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Dossier thématiques : Louis-François Lejeune (1775-1848) général, peintre et mémorialiste

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ARTICLES

Lejeune, témoin et peintre de l'épopée : l'artiste

(Article de DUTEMPLE DE ROUGEMONT général )

 Informations


La Bataille de Marengo
Le Bivouac d'Austerlitz
Somosierra
Lejeune, dépouillé et prisonnier
La Bataille de la Moskowa
Lejeune, peintre et dessinateur

Ainsi qu'il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c'est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles.
Après son baptême du feu à Valmy, il s'empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C'est toujours avec émotion et gratitude qu'il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c'est à travers lui qu'il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu'il éprouvera grand plaisir à s'y trouver affecté après la chute de l'Empire. Ce hasard fera qu'il en deviendra une illustration civique et artistique.

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs.
«... Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d'Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l'Europe, qui n'avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l'hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d'énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n'avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d'une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu'au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s'offrit à nos yeux ».
En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu'à la présence d'esprit d'un jeune officier d'artillerie, qui en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces.
« Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ».

Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d'un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d'hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d'Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l'Empereur, il était huit heures du matin lorsqu'il apparut sur l'horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s'avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l'horizon ».

Il y a tant d'exemples de l'émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu'il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l'entendre s'expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L'air était calme, et le vent n'agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j'ai vécu longtemps, m'ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n'en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d'être imitées en peinture.
Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j'étais sans doute honteux d'éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d'y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l'essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d'admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu'ils puissent le reproduire quand l'occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j'ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu'à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l'on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir.
Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s'agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d'où s'élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d'un jaune soufre. D'autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s'élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l'air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ».
Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.




  La Bataille de Marengo


Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses oeuvres ultérieures : l'événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L'exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d'instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d'une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l'espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes.
Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d'expression, d'habillement, de flore ou de faune, n'empêche pas l'artiste de donner à l'ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d'art. Et pour y parvenir, il s'accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C'est « l'événement » de la bataille qui en change le sort. C'est l'instant choisi par Lejeune pour en fixer l'image dans l'Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l'instant où la victoire changea de camp : c'est le moment le plus dramatique de cette grande journée.
En effet, le Premier Consul attaqua l'armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l'armée française le 13 juin et la repoussa jusqu'au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l'armée française était déjà retirée et presqu'en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu'elles venaient de conquérir.
Dans ce moment où il nous restait peu d'espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu'une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l'avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d'enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s'en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes.
Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc...
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris.
Celui-ci ramène des officiers qu'il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d'artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n'y avait pas huit jours qu'il était débarqué, venant d'Egypte.
Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l'éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s'achève avec des armes qu'il demande à un Français ; un Français donne de l'eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu'ils ont blessé et l'emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l'air pour faire voir qu'ils se rendent.
Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d'or au Salon de l'an XIII, la Bataille d'Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l'Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d'Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.




  Le Bivouac d'Austerlitz


Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d'autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n'était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l'on raconte gaiement les succès que l'on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j'étais, celui de l'Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L'arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.
Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l'aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d'Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l'Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l'intermédiaire de Lejeune qui lui sert d'interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l'Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s'y reposer. A gauche, la voiture de l'Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d'un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d'Etat-Major. L'un d'eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu'il fit en courant après l'armée. Il avait eu de la peine à l'atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu'eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l'obscurité. Bacler d'Albe en a fait le sujet d'un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d'une fête à Grosbois : « L'Impératrice Joséphine n'était pas encore arrivée et je fus chargé de l'attendre et de l'accompagner. En descendant de voiture, elle s'appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l'empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n'en point parler, je feignais de l'ignorer. L'Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l'armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l'Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j'allais m'en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N'est-ce pas, vous ne m'oublierez pas ? Quelque chose qui m'arrive, n'est-ce pas ? » Je la comprenais ; j'en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.




