<i>Napoleonica La Revue</i>, revue internationale d'histoire des Premier et Second Empires napoléoniens, articles, bibliographies, documents, comptes rendus de livres, en français et en anglais : n° 19, juin 2014
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Pour découvrir l'histoire napoléonienne, pas à pas, parfaire ses connaissances et poursuivre des recherches personnelles, pour tous les amateurs et les historiens passionnés, laissez-vous guider parmi un riche ensemble d'articles et de dossiers thématiques, d'images commentées, d'outils pour travailler.

Enrichissements récents :

Chronologies : Les grandes étapes de la campagne du Mexique (de 1861 à 1867)
Bibliographies : L'Expédition d'Egypte (1798-1801)
Articles : Le butin de Waterloo reconstitué au musée de la Légion d'honneur

NAPOLEONICA LA REVUE

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ARTICLES

Edition de la Correspondance de Napoléon Ier par la Fondation Napoléon : au coeur de l'Histoire

(Article de BATTESTI Antoine )

 Informations


Un projet ambitieux
Un travail de fourmi
Au cœur de l'Histoire
Quand une personnalité se dévoile : trois exemples de lettres de Napoléon
1 – Une lettre du Paris le 4 germinal an IX (25 mars 1801) à Berthier et à Carnot
2 – Une lettre du 3 février 1806 à Eugène de Beauharnais
3 – Une lettre du 12 mars 1806 à Dejean
4 – Compassion et bienveillance : un témoignage
Conclusion

(les titres de paragraphes sont de la Rédaction)
 
Le président de la Fondation Napoléon, à l'époque le Baron Gourgaud, et le conseil d'administration avaient tout à fait conscience de l'ampleur de la tâche dans laquelle ils lançaient la Fondation, vers la fin de l'année 2001, en décidant de faire une nouvelle édition de la correspondance de Napoléon Ier.



  Un projet ambitieux


L'idée de faire le recueil de la correspondance de l'Empereur n'était pas nouvelle, mais celle de la Fondation avait l'originalité de fixer le point de départ de l'ouvrage aux toutes premières lettres de Napoléon enfant adressées à sa famille, jusqu'à la dernière dictée et signée sur son lit de mort. La deuxième originalité résidait dans le choix que seules les lettres, adressées à un destinataire nommément cité, seraient retenues, celles autographes bien sûr, ainsi que celles simplement dictées, mais signées de sa main. Sont par conséquent exclus du travail les documents, même signés de sa main, tels que les ordres du jour, décisions, bulletins et même ceux commençant par « Sa majesté me charge de vous dire ».
 
Les ouvrages publiés dans le passé sur la correspondance sont nombreux, plus ou moins riches, plus ou moins spécialisés, mais le plus important est en premier lieu la Correspondance de Napoléon Ier, réalisée à l'initiative de l'Empereur Napoléon III. Cet ouvrage représente un formidable travail, si l'on pense que n'existait à l'époque aucun de nos instruments modernes de recherche, de copie et de rédaction. Mais cet ouvrage comporte nombre d'imperfections et de défauts majeurs. Certains fonds d'archives n'avaient pas encore été entièrement explorés, d'autres sont apparus postérieurement à sa publication. L'ouvrage commence seulement le 25 octobre 1793, date de la prise de Toulon, début de l'épopée, et, point extrêmement important, de nombreuses lettres ont fait l'objet de coupures délibérées, ou ont été carrément écartées, leur présence risquant, dans l'optique du règne, de nuire à l'impression d'idéalité qu'on voulait donner de Napoléon Ier et de son époque. Enfin cet ouvrage, malgré son titre, comporte beaucoup d'autres documents, tels que ceux cités plus haut, qui sont donc exclus du travail entrepris par la Fondation.
Cette publication, forte de 32 volumes, entre 1858 et 1868, ne mit pas un terme aux recherches, et aux alentours de 1900, Léonce de Brotonne et Léon Lecestre publièrent des recueils de lettres inédites provenant de fonds d'archives non encore entièrement exploités.
 
