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Oudinot en 1809-1810. Les lauriers de la gloire
(Article de OUDINOT Marc, Agrégé d'histoire, ancien élève de l'ENA, haut fonctionnaire au ministère de l'Economie et des Finances. M. Oudinot est le descendant direct du maréchal Oudinot. )
Informations
Le « grenadier » Oudinot à Essling
Wagram ou le courage d'un lion
Le comportement chevaleresque de « Bayard »
D'éminentes qualités civiles en Hollande
En aparté : Le grenadier Pils
En aparté : les blessures d'Oudinot
1809-1810 : deux années contrastées pour Oudinot. Au feu et au sang de la campagne d'Autriche succéda l'opération de Hollande, où pas un coup de feu ne fut tiré. C'est durant ces années aussi que le général Nicolas-Charles Oudinot (1767-1847), qui avait à peine plus de quarante ans, se trouva porté au sommet des honneurs militaires de l'Empire.
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Le maréchal Oudinot © DR
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Proche de ses soldats, meneur d'hommes exceptionnel mais économe de leur sang, Oudinot, dont le courage déjà légendaire sous la République lui avait valu la glorieuse appellation de « Brave », recueillit alors les lauriers qu'appelait la notoriété, peu imaginable aujourd'hui, dont il jouissait dans la Grande Armée. Au demeurant, au lendemain de la bataille de Wagram, lorsque fut connue la nomination de trois nouveaux maréchaux, « le soldat français, avec son gros bon sens, les classait ainsi dans les causeries du bivouac : la France a nommé Macdonald, l'armée a nommé Oudinot, l'amitié a nommé Marmont », rapporte le commandant Parquin dans ses Souvenirs. Un mois plus tard, Oudinot, qui était déjà comte de l'Empire, se vit conférer le titre de duc de Reggio. L'année suivante, le 14 avril 1810, par lettres patentes venant parfaire son titre ducal lui furent octroyées des armoiries, où un lion dressé portant une grenade enflammée en sa patte droite a pour pendant trois heaumes médiévaux. Ces « meubles » héraldiques très parlants pour évocateurs qu'ils soient d'« images d'Epinal », n'en constituent pas moins des jalons très pertinents sur les pas de ce soldat d'exception que fut Oudinot.
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Le « grenadier » Oudinot à Essling
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La grenade enflammée que porte dans sa patte droite le lion, rappelle les fameux grenadiers de la Réserve, dont Oudinot a commandé les trois formations successives. Composée des meilleures unités, puisées dans différentes divisions, cette « Réserve », qui était ainsi l'élite de l'élite, faisait partie du 2e corps de Lannes, mais était engagée et commandée de manière quasiment autonome. L'identification d'Oudinot avec ces soldats, dont il avait su faire l'une des meilleures et plus fameuses unités de la Grande Armée, redoutée et admirée même par ses adversaires, fut telle qu'on ne savait qui était le plus fier, lui d'être leur général ou bien eux d'être « les grenadiers d'Oudinot ». Une fois devenu maréchal, il conserva toujours sur ses boutons d'uniforme la grenade, emblème de ces fameux soldats, qui entrèrent dans la légende napoléonienne lors de la fulgurante campagne de 1805, se comportèrent avec le courage et la noblesse de légions de l'antiquité en 1807, avant de se conduire une dernière fois héroïquement durant la campagne d'Autriche en 1809. Oudinot avait mis à profit les premiers mois de l'année 1809 pour réorganiser cette nouvelle troupe d'élite de près de 20 000 hommes. Formée de deux divisions, elle était constituée de ce qui restait des compagnies de grenadiers de la campagne de 1807 et de quatre compagnies de fusiliers, qui étaient des jeunes conscrits. Ils étaient moins expérimentés que les redoutables vétérans de 1805 et le temps manquait pour parachever leur instruction. Néanmoins, dès le début du mois d'avril, ils furent sur le pied de guerre, prêts à marcher contre les Autrichiens d'autant qu'ils étaient placés sous les ordres de deux généraux de division expérimentés : Claparède et Tharreau. L'infanterie du corps de réserve était complétée par une division de cuirassiers commandée par le remarquable général Espagne et par la brigade de cavalerie légère aux ordres du non moins remarquable général de Colbert.
La série de victoires que remporta l'Empereur à Tengen, Abensberg, Landshut, Eckmühl et à Ratisbonne du 19 au 23 avril fit refluer les Autrichiens et lui ouvrit la route de Vienne. C'est au cours de la marche vers la capitale autrichienne que le 3 mai, à Ebelsberg, eut lieu un terrible choc entre les troupes d'Oudinot, absent ce jour-là, et de Masséna et celles du général autrichien Hiller. Ce dernier avait regroupé ses quarante mille hommes dans cette place forte, située sur la rive est de la Traun, tout près de son confluent avec le Danube, à six kilomètres au sud-est de Linz, point stratégique à mi-chemin entre Ratisbonne et Vienne. Les combats, où les soldats firent preuve d'un courage et d'une ténacité insensés d'un côté comme de l'autre, se poursuivirent au milieu des flammes d'un incendie qu'avaient allumé les Autrichiens pour assurer leur défense. Dans la ville réduite en cendres, dont les ruines fumaient encore huit jours après le combat, les jambes des chevaux s'enfonçaient dans une boue de chair et de sang humain encore chaud. Quand, finalement, les Autrichiens battirent en retraite, gagnant la montagne après huit heures de combat acharné, ils « s'en allèrent terrifiés par tant d'audace », précise Thiers dans son Histoire du Consulat et de l'Empire. Sans délai, Oudinot reprit sa marche, obéissant spontanément en cela à l'injonction fameuse que Napoléon avait ajoutée en bas d'un ordre adressé à Masséna avant le combat de Pfaffenhoffen : « Activité, activité, vitesse. » Amstetten, Melk, Saint-Pölten, autant de lieux qui lui étaient familiers. Dispersant sur son passage quelques troupes ennemies éparses, il arriva le 9 mai 1809 aux portes de Vienne, où pour la seconde fois il allait entrer en tête de Grande Armée avec le 2e corps de Lannes. Mais l'état d'esprit des Viennois était bien différent de celui de 1805. La capitale, quoique peu en mesure de se défendre, entendait résister. S'avançant vers les portes de la ville, Lannes et Oudinot furent accueillis par un tir nourri. Les parlementaires envoyés auprès de l'archiduc Maximilien furent attaqués à leur tour par la foule et reçus à coups de sabre par un peloton de hussards. Il fallut donc forcer la capitale autrichienne.
