1812 La Campagne de Russie : 2 : De Borodino à Moscou

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Après l'échec des relations diplomatiques (voir Chrono 1), Napoléon entre sur le territoire russe le 24 juin 1812. Dérouté par la stratégie russe (épuiser la Grande Armée dans une poursuite à travers l'immense territoire russe), Napoléon atteint Moscou en septembre, après la terrible bataille de Borodino, mais doit se résoudre à la retraite de son Armée.


Les préparatifs russes

Alors que Napoléon avait concentré son imposante armée coalisée pour préparer l'invasion de la Russie, trois armées russes prirent position en juin 1812 pour garder le front ouest : la 1re Armée de l'Ouest commandée par Barclay de Tolly s'installa le long de la frontière entre l'Est de la Prusse et le Duché de Varsovie ; la 2ème Armée de l'Ouest commandée par le prince Pyotr Bagration et la 3ème Armée de l'Ouest, placée sous les ordres de Alexandre Tormasov, occupaient le sud de la Biélorussie. Les trois armées étaient placées sous le haut commandement du Tsar Alexandre, qui s'était installé au quartier général de Barclay de Tolly, près de Vilna.
Le 23 juin, le commandant prussien (et futur grand théoricien militaire) Karl von Clausewitz, qui venait d'entrer au service d'Alexandre, rejoignit le camp de Drissa (au nord-est de Plotsk, sur la Dvina) pour inspecter le site et faire un rapport sur les progrès des travaux de fortification en cours. Le 28, il confiait à Alexandre qu'il n'était pas convaincu des qualités défensives de ce lieu, bien qu'il était apparu comme central dans la stratégie russe d'avant l'invasion.
 
Alexandre et Barclay de Tolly furent informés le même jour, tard dans la soirée, de l'avancée de la Grande Armée, qui avait franchi le Niemen le 24 juin. Peu après, ordre fut donné de quitter le camp de Drissa.
Entre les 26 et 27 juin, les commandants des différents corps reçurent l'ordre d'entamer la retraite. Si le mouvement entamé par la 1re Armée se déroula sans encombre, le 6ème corps du général Dokhturov, situé entre Lida et Grodno, faillit se retrouver isolé par la Grande Armée et les troupes de Davout se dirigeant vers Minsk, et dut entamer une marche forcée pour se tirer du danger et atteindre Drissa. C'est également le 26 juin qu'Alexandre envoya une lettre proposant à Napoléon des pourparlers, sous la condition que les troupes françaises repassent la frontière. Le messager fut intercepté par Davout et ne réussit à voir Berthier et Napoléon qu'à la fin du mois. L'évacuation de Vilna avait commencé le 26 : au moment où Napoléon recevait la lettre d'Alexandre, la Grande Armée occupait Vilna que Barclay de Tolly avait quitté tôt le 28, en prenant soin de détruire les dépôts restants et le pont de la Dvina.
 
A la tête de la 2ème Armée de l'Ouest, Bagration stationnait dans le triangle Volkovysk (Biélorussie actuelle), Bialystok (Pologne actuelle) et Brest-Litovsk, quand Napoléon traversa le Niémen. Avec moins de 250 km entre les deux commandants, Bagration reçut l'ordre de faire marche arrière et quitta Volkovysk le 28. Le 30, Jérôme roi de Westphalie arriva à Grodno, à 50 km au nord de Volkovysk. Cependant, les troupes du roi Jérôme n'avançaient pas assez vite pour son frère Napoléon. L'Empereur voulait que Jérôme se porte sur les troupes de Bagration pour les empêcher de rejoindre la 1re Armée de l'Ouest. Alors que Bagration devait aller droit sur le camp de Drissa, il apprit que Davout était plus au nord que prévu, près d'Achmiany (Biélorussie), en direction de Minsk, et dut changer sa route, se dirigeant plus à l'est, vers Bobruysk, toujours en direction de Minsk. Bagration réussit à échapper à Jérôme et Davout, et continua sa retraite.
 
Le 4 juillet, le quartier général du prince Schwarzenberg avait quitté Lviv pour s'installer à Pruzhany (Biélorussie actuelle). Il devait surveiller les troupes de Tormasov, situées sur l'aile gauche d'Alexandre, dans la région de Volynia (nord-ouest de l'Ukraine actuelle, près de Lutsk et Rivne).
Le 5 juillet, Jérôme n'avait pas pris assez d'avance sur Bagration. Le lendemain, Napoléon décidait que Davout prendrait la tête du commandement lorsque ses troupes auraient rejoint celles de Jérôme. Il ordonna également à Eugène de Beauharnais de porter son 4e corps, le 6e corps et le 3e corps de cavalerie en soutien de Davout. Il quitta Novo Troki (auj. Trakai, Lithuanie) le 7 juillet et atteint Šalčininkai (Lithuanie). Le 8 juillet Davout et son 1er corps occupaient Minsk.
L'avant-garde de la 1re Armée de l'Ouest, arriva, avec Alexandre, au camp fortifié de Drissa le 9 juillet, suivi deux jours plus tard par Barclay de Tolly et la majeure partie de la 1re Armée. Le 17 juillet, les Ruses quittaient le camp. Poursuivant leur politique de la terre brûlée, et leur refus d'affronter les troupes de Napoléon, les troupes continuaient leur retraite vers Vitebsk.


