<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 19, juin 2014
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ARTICLES

Lejeune, témoin et peintre de l'épopée : Lejeune et Berthier

(Article de DUTEMPLE DE ROUGEMONT général )

 Informations

Berthier et Napoléon, vus par Lejeune
Portrait de Berthier par Lejeune


  Berthier et Napoléon, vus par Lejeune


Pendant douze ans, de 1800 à 1812, Lejeune servit à l'Etat-Major du maréchal Berthier. Deux passages importants de ses Mémoires lui sont consacrés.

Le premier se situe en 1809 avant le début de la campagne, et a trait à l'épisode bien connu de ce que certains historiens ont appelé la déficience de Berthier en l'absence de Napoléon. Lejeune en fait l'historique et en donne une explication.

« Tous les jours j'étais occupé, dans le cabinet du Prince Berthier, à tracer avec des épingles, sur nos cartes, la position des troupes que nous avions en Allemagne ; l'indication des renforts qui s'y rendaient, la situation des magasins de vivres, de fourrages, de chaussures ; celles des parcs d'artillerie et des transports, et même celle des mouvements de l'ennemi que nous pouvions apprendre. Tous ces corps, représentés en relief par des pointes mobiles à tête de diverses couleurs, sur les cartes de l'Allemagne, du Tyrol et de l'Italie, formaient un véritable échiquier dont nous pouvions combiner alternativement le jeu dans les deux parties. Ce travail de conjectures nous préparait aux opérations plus sérieuses que nous allions entreprendre sur le terrain.

« Des pluies continuelles, un temps affreux, grossissaient alors les rivières, dégradaient toutes les routes par lesquelles nous allions entrer en campagne, et faisaient déborder le Danube qui, depuis plus d'un siècle, n'avait pas fait autant de ravages. Ces circonstances avaient contribué sans doute à retarder l'agression des Autrichiens. Cependant le moment approchait, et l'Empereur demeurait attentif aux Tuileries. Une ligne de signaux, établie par Guilleminot, depuis Passau et Munich jusqu'au télégraphe de Strasbourg, devait lui faire connaître, en peu d'heures, l'instant décisif où il quitterait Paris pour se rendre à la tête de l'armée.
« Ses corps principaux étaient ceux du maréchal Davout, occupant Wurtzbourg, Bamberg, Nuremberg et Ratisbonne ; il plaçait l'armée bavaroise autour et en avant de Munich, et la mettait sous les ordres du maréchal Lefebvre. Le maréchal Masséna se rendait avec quarante mille hommes à Ulm et Augsbourg ; le maréchal Bernadotte prenait, à Dresde, le commandement de l'armée saxonne et la joignait aux troupes du général Dupas ; les Wurtembergeois se réunissaient à Elwangen ; et l'armée de Pologne, aux ordres du Prince Poniatowski, devait menacer Cracovie, tandis que la division russe de Souvarow (le fils de Souvarow l'Italique) entrerait aussi en Galicie.

« Ayant ainsi tout préparé pour s'assurer une brillante offensive sur la ligne du Danube, l'Empereur donna ses derniers ordres au prince de Neuchâtel, le 31 mars, et l'envoya prendre le commandement de l'armée, en attendant qu'il y parût. Le prince me prit dans sa voiture avec ses deux secrétaires, l'excellent baron Leduc et l'infatigable Salomon, chargé spécialement du mouvement des troupes, et que des blessures graves et une balle dans la cuisse n'empêchaient pas d'être jour et nuit à son pénible travail.
« Les routes alors n'étaient pas, comme celles de nos jours, faciles et roulantes ; un énorme pavé fort irrégulier mettait à la torture les voyageurs dont les voitures n'avaient pas de bons ressorts, et brisait les équipages les mieux perfectionnés. Telle fut notre destinée au centre d'Epernay. Aux sources du délicieux Sillery, notre voiture, pour laquelle des guides étaient payés fort cher aux postillons pour lui faire brûler le pavé le plus rapidement, notre voiture fut brisée, et ce fut bien à regret, pendant qu'on la réparait, que nous eûmes le temps d'y déjeuner et d'y goûter le vin du pays.

« A Metz, le prince passa la revue des troupes qui étaient en route pour l'Allemagne, et le troisième jour nous arrivâmes à Strasbourg. Dans mon enfance, vers 1788, le maréchal de Contades, gouverneur de l'Alsace, mettait huit jours pour faire cent lieues et venir en poste de Paris à Strasbourg ; en 1800 nous mîmes soixantedouze heures, et aujourd'hui en 1843 je parcours deux cents lieues en quarante-quatre heures, sans secousses ni cahots, en venant par le courrier de Paris à Toulouse. Ces distances que l'on rapproche encore par la vitesse, justifient l'immense accroissement des dépenses de l'Etat pour assurer ces utiles améliorations à toutes les branches du service publie. Les juifs Levis, de Strasbourg, me vendirent fort cher six chevaux et les équipages nécessaires pour entrer en campagne ; je dirigeai mes gens, avec ceux du prince et son Etat-Major, sur Ratisbonne ; je l'accompagnai dans l'inspection des fortifications de Kehl et des troupes acheminées sur l'armée, et le neuvième jour de tous ces travaux préparatoires, il me prit encore dans sa voiture pour nous rendre à Donawerth, sur le Danube.

« Ici commence, pour le Prince Berthier, une série de quelques jours où une grande responsabilité pèse sur lui, lorsqu'il se voit chargé d'un commandement en chef provisoire, avec des ordres éventuels, précis, mais ne se rapportant pas encore à ce qui se passe sur les lieux où il arrive.
« Ses premiers soins tendent à presser la marche des troupes et des convois, et à les faire arriver sans encombrement à leur destination. Ces soins importants ne lui permettent de quitter Strasbourg que le 11 avril ; et tout lui annonce que l'ennemi, rassemblé derrière l'Inn, entre Passau, Branau et Salzbourg, est prêt à franchir cette rivière.
« En effet, le prince apprend en route que, le 10, la Cour de Bavière et le maréchal Lefebvre, ont reçu de l'archiduc Charles la lettre suivante, datée du quartier-général le 9 avril 1809 :
« D'après une déclaration de Sa Majesté l'Empereur d'Autriche à l'Empereur Napoléon, je préviens M. le général en chef de l'armée française, que j'ai l'ordre de me porter en avant, avec les troupes sous mes ordres, et de traiter en ennemies toutes celles qui me feront résistance : Signé, Charles ».
« Plusieurs proclamations adressées aux Bavarois pour les engager à se joindre à l'armée d'Autriche accompagnaient cette lettre. En adressant ce simple avis par un de ses aides de camp, l'archiduc traversait l'Inn. A l'approche de son armée, les troupes bavaroises se replièrent sur Munich, et toute la famille royale quitta promptement cette capitale pour se retirer derrière le Danube. Le 13, nous arrivions à Dillingen, en même temps que le Roi et la Reine de Bavière. Cette Cour était fort affligée et fort inquiète, le Prince Berthier eut à la tranquilliser et, pour la rassurer, il portait au Roi, de la part de l'Empereur, la promesse de le venger de cette agression, et de le rendre bientôt, aux dépens de l'Autriche, plus puissant qu'il n'avait été jusqu'alors.

