le Second Consul l'invite à venir chez lui, à Paris, en lui offrant l'hospitalité, "bon feu et bon lit", des domestiques, des voitures et de l'argent.

   Etienne-Hubert accepte et, après un voyage de six jours, arrive chez son frère. Le Second Consul avait vu juste : sur sa recommandation, Portalis propose le chanoine Cambacérès pour le siège épiscopal de Rouen. L'enquête administrative (à laquelle le Second Consul participe efficacement) et l'enquête canonique sont favorables. Dans ces conditions, Etienne-Hubert avait été nommé archevêque et sacré à Notre-Dame de Paris, par le nonce apostolique, le jour de la fête des Rameaux de l'an 1802 (8).

   Dans le même temps, Chateaubriand publiait son "Génie du Christianisme", dédié au Premier Consul.

   Ensuite, Cambacérès approuve le projet de Bonaparte de création de la Légion d'honneur : devant le conseil d'Etat, il démontre habilement que la Constitution de l'an VIII n'interdit pas les distinctions et Portalis développe les idées de Jean-Jacques Rousseau sur le rôle et la nécessité des signes, ce qui aboutit à la loi du 9 prairial an X (29 mai 1802) portant "création et organisation de la Légion d'honneur".

   Egalement, il joue le rôle important dans l'établissement du Consulat-à-vie. Voulant manifester la reconnaissance nationale envers le Premier Consul, qui avait rétabli la paix intérieure, religieuse et extérieure (avec la signature, à Amiens, le 6 germinal an X, 27 mars 1802, du traité de paix avec l'Angleterre), le Sénat avait proposé une prolongation de dix années en plus des sept restant à courir, pour la durée de sa mission. Cambacérès intervint alors astucieusement : il engagea le Premier Consul à remercier le Sénat, mais en déclarant qu'il voulait tenir de la nation seule la prolongation de ses pouvoirs. Ce qui fut fait. Le lendemain, 20 floréal an X (10 mai 1802), le Second Consul alla présider le conseil d'Etat et organisa un plébiscite sur la question: "Napoléon Bonaparte sera-t-il consul-à-vie?". Une écrasante majorité répondit affirmativement et le 2 août 1802, Napoléon Bonaparte était proclamé Consul-à-vie :
       Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte,
       Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte...".

Le Code civil

   Il est temps d'aborder l'oeuvre magistrale de Cambacérès sous le Consulat, à savoir la rédaction du Code Civil, dont l'élaboration s'est étalée sur quatre années, de 1800 à 1804.

   Après Marengo, Bonaparte avait dit au Second Consul : "Vous avez fait plusieurs codes ; ne pensez-vous pas qu'il serait utile de les refondre et de présenter au Corps Législatif un projet qui fût à la hauteur des idées du siècle et digne du gouvernement ?". A la suite de cette conversation, Cambacérès avait communiqué au Premier Consul les trois projets qu'il avait présentés aux assemblées en août 1793, en l'an II (1794) et en l'an IV (1796). Bonaparte, après les avoir lus, complimenta Cambacérès : "Il y a là un esprit d'analyse dont j'ai été satisfait" et, au sujet de leur refonte, il lui dit : "Indiquez-moi des hommes qui soient en état de faire ce travail et rédigez un arrêté". C'est dans ces conditions qu'une commission préparatoire est nommée par arrêté des Consuls du 24 thermidor an VIII (12 août 1800). Elle comprenait quatre membres : Tronchet, Bigot de Préameneu, Portalis et Maleville.

   Tous les quatre étaient des magistrats : Tronchet (1726-1806), président du Tribunal de Cassation et Bigot de Préameneu (1747-1825), commissaire du Gouvernement auprès de ce même Tribunal, étaient des spécialistes du droit coutumier de Paris et de Rennes ; au contraire, Portalis (1747-1807), commissaire du Gouvernement auprès du Tribunal des prises et Maleville (1741-1824), originaire du Périgord, juge au Tribunal de Cassation, étaient des juristes du Midi, donc des pays de droit écrit, inspiré du droit romain.

   Pour accomplir leur tâche, ils se partagèrent les matières et cinq mois plus tard, le 3 pluviôse an IX (23 janvier 1801), ils remettaient leur travail, qui consistait en trente-six projets de lois.

   Le Premier Consul aimait recueillir les avis de tous : c'est la raison pour laquelle il adressa les projets, pour observations, au Tribunal de Cassation et aux tribunaux d'appel.

   Après cette consultation, la discussion commença au conseil d'Etat le 28 messidor an IX (17 juillet 1801). Tronchet, Bigot de Préameneu et Portalis eurent le droit d'assister aux séances et de prendre la parole et, de son côté, Cambacérès dirigea l'ensemble des travaux.

   Entre le 17 juillet 1801 et le 21 mars 1804, il y eut 109 séances : 57 présidées par Bonaparte, 52 présidées par Cambacérès.

   Le Premier Consul pensait qu'il était important de donner un Code Civil aux Français: il ne ménagea pas sa peine pour faire aboutir ce projet et, en moins de quatre années, réussit cette oeuvre de codification que ni les Rois, ni la Révolution n'avaient pu réaliser.

   Lorsque le Premier Consul présidait, c'était toujours avec l'assistance de Cambacérès. Celui-ci avait préparé la discussion en communiquant à Bonaparte des livres de droit et ses notes concernant ses précédents projets de code. Les séances commençaient à midi et ne se terminaient qu'à 7, 8 ou même 9 heures du soir. Elles avaient une allure moins méthodique que celles présidées par Cambacérès.
Dans son ouvrage "Bonaparte et le Code Civil" (1927), René Savatier a tracé un portrait saisissant du Premier Consul participant à une séance du conseil d'Etat :
"Le Premier Consul était alors maigre, pâle, passionné, avec des yeux brillants. Il habillait ses trente ans d'un habit vert qui n'engonçait rien, ne vieillissait pas en lui le jeune homme, ne transformait pas en civil le soldat et ne déteignait nullement sur la couleur peu parlementaire de son éloquence. Il était le plus naturel, le seul fantaisiste, le seul spontané de l'Assemblée, le seul, à propos du mariage, à parler des brunes et des blondes, des yeux noirs et des yeux bleus, et à se permettre de croire que ces détails puissent avoir leur importance. Lui seul plaisantait dans cette assemblée de gens graves... Mais, en Bonaparte, ce n'était pas seulement le séducteur qui faisait la conquête, c'était aussi le maître. Cela se sent à la lecture. L'éloquence de Bonaparte, ce sont des phrases nettes, coupantes, qui font image, qui parlent, qui vivent, qui marchent, "des traits de feu dit Taine, "dardés par son esprit"... Enfin, l'autorité se réunissant à la séduction et à l'intelligence, quelque chose de si saisissant émane de la parole de ce jeune homme passionné et impérieux qu'au coin de la table un conseiller d'Etat, Thibaudeau, ne se tient pas de noter au vif les incartades de cette parole".

   L'influence du Premier Consul dans l'élaboration du Code Civil a été particulièrement sensible en ce qui concerne le droit des personnes. Elevé dans la tradition corse, il était pour une famille forte, soumise à l'autorité du père de famille. Il voulait renforcer l'institution du mariage dont il avait une conception élevée ("il y a eu échange d'âmes"). De même, il intervint en faveur de l'adoption : sans doute non entièrement désintéressé (il songeait alors à l'adoption pour se donner un héritier), il voulait grandir l'institution, lui donner des formes extérieures propres à frapper l'imagination. Par ailleurs, bien que condamnant ses excès, Bonaparte ne s'opposait pas au maintien du divorce instauré par la Révolution, y compris le divorce par consentement mutuel avec certains aménagements (9) (10).
 
    En ce qui concerne les biens, il était pour l'inviolabilité de la propriété. Il disait : "Avec les nombreuses armées qui sont à ma disposition, je ne pourrais m'emparer d'un champ, car violer le droit de propriété d'un seul, c'est le violer dans tous".