États d’esprit dans les deux camps et premiers accrochages

Au début de la campagne, les cosaques du général Matvei Platov protégeaient la retraite de Bagration. Les troupes de Jérôme essayant désespérément de suivre la 2ème Armée de l'Ouest, les cosaques de Platov prirent en embuscade les lanciers polonais de Jérôme, les 8, 9 et 10 juillet, près des villages de Kareličy et Mir (Biélorussie). Cet affrontement fut le premier combat réel de la campagne, conclu par la défaite des troupes polonaises et assurant le maintien d'une bonne distance entre les troupes de Jérôme et celles de Bagration.
Finalement, le 11 juillet, les deux corps de Jérôme atteignirent Navahrudak (Biélorussie actuelle), puis continuèrent vers l'est pour arriver à Nesvich le 14. C'est là que, le 16 juillet, Jérôme reçut Davout qui l'informa lui-même la décision de Napoléon de réunir leurs troupes et de retirer le commandement à son jeune frère. Furieux, Jérôme rentra à Cassel, en Westphalie. Pendant ce temps, Bagration avait atteint Slutsk le 13, désormais bien loin de Jérôme et de Davout. Mais la présence de ce dernier poussait quand même Bagration à faire le lien avec Barclay de Tolly au camp de Drissa. Forcé de contourner plus au sud pour rester hors d'atteinte de Davout, Bagration finit par rencontrer Davout à la bataille de Saltanovka le 23 juillet.
 
Pendant ce temps, Napoléon demeurait à Vilna jusqu'au 16 juillet, occupé à de nombreuse tâches. L'une d'entre elles portait sur l'organisation du gouvernement de la Lithuanie. Le 1er juillet, Napoléon avait signé un texte établissant le Grand-Duché de Lithuanie, qui devait permettre le stationnement de troupes sur son territoire et assurer l'arrière-garde de la Grande Armée. Malgré la mise en place d'un système étendu de gouvernement et d'administration (avec le diplomate Pierre Edouard Bignon comme commissaire impérial, et le général hollandais Dirk van Hogendorp comme gouverneur), les difficultés logistiques et le manque de support matériel assaillirent le gouvernement. Un autre point clé fut l'organisation des voies de ravitaillement, une quantité importante de nourriture et d'eau pour l'ensemble de la campagne devait passer par Vilna. A la fin cependant, les trois semaines et plus que Napoléon passa à Vilna ralentirent ses opérations, et Bagration et Barclay de Tolly purent continuer leur retraite en Russie sans dommage.
 
Les premiers jours de la campagne, le moral des troupes russes n'était pas au plus haut. En fait, le retrait stratégique initial se révéla extrêmement impopulaire auprès d'un certain nombre de généraux du Tsar, qui n'hésitaient pas à critiquer cette stratégie, considérant comme non seulement militairement risqué de céder du terrain si facilement, mais aussi politiquement dangereux d'abandonner le duché de Varsovie et la Prusse à Napoléon.
Par la suite, le camp de Drissa commença aussi à apparaître comme inefficace pour offrir une protection contre l'avancée de la Grande Armée. Si Barclay de Tolly demeura retrancher dans son camp, Napoléon était libre de diriger ses forces contre Bagration et de détruire la 2ème Armée de l'Ouest. Un tel événement ouvrirait la route de Moscou à la Grande Armée et laisserait Barclay de Tolly dangereusement exposé et menacé sur ses arrières.
Aussi, le 17 juillet, dans un autre mouvement propre à saper le moral, les forces russes quittèrent Drissa, et allèrent vers Vitebsk. Ce qui avait d'abord été la base sur laquelle avait été construite l'ensemble de la stratégie russe de défense, devait être abandonnée à peine trois semaines après l'invasion. Wittgenstein devait rester dans la région avec 25 000 hommes (le 1er Corps d'infanterie), pour protéger la route de Saint-Pétersbourg. Le 18 juillet, arrivé à Polotsk, Alexandre laissa son armée entre les mains de Barclay de Tolly et se mit en route pour Moscou, avant de retourner à Saint-Pétersbourg. La stratégie russe semblait être en lambeaux. Ce même 18 juillet, Napoléon arriva à Hlybokaye (Biélorussie actuelle), à 86 km au sud-ouest de Polotsk. Et Oudinot était juste en dessous du camp de Drissa.
 
Plus loin au sud-est, à 7 heures du matin ce 23 juillet, le 7e corps du général Rayesvsky (faisant partie de la 2ème Armée de Bagration) rencontra les troupes d'infanterie de Davout, commandées par Joseph-Marie Dessaix, Compans et Claparède, et ses escadrons de cavalerie à Saltanovka, juste au sud de Mogilev. Les troupes françaises surpassaient en nombre celles de Rayevski, qui avaient pour instruction de se frayer un passage vers Mogilev mais ne réussirent pas à progresser. L'attaque de Rayevsky donna cependant un peu plus de temps aux troupes restantes de la 2e Armée de l'Ouest pour se diriger vers le nord-est de Smolensk. Les pertes russes furent estimées à 2 500 hommes, tandis que la Grande Armée perdit plus d'un millier de soldats blessés, tués ou faits prisonniers. Davout avait empêché Bagration de rejoindre Barclay de Tolly, le contraignant ainsi vers l'ouest, et rattrapant les Russes restés au-delà de la Grande Armée. Mais la marche agressive de Davout pour isoler Bagration avait sévèrement amoindri ses troupes. Après sa victoire à Saltanovka, Davout dut s'arrêter à Mogilev et laisser les Russes se retirer.