« L'archiduc, incertain pour l'exécution de son plan de campagne qu'il avait été obligé de modifier plusieurs fois contre son gré, ne s'avançait qu'en hésitant et ne fit que six lieues en six jours, par la rive droite du Danube, devant les Bavarois, tandis que, sur la rive gauche, ses avant-postes de la Bohême, rencontrèrent les Français, le 13, à Amberg et à Hirshem. Nos divisions avaient ordre de se replier sur Ingolstadt et Kelheim, ne laissant à Ratisbonne qu'une division d'infanterie et un corps de cavalerie comme avant-garde, pour éclairer l'armée sur les deux rives, et pouvant, à la rigueur, se retirer par l'une ou par l'autre, suivant l'occurence. En arrivant à Donawerth, le 14, le Prince Berthier apprit en même temps l'attaque des Autrichiens par la Bohême et celle dirigée contre les Bavarois. Dans la vive inquiétude que le maréchal Berthier conçut de ce mouvement, il craignit de perdre les avantages que nous présentaient les ponts d'Ingolstadt et de Ratisbonne, par ces deux rives, afin de conserver cette ville et ces passages sur le Danube, pour servir aux opérations ultérieures de l'Empereur. Cette manoeuvre n'était pas sans inconvénients, puisqu'elle dégarnissait notre aile droite vers le Tyrol, et faisait perdre à notre ordre de bataille le parallélisme avec celui de l'ennemi.

« Cependant, le Prince Berthier se rendit, le 15, à Augsbourg, pour en conférer avec le maréchal Masséna, et revint à Donawerth le 16. Ce même jour, 16 avril, le général autrichien Jellachich entrait à Munich et faisait attaquer la droite de Masséna. Les inquiétudes du Prince Berthier redoublèrent alors, et j'étais fort affligé de voir cet homme si courageux, si calme au milieu du feu et qu'aucun danger ne pouvait intimider, trembler et fléchir sous le poids de sa responsabilité. Ce n'était point l'ennemi qu'il craignait ; il aurait préféré se faire tuer plutôt que de compromettre la position de son général, qu'il pouvait exposer à perdre une bataille en hasardant pour lui des combinaisons que l'Empereur pourrait ne pas approuver. Dans cette fâcheuse perplexité, nous fîmes constamment, pendant quatre jours et quatre nuits, le trajet d'aller et venir d'Ingolstadt à Donawerth et Augsbourg, pour être présents partout où surviendrait le plus grand danger.
« Heureusement, l'archiduc Charles, s'attendant à rencontrer un redoutable adversaire, hésitait comme nous, avançait lentement, ne dessinait aucun de ses projets et nous laissait le temps de rapprocher nos forces, et à l'Empereur, celui d'arriver.

« L'Empereur, averti à Paris le soir du 12 avril. partit dans la nuit, avec l'impératrice Joséphine, la laissa à Strasbourg et se trouva le 18 à Donawerth.
« Ici, la position du Prince Berthier vint à changer tout à coup. Ce n'est plus un homme porteur de pouvoirs trop ou trop peu étendus, agissant pour un autre dont il craint de déranger les combinaisons ; c'est l'Empereur qui reprend son armée prête à combattre, c'est l'habile généralissime qui juge à l'instant même le fort et le faible de son adversaire, qui n'hésite point à l'attaquer. C'est la lutte admirable de deux chefs illustres qui va commencer.
« Cette lutte de 1809 sera le spectacle le plus grandiose que nous ait offert la durée trop courte de l'Empire, et je m'estime heureux, après avoir été l'un de, acteurs de ce beau drame, de pouvoir aussi en être le peintre et le narrateur ».
« Il y a lieu de remarquer d'ailleurs que l'Empereur ne semble pas avoir tenu rigueur à Berthier de ses hésitations du début de la campagne, puisque c'est à la fin de celle-ci qu'il lui décerna le titre de Prince de Wagram ».



  Portrait de Berthier par Lejeune


Le deuxième passage des Mémoires consacré au maréchal Berthier trace de lui un véritable portrait en pied dans lequel Lejeune exprime toute la reconnaissance qu'il conserve à celui, à la bienveillance et à l'intérêt de qui il doit tant d'expériences passionnantes.
Lejeune vient de s'évader d'Angleterre où il était prisonnier à la suite d'une mission que lui avait confiée l'Empereur et dont il sera parlé plus loin. Nous sommes le 1er août 1811 et Napoléon vient de recevoir Lejeune à Saint-Cloud.

« Le Prince Berthier eut la bonté de me reconduire à Paris et de m'emmener, le lendemain, à une partie de chasse à Grosbois, où sa famille était réunie. Ce trajet de six à sept lieues fut pour moi du plus haut intérêt, en ce qu'il me fit connaître l'excellent coeur de l'homme qui prenait à tâche de paraître grave et sévère devant ses jeunes officiers. Le Prince jetait sur moi des regards heureux et avides, comme le seraient ceux d'un père qui retrouve le fils dont il a pu pleurer la perte. Avec sa gravité de commande, il gardait le silence, et ne le rompait de loin en loin que pour m'adresser des questions brûlantes de l'intérêt qu'il portait à ma conservation. et pour s'informer de ce que j'avais souffert. Bien différent en cela de l'Empereur, qui se montrait séduisant et familier, tant qu'il avait une question à adresser, et ne reprenait le ton solennel que pour congédier l'interlocuteur, le prince gardait avec ses officiers un sérieux, sous lequel il avait peine à cacher les élans de son bon coeur, et ne se livrait à la vive gaieté, qui était le fond de son caractère, que devant les personnes indépendantes de ses commandements. Ce prince, dont la biographie est, sans contredit, la plus brillante parmi celles des compagnons de notre César, était, dans son ensemble, toujours naturel, égal d'humeur, poli, simple et modeste. Jamais un mot blessant ne lui échappait devant ses subalternes, dont il élevait, au contraire, et de tout son pouvoir, la dignité. Je ne l'ai vu même qu'une seule fois en colère, c'était à Marengo, contre son jeune frère, qu'il entendait me prier poliment de lui tenir un instant son cheval : « Pour qui prenez-vous mes aides-de-camp ? » lui dit-il avec indignation et le geste de la colère. Son expression était habituellement pleine de douceur ; il était généreux, et plusieurs fois il me remit en secret des secours de vingt-cinq louis d'or pour des émigrés rentrés dans la misère, et que j'ai vus, plus tard, sous la Restauration, ne donner avec dédain à ce noble enfant de Versailles et leur bienfaiteur que le simple nom de M. Berthier. Je n'ai vu personne être plus infatigable que le prince Berthier, à tel point qu'un jour, M. le comte Daru, que je félicitais sur la faculté qu'il avait de soutenir aussi longtemps le travail et la privation de sommeil, sans tomber malade, me répondit : « Le prince de Neuchâtel est bien plus fort que moi ; je n'ai encore passé que neuf jours et neuf nuits sans me coucher. et le prince en a passé treize à cheval ou à travailler, sans se coucher ».