   Néanmoins, le premier projet de loi relatif au titre préliminaire se heurta à l'hostilité du Tribunat, qui le rejeta par 142 voix contre 139. Bonaparte intervint alors énergiquement : le 12 nivôse an X (2 janvier 1802), il retira le projet et fit en sorte que l'assemblée prenne "ses quartiers d'hiver" ; en outre, il institua une section de législation au sein du Tribunat et une procédure de communication officieuse destinée à informer l'assemblée et à recueillir ses observations, afin qu'une pareille situation ne se renouvelât point.

   Dès lors, le travail d'élaboration des textes par le conseil d'Etat et le travail législatif confié aux assemblées purent reprendre normalement et les trente-six projets de loi furent votés et promulgués entre le 14 ventôse an XI (5 mars 1803) et le 24 ventôse an XII (15 mars 1804).

   Bien entendu, Cambacérès organisait tous ces travaux. En l'absence du Premier Consul, il présidait, remarquablement, les séances du conseil d'Etat. Bonaparte disait: "Cambacérès fait l'avocat général ; il parle tantôt pour, tantôt contre" (Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat, p. 415). Et c'est encore lui, Cambacérès, qui proposa, lors de la séance du conseil d'Etat du 19 ventôse an XII, de réunir les trente-six lois en "un seul corps de lois", sous le titre de "Code Civil des Français", ce que fit la loi du 30 ventôse an XII (21 mars 1804).

   Le Code Civil comprenait : un titre préliminaire concernant la publication, les effets et l'application des lois en général et trois livres consacrés aux personnes, aux biens et aux différentes manières dont on acquiert la propriété. Il n'y avait qu'une seule numérotation, pour l'ensemble des articles, soit 2281 articles.

   D'autre part, sur la proposition de Maleville, appuyée par Cambacérès, la loi du 30 ventôse an XII, en son article 7, abrogeait en bloc l'Ancien Droit : "A compter du jour où ces lois sont exécutoires, les lois romaines, les ordonnances, les coutumes générales et locales, les statuts, les règlements cessent d'avoir force de loi générale ou particulière dans les matières qui sont l'objet desdites lois composant le présent Code". Ainsi, l'oeuvre d'unification législative, qui allait s'appliquer à tous les Français, était accomplie (11).

   Ce Code Civil des Français qui devait, en 1807, prendre la dénomination de "Code Napoléon", était d'une grande unité, clair et précis. Il maintenait les réformes essentielles de la Révolution (notamment le caractère absolu du droit de propriété et l'égalité dans les successions (12) et faisait un choix judicieux entre les solutions de l'Ancien Droit. En vérité, il représentait "une oeuvre de transaction, de sagesse et d'équilibre".

   Sa rédaction était particulièrement soignée. On sait que Stendhal, dans une lettre à Balzac en date du 30 octobre 1840, observait : "En composant la "Chartreuse", pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du Code Civil..." (Cf. Stendhal et le Code Civil par Pierre Biasca, Gazette du Palais, 16-17 septembre 1983, p. 4-5).

   Le Code Civil était une oeuvre de praticiens. Dès les premières séances du conseil d'Etat, Cambacérès avait demandé que l'on écartât l'exposé de principes abstraits: "Tout ce qui est doctrine appartient à l'enseignement du droit et aux livres des jurisconsultes". Par ailleurs, comme Portalis, il voulait laisser à la jurisprudence son rôle traditionnel, qui est d'appliquer les règles de droit en fonction des nécessités mouvantes de la pratique et de la vie.

   Cette conception était féconde : il suffit de rappeler, à cet égard, la remarquable construction jurisprudentielle élaborée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle pour la protection des victimes d'accidents provoqués par les machines et, en particulier, par les automobiles, sur la base d'une disposition de l'article 1384, al. 1er du Code Napoléon : "On est responsable non seulement du dommage que l'on cause par son propre fait, mais encore de celui qui est causé par le fait... des choses que l'on a sous sa garde".

   A l'époque, l'élaboration du Code Civil, dès sa discussion par le conseil d'Etat, eut un immense retentissement. Ainsi que l'écrivait Portalis à son fils, le 21 germinal an XII : "Toute la France est bien contente d'avoir eu, cette année, le Code Civil complet".

   Ultérieurement, en 1809, un avocat parisien, A.S.G. Coffinières, publiait son ouvrage : "Le Code Napoléon expliqué par les décisions suprêmes de la cour de Cassation et du conseil d'Etat", dédié à Cambacérès, prince archichancelier de l'Empire, dont l'auteur estimait que le nom était désormais lié à ce "Code immortel".

   Comme le souligne François Papillard (op. cit. p. 175): "Ce fut un travail d'équipe gigantesque et la volonté d'aboutir fut, chez Cambacérès, exceptionnelle ; il consacra le meilleur de son temps et de ses forces à cette oeuvre immense qui fut sienne ; il y apporta, corps et âme, toute son érudition, doublée d'une rare expérience du droit, des affaires et de la politique".

   Napoléon en était très fier. Il dira à Sainte-Hélène: "Ma vraie gloire, ce n'est pas d'avoir gagné quarante batailles ; Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires. Ce que rien n'effacera, ce qui vivra éternellement, c'est mon Code Civil".
Mais, conscient des évolutions qui s'annonçaient, Napoléon disait également : "Il faudra le refaire dans trente ans" (ce que l'on ne fit pas).

   Au cours du XIXe siècle, le Code Civil de 1804 eut un très grand rayonnement et une influence profonde en Europe. En Belgique et au Luxembourg, il est encore, en grande partie, en vigueur. En Amérique, la province de Québec et l'Etat de la Louisiane (USA) ont encore une législation inspirée du Code Napoléon.

L'épisode du duc d'Enghien

   Cependant, le matin du 30 ventôse an XII, quelques personnes seulement savaient que le duc d'Enghien avait été fusillé, à 3 heures, dans les fossés de Vincennes. Que s'était-il passé ? Le 19 ventôse (10 mars 1804), le Premier Consul avait réuni son conseil. La description du prince français qui devait arriver à Paris pour diriger la conspiration royaliste faite par un complice de Cadoudal correspondant au duc d'Enghien, Talleyrand avait proposé d'enlever le duc, qui résidait dans le pays de Bade et de le faire juger par un tribunal spécial. Fouché approuvait entièrement ce projet. Au contraire, Cambacérès et Lebrun étaient opposés à l'opération, le Second Consul objectant que l'arrestation en pays étranger était illégale. En vain. Après le conseil, Cambacérès avait tenté de faire revenir Bonaparte sur sa décision, démarche courageuse et méritoire, mais sans succès (Mémoires du chancelier Pasquier, 1 - 178) : la machine répressive, qui devait aboutir à la condamnation et à l'exécution hâtive du duc d'Enghien, était lancée... 

La vie du second Consul

   Arrivés à ce stade de notre récit, où la fin du Consulat est proche, nous évoquerons les conditions dans lesquelles Cambacérès vit, travaille et reçoit à Paris.

   Comme on le sait, Cambacérès, au début du Consulat, s'était fait concéder l'hôtel d'Elbeuf, propriété de la République, immeuble à deux étages, d'aspect plutôt sévère, dont la cour d'honneur ouvrait sur la rue Saint-Nicaise, en face de la place du Carrousel (13). Il l'avait meublé richement, avec du mobilier fourni par le garde-meuble national.

   Au rez-de-chaussée, après un vestibule et une antichambre, on accédait à une grande salle à manger à trois hautes fenêtres, qui communiquait avec un salon à boiseries, une chambre à coucher en lampas bleu, gris et blanc (Cambacérès avait l'habitude d'y travailler le matin, sur une table à écrire en bois plaqué de rose et d'amarante), un cabinet de travail où se trouvaient un très grand bureau à tablettes tirantes à chaque bout, le bureau du secrétaire et une bibliothèque.