La chute de Vitebsk

Le 24 juillet, Napoléon arriva à Kamien, à 95 km à l'est de Vitebsk. Oudinot était installé près de Dzisna, gardant un oeil sur Wittgenstein (basé au camp de Drissa), et préparant le passage de la rivière Dvina si cela s'avérait nécessaire. La 1re Armée de l'Ouest avait bien avancé, à marche forcée, et certaines de ses troupes arrivaient à Vitebsk le 23 juillet. Barclay de Tolly espérait encore faire le lien avec Bagration mais, conscient que Napoléon n'attendait qu'une chose, l'amener à une confrontation à Vitebsk, il fit retourner Alexandre Ivanovitch Ostermann-Tolstoy, commandant du 4e corps de la 1er Armée de l'Ouest, à Ostrovno pour créer un écran et ralentir la Grande Armée.
 
Le 25 juillet, Murat s'opposa aux forces de Ostermann-Tolstoy regroupées dans une position défensive près de la Dvina et du village d'Ostrovno (Astroüna auj.) dans ce qui fut le premier affrontement majeur entre les forces de Napoléon et la 1er Armée de l'Ouest. Face à l'incompétence du général Ostermann-Tolstoy, l'embuscade des Français leur permit de prendre un certain nombre de canons au 4e corps. Et une charge d'infanterie russe passa de la réussite à la défaite, causant la perte de près de 30% de ses hommes. Voyant une division supplémentaire sous les ordres d'Alexis Joseph Delzons avançait sur sa position, Ostermann-Tolstoy se retira en arrière vers Kakuviachino. Malgré des pertes élevées (environ 2 500 tués, blessés ou portés disparus), le 4e corps d'Ostermann-Tolstoy avait réussi à ralentir la progression française.
Le commandant du 3e Corps Peter Konovnitsyn était chargé, lui, de retarder les troupes de Murat, ce qu'il réussit à faire jusqu'au 26 juillet. Cependant, lorsque Barclay de Tolly apprit que Bagration était tenu à Mogilev et n'allait pas à Vitebsk, les possibilités de faire face à Napoléon à Vitebsk devenaient gravement compromises. Les généraux russes, notamment Ermolov, tentèrent de persuader Barclay de Tolly que tenir la position de Vitebsk risquait de les placer en sous-effectif avec l'avancée de la Grande Armée, et qu'il y avait toujours la possibilité que les 1re et 2ème  Armées de l'Ouest puissent être coupées l'une de l'autre.
À 16 heures, le 27 juillet, la retraite de l'Armée de l'Ouest depuis Vitebsk commença à l'est en direction de Smolensk. Avec Pierre Pahlen, à la tête de l'arrière-garde chargée de garder les Français à distance et de couvrir les traces des troupes russes, la 1er Armée de l'Ouest réussit à glisser loin de Napoléon. Ce retrait habile, qui n'avait rien laissé aux forces françaises quand elles arrivèrent à Vitebsk le 28 juillet, fut un signe clair pour certains des officiers de la Grande Armée qu'affronter les forces russes en face d'eux n'allait pas être un jeu d'enfant.
Le 2 août, la 1re Armée de l'Ouest de Barclay de Tolly (arrivée la veille) et la 2ème Armée de l'Ouest de Bagration se rejoignirent enfin à Smolensk.
 
Arrivé à Vitebsk le 28 juillet, Napoléon décida d'accorder à ses troupes un peu de repos. Les marches, sous une forte chaleur (28 à 30°C le jour) avaient épuisé ses hommes, guère en mesure d'assurer une poursuite efficace des troupes de Barclay de Tolly. Le soir, l'Empereur déclarait à Murat, Berthier et Eugène de Beauharnais : « La première campagne russe est terminée… 1813 nous verra à Moscou, 1814 à Saint-Pétersbourg. La guerre de Russie est une guerre de trois ans. »
 
Le 4 août, le quartier général était donc à Vitbesk, Eugène à Surazh (entre Velizh, Russie, au nord-est, et Janavičy, au sud-ouest de l'Ukraine actuelle), Murat à Rudnya (juste à la frontière de la Russie actuelle, sur la route entre Vitebsk et Smolensk), Davout à Dubroŭna (Biélorussie), Ney au sud-est de Vitbesk, à Liozna (Biélorussie), Junot à Orcha (Biélorussie), Poniatowski à Mogilev, Oudinot avant Polotsk, et Schwarzenberg à Slonim (Biélorussie).


Autour de Polotsk et de Smolensk

Au nord, sur le flanc gauche des Français, Oudinot avait été chargé de rester en lien avec Macdonald, à la tête du 10ème corps (et chargé de prendre la forteresse de Riga), et de repousser Wittgenstein. Bien qu'Oudinot ne réussit pas à rejoindre Macdonald, il obligea Wittgenstein à l'affrontement entre 30 juillet et le 1er août. En fait, la première bataille eut lieu le 28 juillet, à Kliastitsy (35km au nord de Polotsk), entre l'avant-garde de Wittgenstein (sous les ordres du général Kulniev) et la cavalerie légère d'Oudinot et la 6e division d'infanterie, commandée respectivement par Corbineau et Legrand. Surpris, les Français furent repoussés. Le deuxième affrontement, plus dur, se déroula les 30 et 31 juillet, et le 1er août. Les Russes perdirent environ un millier d'hommes, dont Kulniev (le 1er août). La bataille prit fin avec le retrait d'Oudinot vers le sud, vers Polotsk, et la remontée de Wittgenstein vers le nord. En conséquence, Gouvion-Saint-Cyr, qui commandait le 6e Corps bavarois  et avait été chargé d'apporter un soutien à Oudinot, fut obligé de se diriger à marche forcée de Biešankovičy (environ 80 km au sud-est de Polotsk) à Polotsk. Parti le 4 août, le corps bavarois atteint Polotsk le 7 août. Le même jour, Oudinot partit de Polotsk, en direction de la position de Wittgenstein dans un village appelé Rosiza, au nord du camp de Drissa. Le 11 août, le commandant russe se dirigea vers le sud en direction de Svol'na (Bélarus), afin d'isoler Oudinot. Celui-ci se retira alors en arrière vers Polotsk.
Pour en savoir plus sur ce théâtre des opérations, consultez les mémoires d'Aupias sur Napoleonica La Revue.
 