  Somosierra


En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s'arrêtant à Aranda, l'Empereur laissait l'ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu'il allait prendre pour s'avancer sur Madrid, et l'obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s'attendre à y trouver moins de monde, puisqu'elle présentait plus d'obstacles et ce fut la direction que prit l'Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l'Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l'ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu'il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l'Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L'Empereur, à son bivouac, s'impatientant des retards que lui causait cette opération, m'ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu'à ce que j'eusse rencontré l'ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J'arrivai jusqu'au général Bertrand, qui n'avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j'avais emmenés avec moi, me fit signe qu'il entendait parler des Espagnols.
Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu'à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l'étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu'il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J'étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d'un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d'abord pour un corps français et je dis à l'officier qui marchait en tête : « N'avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l'instant même, je m'aperçus de mon erreur: c'était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j'ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.
« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu'ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s'échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j'eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l'Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu'il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j'avais pu reconnaître de l'artillerie ennemie, de l'état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l'infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs.
« Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l'Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu'ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage.
« Pendant ces attaques, l'infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l'ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l'Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l'officier espagnol que j'avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l'étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.
« L'Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N'osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l'arcade d'un pont de la chaussée où j'avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d'une quinzaine, il s'en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l'Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d'exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d'affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités.
« Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d'une grande composition ; j'y plaçai tous les épisodes qui m'avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l'agenda du général Lejeune pour l'année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d'en suivre l'exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d'aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d'exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l'Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l'atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser.
Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s'installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l'exécution de son portrait en miniature. L'original a malheureusement disparu en 1933 dans l'incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles.

L'accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L'impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l'événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l'intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d'ensemble produit par l'habile composition et l'admiration qu'avait suscité l'héroïque fait d'armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L'Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l'arche d'un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu'ils ramènent.
Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l'un expire sur les genoux de l'autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d'ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l'Empereur, donnent des secours à M. de Ségur.
Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L'un d'eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d'honneur qu'il a cachés sur son coeur.
Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d'Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc... Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d'après nature ».

Il n'est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu'ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l'Empire et qu'ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.




  Lejeune, dépouillé et prisonnier


Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l'action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.

Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l'importante mission en Espagne que lui avait confiée l'Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon.
«Le tableau représente l'instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l'ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n'avait pas voulu qu'ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d'El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l'espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée.
«El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d'une pique qu'un de ses hommes dirige vers le colonel.
Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer.
Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu'on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours.
On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale.
L'infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la fois riche en aspects classiques et pittoresques où se passe cette action, est située dans les montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l'Aigle. La rivière qui s'étend dans la vallée est l'Alberja sur laquelle surplombent les ruines d'un pont conduisant à la ville d'Avila. Un arc-en-ciel indique l'état de l'atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l'Espagne.
Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d'Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l'ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l'Espagne qu'ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l'image de six taureaux gigantesques qu'ils firent tailler dans le roc.
Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s'ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l'armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850.

Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s'est représenté seul avec des adversaires anonymes - à l'exception « d'El Medico » - et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ».
En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu'il a pu voir quelques jours après l'événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d'infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d'être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l'on remonta les rives de l'Alberge jusqu'à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j'avais été si près de quitter ».
C'est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d'un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu'il vient d'effectuer en Espagne sur l'ordre de l'Empereur, il est pris par les guerilleros.
Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d'infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d'Illescas l'officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d'où ils avaient été débusqués par la bande « d'El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d'un temps de galop il s'écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l'espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l'expression de la plus vive inquiétude et m'inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m'indiqua qu'il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l'homme aux boeufs... J'avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j'entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s'écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit cents cavaliers dont le cercle enveloppe au loin mon escorte et qui commencent à faire converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l'instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L'ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d'avant-garde sans s'être découvert et s'était ensuite avancé en tirant sur nous.
L'infanterie avait pu gravir un terrain d'oliviers et s'était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l'infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j'étais désarmé écrit-il ; cette bande d'hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m'arracher mes vêtements. En quatre secondes, j'étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n'avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l'épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine... ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C'est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d'aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l'auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n'est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu'il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l'intention de le libérer et de le charger d'une mission contraire aux intérêts de l'Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu'il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l'encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m'apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m'empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j'avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu'ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l'art de la peinture est si attrayant que j'ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l'auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d'autres études qui lui servirent lors de l'exécution du tableau.




  La Bataille de la Moskowa


La Bataille de la Moskowa est probablement le tableau de bataille le plus accompli de Lejeune, celui où son art atteint sa plénitude, où la représentation exacte de divers épisodes de cette journée célèbre se situe dans un cadre grandiose dont le ciel occupe près de la moitié de la toile, reflétant en une sorte d'abstraction de formes et de couleurs aériennes le drame qui se déroule en cent actes divers, depuis le premier plan jusqu'à l'horizon, sur le champ de bataille.
 