   Dans les écuries, on pouvait voir dix chevaux de carrosse, quatre de selle et deux de cabriolet et, dans les remises, deux berlines, deux diligences, un cabriolet à soufflet, capote carrée, fond jaune, doublé en velours cramoisi, un autre cabriolet à soufflet, capote carrée, fond vert doublé en drap bleu, un chariot d'équipage.

   Installé de la sorte, Cambacérès, deuxième personnage de l'Etat, se constitue une maison civile. Il eut deux secrétaires : Lavollée et Monvel ; deux chambellans : les citoyens Daigrefeuille et Châteauneuf ; un maître d'hôtel, Carbonne. En outre, sa maison avait de nombreux domestiques et des laquais en livrée de drap bleu galonnée d'or.

   Le citoyen Daigrefeuille (ex-marquis Toussaint d'Aigrefeuille), qui allait bientôt reprendre sa particule et son titre, était l'ami inséparable de Cambacérès. Nous avons vu qu'ils s'étaient connus avant la Révolution, lorsqu'ils étaient tous les deux magistrats à la Cour des Aides de Montpellier. La duchesse d'Abrantès raconte que d'Aigrefeuille était un esprit fin et malin, mais qu'il avait une figure grotesque, de gros yeux, un nez formé d'une boule de chair, de grosses lèvres, une petite taille, des jambes courtes, un très gros ventre et un invraisemblable habit de velours bleu de ciel (taillé dans la robe d'une amie), doublé de satin blanc et garni d'une hermine... (cf. Histoire des salons de Paris, par la duchesse d'Abrantès, 1837-1838, p. 111-113 ; réédition Balland, 1984, p. 169-170). En revanche, il avait une spécialité indiscutable, la gastronomie : c'est donc tout naturellement qu'il devint "officier de bouche" du Second Consul (14). On disait que d'Aigrefeuille pleurait d'attendrissement lorsqu'on évoquait devant lui les champignons cueillis dans les garrigues de Montpellier.

   Le marquis de Villevieille était également un familier, ami de longue date de Cambacérès puisqu'ils s'étaient connus à Montpellier, avant 1789. A l'inverse de d'Aigrefeuille, il était long et maigre. Complètement ruiné par la Révolution, Cambacérès lui fit obtenir la place de bibliothécaire de la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris. D'après la duchesse d'Abrantès, "il disait les vers admirablement".

   Jean-Olivier Lavollée, "secrétaire des commandements" du Second Consul, lui était très dévoué. Plus tard, il épousera une cousine de Cambacérès, Rose Duvidal de Montferrier, jeune et jolie, dont il eut deux filles, après qu'elle fut devenue veuve d'un banquier, Basterrèche, particulièrement laid (un triste mariage dont Bonaparte avait fait le reproche à Cambacérès : "C'est la Belle et la Bête", disait-il). Lavollée a accédé à la noblesse impériale : le 11 septembre 1813, il a été nommé chevalier de l'Empire (J. Tulard, Napoléon et la noblesse d'Empire, Tallandier, 1979, p. 327).

   Quant au deuxième secrétaire, Monvel, il était le fils du fameux acteur Monvel et le frère de Mlle Mars. La duchesse d'Abrantès écrit de lui : "Maigre, pâle, sa figure longue et étroite pouvait sourire quelquefois, mais je crois qu'il n'en savait rien".

   Ainsi installé, tout près des Tuileries, Cambacérès consacrait l'intégralité de ses journées aux affaires de l'Etat. Notamment, il travaillait tous les jours avec Bonaparte.

   Par ailleurs, il recevait les mardis et samedis, à 5 heures et demie. La table, immense, était couverte de fleurs et le service était assuré par cinquante ou soixante laquais en livrée. Les menus comprenaient quatre services de 16 à 18 plats chacun, ce qui apparaît inconcevable aujourd'hui. Ces réceptions, encouragées par Bonaparte (qui y voyait un moyen de propagande en faveur du Régime) firent grand bruit car, à l'époque, on recevait peu à Paris. Par la suite, ces dîners furent cependant dépassés en finesse et surtout en distinction par ceux de Talleyrand.

   Un jour, le Premier Consul dit à un étranger: "Si vous êtes petit mangeur, venez chez moi ; voulez-vous manger bien, beaucoup, allez chez Cambacérès ; chez Lebrun, on jeûne".

   Cambacérès offrait des mets recherchés et, pour cela, devait s'approvisionner souvent très loin. Bourrienne raconte dans ses Mémoires (IV, 254-255) qu'au moment du congrès de Lunéville (janvier-février 1801), le Premier Consul avait donné l'ordre de consacrer le service des postes au seul transport des dépêches.
Le soir même, Cambacérès venait voir Bonaparte.
"Eh bien ! qu'y a-t-il à cette heure Cambacérès ?
"Je viens vous demander une exception à l'ordre que vous avez donné au directeur des postes. Comment voulez-vous que l'on se fasse des amis si l'on ne peut plus donner des mets recherchés ? Vous savez vous-même que c'est en grande partie par la table que l'on gouverne".

   Le Premier Consul rit beaucoup, l'appela gourmand et finit par lui dire, en lui frappant sur l'épaule : "Consolez-vous, mon pauvre Cambacérès et ne vous fâchez pas ; les courriers continueront à transporter vos dindes aux truffes, vos pâtés de Strasbourg, vos jambons de Mayence et vos bartavelles". Le Second Consul recevait beaucoup de monde, en grande majorité des provinciaux. Ses compatriotes languedociens et surtout montpellierains, se retrouvaient nombreux. Les dîners comprenaient vingt-cinq à trente convives, avec très peu de femmes. Le maître de maison veillait à n'inviter que deux dames à la fois, "considérables par la situation de leurs maris", afin de les placer immédiatement près de lui et d'éviter toute jalousie.

   On causait peu, avec retenue, on mangeait gravement, à l'image du Second Consul. Pour celui-ci, la gastronomie était une véritable religion. Un jour, il dit à d'Aigrefeuille : "Parlez donc plus bas ; en vérité, on ne sait plus ce que l'on mange".
Le maître de maison (il n'avait pas d'épouse, il n'aimait point les femmes) était le plus grave de tous, glacial d'aspect, avec un teint jaunâtre, des gestes lents et réguliers, une parole accentuée par cadence, quoique méridionale et un regard trois fois plus lent que celui de ses invités. Comme le disait Napoléon, le personnage avait de l'"empesure".

Archichancelier de l'Empire

   Sur le plan politique, la transformation du Régime, déjà marquée par l'institution du Consulat-à-vie, s'accélère.  Cette évolution est favorisée par deux facteurs : d'une part, la reprise des hostilités avec l'Angleterre en mai 1803, d'autre part, l'effet psychologique provoqué par la conspiration royaliste de Georges Cadoudal, découverte en février 1804, qui avait pour projet d'assassiner le Premier Consul.

   Or, ces événements inquiétaient les Français, qui estimaient que, pour y mettre fin et conserver les acquis de la Révolution, il fallait renforcer la stabilité du pouvoir politique. D'où l'idée, exprimée dans des adresses de plus en plus nombreuses émanant de tous les milieux (civils, militaires et même religieux), d'asseoir l'autorité du Premier Consul sur le principe de l'hérédité. En particulier, Fouché, qui espérait bien retrouver le ministère de la Police, encourageait vivement Bonaparte dans cette voie.

   Selon Thiers (Histoire du Consulat et de l'Empire, t. V. 1845, p. 51), le Premier Consul fit venir Cambacérès et Lebrun à la Malmaison, le 4 germinal an XII (25 mars 1804), pour leur faire part de ses intentions concernant l'établissement de l'Empire. Lebrun se déclara d'accord tandis que Cambacérès formulait différentes objections fondées sur l'opinion des républicains, des royalistes et des puissances étrangères.