La réalisation du projet de la Fondation supposait le regroupement en un seul lieu de la totalité des documents de toutes sortes, pour les étudier, en vérifier l'authenticité et les préparer à la publication.
Avec pour base de départ les publications connues, qui devaient être, en tout état de cause, passées au crible, la recherche des lettres non encore répertoriées nécessita l'exploration de tous les fonds d'archives français, à commencer par le Service historique de l'armée de terre (SHAT, maintenant Service historique de la Défense), les ministères, certaines administrations, les musées, les autres établissements publics français, mais aussi les personnes privés et les spécialistes en manuscrits anciens. Il a fallu également fait appel, dans le monde entier, aux bibliothèques, aux archives, aux musées, et tous autres organismes pouvant détenir des lettres de Napoléon et, bien entendu, aux particuliers, acquéreurs des nombreuses lettres dispersées, depuis la mort de l'Empereur, lors de ventes aux enchères ou de transactions privées.
On peut dire qu'institutions publiques et personnes privées acceptèrent, la plupart du temps avec plaisir, de fournir des photocopies des correspondances en leur possession. Ce sont donc d'énormes liasses de documents qui s'amoncelèrent dans les locaux de la Fondation.



  Un travail de fourmi


La matière première étant réunie, comment allait-on traiter ces dizaines de milliers de documents ?
La Fondation s'étant donné pour objectif de faire une oeuvre d'une probité historique irréprochable, il allait de soi que toutes les lettres connues devaient être minutieusement vérifiées et authentifiées. Pas un seul mot ne serait supprimé, aucune lettre n'échapperait à la publication. Le fait que certaines lettres, s'il s'en trouvait, puissent écorner un tant soit peu l'auréole de l'Empereur, ne devait pas être un obstacle à leur publication.
En raison de la diversité des pièces, lettres autographes, minutes, expéditions, copies, il convenait en premier lieu de fixer l'ordre hiérarchique de leur valeur. Il va de soi qu'à l'époque, tout se faisait à la main et que par conséquent, les minutes peuvent comporter des variantes de distraction ou d'oubli, et sont donc à un niveau inférieur à l'autographe. Ensuite vient l'expédition. Quant aux copies, elles doivent accepter le doute et figurent donc en dernier sous le rapport fiabilité.
 