A ce moment, Alexandre savait qu'il devenait politiquement dangereux de céder ses immenses étendues de territoire sans combattre. Il écrivit alors à Barclay de Tolly, le 9 août, pour expliquer la nécessité de passer à l'offensive et de commencer à riposter adéquatement contre les envahisseurs. Mais Barclay de Tolly resta sceptique. Arguant du fait qu'une bataille rangée contre la Grande Armée risquait de laisser l'empire russe complètement sans défense, Barclay de Tolly poursuivit sa retraite défensive, espérant que le ralentissement de la progression de Napoléon donnerait du temps à Alexandre de mettre sur pied une force de réserve.

Plus au sud, à Gorodeczna (nord-est de Brest-Litovsk, entre Pruzhany et Kobrin), le 12 août, les troupes de Schwarzenberg et Reynier défirent une force russe commandée par Tormassov.
L'après-midi du 15 août, les troupes de Murat et de Ney arrivèrent à l'extrémité ouest de Smolensk, où les éléments des 1re et 2ème  armées de l'ouest avaient convergé (y compris le 7ème Corps de Dokhturov, l'infanterie du 2ème Corps de Konovnitzin et la 27ème Division de Neverovsky). Les 16 et 17 août, Ney et les troupes de Murat, avec le Corps polonais de Poniatowski, affrontèrent les Russes campés à Smolensk : Barclay de Tolly – qui était résolu à continuer la retraite et à attirer Napoléon toujours plus vers l'est – ordonna la retraite. Environ 11 000 Russes perdirent la vie en défendant la ville.
 
Au nord ouest, la première bataille de Polotsk se déroula les 1 7et 18 août, opposant les hommes d'Oudinot, aidés des Bavarois de Gouvion de Saint-Cyr, et les troupes renforcées du 1er corps de Wittgenstein, environ 22 000 hommes. L'attaque russe se concentra sur le village de Spas mais à la fin du premier jour, les deux camps avaient maintenu leurs positions. Oudinot fut blessé pendant ce premier affrontement et Gouvion Saint-Cyr prit le commandement. Le 18 août, les Français lancèrent une attaque et réussirent à repousser Wittgenstein, qui considéra alors que la retraite était la meilleure chose à faire. Bien que les Russes se fussent retirés, Gouvion-Saint-Cyr fut nommé maréchal peu de temps après, le 27 août 1812. Oudinot, qui peu après marcha sur ​​Saint-Pétersbourg, se heurta à une critique sévère de Napoléon, qui considéra qu'il s'était laissé intimider par Wittgenstein. Alexandre qualifia plus tard Wittgenstein de « sauveur de Saint-Pétersbourg », tandis que Gouvion-Saint-Cyr reconnaissait que les Russes avaient exécuté une retraite combative et en bon ordre. Les troupes russes s'installèrent à Sivoshin, à 40 km de Potolsk, et il ne devait plus y avoir aucun combat jusqu'en octobre.


En marche vers Borodino

La marche vers Moscou des 1re et 2ème Armée de l'Ouest s'avérait mouvementée. Après avoir évacué Smolensk (en ruines), et forcé le rythme le long des routes de régions pauvres afin d'éviter l'artillerie française, l'arrière-garde de Barclay de Tolly – commandée par Eugène de Wurtemberg, cousin d'Alexandre – fut gravement harcelée par l'avant-garde des troupes de Napoléon, commandée par Ney et Murat. La retraite avait commencé dans la confusion et une absence totale de coordination, causées en partie par une mauvaise organisation, des routes difficiles, et un départ de nuit. C'est alors que les troupes Württemberg furent stoppées par les forces de Ney. Pendant ce temps, les troupes placées sous les ordres de Pavel Tuchkov (qui fut capturé pendant le combat), réussirent malgré tout à protéger la route de Moscou à l'est de Smolensk. Ces escarmouches, qui eurent lieu le 19 août près de Valutino et Gedeonovo (à la périphérie de Smolensk), sont souvent revendiquées comme des victoires françaises. Bien que les Russes aient été contraints de se retirer, l'avancée des troupes de Ney et Murat prit du temps ce qui permit aux Russes de se retirer à une distance sécuritaire. Napoléon, qui croyait que les Russes s'étaient retirés plus loin que ce qu'ils avaient fait en réalité, restait loin de la ligne de front, installé à Smolensk depuis le 16 août. En fin de compte, l'absence d'actions concertées entre les Français avait sauvé l'armée russe. Smolensk avait été laissé aux Français, mais Napoléon savait que Moscou ne serait pas abandonné sans combat sérieux.
 
Le 18 août, Koutouzov remplaçait à la tête du commandement Barclay de Tolly, dont la stratégie était fortement critiquée, notamment par Bagration. Barclay de Tolly demeurait à la tête de la 1re Armée de l'Ouest, mais la stratégie générale était désormais dictée par Koutouzov. Depuis la retraite de Smolensk, une position défensive pour une bataille contre Napoléon devait être choisie quelque part sur la route de Moscou. Dorogobuzh et les champs Usv'atye, à proximité (là où le colonel Toll lança la critique de la stratégie de Barclay de Tolly, un incident du 21 août connu sous le nom « Mutinerie des généraux ») ont tous deux été proposés et rejetés. Le temps était compté comme les forces russes se retiraient vers Moscou. Finalement, le petit village de Borodino, à 124 km de Moscou, fut choisi.
 