« Il avait donné peu de temps aux études littéraires : son langage le décelait quelquefois, mais son esprit avait acquis une telle rectitude dans les travaux géométriques, auxquels il avait consacré ses premières années, que ses écrits et ses ordres étaient rédigés et réduits à leur plus simple expression, avec une lucidité, une clarté mathématique, qui expliquaient en peu de mots les mouvements les plus composés d'une armée. Si les événements n'avaient pas fait du général Berthier un grand homme de guerre, un chef d'état-major, il se serait fait remarquer comme très habile ingénieur. Il avait conservé, pour les travaux graphiques, un goût et un talent remarquables, dont il me donna plusieurs fois des preuves.
« Peu de carrières ont été aussi glorieusement remplies que celle du général Berthier. Plusieurs fois, je l'ai entendu se réjouir d'avoir servi la France dans les quatre parties du monde. Ses débuts dans la guerre de l'Indépendance, en Amérique, lui laissaient les plus beaux souvenirs, et il était resté l'ami de MM. de Rochambeau et de Lafayette, qui y avaient été ses chefs.
Celle des nombreuses décorations et hautes distinctions dont ses services avaient été récompensés, celle qui le flattait le plus, était une petite croix de simple chevalier de Cincinnatus, que lui avaient décernée Washington et le Sénat d'Amérique, peu de temps avant qu'il ne reçût du roi de France la croix de Saint Louis, pour les mêmes services, à l'âge de trente ans. Longtemps en France et dans les armées du Nord, où je me trouvais pendant les brillantes Campagnes de Napoléon en Italie, campagnes qui éclipsaient un peu nos succès sur le Rhin, on semblait se complaire, par jalousie peut-être, à douter que les brillants faits d'armes de Bonaparte fussent l'oeuvre du génie de ce jeune général, et souvent j'ai entendu les attribuer aux conseils du général Berthier. Le discours qu'Alexandre Lameth, président de l'Assemblée Nationale, lui avait adressé au nom de cette Assemblée ; les lettres de Luckner, de Custine, de Mathieu Dumas, écrites à son sujet au Conseil des Anciens ; l'éloge que fait de lui le général Bonaparte, en le recommandant au Directoire, et la réception qui fut faite au général Berthier, lorsqu'il vint apporter au Directoire le traité de paix de Campo-Formio ; tous ces éloges, glorieusement justifiés, nous portaient à croire que le savoir, autant que l'intrépidité du général chef d'étatmajor, avait dirigé et donné l'impulsion aux grands exploits du jeune général en chef, dont il apportait les trophées et l'heureux traité de paix.

« Je partageais encore cette opinion, faussement répandue, lorsque le général Berthier, ministre de la Guerre en 1800, me fit l'honneur de me prendre pour aide de camp. Je ne changeai d'avis qu'après avoir vu, à côté l'un de l'autre, ces deux hommes si riches de capacités différentes, se prêter un mutuel secours. Le génie du Premier Consul enfantait les conceptions, créait, improvisait les moyens, enflammait les coeurs et rendait tout possible ; la spécialité du général Berthier divisait, subdivisait les ordres, s'identifiait sans modifications à la pensée du chef, traçait à chacun ce qu'il avait à faire pour coopérer à l'ensemble, aplanissait les difficultés, pourvoyait à tous les besoins. Sa sollicitude toujours inquiète, toujours active, et sa coopération valeureuse ne se calmaient qu'après le succès. La part de gloire, bien secondaire sans doute, qui revenait au général Berthier était fort belle encore, et pourtant il était modeste, et apportait constamment, pour s'effacer et appeler les bienfaits du général en chef sur ses compagnons d'armes, les mêmes soins, les mêmes efforts que ceux-ci mettaient à se faire remarquer et trop souvent à le jalouser. Ce sentiment d'ingratitude de plusieurs d'entre eux, alla jusqu'à l'accuser d'incapacité, parce qu'en 1809 il n'avait pas eu, comme eux, l'imprudence de tout hasarder, au risque de tout perdre et au risque même d'agir en opposition avec les vues de Napoléon. Mais il fut noblement justifié, en dépit de ses détracteurs, au triste événement de Waterloo, lorsque l'Empereur attendit en vain le corps de Grouchy, et il fut réduit à dire : « Si Berthier était ici, les ordres seraient arrivés, et je n'aurais point ce malheur ».
 
Cette digression nous fait anticiper sur les dates. Revenons à notre sujet, et nous verrons plus tard ce que les souvenirs de l'enfance ont pu exercer d'empire sur le coeur aimant du prince Berthier, en y réveillant la mémoire des bienfaits qu'il avait reçus autrefois de Louis XVI et des princes de Bourbon, lorsqu'il travailla pour eux, et avec Louis XVI lui-même, à la belle carte des Chasses de Versailles, ce chef-d'oeuvre de topographie du dix-huitième siècle, dont le mérite n'a pas encore été dépassé.