   C'est le Tribunat qui franchit le pas : il adopte la motion présentée par Curée, un ancien conventionnel, demandant que Napoléon Bonaparte soit proclamé Empereur héréditaire des Français. Ensuite, le Sénat, présidé par Cambacérès, approuve la proposition et la Constitution impériale par le sénatus-consulte du 28 floréal an XII (18 mai 1804). Après la séance, Cambacérès se rend à Saint-Cloud, avec les sénateurs, et remet à Napoléon Bonaparte le sénatus-consulte qui le proclame Empereur des Français, en lui disant, pour la première fois : "Sire...". Enfin, Cambacérès, toujours accompagné des sénateurs, va saluer Joséphine, à laquelle il donne le titre d'Impératrice.

   Conformément au sénatus-consulte : "Le gouvernement de la République est confié à un empereur, qui prend le titre d'empereur des Français..." (article 1er) et "Napoléon Bonaparte, Premier Consul actuel de la République, est Empereur des Français" (article 2). Le titre d'Empereur avait été choisi de préférence à celui de Roi, pour ménager les susceptibilités des républicains ; en outre, il avait séduit Napoléon par sa référence à Charlemagne et par ce qu'il avait d'"illimité" (J. Tulard, Napoléon, Fayard, 1977, 171).

   Les membres de la Famille impériale portent le titre de "Princes français" et six grands dignitaires sont créés. Parmi ces derniers, Cambacérès est nommé, le jour même, à Saint-Cloud, "archichancelier de l'Empire".

   Le lendemain, 29 floréal, Napoléon nomme dix-huit maréchaux d'Empire : quatorze en activité et quatre honoraires (sénateurs).

   Le 30 dans la matinée, Cambacérès, qui avait revêtu l'habit consulaire d'apparat (rouge à palmes d'or), fait proclamer l'Empire à Paris, à "son de trompes", au Luxembourg, place Vendôme, place du Carrousel, de l'Hôtel-de-Ville et devant le Palais de Justice, avec les dragons et les gendarmes d'élite, un corps de trompettes et de musiciens et les autorités civiles et militaires.

   En réalité, les historiens reconnaissent que Cambacérès, qui avait été l'artisan du Consulat-à-vie, accepta avec déplaisir l'instauration de l'Empire. En effet, deuxième personnage de l'Etat sous le Consulat, il était désormais placé au-dessous des princes membres de la Famille impériale. De plus, il avait espéré le maintien du Second et du Troisième Consuls, proposition que Fouché avait fait écarter.

   Les résultats du plébiscite organisé dans le pays, durant l'été, furent proclamés le 15 brumaire an XIII (6 novembre 1804) : 3 572 329 oui contre 2 569 non. Ils donnèrent lieu à des réjouissances. Néanmoins, un général, commandant le département de la Charente, refusa toute festivité : il s'agissait du général Malet.
 

   Les fonctions d'archichancelier (15) de l'Empire étaient définies par l'article 40 du sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII : il fait fonction de chancelier pour la promulgation des sénatus-consultes organiques et des lois ; il préside les sections réunies du conseil d'Etat et du Tribunat ; il est présent à la célébration des mariages et à la naissance des princes ; reçoit le serment des dignitaires de l'Empire, des ministres et des hauts magistrats ; signe et scelle les commissions et brevets des membres des Cours de justice et des officiers ministériels... Par ailleurs, comme grand dignitaire, l'archichancelier est inamovible (article 34), sénateur et conseiller d'Etat (article 35), membre du grand Conseil de l'Empereur, du Conseil privé et du Grand Conseil de la Légion d'honneur (article 36). Enfin, l'archichancelier préside le collège électoral de Bordeaux (article 45).

   Avec le décret le nommant archichancelier, Napoléon avait adressé à Cambacérès, le 28 floréal an XII, la lettre suivante :
  "Citoyen consul, votre titre va changer ; vos fonctions et ma confiance restent les mêmes. Dans la haute dignité d'archichancelier de l'Empire dont vous allez être revêtu, vous manifesterez, comme vous l'avez fait dans celle de consul, la sagesse de vos conseils et les talents distingués qui vous ont acquis une part aussi importante dans tout ce que je puis avoir fait de bien. Je n'ai donc à désirer de vous que la continuation des mêmes sentiments pour l'Etat et pour moi".
Signé: Bonaparte.

Le sacre de l'Empereur

   Dans l'immédiat, le gouvernement entend faire un choix pour les sceaux et les armes de l'Empire et organiser le couronnement.
   Devant le conseil d'Etat, Crétet, pour le sceau, avait successivement proposé l'aigle, le lion, l'éléphant, le coq ("le coq est de basse-cour, c'est un animal trop faible", dit l'Empereur). Cambacérès suggère les abeilles. Finalement, Napoléon choisit "l'aigle éployée".

   Immédiatement après, de Pont-de-Briques, il écrit à Berthier, le 8 thermidor an XII (27 juillet 1804) qu'il faut placer "l'aigle sur la sommité du bâton du drapeau, de la même manière que la portaient les Romains" (André Palluel, Dictionnaire de l'Empereur, Plon, 1969, p. 346 ; F.E. Beaucour, Lettres de Napoléon à Pont-de-Briques, 1798-1804, p. 273, n° 258).

   Mais les abeilles, symbole du travail dans une société organisée, figureront également dans les grandes armes de l'Empire.

   La cérémonie du couronnement soulevait de nombreuses questions de fond, de forme et de protocole, compte tenu de la venue du Pape en France. Lors des discussions, Cambacérès fit preuve d'un grand bon sens et d'une vision claire des choses. Notamment, il soutint le choix de la ville de Paris. Au sujet des costumes des sénateurs, tribuns et législateurs, il écrit à Napoléon que "malgré qu'il soit venu plusieurs ouvriers du dehors et que les chefs d'ateliers les payent à un prix exorbitant, les demandes sont si fortes qu'on est embarrassé d'y satisfaire" (27 thermidor an XII, 15 août 1804, Lettres inédites de Cambacérès à Napoléon, t. 1, n° 136). Un peu plus tard, il rappelle la "lenteur de la confection des costumes", mais ajoute avec une satisfaction non dissimulée : "Toutefois, le mien est déjà achevé" (10 vendémiaire, an XIII, 2 octobre 1804, op. cit., n° 188). A Notre-Dame, le 11 frimaire an XIII (2 décembre 1804), à l'entrée, les cardinaux de Belloy et Etienne-Hubert Cambacérès (le frère de l'archichancelier) offraient l'eau bénite. Quant à Jean-Jacques Régis Cambacérès, l'archichancelier de l'Empire, il avait revêtu son habit de velours violet brodé d'or et un manteau de même couleur semé d'abeilles. D'après le tableau de David, il était à droite de l'autel, au premier rang, à côté de Lebrun, architrésorier, et tenait la main de justice, (celle utilisée pour le sacre des rois de France depuis Philippe-Auguste).

   Quelques mois après le sacre, à la fin du mois d'août 1805, Napoléon est au camp de Boulogne, où il prépare la campagne d'Allemagne, qui devait aboutir à la capitulation d'Ulm et à l'éclatante victoire d'Austerlitz. Du château de Pont-de-Briques, où il réside, il demande à Cambacérès, par lettre du 13 fructidor an XIII (31 août 1805) de faire préparer le sénatus-consulte remettant en vigueur le calendrier grégorien à partir du 11 nivôse an XIV, soit le 1er janvier 1806.

   Pendant son absence pour la campagne (24 septembre 1805 - 26 janvier 1806), Napoléon, comme il le faisait en pareil cas, avait fixé avec précision, dans un ordre de service, les pouvoirs qu'il déléguait à Cambacérès. Celui-ci réunissait les ministres, tous les mercredis. Mais les ministres correspondaient directement avec l'Empereur, qui continuait ainsi à gouverner quelles que soient les distances.

   Le 1er janvier 1806, Cambacérès et le Sénat reçoivent les drapeaux pris à l'ennemi pendant la campagne d'Austerlitz, "au milieu des acclamations et de l'allégresse publique" (Cambacérès, Lettres inédites à Napoléon, par J. Tulard, t. 1, 1973, p. 335, n° 424 et 425).