L'Empereur, installé à Schönbrunn, se retrouvait une nouvelle fois maître de Vienne et de la rive droite du Danube comme quatre ans auparavant. Pour autant la situation était loin d'être comparable. Les ponts avaient tous été détruits cette fois-ci. La largeur, la rapidité et la profondeur considérables des eaux du fleuve en cette saison en faisaient un rempart qui semblait exclure toute possibilité d'attaque. Enfin, l'archiduc Charles, le meilleur stratège parmi les adversaires de la France, était solidement retranché de l'autre côté du Danube. Avec près de cent mille hommes et quelque trois cents pièces d'artillerie, il s'était établi sur les hauteurs de Wagram, qui dominaient l'immense plaine du Marchfeld, champ de bataille de l'Europe, où déjà les Romains montaient la garde contre les Germains et où les armées des Habsbourg avaient affronté les Turcs. Néanmoins, sans attendre l'arrivée de renforts Napoléon rechercha un point de passage pour aller débusquer l'armée autrichienne. Avec ce qui restait dans les arsenaux et tout le matériel qui se trouvait aux alentours fut lancé un immense pont de bateaux et la traversée commença dès le 20 mai. Le 4e corps de Masséna et le 2e corps de Lannes franchirent le fleuve et allèrent s'établir dans les villages d'Aspern et Essling. Contre toute attente, à peine la tête de pont était-elle établie que, le 21 dans la matinée, les vingt-cinq mille Français virent descendre vers eux à travers l'immense plaine toute l'armée autrichienne. Au prix de combats héroïques, Masséna et Molitor résistèrent jusqu'à la nuit dans le cimetière de l'église d'Aspern, tout comme Lannes et Bessières dans Essling. C'est pendant la nuit du 21 au 22 que les deux divisions de grenadiers d'Oudinot purent entamer à leur tour le passage du bras principal du fleuve pour continuer ensuite lentement sur le petit pont étroit et instable qui reliait l'île de Lobau à la rive gauche. À quatre heures du matin, la bataille proprement dite reprit. Le rapport des forces était moins disproportionné que la veille mais les Français se battaient encore pratiquement à un contre deux dans l'attente des renforts de l'armée du Rhin qu'amenait Davout. Bientôt, rapporte le grenadier Pils dans son Journal de Marche (1), « le village d'Essling est en ruine, il nous est pris quatre fois et nous en délogeons quatre fois l'ennemi ; nous laissons comme eux, à chaque nouvel effort, une longue traînée de cadavres qui cache à nos yeux ceux que nous y avions abandonnés à l'attaque précédente ». Pour emporter la décision, Lannes ordonna une charge de cavalerie, qui ne réunit pas moins de cinq mille cavaliers. Un grand désordre gagna alors la ligne autrichienne, qui peu après fut enfoncée et se disloqua. Éblouissant de courage, Oudinot poussait sa monture, la jetait vers l'ennemi, indifférent aux balles que l'on entendait siffler. « L'Empereur tempérait l'ardeur du maréchal Lannes, qui pressait le pas en avant des siens, indique le général Lejeune dans ses Mémoires ; il recommandait aussi au général Oudinot de ralentir les attaques pour laisser à sa grosse cavalerie le temps d'arriver avec les quarante mille hommes du maréchal Davout, dont quelques troupes commençaient à paraître. » Mais alors que la victoire était à portée de la main, arriva un ordre de repli général de l'Empereur à la suite d'une nouvelle rupture du pont principal, qui reliait l'île de Lobau à la rive sud, par où arrivaient les munitions et les troupes de Davout. On essaya d'abord de donner l'illusion à l'ennemi qu'il s'agissait d'un repli tactique, puis on dut reculer pied à pied sous les coups de boutoirs de l'armée autrichienne que l'archiduc Charles, informé de la situation, lança massivement en ordre d'assaut. D'énormes vagues de soldats autrichiens avancèrent, s'apprêtant à submerger les faibles barricades de meubles et de pierres, illusoires remparts derrière lesquels attendaient les Français, qui devaient tenir jusqu'à la nuit. Les munitions venant à manquer, les soldats n'eurent parfois plus comme seule ressource que de lancer des pierres à leurs assaillants, de se battre avec des bâtons ou d'utiliser leur fusil comme une massue… « Alors les grenadiers d'Oudinot, jeunes, presque imberbes, repoussent encore une fois et font reculer ces vieilles moustaches hongroises si bien cirées et retroussées en cornes menaçantes », souligne Lejeune dans ses Mémoires. C'est dans ces moments critiques que jouaient la discipline longuement inculquée et l'expérience accumulée permettant d'éviter la panique et la débandade. Héroïques et impavides les grenadiers parvinrent à refluer en ordre sur l'île de Lobau avec la garde impériale et le reste des troupes de Lannes et de Masséna, mais en essuyant des pertes énormes.
Le général Oudinot sortit de cet enfer en ayant reçu un coup de sabre et une balle dans le bras. Il avait eu deux chevaux tués sous lui et sa dernière monture était criblée de blessures. Après avoir voulu enfourcher de nouveau un cheval frais, il avait dû renoncer à rester plus longtemps sur le champ de bataille car il perdait trop de sang. Son état-major était décimé : « Le colonel Chaponnel avait une balle dans le genou ; l'aide de camp Picard était grièvement atteint ; le capitaine Jacqueminot avait les deux cuisses traversées par une balle ; le chef d'état-major, le général Paris, était déchiré par un obus ; le chef d'escadrons Hulot d'Osery venait d'avoir le bras emporté en causant avec le général qui lui donnait un ordre », précise Pils. Le corps des grenadiers d'Oudinot avait enregistré de telles pertes que le peu qui en restait fut réuni à la Garde impériale sous le commandement du général Dorsenne, lui-même gravement blessé à la tête. Quant à la belle division de cuirassiers du général Espagne, qui avait fait l'admiration du roi de Wurtemberg un mois auparavant lors d'une parade des grenadiers d'Oudinot, elle n'existait plus. Oudinot, qui avait été transporté à Vienne par ordre de l'empereur pour s'y faire soigner, s'installa à l'Albertina, palais situé au n° 1 de l'Augustinerstrasse, que Lannes avait occupé précédemment. C'est là qu'il apprit la blessure de ce dernier, puis, le 31 mai, la fin tragique de son ancien compagnon d'armes dont il fut vivement affecté. C'est là aussi que lui parvint sa nomination à la tête du 2e corps de la Grande Armée (2) en remplacement de ce maréchal. « L'empereur a donné le commandement du 2e corps d'armée au comte Oudinot, général éprouvé dans cent combats, où il a montré autant d'intrépidité que de savoir », annonça le 23 mai 1809 le dixième bulletin de la Grande Armée.