Le 25 août, Napoléon, installé près de Dorogobuzh (à environ 90 km à l'est de Smolensk), reçut Tuchkov, alors blessé, à qui il proposa des pourparlers de paix. Mais Tuchkov refusa et, plus tard cet automne, fut envoyé à Metz. Le 28 août, la Grande Armée était arrivée dans la ville de Vyaz'ma, à 114 km de Borodino. Les troupes russes en retraite avaient cherché à la détruire, mais les forces françaises réussirent à éteindre le feu et à sauver des magasins d'alimentation de la ville. Le 29 août, Koutouzov rejoignait les forces russes en retraite sur la route de Moscou.
Le 30 août, le général Miloradovich arrivait avec des renforts de 2 000 hommes, et au début de septembre, les Russes étaient à Borodino. Le 31 août, deux cosaques avaient été capturés par les hommes de Murat, et Napoléon avait ainsi pu apprendre la promotion de Koutouzov et son arrivée comme commandant des forces russes. Le 1er septembre, Napoléon arriva à Gjatsk (Gagarin auj., Russie), à 60 km environ de Borodino.
 
Bien qu'il ait été choisi comme le lie de la grande bataille, Borodino n'était pas sans défaut.  L'ancienne route de Smolensk, qui coupait à l'ouest derrière la position russe (allant de Maslovo, par Borodino et le village détruit de Semenovskoe – Redoute Raevski – et sur ​​le flanc gauche russe stationné à Chevardino) offrait une route à la Grande Armée derrière les lignes russes. Pour éviter cela, les troupes de Bagration, stationnés à Chevardino, avait commencé à pousser à l'est au sud de Utitsa, au sud de Borodino.
 
Le 5 septembre, l'avant-garde française de Murat apparut sur le flanc gauche russe près de Shevardino, commandée par le major général comte Sievers. Murat et Davout prirent les villages d'Alexinki et Kolotsa, près de Shevardino, et Poniatowski, parti d'une position au sud, prit Doronino. Au cours de cette bataille acharnée, les Russes perdirent entre 5 000 et 6 000 hommes, et furent repoussés. Les pertes françaises s'établirent autour de 4 000 hommes. Une large partie des forces russes qui stationnaient à Borodino furent concentrées dans une petite zone entre Semenovskoe and Borodino. Au matin du 5 septembre, les forces françaises comptaient un peu plus de 140 000 hommes, mais 124 000 furent engagés, Napoléon refusant d'envoyer sur le terrain le corps d'élite de sa garde, tandis que les forces russes comptabilisaient 110  000 hommes. Le 6 septembre, les deux camps récupéraient des affrontements de la veille et se préparaient à la grande bataille.


7 septembre, la bataille de Borodino

La veille de la bataille, Koutouzov harangua ses troupes :
« Compagnons,
Remplissez votre devoir. Songez aux sacrifices de vos cités livrées aux flammes et à vos enfants qui implorent votre protection. Songez à votre Empereur, votre Seigneur, qui vous considère comme le nerf de sa force, et demain, avant que le soleil ne se couche, vous aurez écrit votre foi et votre fidélité à votre souverain et à votre patrie avec le sang de l'agresseur et de ses armées. »
(Marie-Pierre Rey, L'Effroyable Tragédie, 2012, p. 155)
 
A deux heures, le 7 septembre, Napoléon dictait sa célèbre déclaration, afin qu'elle soit lue à ses soldats à 6 heures :
« Soldats ! Vous avez supporté les privations et les fatigues avec autant de courage que vous avez montré d'intrépidité et de sang-froid au milieu des combats. Vous êtes les dignes défenseurs de l'honneur de ma couronne et de la gloire du grand peuple. Tant que vous serez animés de cet esprit, rien ne pourra vous résister.
 
Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée ! Désormais la victoire dépend de vous : elle nous est nécessaire. Elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie ! Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitebsk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée ; que l'on dise de vous : il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou ! »
 
Le 7 septembre à Borodino, les Russes ont cherché à mener une guerre d'usure. Sachant qu'ils avaient été regroupés autour des positions défensives érigées dans la zone (la redoute Rayevski et les travaux de terrassement en forme de V appelés les flèches de Bagration), l'espoir restait que Napoléon serait limité tactiquement et contraint de rencontrer les Russes de front. Le commandement russe savait que cette stratégie leur coûterait beaucoup d'hommes. Les rangs serrés des troupes russes formaient un épais rideau d'hommes, tandis que le champ de bataille et la disposition des troupes ne permettaient pas de manoeuvres militaires. La bataille est entrée dans l'histoire, non pour la mise en oeuvre d'une brillante stratégie, mais pour le nombre élevé de pertes humaines des deux côtés. Après la bataille, le général Lariboisière estimait que l'artillerie française – soient 587 armes à feu – avait tiré 60 000 fois, et l'infanterie utilisé 140 000 cartouches ; on pense que les Russes ont tiré un peu moins de coups de canon (50 000) et moins de 20 000 cartouches. Pour une bataille qui a duré une dizaine d'heures, cela faisait environ trois coups de canon par seconde et plus de 430 coups de fusil par minute (chiffres cités par Marie-Pierre Rey, L'Effroyable Tragédie, 2012, p 156-157). L'artillerie russe comptait plus de 600 pièces, mais les problèmes de fourniture des munitions, associés à l'échec de concentrer leur feu où il importait, les rendirent moins efficaces que les canons français. Les Russes perdirent également le commandant de l'artillerie Aleksandre Kutaisov, dont le corps ne fut jamais retrouvé.
 