Les deux parties du tableau, terrestre et aérienne, sont en quelque sorte rattachées l'une à l'autre par le panache léger d'un seul arbre, bouleau élancé, plus haut que nature, et la sombre fumée que dégage l'explosion d'un caisson de munitions qui contenait quelques barils de poix, l'horizon étant masqué par d'épaisses fumées et brumes blanches, jetant un éclairage de soufre sur tout le tableau. Dans la notice sur les tableaux de Lejeune, de 1850, on trouve les passages suivants relatifs à ce tableau :

« Le terrible combat, que l'on peut compter comme le dernier succès des Français en Russie, est peint avec une verve et une exactitude qui ont été aussi vivement appréciées par les hommes de guerre que par les artistes. Il représente une armée française de cent mille hommes à six cents lieues de son pays natal, rencontrant cent quarante mille Russes aux portes de leur ancienne capitale, au milieu d'une plaine sur laquelle se détachent quelques hauteurs, garnies de redoutes et fortifiées avec tout ce que l'art a jamais pu inventer... Le peintre a choisi le fait d'armes le plus extraordinaire que des guerriers puissent voir : celui d'une redoute armée de quarante pièces de canon vaillamment défendue et prise par la cavalerie. L'idée de cette action est due au général Belliard et l'exécution au général de Caulaincourt; elle fut éclatante et décisive comme le coup de foudre à la fin d'un long orage. C'est celle que le tableau représente ».

Ensuite, la notice de 1850 explique que l'action de Ney la position de Napoléon « ne pouvaient trouver place dans le présent tableau, sans que le peintre ne sacrifiât la vérité historique à l'arrangement pittoresque de son oeuvre; il s'y est absolument refusé ». Le tableau, comme beaucoup d'oeuvres de Lejeune, n'est pas signé mais, par contre, il est daté: La Moskowa, le 7 septembre 1812-1822. Il fut exposé au Salon de 1824. Ces deux dernières dates paraissent un motif suffisant pour expliquer l'absence des portraits de Napoléon et du Prince de la Moskowa d'une toile représentant une action où ils s'illustrèrent l'un et l'autre ! Encore que l'apathie relative de l'Empereur pendant toute cette journée surprit son entourage. Voici ce qu'en dit Lejeune: « En attendant le repas frugal qui allait nous réconforter, je résumai ce que j'avais vu dans la journée (7 septembre 1812) et comparant cette bataille à celles de Wagram, d'Essling, d'Eylau, de Friedland, j'étais étonné de n'y avoir pas vu l'Empereur, comme dans les années précédentes, déployer cette activité qui forçait le succès. Aujourd'hui il n'était monté à cheval que pour se rendre sur le champ de bataille ; là il s'était assis au-dessous de sa garde, sur un tertre incliné d'où il pouvait tout voir. Plusieurs boulets passèrent par-dessus sa tête. Au retour de toutes mes courses, je l'y avais trouvé constamment assis, dans la même attitude, suivant de l'oeil, avec sa lunette de poche, tous les mouvements et donnant ses ordres avec un calme imperturbable. Mais nous n'avions pas eu le bonheur de le voir, comme autrefois, aller électriser par sa présence les points où une résistance trop vigoureuse prolongeait le combat et rendait le succès douteux. Chacun de nous s'étonnait de ne pas trouver l'homme actif de Marengo, d'Austerlitz, etc. Nous ignorions que Napoléon fut souffrant et que cet état de malaise le mettait dans l'impossibilité d'agir dans les grandes affaires qui se passaient sous ses yeux, pour l'unique intérêt de sa gloire ».

Pour en revenir au tableau, la scène représente le second assaut contre la grande redoute que livra Caulaincourt (monté sur un cheval blanc), assaut où il trouva la mort à la tête d'une division de cuirassiers. L'infanterie du général Gérard gravit la colline sous la direction du général Grand près duquel on voit le peintre, sur un cheval gris.
Les carabiniers, en jaune, suivent les cuirassiers, en bleu, et après eux vient la cavalerie saxonne. L'armée russe s'étend en cercle dans l'éloignement, de droite à gauche, en laissant Moscou sur sa gauche.