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Wagram ou le courage d'un lion
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Le lion héraldique des armoiries d'Oudinot symbolise évidemment sa bravoure, dont la bataille de Wagram allait donner une illustration de plus. Comme il l'avait si souvent fait, Napoléon avait prévu de feindre une attaque de front et d'exécuter un mouvement destiné à tourner l'armée adverse par la droite. Pour y parvenir, il fallait d'abord faire traverser le Danube à son armée qui était cantonnée dans l'île de Lobau, pari périlleux sinon insensé. Afin de tromper l'ennemi, Napoléon avait établi son grand quartier général à l'ouest de l'île et y avait fait prendre position à grand bruit à la division Legrand. Cependant, avec Masséna et Oudinot, il avait repéré un autre point de passage à l'extrémité sud-est de Lobau, là où le petit bras du fleuve rejoignait le grand. C'est à cet endroit, à la hauteur d'Enzersdorf décida l'Empereur, qu'Oudinot passerait en premier pour établir une tête de pont et surprendre l'armée autrichienne sur son flanc. Le 4 juillet à dix heures du soir, tandis que la grande batterie concentrée dans le nord de l'île se déchaînait et balayait la grande plaine du Marchfeld jusqu'à Aspern et Essling dans la direction où l'Empereur voulait accréditer l'idée d'un débarquement, Oudinot se mit en marche à la tête du 2e corps pour lancer l'audacieuse entreprise qui lui avait été confiée. Un orage d'une violence inouïe venait servir ce projet : le ciel, qui était sillonné à la fois par des obus et par des éclairs dans un vacarme assourdissant, était en feu, tandis que des torrents de pluie mettaient en défaut la vigilance des postes ennemis. Sans faire aucun bruit, quinze cents voltigeurs d'Oudinot, constituant une véritable troupe d'assaut, embarquèrent dans une dizaine de chaloupes canonnières et se jetèrent sur la rive gauche du Danube. Quelques coups de feu dans la nuit : les éclaireurs d'Oudinot avaient pris pied. Une cinquenelle assurant un va-et-vient de bateaux fut rapidement établie. En moins d'une heure, toute la division du général Tharreau franchit le bras du fleuve à la suite des éclaireurs. Un pont d'une seule pièce, qui avait été dissimulé à proximité, fut alors arrimé en quelques minutes par les pontonniers sous le feu autrichien, puis le corps d'Oudinot commença immédiatement son passage. À onze heures du soir, deux autres ponts avaient été mis en place. Masséna passa sur celui de gauche et repoussa immédiatement l'avant-garde du général Nordmann. Davout utilisa celui de droite. Oudinot traversa lui-même vers trois heures du matin, puis surveilla le transfert de tout son corps d'armée, dont la dernière colonne débarqua à sept heures.
La vigilance des Autrichiens, qui s'attendaient à un passage beaucoup plus à l'ouest, avait été complètement déjouée. Une dizaine de ponts de bateaux avait été lancée entre l'île et la rive nord. Dans la matinée, alors que cessait la pluie qui tombait avec violence depuis une douzaine d'heures, soixante-dix mille hommes avaient déjà franchi le Danube, pendant que l'autre moitié de l'armée arrivait sur l'île de Lobau pour passer à son tour. La Grande Armée était sortie du piège de Lobau. La manoeuvre avait parfaitement fonctionné, même s'il n'était plus envisageable de surprendre de flanc l'archiduc Charles qui s'était retiré la veille sur les hauteurs de Wagram. Après s'être déployé dans le bois de Mühlleiten, Oudinot déboucha sur le château de Sachsengang, où ses grenadiers débusquèrent un millier d'Autrichiens et, à neuf heures, le 2e corps se trouvait en ligne avec le reste de la Grande Armée dans la grande plaine du Marchfeld. Oudinot, au centre du dispositif, avait Masséna à sa gauche et Davout à sa droite. Derrière eux, Bernadotte, Marmont et l'armée d'Italie. Dans la matinée, avec l'appui des cavaliers de Lasalle et Marulaz, Oudinot s'empara du village de Rutzendorf, tenu par les troupes du général Nordmann, comme il en avait reçu l'ordre de l'Empereur. Cette manoeuvre avait contribué à déblayer toute la plaine qui était séparée de Wagram, où était retranché le gros des forces autrichiennes, par le Russbach, petit cours d'eau au lit marécageux. En début d'après-midi, Oudinot, ainsi que Bernadotte et Macdonald, reçut l'ordre de se lancer à l'assaut du plateau de Wagram pour enfoncer la défense autrichienne. Comme le bruit du feu s'était tu sur toute la ligne, l'Empereur lui avait fait dire de pousser plus avant et de faire « un peu de musique avant la nuit. La musique ne tarda pas à se faire entendre et ce fut une symphonie plus grande qu'on ne l'avait pensé », précise le général Mathieu Dumas dans ses Souvenirs. Bientôt Wagram et Baumersdorf [Parbasdorf], tenus par le général Hardegg et les troupes de Bellegarde, étaient sur le point d'être emportés, quand survint l'inattendu. Dans la confusion des combats, au milieu de la fumée des incendies et des bombardements, les Italiens de Macdonald, confondant les uniformes blancs des Saxons de Bernadotte avec les lignes autrichiennes, les mitraillèrent dans le dos, provoquant une panique indescriptible. Les Saxons refluèrent dans le plus grand désordre, entraînant avec eux d'autres bataillons sur plus de deux kilomètres et créant une inextricable confusion dans les corps de Macdonald et d'Oudinot. Quand les soldats purent, enfin, être regroupés en ordre aux abords de Raasdorf, il était alors trop tard pour recommencer. Wagram restait aux mains des Autrichiens. L'attaque se trouvait donc remise au lendemain. Au milieu de ses soldats, Oudinot s'assoupit quelques heures dans un sillon de terre labourée. Dès quatre heures, le 6 juillet, il gagna avec son état-major une petite colline pour observer les premiers mouvements de l'ennemi. « On pouvait voir les feux des pièces sur deux lignes, précise le général Dezydery Chlapowski : la première en plaine, du Danube à la plaine de Wagram, occupée par Oudinot, la seconde sur les hauteurs venant de l'artillerie du maréchal Davout. » Se trouvant immédiatement sur la gauche de Davout, Oudinot avait reçu l'ordre de ne pas bouger tant que le corps du prince de Hohenzollern, qui lui faisait face, n'aurait pas donné. Sa longue vue braquée sur Neusiedl, qui était couronné d'un vieux château féodal flanqué d'une haute tour, il suivait avec attention la progression de Davout. L'intérêt de s'emparer de ces positions au-delà du Russbach pour s'assurer par un mouvement latéral la maîtrise de Wagram, clé de la position autrichienne, lui paraissant évident, il n'hésita pas. En dépit des ordres reçus, sautant à cheval il traversa le cours d'eau et lança ses troupes à l'assaut du village de Baumersdorf où il pénétra l'un des premiers, l'épée à la main.