   Ensuite, Napoléon est à nouveau absent, du 25 septembre 1806 au 27 juillet 1807 (10 mois) pour les campagnes de Saxe (1806) et de Pologne (1807). Au quartier impérial de Finkenstein, le 28 mai 1807, il reçoit le maréchal Lefebvre, le félicite, et lui annonce qu'il le nomme duc de Dantzig. Ainsi, est amorcée la création de la noblesse d'Empire, dont les statuts signés par l'Empereur le 1er mars 1808 sont présentés au Sénat, le 11 mars, par Cambacérès (J. Tulard, Napoléon et la noblesse d'Empire, Tallandier, 1979, p. 70). Les titulaires des grandes dignités impériales reçoivent le titre de Prince et d'Altesse Sérénissime (ce qui est le cas pour Cambacérès).

Son Altesse Sérénissime le duc de Parme

   En outre, bénéficiant de la confiance de Napoléon, l'archichancelier est nommé, très rapidement, duc de Parme, par lettres patentes du 24 avril 1808 (16).Il faut cependant souligner qu'il ne signera pas "duc de Parme", mais continuera d'"aligner, serrées, hautes et sèches, les dix lettres du nom de ses pères, sans titre, ni particule".

   Le prince-archichancelier avait été fait Grand Aigle de la Légion d'honneur, le grade le plus élevé, lors de la première promotion, le 2 février 1805, et, par la suite, il reçut le Grand-collier, la dignité suprême, qui n'a été remis qu'à quinze personnes. Nommé Grand dignitaire de l'Ordre de la Couronne de Fer, le 3 août 1813, il était également titulaire de plusieurs décorations étrangères (Westphalie, Hongrie, Wurtemberg et Prusse). En 1803, Cambacérès avait été élu à l'Académie française, au fauteuil occupé précédemment par le comte de Guibert, dont la pensée militaire avait inspiré le général Bonaparte.

   Comme archichancelier, il touchait un traitement annuel de 333 000 francs ; en plus, le duché de Parme lui rapportait 400 000 francs par an. Il s'agissait de sommes importantes (on peut multiplier par 20 pour obtenir l'équivalent en francs actuels).

   Devenu duc de Parme, Cambacérès achète, en 1808, une résidence parisienne, le bel hôtel Molé (appelé également hôtel Roquelaure) situé, à l'époque, rue Saint-Dominique, pour la somme de 350 000 francs. Ce nouvel hôtel était beaucoup plus imposant que celui d'Elbeuf (il comprenait, notamment, au rez-de-chaussée, six salons de réception). Confisqué par la Révolution, il avait servi d'asile pour les teigneux et les galeux et, lors de l'achat, était assez délabré. Cambacérès dut faire 200 000 francs de réparations. Napoléon, pour l'aider, lui remit 400 000 francs de la main à la main et lui fit don du mobilier de l'hôtel d'Elbeuf. Sur la façade de l'hôtel, Cambacérès fit écrire en grosses lettres de bronze doré: "Hôtel de Son Altesse Sérénissime le duc de Parme" et s'y installa en août 1808 (17).

Les dîners de Cambacérès

   C'est dans cet hôtel que Cambacérès porta, au plus haut degré, sa vie de faste et d'apparat. Comme l'observe Pierre Vialles (op. cit. p. 232): "Sous le Consulat, ses dîners furent surtout succulents, sous l'Empire ils devinrent fastueux et théâtraux". Il recevait beaucoup de monde, notamment les hauts personnages français et étrangers et donnait deux ou trois bals par an (le premier à la fin de 1808, à la demande de l'impératrice Joséphine), où l'on s'ennuyait (le maître de maison ne dansait pas...).

   Le duc de Parme aimait beaucoup le cérémonial, les titres et les décorations : "Jamais les titres, les croix n'ont causé à personne autant de plaisir qu'à lui. Il faisait ses délices de la représentation ; dans les salons et jusque dans les lieux publics, il se parait, avec la joie d'un enfant, de ses ordres, tantôt en or, tantôt en perles, tantôt en diamant", (Pasquier, Mémoires, I, 239).

   Il apparaissait également à la Cour impériale et notamment participa au premier séjour de celle-ci à Fontainebleau, à l'automne de 1807 (Napoléon et la Cour impériale, par Ch. O. Zieseniss, Tallandier, 1980, p. 340).

   L'archichancelier prenait grand soin de sa santé, qui était l'un de ses sujets de conversation. De Finkenstein, Napoléon lui écrivait le 6 avril 1807 : "Je vois avec peine que votre santé (est) dérangée. Heureusement, j'espère que ce n'est qu'un des dérangements que vous avez tous les jours. Si vous vouliez ne pas vous droguer, vous vous porteriez beaucoup mieux ; mais c'est une habitude de vieux garçon..." (Dictionnaire de l'Empereur, par André Palluel, p. 161, n° 12307).

   D'autre part, on prétendait que Cambacérès, célibataire endurci, n'aimait point les femmes et avait un penchant pour Corydon (le "petit défaut", dans le langage du XVIIIe siècle). Un jour qu'il informait Napoléon qu'il avait envoyé une dame en mission diplomatique secrète, "Mes compliments, lui dit l'Empereur, vous vous êtes donc rapproché des femmes? Dans une autre circonstance, où il était arrivé en retard et s'excusait:
"- Je vous demande pardon, Sire, j'étais avec une dame.
"- Eh bien, répliqua Napoléon, la prochaine fois, vous lui direz: "Prends ton chapeau, ta canne et laisse-moi".
De Finkenstein, Napoléon écrivait à Joséphine, le 2 mai 1807: "... On dit que l'archichancelier est amoureux. Cela est-il une plaisanterie ou cela est-il vrai? Cela m'a amusé ; tu m'en aurais dit un mot" (André Palluel, Dictionnaire de l'Empereur, p. 161, n° 12505).

   Cependant, l'Empereur était agacé des rumeurs qui circulaient à propos de l'archichancelier et il lui demanda, pour les faire cesser, de s'afficher avec une actrice. Cambacérès s'exécuta et choisit Mlle Cuizot, une actrice des "Variétés". Mais, comme celle-ci s'habillait en travesti, les rumeurs continuèrent...

   Un autre sujet de raillerie des contemporains était la promenade quotidienne de Cambacérès au Palais-Royal. Son Altesse Sérénissime, en habit brodé bardé de décorations et de cordons, avec une perruque et un chapeau à trois cornes à la mode de 1783 et un embonpoint que ses réceptions lui avaient apporté, marchait gravement. A sa gauche, était d'Aigrefeuille, petit et rond, vêtu de son habit habituel bleu de ciel et, à sa droite, Villevieille, long et maigre. Derrière venaient les secrétaires et les valets en livrée. Cette procession étrange, anachronique et compassée, d'une régularité parfaite (2700 pas), mécontentait Napoléon. On prétend que c'est avec son assentiment que Fouché avait organisé un jour un contre-cortège grotesque. Lorsque Cambacérès le vit, il se contenta de dire : "Sommes-nous au carnaval ou à la mi-carême?" et il ne changea rien à ses habitudes. Ainsi, le grand homme avait certaines manies et il n'était pas possible de l'en détacher.
 
   Au point de vue spirituel, l'archichancelier avait évolué : voltairien sous l'Ancien Régime, déiste avec Robespierre, il avait adopté d'officielles pratiques religieuses depuis le Consulat. Tous les dimanches, il quittait l'hôtel d'Elbeuf, en carrosse, accompagné de sa maison, pour assister à la grand'messe, à l'église de Saint-Germain l'Auxerrois, où il était reçu solennellement par le clergé. L'église catholique le reconnaissait comme l'un de ses protecteurs (nous avons vu qu'il s'était prononcé en faveur du Concordat).