Un officier, le lieutenant Andreev, relata après la bataille « On dit que le ciel brûlait. Mais c'est à peine si on pouvait distinguer le ciel à travers l'écran de la fumée. » (Marie-Pierre Rey, L'effroyable tragédie, 2012, p. 157)
 
A 6h30, les forces françaises frappèrent l'aile droite de l'armée russe, surprenant Koutouzov, qui attendait le premier coup français à venir sur l'aile gauche. Les troupes commandées par Eugène et dirigées par le général Delzons surgirent du brouillard de l'aube, pour tomber sur les forces russes stationnées à Borodino. Après une brève contre-attaque vers 7h du matin, le village tombait. Dans le même temps, les troupes de Davout et Ney attaquaient les flèches de Bagration plus au sud, gardées par des hommes sous les ordres du général Mikhaïl Vorontsov et du lieutenant-général Neverovsky. Les ouvrages défensifs changèrent de mains au cours des trois heures jusqu'à 10 heures, lorsqu'enfin Ney les reprit pour les Français. À midi, les troupes françaises avaient résisté aux contre-attaques russes et conservé la position. La situation allait continuer de se dégrader pour les Russes : Bagration avait été gravement blessé lors de la bataille et s'était évanoui. Il finirait par mourir d'infection le 24 septembre. La redoute centrale avait été le site de combats particulièrement sanglants, prise et perdue tout à tour – les deux camps oeuvrant pour sécuriser la position. Pendant les combats, du côté français, Montbrun mourut, son rein déchiré par des éclats d'obus, puis le général Auguste de Caulaincourt (frère du diplomate), alors qu'il l'avait remplacé dans la lutte pour la redoute.
 
Enfin, vers 18 heures, le canon s'arrêta et les deux parties se retirèrent dans leur siège : Napoléon à Chevardino, Koutouzov à Moshaysk, à 15km à l'est. La bataille allait se révéler être l'une des plus sanglantes de toute l'histoire des guerres napoléoniennes : les Russes avaient 45 000 morts, blessés ou disparus, tandis que les pertes de la Grande Armée totalisaient entre 28 000 et 35 000. Jean Dominique Larrey, chirurgien en chef, a estimé qu'il avait effectué environ deux cents amputations – la plupart dues aux tirs d'artillerie – dans les premières 24 heures après la bataille. En termes de domination territoriale et de pertes infligées à l'adversaire, la victoire semblait aller à Napoléon. Mais elle n'était pas aussi décisive qu'il y aspirait : les restes de l'armée russe se retirèrent en arrière vers Moscou, et Napoléon fut conduit à déclarer « La paix est à Moscou ». En relayant le résultat de la bataille d'Alexandre, Koutouzov a dépeint une victoire pour les Russes. Des Bulletins ultérieurs de l'armée russe décrivirent comment l'armée française avait été mise en pièces, mais sans aucune mention du nombre de décès.
 
L'un des points du débat porte sur le rôle que la Garde impériale aurait pu tenir. Le corps des officiers de Napoléon a été divisé sur la question lors de la bataille – Murat, Davout et Ney étaient pour son utilisation sur le champ de bataille dans le but d'amener le combat jusqu'à son terme ; Berthier, Duroc et Bessières contre, de peur qu'une trop grande atteinte d'un tel régiment ait une incidence sur le moral à Paris – et les historiens continuent de débattre sur le succès que son engagement aurait apporté. En l'occurrence, les gardes restèrent en réserve, Koutouzov se retira sur la route de Moscou, et Napoléon se trouva obligé de le prendre en chasse une fois de plus.
 
Cette fois-ci, le retrait russe était moins organisé. La retraite, couverte par le cosaque Platov Matvei, s'avéra inefficace dans le ralentissement de la chasse française. Ainsi le 10 septembre, l'arrière-garde russe entra en conflit avec l'avant-garde de Murat. Les troupes russes, incapables de se replier en bon ordre furent forcées de laisser nombre de blessés et des malades dans Moshaysk. Napoléon y resta jusqu'au 12 septembre.


Vers Moscou, la capitale de la Sainte Russie

Le problème de Moscou se dressait devant Napoléon : il ne s'agissait plus d'accrochages en cours de route, les forces russes se dirigeaient désormais, véritablement, vers la capitale de la vieille Russie.
 
Koutouzov était beaucoup plus attaché à Moscou que ne l'était Barclay de Tolly (protestant de la Baltique, Barclay de Tolly était lié en premier lieu avec le Tsar et l'Empire, plutôt qu'avec la ville de Moscou) et voyait sa perte comme la fin de la Russie. Cependant la bataille précédente l'avait convaincu que l'armée russe avait besoin de temps et d'espace pour se rétablir. Un engagement supplémentaire si tôt après Borodino n'était pas envisageable. À 16 heures, le 13 septembre, le lendemain de l'arrivée de l'armée russe à Fili (un petit village dans la banlieue ouest de Moscou), un conseil de guerre eut lieu. Là, il fut entendu que toute tentative de tenir la ville entraînerait la destruction de l'armée russe, la chute de Moscou et la fin probable de l'Empire russe. Koutouzov était déjà parvenu à cette idée, mais comme Lieven souligne, l'accord devait être atteint avant d'appeler la retraite. Bennigsen et Barclay de Tolly étaient présents. Bennigsen avait été chargé de la préparation et du choix du champ de bataille pour la défense de la ville, et il a clairement indiqué dans une correspondance ultérieure qu'il a vu Barclay de Tolly et Koutouzov comme les coupables de cette décision. Barclay de Tolly soutenait Koutouzov dans son argumentation : non seulement une défaite devant les portes de Moscou perdrait la ville, mais toute retraite ultérieure serait gravement entravée, d'avoir à passer – probablement à la hâte – par Moscou. A la fin de la réunion, Koutouzov déclara : « Je sens que je paierai les pots cassés mais je me sacrifie pour le bien de ma patrie. J'ordonne la retraite. » (Marie-Pierre Rey, L'Effroyable tragédie, 2012, p. 168-169)
 