Oudinot et Davout gagnèrent ainsi méthodiquement du terrain, se rapprochant de Wagram. Au galop en avant de ses troupes, Oudinot sentit une soudaine brûlure à la tempe. Une balle autrichienne, qui lui avait rasé la tête et déchiré l'oreille gauche, toucha son aide de camp, le capitaine de Lamarre. « Qui de nous deux est blessé ? » s'écria-t-il sans s'arrêter. Un instant plus tard, son cheval s'effondra, une patte arrachée par une décharge de mitraille. Avant de poursuivre sa percée, il décida de donner un bref moment de repos à ses hommes pour assurer le regroupement de ses forces. Pendant que ses généraux reformaient leurs colonnes, il fit appeler Capiomont, chirurgien en chef du 2e corps, pour lui recoudre l'oreille… Reprenant ensuite son offensive, il envoya la brigade Coehorn déloger l'ennemi sur la route de Znaïm. Il prit lui-même la tête de la brigade Albert, ranima l'ardeur vacillante des soldats que la fatigue ralentissait et les entraîna à sa suite faisant tout plier devant lui. Soutenu par la division Puthod du corps d'armée de Davout, Oudinot « enlève Deutsch-Wagram en flammes et le plateau est couronné par le 2e corps tout entier, rapporte son fidèle compagnon, François Pils […]. Le général descend du cheval que lui avait prêté le lieutenant-colonel du 57e de ligne pendant l'action ; il est tête nue, ses vêtements sont en lambeaux et couverts du sang qui s'échappe de deux blessures ; il vient d'avoir la cuisse droite traversée par une balle. Piquant sa vaillante épée dans la terre qu'il a conquise, il s'appuie sur le pommeau de cette arme, pendant que le docteur Capiomont arrête le sang avec des tampons de charpie et lui bande la cuisse ». Au général de Monthion venu de la part de l'Empereur l'engager à se faire transporter à Vienne pour y être soigné, il répondit : « Dites à Sa Majesté que je ne sortirai de Wagram qu'après la déroute complète de l'ennemi », précise son fils, Victor, dans son Voyage autour de mon cabinet (3). Instant fameux qui rappelle les images légendaires des temps héroïques de la chevalerie. Simultanément, l'attaque décisive lancée par Napoléon pour défoncer le centre de l'armée ennemie battait son plein dans la plaine et, à trois heures, la bataille était gagnée. Découragé, l'archiduc Charles recula en bon ordre jusqu'en Moravie, poussé très vivement par les corps de Marmont, de Masséna et d'Oudinot. Dans ses Souvenirs du 12e Chasseurs, le capitaine Aubry rapporte qu'alors qu'aucun officier n'arrivait plus à rassembler les soldats harassés de fatigue et excités par le vin qui abondait dans cette région, Oudinot parvint encore à galvaniser l'énergie de ses troupes par un appel aussi viril que martial : « Arrière tous ces bougres de soulards ! Nous sommes soldats tant que les c… nous battrons au c… ! Qui m'aime me suive ! » Mais la cavalerie française était trop épuisée et dispersée pour engager la poursuite et écraser totalement l'archiduc Charles. Néanmoins, quelques engagements furieux eurent encore lieu, puis ce dernier demanda un armistice le 11 juillet à Znaïm avant de se démettre de son commandement.
Le lendemain de la victoire, le vendredi 7 juillet dans la soirée, l'Empereur vint voir Oudinot qui avait établi son quartier général au bord du Russbach. Faisant allusion à l'initiative qui l'avait conduit à s'emparer de Wagram malgré les ordres reçus, Napoléon lui dit : « Savez-vous ce que vous avez fait hier ? – Mais, Sire, j'espère n'avoir pas trop mal fait mon devoir. – Ce que vous avez fait, rétorque l'Empereur en plaisantant, vous avez mérité d'être fusillé. » Napoléon n'avait quitté Oudinot qu'après l'avoir remercié des services qu'il lui avait rendus, principalement pendant cette dernière journée. « Au moment où je rapportais de l'eau fraîche puisée dans le Russbach pour calmer l'inflammation des blessures du général, précise le fidèle Pils, Sa Majesté lui disait : – Je n'oublierai pas que vous avez conduit le 2e corps, comme l'aurait fait votre prédécesseur Lannes, l'ami qui m'était si cher. » Le 30e bulletin de la Grande Armée vint le souligner avec éclat : « Le village de Wagram a été enlevé le 6 entre 10 et 11 heures du matin et la gloire en appartient tout entière au maréchal Oudinot et à son corps. » Napoléon revint, d'ailleurs, à plusieurs reprises sur ce sujet car Bernadotte s'était attribué la prise de Wagram dans un ordre du jour qu'il avait fait insérer dans presque tous les journaux, ce qui avait provoqué la fureur de l'Empereur. Dans une lettre au ministre de la guerre en date du 29 juillet 1809, il précisa : « Si vous avez l'occasion de voir le prince de Ponte-Corvo [Bernadotte], témoignez-lui mon mécontentement du ridicule ordre du jour qu'il a fait imprimer dans tous les journaux […]. Cet ordre du jour contient d'ailleurs des faussetés. C'est le général Oudinot qui a pris Wagram le 6 à midi. » Ce dernier, une fois de plus, était passé à deux doigts de la mort. Les trois officiers supérieurs, qui remplirent successivement auprès de lui les fonctions de chef d'état-major pendant cette bataille, furent tués. D'abord son chef d'état-major en titre et son ami de longue date, le général Gautier, mortellement blessé à ses côtés, puis le général Duprat, mis en pièces par un obus, et enfin le colonel Chaponnel. Ses aides de camp van Berckem, de Lamarre, Jacqueminot et Zénovitz étaient grièvement blessés. Ses autres officiers d'ordonnance l'étaient également bien que plus légèrement. Les pertes, on le sait, étaient énormes. À la fin de l'été, Oudinot, qui était alors installé à Vienne dans le palais du prince de Liechtenstein, l'un des plus beaux de la capitale, fit célébrer un grand service à la cathédrale en l'honneur de ses officiers et aides de camp morts à Essling et à Wagram.