   Curieusement, il jouait le même rôle pour la Franc-Maçonnerie. Initié à Montpellier, avant la Révolution, il avait franchi les grades maçonniques successifs et exerça de 1805 à 1814, les fonctions de Grand-maître adjoint du Grand-Orient de France (le Grand-maître était Joseph Bonaparte). En outre, durant cette période, il a été appelé à la présidence de nombreuses loges. Son goût du cérémonial faisait merveille dans ces milieux et il s'efforçait de faire soutenir le régime impérial par les frères francs-maçons (Cf. François Collaveri, La Franc-Maçonnerie des Bonaparte, Payot, 1982, p. 63 à 72).

   Le souci de respecter les deux obédiences, catholique et maçonnique, se retrouve dans le voyage effectué par Cambacérès en novembre 1807 : après s'être rendu à Montpellier, sa ville natale qu'il n'avait pas revue depuis 1792 et où il fut reçu avec beaucoup d'honneurs, il continua sur Bordeaux : là, il assista à la grand'messe, à la cathédrale et, aussitôt après, reçut "avec une bonté particulière", une délégation des loges maçonniques de la ville.


La gestion des crises et des conflits

   Cependant, alors que l'Empereur avait quitté Paris, le 12 avril 1809, pour prendre la tête de ses armées et remporter la victoire de Wagram (5-6 juillet), Cambacérès doit faire face à une crise sérieuse : un débarquement important de troupes anglaises (45 000 hommes), le 29 juillet, dans l'île de Walcheren, opération qui avait pour objectifs Flessingue et le port d'Anvers. Fouché, qui assurait l'intérim du ministère de l'Intérieur, par suite de la maladie de Crétet, propose d'appeler les Gardes nationaux de Paris et des départements pour défendre Anvers. Le ministre de la Guerre, Clarke, estime, au contraire, que cette mesure n'est pas nécessaire. Cambacérès, qui dispose des pouvoirs délégués par un ordre de service de l'Empereur signé avant son départ, n'approuve pas Fouché. De Schönbrunn, Napoléon exprime son mécontentement, par trois lettres des 8, 10 et 16 août 1809 à l'archichancelier qui, dans ses réponses, tente de se justifier. Finalement, des troupes sont levées. Mais elles n'eurent pas à intervenir :  les Anglais, décimés par les fièvres, rembarquèrent le 30 septembre 1809.

   Un mois plus tard, le 26 octobre 1809, Napoléon est de retour à Fontainebleau. La première personne qu'il voit est Cambacérès et il lui reparle encore de Walcheren. Néanmoins, il a une autre idée en tête, celle de son divorce (depuis sa rencontre avec Marie Walewska il sait qu'il peut être père).

   L'archichancelier est dans la confidence. Comme l'observe Pierre Vialles, "il garde pour lui ce pénible secret, d'autant plus volontiers qu'il n'était pas partisan de cette détermination". En effet, les Français aimaient "la bonne Joséphine". Mais, l'Empereur, quoi qu'elle devait lui en coûter, avait pris sa décision et Cambacérès est chargé d'engager et de mener à terme la procédure, ce qu'il fait avec son habileté coutumière. Le 15 décembre 1809, au vu du consentement des époux, le Sénat adopte le sénatus-consulte prononçant le divorce. Puis, le mariage religieux, célébré clandestinement la veille du sacre, est annulé le 9 janvier 1810, par le tribunal diocésain.

   On peut noter que, d'une manière générale, Cambacérès était sollicité et intervenait pour régler les discordes et les conflits au sein de la Famille impériale, entre Napoléon, ses frères et ses soeurs. C'est lui qui servit d'intermédiaire entre l'Empereur et Joséphine, après leur divorce. D'autre part, il intervint lors de la succession du duc de Montebello (Lannes) et du duc de Frioul (Duroc), pour la sauvegarde des biens de leurs enfants.

   Sur le choix d'une nouvelle épouse pour Napoléon, Cambacérès se prononce pour une princesse russe. Son argumentation, rapportée par Pasquier, est remarquablement perspicace: "Je suis moralement certain qu'avant deux ans nous aurons la guerre avec celui des deux souverains dont l'Empereur n'aura pas épousé la fille. Or, la guerre avec l'Autriche ne me cause aucune inquiétude et je tremble d'une guerre avec la Russie ; les conséquences en sont incalculables...". Effectivement, après le mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise, les 1er et 2 avril 1810, c'est la campagne de Russie de 1812, qui se termine par une désastreuse retraite. Dans les neiges et le froid de l'hiver russe, les grognards disaient avec tristesse : "Il ne fallait pas qu'il quittât sa vieille : elle lui portait bonheur et à nous aussi...".

   Alors que l'Empereur venait de partir de Moscou, de graves événements se produisaient à Paris: le 23 octobre 1812, à 3 heures du matin, avec une audace extraordinaire, le général Malet réquisitionne la 10e cohorte de la Garde Nationale, annonce que Napoléon est mort en Russie et produit un faux sénatus-consulte établissant un gouvernement provisoire. Il fait arrêter Savary, ministre de la Police, Pasquier, préfet de Police et Desmaret, chef de la Sûreté. A la Place de Paris, le gouverneur militaire, le général Hulin, résiste : Malet lui fracasse la mâchoire d'un coup de pistolet, mais les adjoints du gouverneur le maîtrisent et, désormais, c'est l'échec du coup d'Etat. A onze heures du matin, Cambacérès, qui se trouve à son hôtel, rue Saint-Dominique, est avisé de ces événements. Son affolement est extrême. "Presque pleurant, relate Pierre Vialles, il s'imagina qu'il allait mourir et écrivit à Clarke qu'il aurait à répondre sur sa tête de la sûreté de sa personne". Le lendemain, le prince-archichancelier (remis de sa frayeur) et les ministres fêtaient l'heureuse issue de cette affaire au célèbre restaurant "Au Rocher de Cancale", au n° 2 de la rue Mandar. Le 28 octobre, les conjurés sont traduits devant un conseil de guerre ; le lendemain, Malet et le général Lahorie sont condamnés à mort et immédiatement fusillés, à 3 heures de l'après-midi, à la barrière de Grenelle.

   Le 6 novembre, Napoléon est à Mikhaïlewska, sur la route de Smolensk. Sous un ciel bas,
   "Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
   "Pour la première fois, l'aigle baissait la tête".

   C'est alors qu'il apprend, par un courrier, le déroulement de l'affaire Malet et il en est fortement éprouvé (Caulaincourt, Mémoires, II, 122). Le 5 décembre 1812, de Benitsa, il écrit à Cambacérès, de sa main, avec, semble-t-il, une certaine ironie : "Votre inquiétude doit avoir été vive"...


La roue tourne, la campagne d'Allemagne de 1813 se profile

   Napoléon, impressionné par l'affaire Malet, renonce aux ordres de service déléguant ses pouvoirs, pendant ses absences, et, par un sénatus-consulte du 5 février 1813, établit une régence confiée à l'impératrice Marie-Louise, assistée d'un conseil composé des princes du sang et des grands dignitaires. Toutefois, il demande à Cambacérès d'aider l'Impératrice dans toute la mesure de ses moyens.

   En 1814, la France est envahie. Dans la nuit du 24 au 25 janvier, Napoléon quitte Paris, après avoir embrassé, pour la dernière fois, l'Impératrice et le roi de Rome, et prend le commandement de l'armée. Lors de cette campagne de France, si prodigieuse, "Napoléon n'est plus le souverain, il est le général ; il est le premier, le plus grand et le plus résolu des soldats français". Or, malgré ses victoires, les alliés arrivent aux portes de Paris. Le 28 mars, le conseil de régence décide le départ de l'Impératrice, du roi de Rome, de Cambacérès et des ministres pour Blois, où ils arrivent le 2 avril. Mais, les événements se précipitent. A Fontainebleau, le 6 avril, Napoléon abdique et le 20, après ses "Adieux à la Garde", part pour l'île d'Elbe. A Blois, Cambacérès se rallie, le 7 au gouvernement provisoire. Le 9 avril, le comte de Schouvalov, aide de camp du Tsar, vient chercher Marie-Louise et le roi de Rome pour les conduire à Orléans, d'où ils se dirigeront sur Rambouillet et l'Autriche. Le même jour, Cambacérès quitte Blois pour Paris, avec son neveu Hubert, fils aîné du général de Cambacérès, âgé de 15 ans, et qui était alors page de la Maison de l'Empereur affecté au service du roi de Rome.