Au centre, on voit Murat, Roi de Naples, qui commandait toute la cavalerie. Il est avec le général Belliard et un aide de camp, la tête nue. Quelques instants avant Lejeune raconte : « J'aperçois au loin devant moi, dans la plaine, le Roi Murat caracolant au milieu des tirailleurs à cheval et bien moins entouré de ses troupes, bien moins occupé de sa cavalerie que des cosaques nombreux qui le reconnaissaient à son panache, à sa bravoure et au petit manteau de cosaque en long poil de chèvre qu'il porte comme eux. Ces derniers, heureux comme dans un jour de fête, l'entouraient avec l'espoir de s'en emparer et en criant « Houra ! Houra! Maurat ! » mais aucun n'osait aborder, même à la longueur de sa lance, celui dont le sabre vif comme l'éclair écartait avec adresse le danger et portait la mort au coeur des plus audacieux ». C'est Lejeune qui prévient Murat que la cavalerie soutenue par l'artillerie du général Sorbier va donner. « Le Roi quitta la ligne de tirailleurs pour venir donner ses ordres... les cosa ques prirent son mouvement pour une fuite ou une retraite et ils nous poursuivirent. Mon cheval, moins léger que celui de Murat, qui montait un bel arabe couleur fauve, eut les quatre pieds pris et fut renversé par la prolonge d'une pièce de canon qui accomplissait au galop son quart de conversion. L'animal, quoique blessé par le choc et la chute, se releva furieux, sans me désarçonner, et me ramena près du général Sorbier ».

Un peu plus en avant sur le tableau et un peu vers la droite est le maréchal Berthier, rendant au général russe Sokereff son épée. Derrière celui-ci est le grenadier qui l'avait fait prisonnier, lequel dit à Berthier: « Vous faites bien de lui rendre son épée, mon Général; car c'est un brave à qui j'ai eu bien du mal à l'arracher ». Au pied de l'arbre est le général Pajol, grièvement blessé.

Sur la gauche, un peu en arrière du talus où se trouve Murat, le Prince Eugène de Beauharnais, poursuivi par la cavalerie russe, se jette au milieu d'un carré d'infanterie française et demande vivement: « Où suis-je ? « Le colonel lui répond avec toute la confiance d'un brave: « Au milieu du 84e Régiment, Monseigneur, où Votre Altesse est aussi en sûreté qu'au Louvre ».

A l'extrême gauche, dans le fond, l'artillerie et la cavalerie françaises passent un ruisseau et traversent un profond défilé, mouvement qui contribue à rendre la position des Russes extrêmement précaire.

Au premier plan, vers le centre, le Docteur Larrey, chirurgien en chef de l'Armée, panse les blessures du général Morand, dont le frère se meurt à ses côtés.
Le comte Lariboisière, premier inspecteur général de l'artillerie, dit un adieu éternel à son fils qui est mortellement blessé ; son frère lui apporte la croix de la Légion d'honneur que Napoléon lui a décerné. Un groupe de cavaliers ramène le corps du général Montbrun.

A l'extrême droite, un soldat chargé de la garde de quelques prisonniers russes pousse du pied, dans un trou d'eau, un obus qui vient de tomber.




  Lejeune, peintre et dessinateur


Lejeune peignit toute sa vie avec passion. En dehors des « grands » tableaux de batailles, il sillonna les Pyrénées et en rapporta maintes charmantes scènes peintes à l'huile ou à l'aquarelle et de nombreux cahiers d'esquisses diverses.
Certains dessins furent faits pour être gravés, dont deux tirés en de multiples exemplaires: Napoléon visitant le champ de bataille d'Eylau et  L'entrevue de Tilsitt.