Au soir du 13 septembre, la décision était annoncée. Le désespoir, la honte et la colère balayèrent l'armée, tandis que la peur s'était emparée des civils au courant de l'arrivée imminente de la Grande Armée. Bien que certains habitants avaient déjà commencé à quitter la ville avant que la décision n'ait été rendue publique, il y avait peu de temps pour assurer une évacuation civile complète. Les Archives furent mises en lieu sûr, les trésors et biens précieux cachés ou expédiés depuis la ville. Chariots et charrettes furent réquisitionnés pour le transport. À 11 heures, l'artillerie commença à sortir de la ville. L'infanterie a commencé quelques heures plus tard, à 3h du matin le 14 septembre. Ce jour-là, comme l'armée russe traversé la ville, Moscou sombra dans le chaos absolu. Dès le 3 septembre, cependant, Fiodor Rostopchine, gouverneur de Moscou, avait commencé à faire partir non seulement tous les habitants considérés comme « étrangers » ayant des sympathies pro-françaises ou pro-Napoléon (y compris les Allemands, Suisses et Français), mais aussi tous les droits civils, les fonctionnaires et les élites locales, son intention étant de priver Napoléon de toute possibilité de se concerter ou de développer des relations avec les autorités russes.
 
Comme l'avant-garde de Napoléon commandée par Murat approchait des murs de la ville, le général russe chargé de couvrir la retraite de Russie, un certain Mikhail Miloradovitch, réussit à obtenir une trêve d'une journée afin d'évacuer l'armée en bon ordre. Murat accepta, et les Russes purent se retirer sans être inquiétés. Les troupes de Murat n'avaient pas atteint le district Dorogomilovo, à l'ouest, avant 14 heures le 14 septembre.


L’incendie de Moscou

La nuit du 13-14 septembre, Rostopchine fit évacuer aussi les 2 000 et quelques hommes de la brigade des pompiers et près d'une centaine de pompes à eau de la ville. Ce qui suivit est incertain. Il existe des éléments suggérant que Rostopchine a donné l'ordre de mettre le feu à la ville une fois que l'armée était partie. L'incendie faisait peut-être aussi partie de la politique générale de la terre brûlée pratiquée par l'armée russe depuis l'entrée de la Grande Armée en Russie. L'incendie pourrait également avoir été provoqué par le pillage par les deux camps. Tout ce qu'on sait, c'est qu'aucun ordre n'a été donné par Napoléon (quoi qu'en dira la propagande russe) ou Alexandre.
 
Tôt le 15 septembre, Napoléon entra dans une ville presque complètement déserte. Sur une population d'environ 262 000 habitants (en 1812), seules 10 000 personnes restaient, parmi lesquelles des militaires blessés. À midi, Napoléon avait installé son quartier général dans le Kremlin. De l'évacuation de grande ampleur, il restait une grande quantité d'aliments et de boissons dans la ville. À la fin de la journée, les premiers feux éclatèrent dans les murs de la ville. Entre 22h30 et minuit, le feu se propagea, sautant rapidement entre les bâtiments et les entrepôts très proches les uns des autres. Comme le vent s'était levé, contrôler le feu devenait de plus en plus difficile. Au matin du 16 septembre, le feu s'était intensifié. L'Arbat – le centre historique de la ville – était détruit et la bibliothèque de l'Université de Moscou avait disparu dans les flammes. À midi ce jour-là, Napoléon était encouragé à évacuer le Kremlin mais s'y refusait. Il resta dans le palais jusqu'à 17h30 quand, « assiégé par un océan de flammes » (selon l'expression de Ségur, Mémoires du comte de Ségur. Tome 2 : La campagne de Russie – 1812, réédition Tallandier, 2010 , p. 213), il fut obligé de fuir.
 
Napoléon et ses officiers établirent leur camp dans le palais Petrovski, à quelques kilomètres au nord-ouest de Moscou, sur la route de Saint-Pétersbourg. Les troupes françaises restantes, sans véritables moyens de contrôler le feu, quittèrent également la ville. Eugène de Beauharnais mena ses troupes sur la route de Zvenigorod (à l'ouest). Ney se dirigea vers le nord-ouest en direction de Saint-Pétersbourg. Davout prit la route de Smolensk. Les forces françaises restèrent à l'extérieur des limites de la ville jusqu'au 20 septembre quand, alors que la pluie venait à tomber, le feu s'éteignit. Une fois rentrée dans la ville, l'armée – officiers et soldats confondus – sombra dans une frénésie de pillage. En l'absence de la police ou de toute forme d'autorité, des Russes toujours dans la ville y participèrent aussi. Napoléon revint au Kremlin. Un tiers des maisons de Moscou avaient été entièrement détruites, et seulement 122 des 329 églises que comptait Moscou avaient été épargnées par l'incendie.
 