L'Empereur avait gagné la plus grande bataille jamais livrée en Europe. Après ce véritable coup de tonnerre par lequel se terminait la campagne de 1809, il distribua récompenses et dotations aux héros auxquels la victoire devait beaucoup. C'est alors qu'Oudinot, qui s'était couvert de gloire, fut fait maréchal sur le champ même de bataille. La nouvelle lui en fut portée le lendemain de la signature de l'armistice de Znaïm, le 12 juillet, par le colonel de Flahaut, aide de camp de Berthier, alors que, souffrant de ses blessures, il était étendu sur une botte de paille dans une grange sur la route de Moravie au milieu de ses soldats. Un mois plus tard, le 15 août à Schönbrunn, où était célébré l'anniversaire de Napoléon avec force réjouissances comme dans tout l'Empire, il reçut solennellement des mains de l'Empereur son bâton de maréchal, ainsi que Macdonald et Marmont, et se vit conférer le titre de duc de Reggio.
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Le comportement chevaleresque de « Bayard »
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À ces qualités militaires hors du commun, Oudinot ajoutait un sens de l'honneur, au demeurant largement partagé au sein de l'armée ; mais il fut incontestablement l'un de ceux qui le portèrent à son plus haut degré. C'est ce que symbolisent les trois heaumes médiévaux figurant dans ses armoiries, qui viennent rappeler les vertus de Bayard, « le chevalier sans peur et sans reproche », auquel l'Empereur l'avait comparé en le présentant au tsar de Russie lors du congrès d'Erfurt en 1808… comme le « Bayard de l'armée française ». D'ailleurs, quelques années plus tard, au début de 1813, l'Empereur dit de lui à la comtesse de Kielmannsegge : « Oudinot, c'est l'homme à la conscience irréprochable. » Il est vrai qu'Oudinot faisait de l'honneur et du respect de l'adversaire la règle d'or du comportement militaire, conforme en ceci, d'ailleurs, à l'esprit d'une époque où il n'était pas rare après la bataille d'honorer les faits d'armes de ses ennemis. Les témoignages abondent à ce sujet. Ainsi à l'issue du siège de Dantzig (1807), où l'intervention de Lannes et Oudinot avait été décisive, en véritables paladins des temps anciens, ils laissèrent l'un et l'autre le maréchal Lefebvre entrer seul dans la ville à la tête de l'armée, ayant décliné le partage de cet honneur pour l'attribuer tout entier à leur vieux camarade. Lors de ce même siège, à la suite de l'étonnante capture par ses voltigeurs d'une corvette anglaise qui avait tenté de forcer la passe de Dantzig, les prisonniers furent conduits à la forteresse de Langfuhr tandis qu'il hébergea leurs épouses dans son propre logement. Puis dans la soirée, rapporte Pils, le général Oudinot « fit servir à dîner aux officiers et à leurs femmes, dont la gaîté égala les angoisses par lesquelles elles venaient de passer ».
En 1809, peu avant la bataille de Wagram, ayant eu connaissance du pillage par ses troupes du presbytère du curé d'Ebersdof auquel il ne restait rien que les habits qu'il portait, il lui fit savoir qu'il aurait désormais table ouverte à son quartier général et lui donna une bourse remplie d'or en ajoutant plaisamment : « Je serais heureux, monsieur le curé de vous offrir quelques-uns de mes habits, mais je craindrais que vos ouailles ne veuillent plus vous reconnaître pour pasteur ; je vous demande donc la permission de réparer plus utilement le tort qui vous a été fait. » En l'absence de service de santé efficacement organisé, à la fin de chaque affaire, Oudinot avait l'habitude de parcourir le champ de bataille suivi de son chirurgien et de faire donner des soins aux blessés ennemis comme à ses propres soldats. Bref, rares furent les chefs qui, comme lui, prêtaient attention à des choses dont les armées se montraient généralement assez peu soucieuses en temps de guerre, ce qu'illustre une anecdote rapportée par le maréchal Molitor. Indigné de voir l'un de ses aides de camp faire marcher son cheval au milieu d'un champ de blé qu'il longeait avec quelques officiers, Oudinot l'apostropha sévèrement : « Eh ! Monsieur, à quoi songez-vous d'abîmer ainsi sans nécessité le bien de ces pauvres gens. »
Enfin, Oudinot, comme Bessières, Davout, Suchet ou Macdonald, était un administrateur intègre. Dans tous les pays où il eut à combattre et partout où il exerça des responsabilités, il se montra respectueux des gens, de leurs biens et de leurs institutions, au point qu'il s'attacha la reconnaissance durable tant des populations que de leurs dirigeants. Sa réputation de probité était telle que les habitants des pays où il fut amené à exercer des fonctions d'autorité, recoururent plus d'une fois à des artifices pour tenter de lui faire accepter des souvenirs précieux ou significatifs à titre de remerciement. C'est ainsi qu'à l'issue de l'occupation de Vienne en 1809, quelques jours avant son départ, les magistrats municipaux voulant lui donner un témoignage de reconnaissance pour la courtoisie, la probité et la fermeté avec lesquelles il avait maintenu l'ordre dans la ville et parmi les troupes placées sous son autorité dans des circonstances difficiles « lui firent porter une grosse somme d'or dissimulée sous une couche de cigares ; mais le maréchal, s'apercevant du subterfuge, repoussa cette offrande avec indignation », rapporte Pils dans son Journal de Marche. C'est alors que pour réparer leur bévue, ils lui offrirent simplement la pipe du fameux roi de Pologne, Jean III Sobieski, qui avait sauvé Vienne face aux Ottomans, présent qu'Oudinot, fumeur invétéré, accepta en souvenir de la bonne harmonie qui avait fini par régner entre les vainqueurs et les habitants la capitale autrichienne.