À titre d'exemple, j'ai travaillé sur un document exceptionnel.
L'original provient des archives du général Clarke, (je dis général car il ne sera fait maréchal que le 8 juillet 1816 par Louis XVIII et ne fait donc partie des maréchaux d'Empire) qui occupa le poste de gouverneur de Berlin et de la Prusse depuis l'entrée des troupes françaises à Berlin en octobre 1806 jusqu'en août 1807, date de sa nomination au ministère de la Guerre. Clarke était connu pour son amour des parchemins. On disait de lui que c'était l'homme d'épée qui devait le plus au travail de sa plume. Napoléon, qui le connaissait bien, lui confiait les postes à la mesure de son réel talent d'administrateur, et, comme il avait été, après Austerlitz, gouverneur de Vienne, Napoléon a dit de lui en plaisantant qu'il resterait dans l'histoire comme le seul général qui fut, la même année et dans deux guerres différentes, gouverneur de Vienne et gouverneur de Berlin. Mais nous voici à Berlin précisément où le général Clarke a en charge, outre la surveillance de son territoire, ce qui n'est pas une mince affaire, la gestion des mouvements et des services des arrières de l'armée en campagne. C'est par la Prusse en effet que transitent les renforts en provenance des dépôts, bataillons isolés ou régiments de la Ligne ou de la Légère, escadrons de chasseurs, de hussards et de cuirassiers, trains d'artillerie et tous les impedimenta d'une armée en campagne. Il faut loger et nourrir tout ce monde, trouver des vivres, des capotes et des souliers pour les hommes, du fourrage pour les chevaux, faire suivre les convois de munitions, surveiller les commissaires aux vivres et les intendants. Il y a bien d'autres problèmes à régler sans perdre une minute tellement il est harcelé, jour après jour, je dirai même heure après heure, par l'Empereur qui, de Posen où il a signé l'armistice avec la Prusse, puis de Varsovie où il prend ses cantonnements d'hiver veut tout connaître, tout diriger, accélérer les mouvements, commander les équipements, culpabiliser les commissaires et les intendants qui ne lèvent jamais assez de contributions et ne font jamais assez de réquisitions. Avec cela s'inquiéter de la santé et de la bonne humeur du Prince Auguste resté à Berlin et qu'il convient de traiter un jour avec courtoisie, le lendemain, au premier bruit d'un mouvement suspect de population, comme un otage.
Mais, et c'est là l'essentiel de mon propos, le général Clarke a justifié, pour le plus grand bonheur des érudits, sa réputation d'amoureux des parchemins : chaque lettre reçue de Napoléon était, avant son dépôt aux archives, systématiquement recopiée sur un épais registre de grand format par un secrétaire, toujours le même. Le propriétaire actuel d'un de ces registres, une étude parisienne spécialisée dans les documents rares, en a fourni à la Fondation la photocopie intégrale.
Or, en épluchant les lettres, mot à mot, phrase par phrase, j'ai relevé un certain nombre d'erreurs ou de mots manifestement manquants, sans doute dus à la précipitation, ou à une distraction du secrétaire, justifiant ainsi le classement en dernière position du degré de confiance des copies de ce registre en particulier, et donc des copies en général.
 
Cette méfiance à plusieurs degrés à l'égard de tous les documents réunis à la Fondation, impliquant la nécessité de regarder à la loupe chaque pièce, conduisit à créer un logiciel spécifique, capable de faciliter ce travail de classement, de vérification et de préparation à l'impression.
Le maître d'oeuvre de l'ouvrage, Thierry Lentz, historien de grande qualité et directeur de la Fondation, fit installer un réseau intranet couplant huit postes de travail à un ordinateur central équipé d'une base de données adéquate. Des bénévoles furent sollicités, principalement parmi les membres du Souvenir Napoléonien, pour occuper les postes, et je ne vous étonnerai pas en disant qu'à raison d'un jour par semaine attribué à chaque candidat, il faut s'inscrire à l'avance pour avoir sa place.



  Au cœur de l'Histoire


La procédure à suivre est parfaitement balisée par le logiciel : les documents autres que les lettres étant écartés, la première étape consiste à s'assurer que le texte de la copie alors entre nos mains n'a pas déjà été traité par un précèdent bénévole à partir d'une autre réserve d'archives, par exemple une copie venant du SHAT, alors que la présente copie provient des Archives nationales. Il faut en vérifier la concordance, et en noter les variantes éventuelles. La deuxième étape est de contrôler dans les ouvrages antérieurs cités plus haut, Correspondance, Brotonne, Lecestre, si la lettre en question y figure ou non, et si oui, en relever également les variantes. Les décisions concernant ces variantes appartiennent au chef du projet et aux échelons de contrôle supérieurs.
Avec un peu d'expérience, ces tâches ne présentent pas de difficulté majeure, mais exigent une attention soutenue pour ne sauter aucune étape. La seule vraie grande difficulté est le déchiffrement de textes écrits à toute vitesse, dans une graphie parfois déroutante, avec des abréviations et des raccourcis professionnels, des mots illisibles, qu'il faut essayer de retrouver avec le contexte. Retrouver également des noms de personnes mal orthographiés, des noms de lieux qui en ont changé depuis, par exemple Austerlitz devenue Slavkov, des noms de caps ou d'amers au bout du monde et disparus depuis, bref jouer avec toutes sortes de  dictionnaires et d'atlas, sans toujours arriver à ses fins. Dans ce cas, le lecteur verra dans le corps de la lettre la mention entre des crochets : [mot illisible].
La dernière étape du rôle du bénévole est l'établissement d'une fiche signalétique spécifique à chacun des documents, donnant les mentions nécessaires à son identification, ainsi que le texte de la lettre déchiffrée, ou ses observations. Cette fiche permettra au chef du projet de poursuivre la préparation du document jusqu'au stade de l'impression.
 