« Depuis 1795 jusqu'en 1814, aucun homme ne fut plus loyalement dévoué à l'Empereur que le Prince de Wagram. Ainsi que j'en avais la preuve chaque jour, ce dévouement était un culte véritable, une abnégation complète de soi-même ; c'était l'obéissance la plus tendre, la plus active, et souvent la plus patiente et la plus résignée. Avec ce caractère admirable, le Prince de Wagram avait, dans sa stature moyenne, des formes athlétiques très bien prises. Ses cheveux, abondants et crépus, annonçaient l'énergie qu'on lui voyait déployer dans les fatigues de la guerre et dans les exercices de la chasse pour laquelle il était tellement adroit et passionné, que l'Empereur, juste appréciateur de tous les mérites. en avait fait le Grand Veneur de l'Empire.
« Tel était le guerrier près duquel d'heureuses circonstances m'ont placé pendant douze années, en arrivant près de lui dans le grade de capitaine, et le quittant avec celui de général, avec des dotations, un titre, des croix, des rubans et de profonds sentiments de gratitude : mais surtout, avec de beaux souvenirs que j'apprécie plus encore que les inutiles honneurs, si souvent prodigué, par la faveur ».

Lejeune fait bien ressortir la nature de la coopération de travail et des relations d'amitié qui caractérisaient les rapports de Napoléon et de Berthier.
Un court passage se situant dans la relation que Lejeune fait de la Campagne de Russie apporte encore un complément d'information sur ce point.

« Le 24 août 1812, Napoléon ordonna sur toute la ligne de marcher en avant... Plus nous avancions, plus la désolation était grande. L'incendie était général et les chevaux ne trouvaient plus même le chaume des toits pour se nourrir : tout était réduit en cendres... La chaleur était excessive et immédiatement après, nous eûmes, pendant plusieurs jours, des pluies froides.
« Le découragement semblait gagner l'armée ; et le prince major-général, quoique très timide à offrir son avis, osa conseiller à l'Empereur de se retirer. Napoléon, toujours préoccupé de l'espoir de dicter la paix à Moscou, reçut fort mal cette proposition, et répondit au prince : « Que, s'il était fatigué, il pouvait s'en aller ». Le prince, vivement offensé, répondit avec dignité ces nobles paroles : « Devant l'ennemi, le vice-connétable ne quitte pas l'armée ; il prend un fusil et s'y fait soldat ». Sans interrompre leurs relations continuelles de travail, la froideur dura plusieurs jours. Cependant, l'Empereur promit de rétrograder si les pluies continuaient. Le ciel se remit au beau, et je fus envoyé au roi Murat pour le presser de continuer sa marche en avant ».

C'est en 1800 que Lejeune rencontra le général Berthier. Après l'équipée du Bataillon des Arts, Lejeune décida de rester dans l'armée et en raison de son éducation et du manque de cadres qualifiés dont souffraient les armées de la République, il devint rapidement officier et fut un temps aide de camp d'un certain général Jacob: on comprend qu'il fut apprécié de ce chef « d'une bravoure admirable » nous dit Lejeune, « mais qui ne savait que lire et signer ». Puis il fut, comme lieutenant adjoint du génie envoyé faire la campagne d'hiver 1794-1795 à l'armée du Nord, en Hollande. A l'été de 1795, Lejeune fit partie du corps des officiers du génie chargé de préparer les travaux du passage du Rhin, dont il nous a laissé un très beau tableau.

« Le Directoire succéda à la Convention... Lorsque je fus de retour (à Paris), raconte Lejeune, au lieu de me livrer aux plaisirs, je donnai quinze heures par jour aux études les plus sérieuses ; j'étais encouragé dans ces travaux par le général du génie Dejean, près duquel j'avais fait la campagne de Hollande. Un jour il me retint et me dit : « Je veux te faire dîner en tiers avec Moreau ». Pendant le repas, le général Dejean dit à l'illustre général en chef, en lui parlant de ses campagnes d'Allemagne : « Pourquoi n'as-tu pas chassé les représentants du peuple qui te gênaient en commettant des cruautés dans ton armée ? » - « Sans doute, répondit Moreau, j'aurais dû les faire pendre, venir ensuite à Paris, en faire autant à leurs complices, en délivrer la France et me mettre à la tête des affaires. J'en ai bien eu la pensée, mais l'exécution n'entrait ni dans mes goûts, ni dans mon caractère ».
« (En 1800) le ministre avait fait venir à Paris une vingtaine d'officiers servant comme moi dans le corps du génie, sans être sortis de l'école de Mézières. Pour s'assurer de notre capacité, le ministre ordonna que nous fussions examinés par une commission composée d'un colonel du génie et de cinq professeurs des différentes sciences sur lesquelles nous avions à répondre. Le résultat de cet examen devait être de confirmer dans leur grade ceux qui le mériteraient.
« Les émotions que cause un tel jour sont toujours fortes, et je ne le voyais pas approcher sans crainte. Enfin, il arriva, et pour me rendre au comité, j'endossai l'uniforme aux revers de velours noir, que j'aurais été désolé de quitter ; je sortis par une pluie et une bourrasque des plus violentes qui agitaient toutes les enseignes alors saillantes dans les rues ; le vent détacha la couronne de lierre, cette parure de Bacchus, qui flottait à la boutique d'un marchand de vin et la fit tomber à mes pieds ; je ramassai la couronne en acceptant cet heureux augure, et j'eus l'esprit plus tranquille en allant attendre mon tour. Je fus très inquiet en voyant que l'on me questionnait longuement et avec une persistance presque désobligeante, et lorsque j'allai le lendemain faire ma visite aux examinateurs, je demandai à l'abbé Bossut pourquoi il avait cherché à m'embarrasser. Il me répondit : « J'ai voulu connaître le fond du sac, ne vous en plaignez pas ».
« Quelques jours après, M. le ministre de la Guerre (c'était le général Alexandre Berthier que je n'avais pas l'honneur de connaître), m'invita à déjeuner, et dans ce tête à tête il m'annonça que j'étais maintenu dans le corps du génie avec mon grade de capitaine, et me proposa de m'emmener comme son aide de camp à l'armée de réserve qu'il allait commander. J'exprimai toute ma joie et ma gratitude au ministre, et en moi-même je remerciai la couronne de lierre qui m'avait tenu parole ! Peu de temps après, nous partîmes pour Dijon et pour Genève. Le Premier Consul nous rejoignit à Lausanne et se mit à la tête de l'armée.
« La première mission que l'on me donna fut de porter des sacs d'or à des curés du Valais, pour payer les paysans qui devaient nous aider à traîner notre artillerie au-delà des Alpes, et pour faire trouver des vivres et du vin à l'hospice de Saint Bernard, où l'armée allait traverser, sur la glace et la neige, le célèbre défilé qu'Annibal et Charlemagne avaient déjà franchi.
« Avec des peines infinies, l'artillerie démontée pièce à pièce, la cavalerie et toutes les troupes passèrent la montagne sans éprouver de graves accidents. L'armée se trouva bientôt réunie dans la vallée d'Aoste, au pied des monuments élevés par Auguste, et elle marcha sans perdre de temps sur le fort de Bard, en battant devant elle les corps autrichiens qui en défendaient les approches.
« La situation du fort de Bard ne nous permettait pas de passer outre sans en être les maîtres. Nous parvînmes à hisser des pièces de canon sur une montagne que les chèvres mêmes auraient eu de la peine à gravir ; une batterie y fut promptement établie, et le fort fut canonné. On livra ensuite un assaut qui ne réussit pas complètement. C'est à cette occasion que j'éprouvai une grande anxiété. Le général, en partant pour l'assaut, m'ordonna de l'attendre au quartier-général. Je fus désolé de cet ordre qui me privait d'une occasion de me faire connaître, et il me devint très difficile d'y obéir, aussitôt que j'entendis commencer la cannonade. Le sentiment qui m'agitait finit par l'emporter sur celui du devoir, et tout en tremblant d'être vu, je courus aux batteries. L'assaut allait finir lorsque je pus arriver, et au moment où le général me surprit près de lui.
« Il se montra fort mécontent de ma présence, et me dit : « Puisque vous avez quitté votre poste, vous allez porter cet ordre et ramener cette compagnie qui s'est engagée dans un mauvais pas ». La mission, en effet, était sévère, car il y avait peu de chances d'en revenir. Je partis, et j'approchai du fort en me glissant derrière des tas de pierres ; mais arrivé au point où cet abri n'existait plus, il me restait plus de cent pas à faire à découvert, sous le feu de deux cents fusils qui tiraient presque à bout portant.
« Ici, j'avoue que j'hésitai un moment, car j'étais placé et blotti comme le lièvre sous le fusil des chasseurs qui s'approchent sans le voir. Mais ceux que je devais conduire ailleurs perdaient du monde, l'armée placée comme sur un amphithéâtre me regardait, et certes, piqué par l'honneur, je m'élançai en me disant : l'audace réussit ; et en peu de bonds j'eus traversé l'espace. Le brave capitaine Bigi eut la mâchoire brisée à côté de moi. Aucun coup ne m'atteignit, et je conduisis la compagnie à l'abri de tout danger, emportant nos blessés. Peu d'heures après, le fort capitula, la route fut ouverte, et l'armée put marcher de victoire en victoire sur Ivrée, Milan, Pavie, Montebello, Tortone, et enfin Marengo »...