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D'éminentes qualités civiles en Hollande
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Aux « meubles » héraldiques très martiaux figurant dans les armoiries du duc de Reggio auraient pu légitimement être ajoutés des rameaux d'olivier en signe de paix, car à ses qualités militaires Oudinot joignait des qualités civiles, qui pour être moins connues n'en sont pas moins remarquables. Au demeurant, celles-ci n'avait pas échappé à Napoléon, qui avait déclaré au Conseil d'État en 1802 : « Le général qui fait de grandes choses est celui qui réunit les qualités civiles ». Certainement, est-ce cette conviction qui le guida dans le choix qu'il fit d'Oudinot pour assurer plusieurs missions à caractère plus diplomatique que militaire et, en particulier, l'opération fort délicate que fut l'occupation de la Hollande en 1810. Napoléon avait en tête d'occuper militairement la Hollande dès 1809. Les Anglais, de leur côté, n'étaient nullement découragés par la défaite de leur allié autrichien à Wagram. Les difficultés de Napoléon en Espagne leur faisaient relever la tête, tandis que l'économie insulaire, d'abord très sérieusement mise à mal par le blocus, retrouvait un second souffle grâce à une contrebande de plus en plus active. Il devenait donc indispensable pour l'Empereur de colmater les brèches du blocus continental pour mettre à genoux son ennemi le plus déterminé. C'est à cette logique et non à une soif inextinguible de conquêtes qu'obéit l'occupation de la Hollande.
Dans les premiers jours de janvier 1810, Oudinot reçut donc de l'Empereur l'ordre de prendre le commandement de l'armée du Nord, de contrer d'éventuelles attaques anglaises et de faire appliquer strictement le blocus continental en Hollande. Le déploiement de cette armée, qui prit dans les jours suivants l'appellation d'armée du Brabant, constituait un véritable ultimatum pour les autorités de la Hollande, qui se trouvait écartelée entre l'Angleterre, dont elle dépendait économiquement, et la France, dont elle dépendait politiquement. Le dilemme se posait en des termes encore plus aigus pour Louis, frère cadet de Napoléon, qui s'était pris d'un véritable attachement pour ce royaume à la tête duquel l'avait placé l'empereur et y avait acquis une réelle popularité. Dans ce contexte délicat, l'armée du Brabant, bien que pénétrant dans un pays ami en principe, n'en restait pas moins sur ses gardes ne sachant pas au juste à quoi s'attendre. Arrivé à Anvers le 10 janvier 1810, le maréchal Oudinot, qui avait reçu les jours suivants l'ordre secret d'occuper le Brabant hollandais sans utiliser la force, sut habilement prendre le contrôle de Berg-op-Zoom en recourant à la fois à la persuasion et la ruse. Bréda, Bois-le-Duc et les villes voisines ouvrirent ensuite leurs portes sans difficultés majeures. Tout en restant au sud du Rhin, le maréchal Oudinot put ainsi étendre son contrôle militaire et, le 15 février, la quasi-totalité du Brabant était entre ses mains sans qu'un seul coup de feu eût été tiré. Le 20 février, Clarke, le ministre de la Guerre, lui écrivait d'ailleurs de la part de l'Empereur : « Je vois avec une grande satisfaction comment vous avez su allier avec la fermeté nécessaire dans une opération aussi épineuse, la modération et la sagesse qui concilient, qui aplanissent les difficultés. J'espère bien que vos mesures auront jusqu'à la fin tout le succès qu'elles doivent obtenir et que Nimègue avec l'île de Bommel tomberont entre nos mains comme le reste sans coup férir. L'opération se terminera par là aussi heureusement qu'elle a été commencée et ce succès sera dû en grande partie à la conduite prudente et bien combinée de Votre excellence… » (4) Un pas supplémentaire fut franchi avec le traité du 16 mars 1810. La Hollande dut céder sans contrepartie les territoires situés au sud du Rhin (Brabant et Zélande) ainsi que la Gueldre et contribuer à l'effort de guerre de l'Empire. Enfin, le blocus devait s'appliquer dans toute sa rigueur, le contrôle des côtes hollandaises incombant à cette fin à des douaniers français. Oudinot s'efforça donc de faire cesser tout commerce avec l'Angleterre, saisissant les marchandises provenant de ce pays, contrant sans faiblesse le laisser-faire du roi Louis et s'attachant à lutter avec rigueur contre la contrebande maritime avec le concours du contre-amiral Lhermitte, qui commandait la flottille stationnée à l'embouchure de l'Escaut. Mais comme dans la principauté de Neuchâtel quatre ans auparavant, il fit preuve de beaucoup de modération dans la manière d'exécuter des ordres qui pour n'en être pas moins stricts étaient de ce fait beaucoup plus supportables pour la population. Les risques majeurs semblant relever du passé, l'armée du Brabant fut dissoute en tant que telle et céda la place au corps d'observation de Hollande, dont Oudinot assura le commandement à partir du 15 avril. Il fit alors occuper les principales villes du pays à l'exception d'Amsterdam sans rencontrer aucune résistance et installa son quartier général près d'Utrecht.
