<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 19, juin 2014
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Pour découvrir l'histoire napoléonienne, pas à pas, parfaire ses connaissances et poursuivre des recherches personnelles, pour tous les amateurs et les historiens passionnés, laissez-vous guider parmi un riche ensemble d'articles et de dossiers thématiques, d'images commentées, d'outils pour travailler.

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ARTICLES

La France, pays de variqueux (extrait de "Ces histoires insolites qui ont fait la médecine", par L.-N. Fabiani, Plon)

(Article de FABIANI Jean-Noël )

 Informations


Où l'on apprend que la France est le pays où l'incidence des varices des membres inférieurs est la plus élevée du monde. Où l'on découvre l'inquiétude des organismes payeurs devant la consommation de médicaments et d'actes chirurgicaux que cette situation impose. Où les médecins de santé publique se hasardent à des hypothèses historiques devant une maladie génétique qui aurait été favorisée par des instructions des officiers recruteurs de l'Empire…

- Je vous demande expressément de réaliser cette étude sur les veinotoniques ! Je comprends bien, Alexandre, que ça ne vous intéresse pas, mais je voudrais bien connaître l'étendue du désastre.
- Mais, monsieur le directeur d'études, l'étude est en cours et, conformément à vos instructions, nous sommes déjà en phase de rédaction. Nous allons vous soumettre les résultats. Vous n'allez pas être déçus.
Cette conversation avait lieu dans le bureau du directeur de l'Organisme national des prescriptions e des consommations de médicaments au début de l'année 1999. Le Dr Alexandre Delamare avait été chargé de mener les études sur les médicaments les plus consommés en France et de tenter de trouver des explications à ces dérapages afin de réduire (si possible !) le trou abyssal de la Sécurité sociale… Pour cela il fallait se livrer à de multiples enquêtes auprès de tous les organismes payeurs, auprès des hôpitaux, auprès des médecins installés en ville, et aussi comparer la consommation des autres pays occidentaux dans l'espoir d'y deviner une piste d'économie.
- Et alors, vous avez trouvé pourquoi les Français consomment cinq fois plus de médicaments contre les varices que les autre pays de l'OCDE, ça nous coûte 4 milliards de francs par an, c'est bien plus que tous les autres pays d'Europe rassemblés et sans comparaison avec ce que l'on dépense aux « States » (il disait « States » avec un accent américain pour bien rappeler à son subordonné qu'il avait un Master of Business de Harvard…). Sans parler des opérations de stripping. Elles font vivre la majorité des chirurgiens vasculaires. Combien en a-t-on fait l'année dernière ?
- Environ trois cent mille, monsieur.
Trois cent mille, c'est encore plus que je pensais. Et là-dedans, je suppose que l'on ne compte pas tous les petits actes comme les scléroses, les coups de laser et autres fariboles.
- En effet, monsieur.
- La CPAM (1) est folle, Delamare, elle en a marre de rembourser des actes comme ceux-là, qui sont presque de la chirurgie esthétique. Vous vous rendez compte des coûts, ça se chiffre en milliards de francs !
Delamare connaissait le chiffre exact à cent millions prêts. Compte tenu de l'ambiance, il préféra le réserver pour la présentation définitive des résultats. Le directeur fit faire un tour complet à son fauteuil pivotant, puis prit la pose, les coudes appuyés sur le bureau, les doigts croisés, les yeux au-dessus de ses lunettes demi-lunes cerclées d'or, fixant son collaborateur :
- Alors, docteur Delamare, avez-vous trouvé une cause à cette prévalence invraisemblable de la maladie variqueuse chez les Français ?
- Je crois que oui, monsieur !
- Et quelle est donc la cause de cette maladie typiquement franchouillarde ?
- Napoléon, monsieur.
- Vous plaisantez, mon petit Alexandre ! C'est la faute à Napoléon. On a déjà fait ce coup-là ! Il faudra trouver autre chose.
- Si vous voulez bien, monsieur, permettez-moi d'abord de tenter de vous exposer mon hypothèse…