Les activités de Lejeune auprès de Berthier ne seraient pas complètement mentionnées si les fêtes n'étaient pas évoquées - ces fêtes fameuses, inimaginables de luxe qui étaient l'ornement et le plaisir des brèves périodes de paix entre deux campagnes. Comme aide de camp, Lejeune faisait partie de la maison du maréchal Berthier et participait à ces manifestations. A propos du bal des échecs chez M. de Marescalchi, dont il a été parlé par M. Otto Zieseniss. citant les Mémoires de la duchesse d'Abrantès dans un précédent numéro de la Revue, Lejeune apporte un complément d'information :

« Au nombre de ces bals, on remarqua celui de M. de Marescalchi, ministre d'Italie, où le grand quadrille représentait le jeu d'échecs, dont les trente-deux pièces figuraient les rois, les princes et les sujets de l'Egypte et de la Perse, dans les costumes les plus riches. Ma taille m'avait fait assigner le rôle du roi Sésostris ou Ptolémée : la belle madame de Barral était ma reine et nos vêtements de pourpre et d'or étincelants des rubis dont on les avait anrichis. La belle duchesse de Bassano, couverte d'azur et de saphirs, et M. de Lagrange, qu'on appelait Apollon, figuraient en face de nous, sur le trône de la Perse, qui fut battu, conquis, échec et mat, par les soldats du Pharaon. Ces soldats étaient les plus jolies princesses ou duchesses de l'époque. Le pion auquel on avait confié ma garde, était la Princesse d'Arenberg »...

Mais à ces bals, tout le monde n'était pas forcément de la fête :

« Au nombre des fêtes qui furent données à la suite de notre brillante campagne, et pour célébrer la prise de Naples par Masséna (13 janvier 1806), je dois citer celle que le maréchal Berthier offrit à la reine d'Etrurie, princesse d'Espagne, qui passait par Paris en se rendant en Italie. Cette fête fut autant remarquable par le désappointement de ceux des invités qui ne purent pas y aborder. que par le luxe oriental et presque féérique que le ministre de la Guerre y déploya. Les beaux salons de son hôtel, rue de Varenne, avaient été augmentés par des galeries de danse construites sur le jardin ; les nombreuses colonnes qui les soutenaient étaient autant d'imitations de canons dorés soutenant des faisceaux de drapeaux enlacés de guirlandes de fleurs et de verdure ; des glaces et de belles armures remplissaient les intervalles : de nombreux lustres en cristal réfléchissaient des milliers de bougies qui produisaient une lumière plus vive que celle du jour. Un divertissement militaire. avec artifices. fusillades, canonnades, évolutions, musique, etc. eut lieu d'abord dans le jardin ; ensuite un spectacle, dans lequel brillèrent Molé, Fleury, Talma, et Melle Mars et Bourgoin, Contant, Duchenois, dans la tragédie et la comédie : ensuite, des quadrilles continus, des danses, des soupers d'une beauté extraordinaire, et qui se renouvelèrent souvent sur plus de vingt tables jusqu'au jour. Cette fête coûta plus de trente mille francs au ministre ; et pour l'aider à en faire les honneurs, nous avions fait broder en or des costumes en écarlate et blanc d'une grande richesse.
« Les rues conduisant à son hôtel n'étant pas très larges, on avait eu la prévoyance d'ordonner que les voitures n'arrivassent qu'à la file l'une de l'autre et par un même côté, pour prévenir les accidents -,mais on ne s'avise jamais de tout ; il y avait trois mille personnes invitées qui connaissaient le programme de la fête et voulurent y arriver au commencement. Douze cents voitures au moins se mirent à la file et formèrent une ligne sans interruption qui avait bien quatre à cinq kilomètres de longueur et s'étendait par la rue du Bac, le Carrousel, la place Vendôme, jusque sur les boulevards, vers la porte Saint-Denis. Sur ce long trajet, aucune voiture ne pouvait sortir des portes cochères ; cent fois dans la nuit elles avançaient avec l'espoir de couper la file, et reculaient sous les portes sans pouvoir sortir. Ce mouvement continuel de va-et-vient, en berçant les invités, en endormit un grand nombre et calma leur impatience. Beaucoup d'entre eux, après s'être mis en route à neuf heures du soir, se trouvèrent très heureux, en arrivant à six heures du matin, de trouver des tables fraîchement servies, où ils purent goûter le seul plaisir qui restait à leur offrir.
« Paris n'aurait jamais pu croire à cette circonstance fort singulière, s'il n'y avait pas eu quatre à cinq mille témoins, maîtres, cochers et valets, qui se consolèrent de cette mésaventure en la racontant gaiement. On la comprendra facilement en songeant que douze cents voitures, à quatre mètres de longueur chacune, chevaux compris, font, en se suivant, une file d'au moins cinq mille mètres (cinq kilomètres), ou une lieue et un quart ; et qu'en réduisant à une minute par voiture le temps d'arrêt nécessaire pour faire descendre les invités, il fallait précisément vingt heures au dernier pour arriver au bal. Beaucoup d'entre eux n'en mirent (lue la moitié, et se trouvèrent très heureux de sortir de cette épreuve sans avoir leurs chevaux blessés ou leurs voitures brisées ; plusieurs de celles qui furent endomagées contenaient des danseuses en grande parure ».