C'est là qu'à la fin mai 1810 il apprit le décès de son épouse, Charlotte, que vint lui annoncer son fils Victor, accompagné du maire de Bar-le-Duc, ville dont ils étaient originaires l'un et l'autre. Victor, qui était alors lieutenant dans les chasseurs à cheval de la Garde, avait eu tout juste le temps d'arriver au chevet de sa mère dont l'état de santé, fragile depuis longtemps, s'était brutalement dégradé. Elle était morte le 22 mai dans l'hôtel particulier, à peine achevé, qu'Oudinot avait fait bâtir à quelques pas de sa maison natale. Très attaché à sa femme, qu'il avait épousée dans les premières années de la Révolution et qui lui avait donné six enfants, le maréchal en fut extrêmement affecté. Il s'enferma dans son appartement pendant quarante-huit heures sans vouloir entendre ni voir personne « pour donner libre cours à son chagrin », rapporte Pils dans son Journal de Marche.
Le maréchal ne put même pas se rendre à Bar-le-Duc, sa présence étant indispensable en Hollande, qu'il s'agissait alors de faire passer sous le contrôle direct de la France. De ce fait, il avait à résoudre une équation quasiment insoluble, car il lui revenait de concilier à la fois l'exécution des ordres de Napoléon, qui se faisaient de plus en plus durs au fil des jours, le respect dû au roi Louis, qui pour être en désaccord avec l'Empereur n'en était pas moins son frère, et l'occupation militaire d'un pays sans susciter de remous parmi la population. Le maréchal recevait instruction sur instruction pour durcir les mesures à l'encontre de la Hollande. Simultanément, Napoléon adressait les diatribes les plus virulentes à son frère, Louis, qui, malade et isolé, se décourageait. Dans ce contexte semé d'embûches de toutes sortes, Oudinot sut faire preuve du doigté et du respect qu'appelait la haute position du frère de Napoléon, qui lui accorda en retour estime et amitié, lui manifestant en toutes occasions sa reconnaissance pour le tact avec lequel il s'attachait à mettre en oeuvre les ordres de l'Empereur. Ainsi lors du décès de la femme du maréchal Oudinot, le roi Louis lui écrivait-il le 30 mai 1810 : « Monsieur le Duc de Reggio, j'apprends le malheur qui vous est arrivé ; les consolations sont d'un faible secours ; cependant, j'espère que l'assurance de la part que je prends à ce qui vous intéresse ne vous sera pas désagréable. Tous ceux qui vous connaissent et ceux qui estiment le nom que vous avez rendu célèbre, partageront en quelque sorte votre douleur… » (5)
Pour tenter de sauver son royaume, le roi Louis se mêla à des négociations secrètes engagées par Fouché pour trouver un accord avec l'Angleterre. La poursuite de ces négociations, au-delà de ce que Napoléon avait initialement toléré, déclencha sa colère contre Fouché mais aussi contre son frère. Napoléon le tint à l'écart de toutes les décisions, rappela à Paris l'ambassadeur de France et traita avec la plus grande désinvolture l'ambassadeur de Hollande à Paris, l'amiral Verhuell. Les bornes étant dépassées, le 1er juillet Louis faisait connaître à son frère son intention d'abdiquer en faveur de ses enfants et de se retirer dans un pays neutre. Le lendemain, laissant la reine Hortense comme régente, il passait en Bohême. Sans qu'une minute ait été perdue, le 3 juillet Oudinot recevait l'ordre de marcher sur Amsterdam et arrivait dès le lendemain dans les faubourgs de la capitale ne sachant pas trop quel accueil allait être réservé aux troupes françaises. À leur entrée sur leur territoire, les Hollandais avaient, en effet, initialement songé à ouvrir les digues pour l'inonder comme lors de l'arrivée des armées de Louis XIV. Les artilleurs d'Oudinot avançaient donc la mèche allumée à la main, prêts à faire feu. Mais bientôt toutes les craintes furent levées. Les digues se couvrirent d'une foule de curieux. Des enfants étaient perchés dans les arbres de la promenade. Toutes les maisons étaient pavoisées. La garde civique forma même une haie sur le passage de l'armée française, accueillie par des salves d'artillerie, et les corps constitués s'avancèrent à la rencontre du maréchal. Ce dernier recueillait ainsi le fruit de la conduite qu'il avait suivie depuis son entrée dans les Provinces-Unies, veillant au respect des personnes, de leurs biens et de leurs coutumes, maintenant la plus stricte discipline dans l'armée et faisant preuve tout au long de l'occupation d'un sens de l'intégrité et de la justice rarement rencontré parmi les autres chefs de la Grande Armée.
Les choses n'en continuèrent pas moins à être menées tambour battant. À peine l'armée avait-elle pris possession du pays sous les ordres d'Oudinot que l'annexion au Grand Empire de la Hollande, grossie de l'Ostfrise, fut proclamée par un décret postdaté du 9 juillet 1810. Dès le 8, Napoléon avait avisé l'architrésorier Lebrun de se rendre dans les plus brefs délais à Amsterdam pour y exercer les fonctions de lieutenant-général, prendre directement en main l'administration civile et parachever la mise en place du blocus. Le 14, celui-ci était sur place et une nuée de douaniers, gendarmes et fonctionnaires de tous ordres s'abattait sur le pays pour assurer un meilleur respect du Blocus continental. Pouvant partager la charge de la conduite des affaires avec Lebrun, auquel le liait une amitié de longue date, le maréchal Oudinot sillonna le pays pendant l'été pour achever d'établir partout l'autorité de l'Empereur et observer la situation. Napoléon lui demandait information sur information sur les moyens de défense et sur les troupes hollandaises : « Mon Cousin, faites-moi connaître l'organisation et la situation des troupes hollandaises. La garde et les régiments viendraient-ils volontiers en France ? Combien y-a-t-il de Hollandais, de Français et d'étrangers dans tous ces régiments ? » Oudinot visitait, observait et rendait compte, ses renseignements contribuant à alimenter les livrets que l'Empereur tenait sur les armées étrangères. Ses déplacements étaient d'ailleurs autant d'occasions de festivités, tant était grande la notoriété qu'il avait acquise. Il est vrai aussi que la population appréciait de voir qu'il se plaisait en Hollande. De plus, là comme ailleurs dans les territoires qu'il fut conduit à administrer ou dans ceux où il fut amené à combattre, Oudinot utilisa les solidarités franc-maçonnes pour tisser des liens avec les militaires et notables locaux. Dans ce pays de vieille tradition maçonnique, où le propre frère de Napoléon, le roi Louis, était franc-maçon, ainsi d'ailleurs que Lebrun, le maréchal fut « vénérable » de la loge Saint-Napoléon, créée à Amsterdam en octobre 1810, c'est-à-dire le responsable élu parmi les frères pour la diriger. Maçon militant, il ne se contenta pas d'être ainsi le vénérable d'une loge travaillant aux trois grades symboliques et mit en place un an plus tard un chapitre Rose-Croix, dont il fut le président. Malgré le prestige de son promoteur, celui-ci n'eut, toutefois, pas un grand rayonnement et n'attira que peu de Hollandais. Oudinot intervint aussi, d'ailleurs sans succès, comme conciliateur avec le baron de Stassart, préfet de La Haye, dans un conflit qui opposa le Grand Orient de France au Grand Orient de Hollande. En dépit de ce différend, les loges néerlandaises n'en recevaient pas moins fraternellement les Français qui se présentaient à elles et les liens maçonniques jouèrent leur rôle.