Pendant ce temps, Koutouzov et son armée avaient évacué la ville les 13 et 14 septembre. Se dirigeant tout d'abord vers Ryazin, ils passèrent par Lyubertsy le 16 septembre et continuèrent vers le sud-est. Alors, Koutouzov décida de se diriger vers l'ouest et de repasser rapidement devant Moscou. Heureusement pour les Russes, la Grande Armée n'était pas en mesure de le poursuivre. Le 18 septembre, Koutouzov était à Podolsk, avant de continuer vers Tarutino, à environ 100 km au sud-ouest de Moscou. Cette position lui permettait non seulement de harceler les lignes de communication françaises, mais aussi de rester en contact avec les forces de Tormasov et de Chichagov, à la tête de l'Armée du Danube. Il était également bien placé pour veiller sur les ateliers et les usines d'armement dans les environs de Toula et de Briansk, et de recevoir, via Kalouga, des approvisionnements des terres fertiles du Sud (Ukraine actuelle).
 
Napoléon se retrouvait face à un éventail limité d'actions. Il pouvait prendre ses quartiers d'hiver dans la ville ravagée de Moscou. Il pouvait se diriger vers le sud, vers le grenier à blé de l'Ukraine. Ou il pouvait se diriger vers Saint-Pétersbourg. Cette dernière option aurait été possible s'il avait des hommes et du matériel, mais il aurait été forcé de marcher à travers le pays ravagé par l'hiver et avec le risque d'être isolé par les troupes restantes de Koutouzov. Napoléon semblait toutefois convaincu qu'une approche pour traiter avec Alexandre était imminente. Napoléon, par divers moyens, cherchait à engager Alexandre, sans succès.
 
Le 20 septembre, Napoléon écrivait au Tsar :
« La belle et superbe ville de Moscou n'existe plus : Rostopchine l'a fait brûler. Quatre cents incendiaires ont été arrêtés sur le fait ; tous ont déclaré qu'ils mettaient le feu par les ordres de ce gouverneur et du directeur de la police : ils ont été fusillés. Le feu paraît avoir enfin cessé. Les trois quarts des maisons sont brûlées, un quart reste. […] Comment détruire une ville des plus belles du monde et l'ouvrage des siècles pour atteindre un si faible but ? […] Les incendies autorisent le pillage auquel le soldat se livre pour disputer des débris aux flammes. Si je supposais que de pareilles choses fussent faites par les ordres de Votre Majesté, je ne lui écrirais pas cette lettre, mais je tiens pour impossible qu'avec ses principes, son coeur, la justesse de ses idées, elle ait autorisé de pareils excès, indignes d'un grand souverain et d'une grande nation. […] J'ai fait la guerre à Votre Majesté sans animosité ; un billet d'elle, avant ou après la dernière bataille, eût arrêté ma marche, et j'eusse voulu être à même de lui sacrifier l'avantage d'entrer à Moscou. » [20 septembre 1812, Correspondance générale de Napoléon Bonaparte, vol 12 : La campagne de Russie, lettre n° 31 736, p. 1 103]
 
En apprenant les mouvements de Koutouzov, il chargea Bessières de surveiller les déplacements russes. Par ailleurs, Poniatowski et ses troupes atteignaient Podolsk le 24 septembre.


La retraite française de la Russie ?

Le 4 octobre, Napoléon savait qu'il ne pouvait plus être attentiste et qu'une décision devait être prise. Le siège de Riga tenu par Macdonald était menacé par l'arrivée du gouverneur de Finlande Faddey Steingell à la tête de 10 000 hommes. Même si Macdonald sut repousser cette menace, Steingell se connecta avec Wittgenstein, alors dans cette région. Au sud-ouest, Chichagov et Tormasov menaçaient Schwarzenberg, positionné près de Brest-Litovsk. Il y avait plus de 900 km entre Riga et Moscou et plus de 1 000 km entre Napoléon et Brest-Litovsk. Toute avance ne ferait qu'accroître ces distances.

Finalement, Napoléon resta à Moscou un mois. Quel plan avait-il en tête alors ? L'organisation d'une attaque sur Saint-Pétersbourg était apparemment controversée ; d'énormes quantités de provisions avaient été amassées dans la capitale russe en prévision de l'hiver, des renforts étaient en route de Smolensk. Mais la situation à Moscou n'était pas bonne. La ville était à moitié brûlée et sortait exsangue des pillages. Non loin de là, au sud-est, l'armée russe, loin d'être sortie de l'action, se préparait à contre-attaquer. En outre, les unités de partisans réussissaient à harceler les colonnes de transport, et, comme la rencontre à Taroutino le montrerait, en dépit de leur approche chaotique, les Russes restaient une force contre laquelle il fallait compter. Koutouzov allait plus tard se vanter d'avoir joué avec l'Empereur des Français, et fait traîner les négociations, sachant que les Français à Moscou avaient été pris dans un piège. Il est possible cependant que, en tenant compte du fait qu'il déclara cela en décembre 1812, cette affirmation avait été faite avec l'avantage du recul. Et dans la même conversation, Koutouzov remarquait qu'il pensait que Napoléon avait attendu trop longtemps, déterminé à obtenir un traité de paix plutôt qu'à poursuivre une campagne agressive. Quoi qu'il en soit, les actions de Napoléon à Moscou révélaient son hésitation, et dans un vide mental et stratégique, l'Empereur prit la décision, trop tardive, de partir vers l'ouest.
 
 
 
Auteur : Hamish Davey-Wright, traduction Irène Delage
Septembre 2012

 
Voir aussi 1812 La campagne de Russie : 1 : De la diplomatie au passage du Niemen

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