   Pendant un an, il vit discrètement à Paris, dans son hôtel de la rue Saint-Dominique, licencie une partie de son personnel, supprime ses réceptions et tente de se faire oublier.
 
   Mais les caricaturistes ne l'oublient pas. La police impériale n'exerçant plus sa surveillance, les Parisiens se passent de mains en mains, dans les estaminets et les arrière-boutiques, de nombreux dessins colorés de tons criards, qui mettent gravement en cause l'ex-archichancelier ("l'Archifou", "Tante Urlurette"), ses amis intimes d'Aigrefeuille et Villevieille et Henriette Cuizot, sur différents sujets : la politique (notamment les levées de conscrits), les aptitudes gastronomiques des intéressés, la promenade du Palais-Royal, le théâtre (l'archichancelier s'est endormi : "Chut, chut, son Altesse s'est affaissée..."), la "haine aux femmes" et le "petit défaut". Ces caricatures sont quelquefois amusantes, mais, le plus souvent, elles sont méchantes et fréquemment scabreuses. Cambacérès, compte tenu de sa situation, ne proteste pas publiquement contre ces attaques (il constatait amèrement que Fouché et Talleyrand avaient mieux franchi le cap que lui) et, dans son entourage, on y faisait peu d'allusions (Cf. P. Vialles, op. cit., p. 362 et s.; J.L. Bory, Les cinq girouettes, Ed. Ramsay, 1979, p. 206).

   Le 1er mars 1815, un coup de tonnerre : Napoléon débarque à Golfe-Juan et l'Aigle vole de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Cambacérès ne désire pas revenir aux affaires. Le 8 mars, il déclare à Carnot: "Je tiens à être oublié ; que Napoléon me laisse à l'écart. J'ai promis au Roi de ne pas bouger". Qu'à cela ne tienne : l'Empereur le nomme à nouveau archichancelier de l'Empire et le charge provisoirement du portefeuille de la Justice. Pour Cent Jours puisque Waterloo marque la fin de l'Empire et le retour de Louis XVIII.


La retraite

   La seconde Restauration se montre sévère pour Cambacérès: il perd ses dotations, doit s'exiler comme régicide (la mesure s'appliquait également à ceux qui, comme lui, avait voté conditionnellement la mort de Louis XVI) et il est exclu de l'Académie française. Il se rend à Bruxelles, où il descend à l'hôtel Wellington, avec Lavollée et deux valets de chambre, puis à Amsterdam. En 1818, il est autorisé à rentrer en France.

   Cambacérès avait vendu, en 1815, son hôtel de la rue Saint-Dominique à la duchesse d'Orléans, veuve de Philippe Egalité et acheté un hôtel plus modeste, au 21 de la rue de l'Université. Il s'y installe, vit retiré et s'occupe de la gestion de ses biens et d'oeuvres charitables. Il n'en sortait que pour de longues promenades au Luxembourg, qui n'avaient rien à voir avec celles des galeries du Palais-Royal, au temps de sa splendeur : le vieux duc était vêtu modestement et ne portait plus aucune décoration. C'est dans cette retraite austère que Jean-Jacques Régis de Cambacérès mourut, le 8 mars 1824, à 71 ans, des suites d'une attaque d'apoplexie.

   Ses obsèques eurent lieu le 12 mars 1824, à Saint-Thomas d'Aquin, sa paroisse, en présence de Talleyrand, du duc de Gaëte (Gaudin) et des vieux maréchaux de l'Empire: le duc de Tarente (MacDonald), le duc de Trévise (Mortier), le duc d'Albufera (Suchet) et le duc de Dalmatie (Soult). Puis, 150 voitures accompagnèrent Cambacérès au cimetière du Père-Lachaise, où il fut inhumé. On peut voir son monument à la 39e division.
 
   Son testament commençait par cette affirmation : "Au nom de la Sainte-Trinité, je déclare vouloir mourir dans la communion de l'église catholique au sein de laquelle je suis né", formule qui rappelle celle de Napoléon dans son testament de Sainte-Hélène.

   Il instituait comme héritiers les deux fils de son demi-frère, le général de cavalerie, Jean-Pierre-Hubert Cambacérès, baron de l'Empire (1778-1826) : l'aîné, Marie-Jean-Pierre-Hubert, (1798-1881), l'ancien page de Napoléon, pour les 2/3, avec l'hôtel de la rue de l'Université (18) ; le cadet, Etienne-Armand-Napoléon (1804-1878), pour le 1/3. En outre, il léguait différents biens au général et à sa fille, Mme la baronne Joséphine Delaire ; à sa demi-soeur, Mme Marie-Magdeleine Gilles, aux enfants de celle-ci et au fidèle Lavollée ; la cathédrale de Montpellier recevait le domaine de Saint-Drézery. Sa succession s'élevait à la somme considérable de 7.281.000 francs de l'époque (soit environ 140 millions de francs d'aujourd'hui) (19).

   Quelques jours après le décès, le gouvernement, en vertu d'une ordonnance royale, revendiquait tous les papiers dont Cambacérès aurait pu se trouver dépositaire en raison des fonctions publiques qu'il avait exercées. Les héritiers contestaient cette demande au motif qu'elle ne pouvait concerner la correspondance ainsi que les "Mémoires" du défunt. En attendant le résultat d'une procédure dite de conflit entre les juridictions civiles et administratives, les papiers avaient été déposés entre les mains du garde des Sceaux. Le procès traîna et en 1828 on finit par rendre aux héritiers les papiers privés (notamment les lettres de Napoléon).

Conclusion

   Après cette étude sur Cambacérès, quelles conclusions peut-on en tirer ?

   A l'analyse, il apparaît que le rôle de l'intéressé a été plus important sous le Consulat que sous l'Empire : cela tient sans doute au fait qu'il était alors le deuxième personnage de l'Etat et également à la part qu'il a prise dans la réalisation de certains objectifs : le Concordat, la Légion d'honneur, le Consulat-à-vie et, surtout, le Code Civil, cette oeuvre magistrale dont Napoléon se montrait si fier. En outre, Cambacérès demeurait très certainement l'inspirateur et le conseiller discret et permanent de Bonaparte.

   Sous l'Empire, son rôle paraît moins important dans la mesure où l'on se réfère aux seules attributions, essentiellement protocolaires, de l'archichancelier, telles qu'elles résultaient du sénatus-consulte de l'an XII.

   Or, cette opinion restrictive n'est pas fondée. Comme l'observait Frédéric Masson (Napoléon chez lui, Tallandier, 1977, p. 150) : "Le prince-archichancelier, Cambacérès, sans avoir de ministère, est constamment consulté : c'est lui qui, en l'absence de l'Empereur, centralise le travail des ministres, dirige les délibérations du conseil d'Etat, prend les mesures qui ont un caractère d'urgence. L'Empereur présent, il ne se contente pas de tenir une grande représentation : il apporte sur toutes les questions un avis mûrement réfléchi, qui n'est point inspiré de la complaisance, et qui vaut qu'on le pèse : surtout, il est l'homme de la légalité et le faiseur de lois".

   Il ne faut pas, pour autant, le considérer comme un vice-empereur. Malgré l'importance de ses fonctions, aucun de ses contemporains ne l'a regardé comme tel.

   Certes, force est de reconnaître que l'affaire de Walcheren et la conspiration de Malet ont marqué un certain affaiblissement de son rôle d'intérimaire. Mais ainsi que le souligne Jean Tulard, on ne doit pas exagérer le déclin de Cambacérès.