Les deux premiers volumes sont déjà parus, le premier couvre les années de 1784 à 1797 et le deuxième de 1798 à 1799. Le prochain volume, à paraître en mai prochain, débute au moment où Bonaparte vient de s'installer dans le fauteuil de Premier Consul, et porte sur les deux premières années du Consulat. La Fondation prévoit qu'il faudra plusieurs années pour terminer la parution de la Correspondance, jusqu'à la mort de l'Empereur.



  Quand une personnalité se dévoile : trois exemples de lettres de Napoléon


Le soir du 1er décembre 1805, - celui que nombre de Corses considèrent comme leur cousin - salua le bataillon des tirailleurs corses en poste à Tellnitz du fameux «  Vous voilà, mes cousins corses ». La lecture de certaines lettres de mon « cousin » m'a fait découvrir des aspects de sa personnalité ignorés des non spécialistes.


  1 – Une lettre du Paris le 4 germinal an IX (25 mars 1801) à Berthier et à Carnot


Nous sommes le 25 mars 1801 : Bonaparte prend connaissance du rapport que lui a adressé le ministre de la guerre sur les revues des trimestres précédents. Le 29 janvier 1800 en effet, Bonaparte, qui avait eu beaucoup à souffrir, tant en Italie qu'en Égypte, des malversations, tricheries et coulages de toutes sortes qui empoisonnaient les armées, crée un corps spécial d'inspecteurs aux revues, en confie la présidence à Carnot, nomme 60 officiers généraux, officiers supérieurs et hauts fonctionnaires du corps des commissaires de guerre, en tant qu'inspecteurs généraux, inspecteurs et sous-inspecteurs. Leur mission est de contrôler, chaque trimestre, toutes les unités de l'armée, jusqu'à l'échelon de la compagnie et plus bas si nécessaire, unité par unité, avec appel nominatif des soldats, vérification de l'effectif des chevaux, des encaisses et, d'une manière générale, de tout ce qui est propriété de l'état.
L'article le plus important de ce décret est l'article 7 : « Tout officier qui sera convaincu d'avoir porté sur les états mentionnés aux articles  5 et 6 un plus grand nombre d'hommes ou de chevaux qui existaient réellement, ou qui les aurait employés pour plus de temps qu'il ne devraient y être, sera dénoncé au général de l'Armée ou de la Division, qui le fera traduire devant un Conseil de guerre pour y être jugé comme dilapidateur des deniers de la République ».
 
Le 25 mars 1801, Bonaparte prend donc connaissance du rapport ministériel. Le ministre auteur du rapport n'est autre que Berthier qui a repris son poste au retour de la deuxième campagne d'Italie où il a servi comme chef d'état-major.
En dictant sa réponse, Bonaparte s'adresse donc à Berthier, qu'il considère comme le plus dévoué et le plus compétent de ses collaborateurs. La considération dans laquelle il le tient est tout entière contenue dans la lettre qu'il adressa au Directoire après la bataille de Lodi : « Si j'étais tenu de nommer tous les militaires qui se sont distingués au cours de cette journée extraordinaire, je serais obligé de nommer tous les carabiniers et grenadiers de l'avant-garde, tous les officiers de l'état-major, mais je ne dois pas oublier l'intrépide Berthier, qui a été, dans cette journée, canonnier, cavalier et grenadier ».
Mais il s'adresse aussi à Carnot, qui a assuré l'intérim de Berthier au ministère de la Guerre du 2 avril au 23 octobre 1800, le temps que ce dernier accompagne Bonaparte en Italie et participe à la victoire de Marengo. Lazare Carnot, de 15 ans l'aîné de Bonaparte, conserve encore à cette époque, et avant de devenir peu après un opposant notoire à la politique de Bonaparte, l'aura d'un passé glorieux au service de la France. Déjà lieutenant du Génie en 1771, la Révolution l'a propulsé en 1794 au Comité de salut public où, en charge de la guerre, il a, en créant la nouvelle Armée révolutionnaire des volontaires de l'an II, mérité le titre d'organisateur de la victoire après Fleurus. Nommé ensuite membre du Directoire lors de sa formation, toujours chargé de la guerre, il a fait, à ce poste, la connaissance de Bonaparte, tout jeune général encore, mais qui vient de sauver la République le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795). Réfugié au Luxembourg à la suite du coup d'état du 4 septembre 1797, il rentre en janvier 1801 à Paris après l'amnistie décrétée par Bonaparte devenu Premier Consul et reprend une place éminente dans le nouveau régime. Il est donc un homme de grande dimension.
 