Curieux de tous les procédés nouveaux, il introduisit en France la lithographie, récemment inventée par les Frères Sennefelder ; voici comment il raconte cet épisode : « En repassant par Munich, (après Austerlitz) j'eus l'honneur d'aller saluer le Roi de Bavière, qui me combla de gracieusetés, me fit voir sa belle galerie de tableaux et toutes les curiosités réunies dans son palais. Il me dit, en me parlant de ma mère : « Elle te promettait un merle blanc pour le jour où tu serais sage et tu n'en as jamais vu ; je vais t'en montrer deux qui sont vivants dans mes cages ». En effet, ces oiseaux rares s'y trouvaient, au milieu de beaucoup d'autres non moins remarquables. Le roi ne voulut pas me laisser partir de Munich sans me faire conduire chez les frères Sennefelder qui venaient de découvrir les procédés de l'impression lithographique. Leurs résultats me parurent incroyables ; ils désirèrent que j'en fisse un essai. Je m'arrêtai quelques heures de plus pour faire avec leurs crayons un croquis sur une de leurs pierres et je leur remis ce dessin. Au bout d'une heure, ces messieurs me renvoyèrent la pierre avec cent épreuves de mon croquis, ce qui me surprit extrêmement. J'emportai à Paris cet essai, je le montrai à l'Empereur ; il saisit à l'instant tous les avantages que l'on pourrait tirer de cette précieuse découverte et il m'ordonna d'y donner suite. Je trouvai, dans le principe, peu de personnes disposées à me seconder et d'autres soins m'appelèrent bientôt ailleurs. Ce ne fut qu'en 1812 que la lithographie fut établie en France et qu'elle commença à recevoir des perfectionnements admirables, auxquels les premiers inventeurs étaient bien loin de s'attendre. J'ai l'honneur d'en avoir apporté l'idée et le premier essai. L'épouse du ministre du Trésor, Madame la comtesse Mollien, qui a beaucoup de talent, a été l'une des premières à faire connaître par ses jolis dessins, le parti que l'on pourrait tirer de cette invention pour produire de belles choses ».

L'Empereur, connaissant l'habileté de Lejeune, lui demandait parfois de matérialiser sur le papier certaines idées. C'est ainsi qu'à Osterode, à son retour d'une mission qui lui avait été confiée pendant l'hiver 1806-1807 de raccompagner un parlementaire prussien, il rendit compte à Napoléon de l'agression dont lui-même et le général de Kleist avaient été, par erreurs, les victimes, de la part des cosaques.
« L'Empereur parut prendre plaisir au récit de ces détails mais surtout de celui concernant les cosaques, avec leurs lances qui peuvent atteindre l'ennemi à plus de quatre mètres. Il me demanda mon opinion sur l'avantage qu'il y aurait à introduire cette arme dans notre cavalerie. Sur l'avis favorable que j'émis, il me chargea de dessiner le costume que l'on pourrait donner à ces lanciers. Le maréchal Murat entra pendant cette conversation et l'Empereur lui dit : « Tu vas faire équiper cent hommes suivant le dessin que Lejeune te donnera et tu t'occuperas de les former promptement au maniement de la lance ». Murat adopta la coupe du vêtement que j'indiquai ; il choisit les couleurs et fit de ces cent hommes la garde du grandduché de Berg. L'Empereur fut très satisfait de cet essai et plus tard, il fit des règlements entiers de lanciers dans sa garde et dans l'armée en conservant le costume que j'avais proposé ».