   En effet, en 1813-1814, en l'absence de l'Empereur, l'archichancelier, conformément à l'ordre de service, était bien "le premier conseiller de la Régence" et selon Charles Durand : "Cette situation officielle, son intervention nécessaire dans tous les actes de la Régence, le prestige que la confiance de l'Empereur lui confère aux yeux de la souveraine de vingt-deux ans ignorant tout des affaires publiques mettent Cambacérès en mesure de faire adopter par elle ses vues propres ou les projets du conseil d'Etat établis en accord avec lui, du moins en tout ce qui n'est pas l'objet d'instructions impériales" (Ch. Durand, Le régime de l'activité gouvernementale pendant les campagnes de Napoléon, p. 63).

   Aussi bien, de Dresde, Napoléon écrit-il à Cambacérès, le 18 juin 1813 : "Je suis très satisfait de tout ce que vous faites et vous avez trop d'expérience pour rien faire qui puisse avoir grand inconvénient. Mais les hommes ne peuvent pas voir constamment de même sur les détails. Je continuerai toujours à vous faire connaître ma façon de voir et, si quelquefois nous différons, vous ne devez pas vous en affecter" (Lecestre, Lettres inédites de Napoléon Ier, t. II, p. 249).

   En outre, à Sainte-Hélène, Napoléon a rendu hommage aux qualités d'homme d'Etat de l'archichancelier. Le 24 août 1816, il confiait à Las-Cases que sans l'incendie de Moscou il aurait pris ses quartiers d'hiver en Russie, et que, nonobstant son absence, la France serait demeurée tranquille et sage ; "Cambacérès, comme de coutume, eût mené les affaires en mon nom et tout eût été son train, comme si j'eusse été présent" (Mémorial de Sainte-Hélène, Ed. M. Dunan, t. II, p. 232).

   Aujourd'hui, des éléments d'appréciation supplémentaires sont fournis par la publication des lettres inédites de Cambacérès à Napoléon, présentées et annotées par le professeur Jean Tulard (Ed. Klincksieck, 1973, tome I, 1802-1807, tome II, 1808-1814). Ces lettres, ou plutôt leurs minutes (1397 au total, les lettres originales ayant été vraisemblablement brûlées en 1814, avant le départ pour Blois), avaient été collectionnées par Julio Lobo, à Cuba, avant le castrisme ; ensuite, elles ont été acquises par le baron Guido Zerilli-Marimo, industriel et mécène italien ; enfin, ce dernier, francophile éclairé, les a généreusement données aux Archives Nationales. Comme le développe Jean Tulard, dans sa préface, ces lettres sont intéressantes.

   En analysant ces lettres de Cambacérès (La Croix, 8-9 avril 1973), Mgr Leflon estimait qu'elles dévoilent "sa puissance de travail, sa haute compétence de juriste, de politique, d'administrateur, sa modération habile et prudente, sa conscience professionnelle". Et il concluait : "Les grandes choses comportent toujours de petits côtés. Mais, ces petits côtés prennent souvent une importance disproportionnée dont la psychologie individuelle et collective doit tenir compte. Doctrinaire et théoricien consommé, Cambacérès, en l'occurrence, se garde d'agir en technocrate. Il a, en effet, le sens de l'humain. Par là, se révèle un trait de son caractère qui n'est pas le moins sympathique et compense certains autres, moins heureux chez un homme si adroit à jouer des contradictions".

   Enfin, comme l'observe J. Tulard, il serait souhaitable que l'édition de ces lettres incitent les détenteurs des Mémoires de Cambacérès (dont Chateaubriand, Thiers et Vandal eurent connaissance) à les publier à leur tour.

   Ainsi, les passionnés de l'Histoire peuvent se rassurer : l'Histoire n'est jamais finie.

 
Auteur : Marc Allégret
Revue : Revue du Souvenir Napoléonien
Numéro : 361
Mois : Octobre
Année : 1988
Pages : 2-20

Notes

(1) Les deux enfants ont été légitimés lors du mariage de leurs parents, le 18 avril 1787, à Bédarrides, dans le Comtat-Venaissin, où Jean-Antoine de Cambacérès avait réussi à se faire nommer juge de paix.
(2) La petite maison de la rue du Cheval vert a disparu mais à son emplacement une plaque, apposée sur un immeuble au 3 de ladite rue, rappelle le souvenir de Charles Bonaparte.
(3) Le calendrier grégorien avait été établi par le pape Grégoire XIII en 1582 ; il avait remplacé le calendrier julien institué par Jules César en 46 avant Jésus-Christ.
(4) Dès l'époque, on avait publié, pour les gens d'affaires et les notaires, des tableaux de concordance entre les calendriers républicain et grégorien. Aujourd'hui, on peut utiliser la table de concordance publiée par la Librairie R. Clavreuil, à Paris, 2e édition (1975) avec une préface Albert Soboul.
(5) Cet hôtel, acheté par le général Bonaparte après son mariage avec Joséphine, n'existe plus aujourd'hui. Au n° 60 de la rue de la Victoire s'ouvrait l'allée conduisant au pavillon et au jardin, qui occupaient l'emplacement situé actuellement entre les n° 47 et 51 de la rue de Chateaudun (9e arr.). Une plaque commémorative apposée au n° 60 précité et inaugurée le 4 juin 1966 rappelle ce souvenir.
(6) Lebrun y demeura jusqu'au mois d'août 1802, époque à laquelle Bonaparte éprouva de grandes difficultés pour le faire déménager.
(7) Le régime instauré par le Concordat de 1801 devait durer jusqu'à la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l'Etat.
(8) L'archevêque de Rouen, conscient de son autorité, n'accepta pas l'ingérence du préfet Beugnot dans ses affaires et c'est ce dernier qu'il faudra déplacer...
(9) Ultérieurement, la Restauration, par une loi du 8 mai 1816, a supprimé le divorce ; seule, la séparation de corps était maintenue. Ce régime devait durer jusqu'à la loi du 27 juillet 1884, dite loi Naquet, qui a rétabli le divorce (sauf par consentement mutuel).
(10) Le divorce par consentement mutuel a été admis récemment par la loi n° 75-617 du 11 juillet 1975.
(11) Un fac-similé de l'édition originale de 1804 a été réalisé en 1982 par les Editions Dalloz, 11 rue Soufflot, 75005 Paris.
(12) On dit habituellement que la Révolution et le Code Civil ont supprimé le droit d'aînesse, c'est exact. Cependant, il faut remarquer qu'antérieurement, le droit d'aînesse et le privilège de masculinité n'existaient que pour les successions de biens nobles ; pour les successions roturières, qui représentaient l'immense majorité, le partage égal entre les enfants était déjà la règle.
(13) La rue Saint-Nicaise, où avait eu lieu l'attentat du 3 nivôse an IX (24 décembre 1800) contre le Premier Consul, n'existe plus aujourd'hui et l'hôtel d'Elbeuf a été démoli en 1838.
(14) C'est à M. d'Aigrefeuille, roi des gourmands, officier de bouche du Second Consul, auquel Grimod de la Reynière (1758-1837) dédia son Almanach des Gourmands paru en 1803 et qui eut un immense succès. (Cf. Grimod de la Reynière, Le Gourmand gentilhomme, par Ned Rival, Ed. Pré aux Clercs, 1983).
(15) La dignité d'archichancelier avait été créée sous les Carolingiens. Après Philippe Ier (1060-1108), l'un des premiers Capétiens, elle avait disparu.
(16) Le duché de Parme avait été érigé en grand fief de l'Empire par le décret du 30 mars 1808.
(17) Sous l'Empire, l'ancien hôtel Molé a été réuni avec un hôtel voisin, où habita le cardinal Cambacérès. En 1838, le conseil d'Etat s'installa dans les deux immeubles et, en 1840, le ministère des Travaux Publics (aujourd'hui ministère des Transports, au n° 246 du boulevard Saint-Germain.
(18) Plus tard, Grand-maître des cérémonies de Napoléon III et duc de Cambacérès par décret impérial du 27 mai 1857. Mort à Paris, en 1881, sans postérité.
(19) Voir R. Marquant, La fortune de Cambacérès, Revue de l'Institut Napoléon, n° 127, avril-mai 1973, p. 43.

 
     
 
 

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