La mécanique napoléonienne se met donc en marche : on a l'impression alors de lire par-dessus son épaule le rapport ministériel, disparu, hélas, des cartons de Vincennes.
« J'ai vu avec étonnement, citoyen ministre, dans le rapport que vous m'avez remis sur les revues du trimestre de germinal an VIII [30 germinal an VIII = 20 avril 1800], qu'au 1er ventôse an IX [20 février 1801] il vous manquait encore cent onze revues. Que l'on n'ait pas reçu les revues des compagnies isolées, cela se conçoit, mais qu'il y ait vingt-trois demi-brigades d'infanterie, dix régiments de cavalerie, quatre régiments d'artillerie, et jusqu'à des compagnies de gendarmerie dont les revues ne soient point encore arrivées, cela ne se conçoit point. Vous voudrez bien me faire connaître dans un rapport particulier quels sont les inspecteurs aux revues et les corps si fort en retard, et me mettre à portée de juger si la faute en doit être imputée aux corps ou aux inspecteurs aux revues. Dans les rapports du même genre que vous me ferez à l'avenir, vous voudrez bien me donner les noms des corps et des inspecteurs qui ne se seront point mis en règle.
J'ai été moins étonné de ne recevoir qu'en ventôse an IX, le résumé de germinal an VIII ; cependant, j'espérais le recevoir plus tôt. Vous voudrez bien donner des ordres afin qu'à dater du trimestre courant, je reçoive toujours ce résumé dans le deuxième mois du trimestre suivant.
Sur les quatre objets principaux qui doivent occuper le corps des inspecteurs, j'ai été satisfait de l'effectif ; mais je n'ai pu l'être des trois autres ; savoir : 1° l'habillement, l'équipement et l'armement ; 2° les fournitures ; 3° la comptabilité. Vous voudrez bien donner des ordres, afin que les dispositions des articles 4, 9, et 11 de l'arrêté du 9 pluviôse an VIII soient à l'avenir plus ponctuellement exécutées.
Aux détails renfermés dans le résumé que vous m'avez remis, je désire qu'à l'avenir vous fassiez joindre la répartition de l'effectif entre les vingt-cinq divisions militaires : ainsi que l'état sommaire des officiers de l'état-major général et des officiers en activité, mais sans troupes, qui auront été employés dans chacune de ces divisions.
Dans votre relevé général au 1er messidor, j'ai remarqué que vous portez 56 332 hommes aux hôpitaux du lieu ou externes, et cependant il n'y avait à cette époque, dans les hôpitaux, que 33 000 lits au plus, ce qui fait une différence de 24 000 environ. Cette différence énorme est un abus monstrueux qu'il faut faire cesser sans nul délai, dont il faut poursuivre et punir les auteurs.
Dans ce même relevé, j'ai vu les congés portés à 4 924, cette multiplicité de congés pendant les trois mois les plus actifs de l'année sont ou un abus militaire qu'il faut faire cesser, ou une dilapidation qui ne doit plus exister. Je vous charge de me présenter sans délai des mesures sur cet objet.
Dans ce même relevé, on a confondu les hommes embarqués et les hommes en jugement ; ces deux classes doivent, dans vos états, être aussi distinctes qu'elles le sont en réalité.
Dans les détails sur les pertes, j'ai vu que, dans un seul trimestre, 500 sous-officiers ont été promus au grade d'officiers. Lorsqu'on a un aussi grand nombre d'officiers à la suite que nous en avons, on doit être beaucoup plus sobres à en créer de nouveaux.