Parfois aussi, d'autres que les invités profitaient des libéralités de l'Amphytrion :

« Le 6 décembre 1809, le Prince de Wagram réunit à son château de Grosbois les rois et princes étrangers arrivés à Paris. Pendant quelques heures que dura une partie de chasse, les forêts retentirent du bruit des cors et de la fusillade. Un magnifique repas, un spectacle et ensuite un bal, terminèrent la journée. La nuit porta ensuite ses ombres sur une de ces petites scènes de charité que les grands de la terre ne voient pas. et qui sont réservées surtout à ceux qui les approchent un peu.
« Les gens de la suite avaient pris une part trop large aux somptuosités de la fête donnée aux maîtres, et bientôt, on s'aperçut, à leur manière de nous conduire, qu'ils étaient ivres morts ; les miens tombèrent du siège. Il eût été fort inhumain de les laisser dormir sur le pavé de la route ; l'ami que je ramenais m'aida à les faire monter dans la voiture, et nous prîmes leur place sur le siège pour les reconduire à Paris. Plus d'un des rois invités n'osa pas imiter notre exemple, et courut le grand danger de voir sa tête et son trône renversés ou brisés dans les fumées du champagne qui enivrait son cocher ».

Dans la série des fêtes, mais aussi des missions, auxquelles la bienveillance de Berthier permit à Lejeune de participer il y eut la mission que le major-général lui confia auprès du Prince Poniatowski après la bataille de Wagram :

« Lorsque les premières nouvelles de l'armistice de Znaïm étaient arrivées au Prince Poniatowski, son armée avait déjà remonté la Vistule jusqu'au-delà de Cracovie, et il était maître des places de Modlin, Sierosk, Zamoski, qu'il avait mises en bon état de défense. Je me rendis en Galicie, par Brunn et Olmutz, place de guerre où les Autrichiens me firent des difficultés, et me retinrent pendant cinq heures ; de là, je passai par Teschen, dans la Silésie autrichienne, et enfin à Cracovie, où je trouvai le prince.
« J'avais eu fréquemment l'occasion de le voir chez lui à Varsovie ou dans le cours de nos campagnes, et j'en reçus l'accueil le plus honorable. Ce prince était chéri des Polonais, qui espéraient tous que l'Empereur le placerait sur le trône de Pologne. Son extérieur séduisant était embelli par une douceur et une grâce parfaite, ainsi que par un caractère très chevaleresque, qui en faisait en même temps un héros pour la guerre et pour la galanterie. Aucun soldat n'était plus intrépide que lui ; aucun amant n'était, sinon aussi fidèle, au moins aussi soumis. Plusieurs fois dans les camps, je l'avais trouvé passant les nuits, comme nous, sur la paille ou sur la terre, toujours soigneux de ses troupes, et constamment préoccupé d'un anneau d'or très petit, dans lequel il cherchait à faire entrer son petit doigt. Sans doute, en recevant cet anneau de la main qui le lui avait laissé prendre, il avait juré de ne jamais s'en séparer ; et, ne pouvant le fixer à son doigt, son occupation constante était de l'empêcher de tomber.
« Je descendis chez le prince, et trouvai près de lui, à Cracovie, une partie de la haute noblesse de la Pologne qui s'était réunie à ses drapeaux. Les Princes Lubomirski, Radtzivil, Czartoriski ; les comtes Potoski, Axamitowski, Kaminski, Sarekowski, etc., faisaient partie de son armée et me comblèrent d'attentions. Le général russe Prince Souvaroff, le fils du général qui nous a fait la guerre en Italie, était à Cracovie avec sa division russe, qui était censée marcher de concert avec l'armée polonaise, dans l'intérêt de la France. Cette division attendait là, bien plutôt nos défaites pour en profiter, que nos succès pour les seconder ; toute sa conduite en était la preuve. Néanmoins les Russes et les Polonais vivaient, à Cracovie, en bonne intelligence, et le Prince Souvaroff, que j'allai saluer, me reçut en ami. Il me présenta à une belle personne étendue près de lui sur une large fourrure de marte-zibeline. Ses longs cheveux noirs, dans un beau désordre préparé avec art, étaient parsemés de cordons de grosses perles, et sa poitrine et ses bras, d'une grande blancheur, étaient également enlacés dans des chaînes de perles magnifiques. Le regard de cette dame était grâcieux et doux... Je croyais parler à la princesse son épouse, et il me dit : « Elle ne vous comprends pas ; c'est une Géorgienne que j'ai achetée il n'y a pas longtemps ». Il me servit d'interprète ; nous continuâmes à causer, et je me crus un moment transporté en Orient dans le sérail d'un riche Osmanli.
« En attendant que les vingt mille Polonais, cantonnés à quelques lieues de Cracovie, pussent être réunis dans une plaine favorable pour me montrer cette armée, le Prince Lubomirski, préfet de la Galicie, eut la bonté de faire illuminer les mines de Vielitzka et de m'y donner une fête. La princesse Thérèse Czartoriska son épouse, la comtesse Jablouska, plusieurs autres dames et nous, partîmes en grand nombre dans des équipages élégants, pour aller visiter la plus curieuse, la plus antique, et l'une des plus productrices excavations minérales qui soient en Europe et peut-être dans le monde.
« Le 3 novembre, le Prince Joseph Poniatowski avait réuni vingt mille de ses Polonais dans une belle plaine à six lieues de Cracovie. Nous partîmes escortés de plus de cent officiers. Le prince m'avait fait donner un magnifique cheval blanc, richement équipé, le seul de cette couleur ; et, en arrivant devant le front de l'armée, je m'aperçus que le prince retenait son cheval pour s'effacer et me laisser la place d'honneur. Je manoeuvrais de même pour lui laisser le premier rang et, un peu embarrassé de n'y point réussir, je le priai de m'en excuser. Alors, avec une grâce et une dignité parfaites, il me répondit, en arrêtant son cheval pour me faire passer le premier : « Vous êtes ici l'envoyé de l'Empereur ». « Prince, vous l'ordonnez, lui dis-je alors, je dois vous obéir ». Et, rendant à ma monture un peu de liberté, je le lui laissai développer sa grâce et sa souplesse aux yeux de l'armée, entre le Prince Poniatowski et le Prince Souvaroff. Avant le défilé, le prince fit exécuter plusieurs manoeuvres à l'occasion desquelles je le félicitai sur ce qu'il avait introduit dans ses exercices des mouvements plus rapides que ceux de notre infanterie, qui perd un temps incroyable dans ses développements. Si cette lenteur est favorable à la précision des manoeuvres, elle est bien dangereuse sous le feu de l'ennemi. Je l'ai combattue dans toutes les occasions où j'ai fait manoeuvrer de la troupe et ce fut avec bonheur que j'ai vu introduire (trop longtemps après) le pas gymnastique, et plus de promptitude dans les déploiements, lors de la formation des chasseurs d'Orléans en 1840.
« Ces vingt mille Polonais, infanterie, artillerie et cavalerie, étaient vêtus à la française, et leur joie paraissait très vive en passant sous les yeux de leur prince et d'un officier français envoyé près d'eux par l'Empereur. Je leur apportais, de sa part, les félicitations sur le courage qu'ils avaient montré dans cette campagne, des récompenses, des dotations et des croix de la Légion d'honneur, qui étaient reçues avec les plus bruyants houras.
« Après cette belle revue, notre retour à Cracovie fut un véritable houra de cavalerie, au galop à toute bride, à travers les boues affreuses de la Pologne et de la saison. Sous la fange noire dont nous étions couverts jusque par-dessus la tête, pas un seul de nous n'était à peine reconnaissable autrement qu'à la voix. Nous étions sortis étincelants d'or, et nous rentrions, hommes et chevaux, hideux et couleur d'ardoise ou de chocolat. Tout fut plongé dans le bain et changé. Au dîner, il n'y paraissait plus, et le soir, au bal, nous n'étions pas les moins élégants ».