Ailleurs Lejeune écrit:
« L'Empereur avait aussi ses délassements, pendant lesquels il n'oubliait pas de témoigner sa gratitude à ceux qui l'avaient si noblement servi dans les rudes campagnes qu'il nous faisait faire. Il n'aurait pu, sans désorganiser l'armée, donner des grades à tous ceux qui avaient mérité de l'avancement ou des récompenses. Beaucoup de ses plus valeureux soldats étaient des hommes illettrés qu'il ne pouvait faire officiers ; et cependant, il tenait à leur créer un rang distingué. Il conçut donc l'idée de faire de ces intrépides compagnons les défenseurs immédiats du drapeau, de l'aigle de leur régiment, en leur donnant un costume et un armement d'honneur appropriés au devoir qu'ils allaient remplir. Ces braves, mis en évidence et bien payés, allaient être un nouveau motif d'émulation pour toute l'armée.
« L'Empereur me fit venir, m'expliqua sa pensée et me demanda de lui faire le costume qu'il désirait donner aux garde-aigles ; c'est le nom qu'il destinait aux sous-officiers placés autour de l'officier porte-aigle, pour le défendre. Ils devaient être armés d'un pistolet, d'une épée et de la lance pour armes principales, afin qu'ils ne fussent jamais distraits de leur devoir, pendant le combat, par le soin de charger un fusil. L'or devait être mêlé à leurs épaulettes, à leur ceinturon et aux ornements de leurs coiffures. Je portai ce dessin à l'Empereur et il le joignit aux prescriptions qu'il envoyait à ce sujet.
«L'Empereur me demanda ensuite de crayonner, sous ses yeux, la décoration de l'ordre nouveau qu'il voulait instituer. L'Ordre de la Toison d'Or, me dit-il, a été une allégorie de conquérant ; mes aigles ont conquis la Toison d'Or des rois d'Espagne et la Toison d'Or des empereurs d'Allemagne. Je veux créer, pour l'Empire français, un ordre impérial des Trois Toisons d'Or. Ce sera mon aigle aux ailes déployées, tenant, suspendues dans chacune de ses serres, une des toisons antiques qu'elle a enlevées, et elle montrera fièrement, dans son bec, la toison que j'institue. Ensuite, il prit la plume et traça quelques lignes pour marquer les dimensions que je devais donner. Il voulait que la chaîne destinée à suspendre cet ordre autour du cou devint un riche ornement, dont l'allégorie serait toute martiale. La chaîne ancienne est composée de briquets en pierres de silex, jetant du feu en se heurtant ; des éclats de grenades enflammées devaient former la chaîne nouvelle. Je lui remis ces dessins ; il donna ses ordres en conséquence. L'avis en fut annoncé dans le Moniteur mais les suites du traité l'engagèrent à supprimer une distinction qui avait été conçue dans le but d'humilier l'Autriche et l'Espagne vaincues ».

Enfin, c'est évidemment Lejeune qui dessina le magnifique uniforme dont furent dotés les aides de camp du Prince Major Général ; il en fait une description détaillée dans ses Mémoires lorsqu'il relate l'entrée des Français à Madrid et c'est dans cette tenue qu'il fit faire son portrait par Guérin. On la retrouve, portée par lui ou par d'autres aides de camp de Berthier, dans plusieurs de ses tableaux.

En terminant ce bref aperçu de quelques aspects des activités artistiques de Lejeune, il n'est pas sans intérêt de constater par les dates de ses principales oeuvres, dont la liste est donnée ci-après, qu'il a présenté ses tableaux au public avec une grande régularité de 1798 à 1845, soit pendant près d'un demi siècle!
Si, dès ses premières oeuvres, grâce à son maître Valencienne, Lejeune est en pleine possession du paysage du rendu de la végétation en particulier, et ceci est apparent dans la Mort de Marceau, il peut y être perçu une certaine raideur dans le traitement des personnages, une gaucherie dans la composition, qui rappellent par le style - non par la conception, qui lui a toujours été propre et le distingue de tous les autres peintres - les peintres militaires du XVIIIe siècle.

Mais son style s'affirme rapidement au contact des grands peintres de son époque, dont David et d'autres qui étaient ses amis, grâce à son travail et à la réflexion, il maîtrise les techniques, l'aisance se manifeste dans les compositions et l'imagination leur donne l'élan voulu et la couleur tout en respectant la vérité des scènes représentées, nonobstant une légère idéalisation qui en atténue la brutalité.
Au fur et à mesure des années et des productions, cette maîtrise s'affirme, puis insensiblement, avec le changement des sujets traités, glisse vers une certaine facilité, influencée par la mode du jour, qui incitera l'artiste à la poursuite d'effets de composition un peu recherchés qui donneront irrésistiblement à ses dernières oeuvres un air de virtuosité et une certaine légèreté, une sorte d'excès d'aisance qui se manifestent dans les volutes du dessin, le fondu des teintes.

Mais nul ne contestera que sa « chasse » et sa « pêche » empreints de romantisme souriant, ne soient des tableaux à la fois charmants et charmeurs, bien éloignés du fracas des batailles, et qui portent l'empreinte d'un artiste qui, jusque dans sa vieillesse, sut demeurer épris de beauté, jeune de coeur et d'imagination.



 
     
 
 

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 Informations

Auteur :

DUTEMPLE DE ROUGEMONT général

Revue :

Revue du Souvenir Napoléonien

Numéro :

302

Mois :

11

Année :

1978

Pages :

2-13

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 Louis-François Lejeune (1775-1848) général, peintre et mémorialiste

 

 
 

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