On a confondu les hommes désertés ou rayés des contrôles ; je vous prie d'en faire faire à l'avenir deux colonnes différentes, afin que l'on puisse suivre avec plus de certitude les mouvements de chaque trimestre.
J'ai été effrayé de voir que dans ce seul trimestre, il a été reformé 13 413 individus. Il faut, citoyen ministre, que vous me proposiez des moyens pour empêcher qu'à l'avenir les revenus de l'État ne soient absorbés par les dépenses de ce genre, et pour que les individus incapables de servir ne soient plus enlevés à leur domicile.
8 118 hommes passés d'un corps à l'autre pendant un seul trimestre, c'est encore un abus à réprimer. Ces 8 000 hommes ont dû coûter fort cher en frais de route ; les cadres ont été vides de ce nombre, et peut-être tous ceux qui sont partis ne sont point arrivés ; il ne faut pas absolument prohiber les passages d'un corps à l'autre, mais il faut beaucoup en diminuer le nombre, et afin qu'on puisse savoir si tous ceux qui partent pour un autre corps y arrivent, vous voudrez bien, dans les détails sur l'augmentation, faire séparer la première colonne en deux colonnes distinctes, l'une sera destinée  aux nouveaux soldats, et l'autre aux soldats venant d'un autre corps.
J'ai vu, dans le rapport, que le comité des inspecteurs vous demande qu'on établisse l'uniformité dans la composition des corps de la même arme ; leur voeu va être incessamment accompli par la formation nouvelle qui va bientôt être faite.
Les désordres dans les revues des bataillons du train d'artillerie m'ont paru plus grands que dans les autres corps ; cela n'est pas très étonnant, parce qu'ils sont nouvellement formés ; ceux de ces bataillons qui seront conservés devront, conformément au voeu des inspecteurs, être distingués par une série de numéros.
L'observation relative au nombre d'officiers des troupes helvétiques est d'une grande importance, il faut, citoyen ministre que vous me proposiez la réduction des officiers, si celui des soldats n'est pas très promptement augmenté. Il faudra aussi prendre des moyens certains pour que les soldats de ce corps ne soient jamais dans le cas d'être réformés et pour que la désertion ne les affaiblisse point.
Le manque au complet de la gendarmerie m'a étonné, mais je l'ai été encore davantage d'y voir des déserteurs. Il en est de même des vétérans nationaux. Je l'ai été surtout de voir qu'on avait fait rentrer dans les compagnies des hommes qu'on avait considérés comme déserteurs. L'opération ou l'énonciation en sont mauvaises.
Telles sont, citoyen ministre, les principales observations que j'ai faites sur le résultat des revues du troisième trimestre de l'an VIII. En somme, je suis satisfait du travail des inspecteurs ; je vous charge de le leur dire, mais ne leur laissez pas ignorer en même temps qu'ils sont encore loin d'avoir atteint leur but ; encouragez, excitez leur zèle, secondez les de tout votre pouvoir, afin que l'ordre et l'uniformité, l'économie et la régularité remplacent, dans toutes les parties qui leur sont confiées, les dilapidations et les désordres qui s'y étaient introduits. Assurez le corps des inspecteurs que je me ferai un plaisir d'accorder de l'avancement et des récompenses à ceux qui se seront distingués par leur probité, leur intelligence et leur zèle, mais que je me ferai un devoir rigoureux et sacré de réprimer et punir ceux qui vous donneront lieu de porter de justes plaintes contre eux. »
Signé : BONAPARTE