C'est bien entendu à l'amitié du maréchal Berthier que Lejeune dut de faire partie de l'Ambassade extraordinaire envoyée à l'Empereur d'Autriche pour lui demander la main de sa fille, l'archiduchesse Marie-Louise.

« Le même jour, l'Empereur adressa un message au Sénat pour lui annoncer qu'il envoyait à Vienne, comme ambassadeur extraordinaire pour le représenter aux cérémonies de la demande et du mariage, le Prince de Neuchâtel et de Wagram, vice-connétable de France, son fidèle frère d'armes. Le Prince me fit l'honneur de m'emmener au nombre des chevaliers de l'ambassade, et je partis le 24 février pour retourner à Vienne. Cette fois, j'y arrivai dans ma voiture attelée de six chevaux, et non plus à cheval et le sabre à la main, comme cela avait eu lieu si peu de temps auparavant. Le canon nous saluait encore, mais c'était pour nous rendre les honneurs. Je pris avec moi un ami, M. de Paillot, que je désirais faire participer aux fêtes de Vienne, et ce voyage, dans la saison du carnaval, nous offrit mille agréments.
« Je descendis au palais impérial Mullerische-GueBeuda, où l'on avait préparé le logement de l'ambassadeur ; et le soir même, en prenant possession de mon appartement, il m'arriva une maladresse qui me donna une singulière idée de la valeur du mobilier, si riche en apparence, de ce palais impérial.
« Une grande profusion de bronzes dorés ornaient les salons où l'on me logeait, et j'admirais la richesse de cette demeure, que j'étais heureux de n'avoir point vue incendiée pendant la guerre, neuf mois auparavant. Le lustre du salon était surtout d'une grande élégance, et j'en remarquais l'éclat et le précieux fini, lorsque, par une fatale pensée, je voulus essayer de soulever ce lustre pour juger de ce que pouvait peser le métal de ce beau meuble à vingt-quatre branches, suspendues à des chaînes d'or si légères. Je montai sur un siège, et je fus très surpris, en soulevant à peine ce lustre, de trouver que son poids était celui du carton ou du bois le plus léger. Alors, confus de ma méprise, je ne mis probablement pas assez de soin à retirer mes mains, et le meuble admirable, rompant ses quatre chaînes et ses ornements en bois de mélèze, se brisa en mille morceaux en tombant sur le parquet. Un feu pétillant brillait à la belle cheminée ; j'y poussai promptement tous ces débris, victimes de ma curiosité, et je n'en entendis plus parler. Mais reportant involontairement mes pensées vers les illusions de tout genre offertes à notre Empereur pour fixer son choix sur une princesse étrangère, je craignis qu'il ne reçût, un jour, de la cour d'Autriche, de plus pénibles déceptions que celle qui me faisait remarquer alors assez tristement, à Vienne, la justesse de notre vieux proverbe français : « Tout ce qui brille n'est pas or ».
« Il serait un peu long, et hors de mon sujet, de donner le récit détaillé de toutes les fêtes qui ont eu lieu à Vienne et à Paris, à l'occasion de ce mariage. En Allemagne, une aristocratie antique, livrée à ses anciennes coutumes et à la vieille étiquette des Rodolphe, marchait avec douceur et bonhomie, au milieu d'un peuple respectueux encore pour tous les vieux blasons. A Paris, une aristocratie nouvelle, enfantée par la guerre, avait encore des allures démocratiques, mais cherchait cependant à tempérer, par les magnificences de la gloire, ce que la révolution et guerre lui avaient donné d'énergique rudesse ».