Il faut dire que le constat était sévère. Qu'on en juge : 18 millions de prescriptions de veinotoniques par an, en France, 110 000 boîtes vendues en 1994. En 1997, parmi les cinquante produits les plus vendus en chiffres d'affaires figuraient trois médicaments pour l'insuffisance veineuse. L'analyse en valeur montrait une forte croissance entre 1983 et 1994 (+ 215%, 11% en moyenne annuelle), soit 3 milliards 500 millions de francs en 1994. Par ailleurs, les ventes de veinotoniques remboursables correspondaient, si l'on incluait les marges des grossistes et des pharmaciens et de la TVA, à 4,4 milliards de francs (prix public TTC). Il pouvait être estimé un coût pour les régimes d'assurance-maladie d'environ 1,6 milliard de francs, compte tenu de la part des médicaments remboursables achetés en automédication et du taux de prise en charge de la Sécurité sociale.

 
Quant à la chirurgie, le directeur avait raison, c'était un torrent sans limites. Des cliniques se consacraient entièrement à cette activité. Certaines, au mépris du code de déontologie, avaient même créé « la clinique de la belle jambe » et commençaient à s'offrir des pubs sur Internet. Mais sur les actes chirurgicaux, à partir du moment où les gens voulaient bien se faire opérer, il n'y aurait aucun moyen pratique d'action.
Delamare avait tout passé au crible.
Il avait d'abord vérifié auprès de la HAS (2) qu'il s'agissait bien d'une des pathologies les plus fréquentes de la population adulte, puisque 75% des Français s'en déclaraient atteints et que 25% d'entre eux nécessitaient des soins médicaux ou chirurgicaux.
Ensuite, il avait comparé en dollars courants le chiffre d'affaires des veinotoniques dans tous les pays afin de comparer rigoureusement l'évolution du marché français à celle des principaux marchés étrangers. L'évidence s'imposait : la France constituait à elle seule 70% du marché mondial des veinotoniques (environ cinq fois plus important que le marché allemand, huit fois plus que le marché italien). Quant au marché américain et anglais, il n'existait presque pas !
Pour se remémorer sa médecine clinique qui parfois lui échappait un peu, maintenant qu'il était devenu médecin de santé publique, Delamare retourna se plonger dans ses notes d'étudiant. Il trouva dans la pile « Pathologie externe » un dossier jauni, du temps où il préparait l'Internat des hôpitaux, avec écrit en lettres capitales sur la couverture « Varices des membres inférieurs, signes, diagnostic et traitement ». Le dossier n'était pas très épais : donc, question peu sortable au concours !
Sur la première page, il trouva en gros la définition d'Arnoldi : une varice est une veine dilatée, tortueuse ou de longueur augmentée touchant une veine sous-cutanée à l'exclusion des varicosités intradermiques (3). D'autres définitions existaient : par exemple, une varice peut concerner « toute veine superficielle proéminente » ou «  toute veine ayant perdu sa fonction valvulaire, avec dilatation permanente au palper ».
Delamare se souvenait de ces patientes aux jambes épaissies déformées par de monstrueuses dilatations. Il revoyait le professeur X., patron d'un des stages d'externe en chirurgie, qui s'était fait une spécialité de cette opération, glissant son stripper dans la veine par une petite incision sur la cheville et le récupérant au niveau de l'aine. Il mettait ensuite une boule (qu'on appelait l'olive) sur l'une des extrémités et arrachait (il n'y avait pas d'autres mots pour désigner cette pratique barbare) la veine sur toute la hauteur du membre. Un flot de sang noir s'échappait par les incisions. Alors il levait la jambe, massait plusieurs fois le trajet du stripping pour en extraire le sang qui s'écoulait encore par collatérales de la grande veine saphène et bandait avec une bande Velpeau bien serrée. Le résultat était spectaculaire. Ses internes disaient en salle de garde que sa belle maison de vacances, dans le Midi, aurait pu s'appeler « Saphena Magna (4) »… Plaisa

 
     
 
 

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Auteur :

FABIANI Jean-Noël

Notes

 (1) Caisse Primaire d'Assurance Maladie.
 (2) Haute Autorité de Santé.
 (3) Petites veinules bleues disgracieuses ne déformant pas la peau.
 (4) Veine grande saphène en latin.

 

 
 

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