 
Ce projet de lettre, cruellement désobligeant pour son destinataire, est resté à l'état de projet. Il figure dans les archives du ministère, mais, bien entendu, il n'a jamais et ne sera jamais publié.

Après ce décorticage minutieux et l'expression énergique de son mécontentement, assorti de menaces de sanctions non déguisées, l'homme politique reprend le dessus, et sans doute aussi l'homme respectueux envers Carnot et Berthier, et c'est une lettre fortement édulcorée qui est envoyée le jour même. En voici la teneur :
 
Paris le 4 germinal an IX (25 mars 1801)
J'ai parcouru, citoyen ministre, le rapport que vous m'avez remis sur les revues du trimestre de germinal an VIII.
Ce rapport a été fait dans l'an IX, et cependant il manquait encore aux inspecteurs généraux cent onze revues du trimestre de germinal, et, entre autres, les revues entières de 23 demi-brigades, 10 régiments de cavalerie, 4 d'artillerie, et même de quelques brigades de gendarmerie. Cela ne peut provenir que de la négligence de quelque inspecteur ou sous-inspecteur ou de la mauvaise administration des corps. Dans l'un ou l'autre cas portez-y remède.
Je désire que vous me remettiez dans le courant de germinal les revues du 1er trimestre de l'an IX.
Sur les états de revues, 56 000 hommes sont portés comme étant aux hôpitaux ; cependant, d'autres états m'ont prouvé qu'il n'y en avait pas plus de 30 000.
On a confondu les hommes embarqués et ceux en jugement ; ce sont deux objets différents.
Faites connaître aux inspecteurs généraux que l'ordre dans l'administration et les finances ne peut être établi que par le succès qu'ils obtiendront dans la confection des revues ; que j'espère que les revues de l'an IX ne laisseront rien à désirer, et que l'on pourra, d'après elles, contrôler la solde et les fournitures de tous les corps.
Signé : BONAPARTE




  2 – Une lettre du 3 février 1806 à Eugène de Beauharnais


Dans le même ordre d'idée, la lecture des correspondances permet d'apprécier le souci constant des finances publiques. Pas un jour ne se passe qu'il n'aborde un dossier financier, un état d'effectif ou d'approvisionnement. La précision des observations, et des remontrances, souvent au plus haut échelon et même à sa famille ou ses proches, sur une dépense jugée inutile ou même douteuse, est la marque de son esprit analytique, même dans un domaine où, apparemment, il n'a pas de dispositions particulières.
Certes, on ne peut nier qu'il ait distribué de larges dotations à sa famille, à ses maréchaux, et aux hauts dignitaires de l'Empire. Mais, dans son esprit, combler de richesses ses proches était leur éviter les tentations  de la constituer eux-mêmes, par des moyens illicites et impossibles à contrôler.

Pour illustrer mon propos sur son souci de bonne gestion de l'argent public, voici une lettre adressée au Prince Eugène :
 
Paris 3 février 1806
Mon Fils, vous avez très mal arrangé vos affaires à Paris ; on me présente un compte de 1 500 000 francs pour votre maison ; cette somme est énorme. Messieurs Calmelet, Bataille et ce petit intendant que vous avez nommé sont des fripons ; et je vois qu'ils ont tout embarrassé de manière qu'il sera impossible de ne pas payer beaucoup.
Je vois cela avec peine ; je vous croyais plus d'ordre. On ne doit rien faire faire sans un devis, avec engagement de ne pas le dépasser. Vous avez fait tout le contraire ; l'architecte s'en est donné tant qu'il a voulu, et voilà des sommes immenses jetées dans la rivière. J'ai chargé Bessières de veiller lui-même à ces affaires.
Portez plus d'attention et de savoir que cela aux affaires de ma liste civile d'Italie ; les architectes sont partout les mêmes.