Lejeune donne cependant quelques informations sur les diverses manifestations qui se succédèrent dans la capitale autrichienne :

« Le 7, il y eut, le matin, grand cercle chez l'ambassadeur, et, à deux heures, il se rendit au dîner de l'archiduc Charles. Là, je retrouvai tous ces hommes illustres dont nos guerres m'avaient fait connaître et vénérer les noms. Ces princes et ces vieux feld-maréchaux, dont j'avais pu craindre autrefois la rencontre dans les camps, nous recevaient ici en amis, et j'éprouvais un sentiment de fierté à me trouver à table à côté des Princes Colloredo, des trois princes Jean, Maurice, et Louis ; de l'archiduc Albert de Saxe Teschen, du maréchal Prince de Ligne, des généraux Klénau, de Sutterheim, Grunn, etc. J'étais assis près du vieux maréchal Prince de Ligne, âgé de quatre-vingt-six ans. Il avait été l'un des plus beaux hommes et des plus spirituels de son temps ; sa chevelure blanchie était touffue et frisée comme à trente ans : son esprit encore vif et enjoué, et sa mémoire excellente. La conversation roula sur son voyage extraordinaire en Crimée avec Potemkin, à la suite de l'impératrice de Russie Catherine, et sur le bombardement au siège de Lille en Flandre, où son fils unique avait été tué à côté de lui. Mon âge lui rappela ce jeune homme, et ses yeux se remplirent de larmes. Il me parla beaucoup de la duchesse de Coigny, femme très spirituelle, son ancienne amie, que j'avais l'honneur de connaître. Leur correspondance, très amusante, avait été, peu de temps auparavant, livrée à l'impression. D'autres groupes parlaient de la guerre, de la manière la plus instructive. Cette matinée, passée au milieu des hommes accoutumés à jouer les royaumes, les empires, au terrible jeu des batailles, fut pour moi du plus haut intérêt, et ce plaisir se renouvela le soir, au cercle du Prince de Trautmansdorff, où se rendirent ces illustres personnages ».
 

Lejeune n'était pas dénué d'ambition : il appréciait les décorations, les promotions, les distinctions; il souhaitait «faire carrière». Or, si le patronage de Berthier lui a donné pendant douze ans l'occasion d'accomplir des actions d'éclat, d'exécuter des missions aussi délicates que variées, de se trouver près de Napoléon, le poste d'aide de camp ne lui donnera qu'épisodiquement l'occasion d'avoir une unité sous ses ordres. Certes, il eut souvent à faire preuve d'autorité et d'aptitude au commandement, que ce soit en prenant au pied levé la direction d'une opération ou en manifestant sa compétence comme sapeur, à Saragosse et à Essling en particulier.
Il avait indiscutablement « du commandement » mais en fait, il n'avait jamais fait la preuve de sa qualification dans la hiérarchie normale.
A son retour de captivité en Espagne et en Angleterre, en 1812, malgré la gratitude qu'à juste titre il exprime à Berthier, on sent percer une certaine impatience de n'avoir pas encore des étoiles qu'il estime avoir largement méritées.
Or, était-ce pour cela, ou pour toute autre raison, il ne fut promu général de brigade qu'en Russie et en même temps il était nommé chef d'Etat-Major du maréchal Davout.
« Ici (à Mojaïsk, le 9 septembre 1812) le Prince de Wagram m'annonça que le maréchal Prince d'Eckmühl me demandait pour être son chef d'Etat-Major. Cette nouvelle, qui aurait pu flatter tout autre, m'affligea singulièrement, et j'insistai pour que le majorgénéral ne donnât aucune suite à cette demande. Cependant, le soir même, l'Empereur me fit remettre le brevet qu'il avait signé et il ne restait plus qu'à obéir.
« Ce changement de position, qu'avait occupée le général Compans, et qui avait beaucoup contribué à son avancement, à sa fortune, me causait le plus vif chagrin.
« J'étais attaché depuis longtemps au Prince Berthier, et mon plus grand désir était de rester avec lui. Je me rendis donc auprès du Prince d'Eckmühl pour le prier de faire un autre choix : mais le maréchal insista, et ce fut avec les larmes aux yeux que je revins faire mes adieux au Prince de Wagram, pour aller ensuite prendre les ordres du maréchal Davout, que je trouvais dans sa tente sur la route de Moscou ».

Il faut bien reconnaître que, pour un « vieux soldat » comme Lejeune, son comportement en la circonstance avait quelque chose d'enfantin : il n'y avait sans doute pas de poste de général de brigade disponible auprès du majorgénéral. De plus, il est peu vraisemblable que la promotion et la mutation de Lejeune ne se soient pas faites d'un commun accord entre l'Empereur, Berthier et, sans doute, Davout. Ils estimaient que c'était son intérêt de se soumettre à la rigueur du travail d'état-major proprement dit afin de lui ouvrir l'accès ultérieur aux grands commandements. Il ne pouvait avoir le meilleur maître en la matière que Davout, homme d'une grande rigueur.
Que Lejeune l'ait trouvé « exigeant » dans les pénibles conditions de la retraite est de sa part un signe de faiblesse où se retrouve le côté « enfant gâté » de son caractère. Il n'arrangera guère les choses en insistant pour être relevé de ses fonctions de chef d'Etat-Major, avant même la fin de la Retraite de Russie et, une fois sans emploi, en quittant l'armée pour se rendre à Paris sans permission ; les incidents pittoresques dont il émaille le récit de son voyage de retour ne réussissent pas à rendre acceptable ni explicable son attitude.
Sa phrase : « Je n'occupai plus aucun poste dans l'Armée ; j'étais entraîné par le mauvais exemple, et je pris congé du maréchal Davout » constitue un aveu et lorsqu'il ajoute honnêtement, qu'en arrivant à Paris, « je compris la fausse position dans laquelle je m'étais placé en arrivant sans permission et je me tins modestement à l'écart de la haute société dans laquelle j'étais répandu », on n'est guère surpris de la réaction de l'Empereur qui, d'après Lejeune, aurait dit de lui : « Celui-ci avoue sa faute, il paiera pour les autres » et c'est ainsi qu'il se retrouva aux arrêts de forteresse à la prison de l'Abbaye.

C'est à partir de là que Lejeune ne mentionnera plus le nom de Berthier. Il est permis de penser que par son inconséquence, notre héros aura dès lors quelque peu ébranlé la confiance que pouvait avoir en lui son bienfaiteur.


 
     
 
 

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 Informations

Auteur :

DUTEMPLE DE ROUGEMONT général

Revue :

Revue du Souvenir Napoléonien

Numéro :

301

Mois :

09

Année :

1978

Pages :

7-16

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 Louis-François Lejeune (1775-1848) général, peintre et mémorialiste

 

 
 

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