  3 – Une lettre du 12 mars 1806 à Dejean


En voici une autre, révélatrice de son horreur des voleurs, prévaricateurs et dilapidateurs des deniers de l'État.
 
Paris, 12 mars 1806
Au général Dejean, ministre de l'Administration de la guerre.
« Envoyez chercher Solignac (Jean-Baptiste Solignac, 1773-1850. Mis en cause pour un détournement de 500.000 francs), il m'a fait une déclaration inexacte. J'ai de Trieste, Padoue, Vicence, etc., des renseignements précis. Que Solignac vous fasse une déclaration nette. 
Je veux avoir jusqu'au dernier sou. Si je ne l'ai point, je nomme une commission de sept colonels pour faire des enquêtes, et je fais condamner Solignac et qui de droit, par ce tribunal, à des peines infamantes : ils ont trop abusé. S'il vous déclare même jusqu'à six millions avec tous les détails pour les retrouver, bien ; sans quoi, faites-le arrêter ».




  4 – Compassion et bienveillance : un témoignage


Enfin et pour en terminer sur une note plus romantique, voici une citation qui fait découvrir un autre aspect du caractère de Napoléon, moins connu. Il nous est rapporté par le général  Boulart dans ses Mémoires militaires. Le général Boulart, ancien d'Italie et qui participa à toutes les guerres de l'Empire, nous fait le récit d'un incident survenu pendant la campagne de Prusse, quelques jours avant Iéna.
 
Vendredi 3 octobre 1806, en campagne quelques jours avant Iéna.
À Würzburg
« J'aperçois une nombreuse cavalcade qui s'avançait à une grande allure ; je me range, c'était l'Empereur qui arrivait. Une pauvre paysanne, qui était un peu en arrière de moi, ne s'étant pas détournée à temps, est renversée par le cheval que montait Napoléon ; celui-ci s'arrête, fait un geste de regret et de compassion expressif, ordonne de relever cette femme, s'assure qu'elle n'a pas de mal, lui adresse quelques paroles par l'intermédiaire de quelqu'un de sa suite, l'indemnise généreusement et continue son chemin. »
 
On peut lire, au fil des pages, bien d'autres témoignages de la bienveillance de Napoléon, envers ses soldats certes, mais aussi envers des personnes inconnues et dont il n'attendait rien en retour. Il s'agissait toujours d'un geste spontané, dénué d'arrière-pensée. Il n'est pas rare de trouver, en dehors de la correspondance, des suppliques dont aucune ne lui échappait avec, dans la marge, la mention « donnez sur ma cassette personnelle » après le montant d'une  gratification ou d'un secours.
 
Relever dans la correspondance de Napoléon des traits aussi significatifs de son caractère que sa capacité d'analyse, son aversion pour la prodigalité, son souci de la bonne gestion des deniers publics, et en même temps sa faculté de compassion envers les faibles n'est pas fréquent chez les auteurs de romans historiques. Ces traits méritaient, je crois, d'être soulignés.



  Conclusion


Lorsque la Correspondance sera achevée, les historiens auront entre les mains un panorama complet de la vie de Napoléon, et peut-être que la mise en évidence des traits soulignés dans cette réflexion leur permettra d'avoir une vision nouvelle de la personnalité de l'homme  Napoléon, dont la mémoire fut si cruellement maltraitée pendant les deux siècles passés.
 
 
Antoine Battesti, membre correspondant du projet d'édition de la Correspondance générale de Napoléon Bonaparte par la Fondation Napoléon          
Paris, janvier 2006
 
 
Principales sources :
- La Correspondance de Napoléon Ier
- Jean Tulard : Dictionnaire Napoléon
- Jean Tulard : Napoléon au jour le jour
- Thierry Lentz :  Nouvelle histoire du Premier Empire
- Alain Pigeard : Dictionnaire des batailles Napoléon


 
     
 
 

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Auteur :

BATTESTI Antoine

Revue :

inédit

Mois :

janvier

Année :

2006

 

 
 

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