Peu de temps après, Oudinot quitta la Hollande, où il avait su obtenir un résultat vraiment inespéré, puisque, ainsi que le lui écrivit le ministre de la guerre, Clarke, il avait « trouvé le secret d'obtenir l'approbation de l'Empereur, l'affection du roi, en même temps que l'estime et la confiance des populations », ce qui était un véritable tour de force pour le commandant d'une force d'occupation ! Lors de son départ définitif de Hollande, où il était revenu l'année suivante, les habitants d'Amsterdam tinrent même à lui offrir un magnifique glaive en signe de reconnaissance. Quant au chef de la maison d'Orange, lorsqu'il eut recouvré son trône après la chute de l'Empire, il décerna la plaque de l'ordre de Guillaume de Hollande au maréchal Oudinot, en témoignage, comme il le souligna, de sa satisfaction pour « la conduite noble et désintéressée » dont il avait fait preuve, ainsi que sa modération alors qu'il se trouvait « dans des moments très difficiles à la tête des armées françaises et hollandaises, muni de pouvoirs illimités » (6).
La mission d'Oudinot avait donc été menée à bien et dans un long rapport pour l'Empereur, Champagny, alors ministre des Relations extérieures, résumait ainsi les enjeux de cette annexion : « La réunion de la Hollande à la France complète l'Empire de Votre Majesté et l'exécution de son système de guerre, de politique et de commerce ; c'est un premier pas, mais un pas décisif vers la restauration de votre marine ; enfin c'est le coup le plus sensible que Votre Majesté puisse porter à l'Angleterre. » (7) Pièce d'un vaste puzzle, l'opération hollandaise venait s'inscrire dans une politique plus globale, au terme de laquelle l'Empire comptait 130 départements, dépassait 750 000 km² et comptait plus de 45 millions d'habitants. À cette date, Amsterdam, mais aussi Bruxelles, Hambourg, Coblence, Genève, Turin, Florence, Rome, Barcelone étaient des villes françaises.
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En aparté : Le grenadier Pils
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D'origine alsacienne, François Pils (1785-1867) s'était engagé dans l'armée en 1801 alors qu'il avait à peine seize ans. Trois ans plus tard, Oudinot repéra au camp de Boulogne ce soldat du 51e de ligne et l'attacha à son service. À compter de ce moment, Pils témoigna d'un dévouement et d'une fidélité sans faille pour son « patron » auprès duquel il fit toutes les campagnes de la Grande Armée. D'un courage à toute épreuve, qui lui valut de graves blessures à Wagram et en Russie, Pils ne quittait jamais Oudinot même au plus fort de la mêlée. S'étant vite rendu compte que ce dernier paraissait attirer les balles comme un aimant, il s'était équipé d'une mallette de secours et c'est lui qui la plupart du temps apportait les premiers soins au maréchal lorsqu'il était blessé. Infirmier d'Oudinot, il s'en est fait, de facto, aussi le mémorialiste, car il tenait un journal où il notait presque chaque soir les événements dont il avait été le témoin oculaire. Le Journal de Marche du grenadier Pils constitue l'un des récits de soldats les plus vivants sur les guerres de l'Empire. Oudinot y tient évidemment la première place, tout comme dans les dessins de Pils, car bien souvent, après avoir rédigé ses notes, celui-ci croquait avec un vrai talent les scènes qui l'avaient frappé. Saisissants de vérité, pleins de mouvement et naïfs à la fois, ces dessins à la plume ou au crayon campent le Bayard de l'armée française dans toutes sortes de circonstances. Au demeurant, doué du même talent, l'aîné des quatre enfants de Pils, Isidore, devint un peintre renommé du XIXe siècle.
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En aparté : les blessures d'Oudinot
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Oudinot, surnommé aussi « le maréchal aux trente-deux blessures », fut sans conteste parmi les grands soldats de la Révolution et de l'Empire celui qui reçut le plus grand nombre de blessures. Il en comptait déjà plus d'une vingtaine à l'issue des guerres de la Révolution. À Essling, il reçut un coup de sabre et une balle dans le bras et fut transporté à Vienne sur ordre de l'Empereur pour s'y faire soigner. À Wagram, il eut l'oreille gauche déchirée par une balle et la cuisse droite traversée également d'une balle. À cela, il faudrait ajouter les blessures ou les circonstances mortelles auxquelles il échappa de justesse. Ainsi, après avoir eu deux chevaux tués sous lui à Essling, il en eut encore un à Wagram. Quelques semaines auparavant, le 3 mai 1809, alors qu'il observait avec Masséna la forteresse d'Ebelsberg, un boulet de canon passa entre eux avant d'aller rebondir sur un moulin. En juin de la même année, alors qu'il accompagnait l'Empereur sur l'île de Lobau, un boulet autrichien passa aussi entre eux, les manquant de peu, ainsi que le rapporta Napoléon lui-même à Sainte-Hélène : « Un jour, cependant, que j'étais à cheval avec Oudinot, je m'arrêtai un moment au bord de l'île, qui était éloignée d'environ quatre-vingt toises de la rive opposée sur laquelle étaient les ennemis. Ils nous aperçurent et, m'ayant reconnu à mon petit chapeau et à ma redingote grise, ils pointèrent sur nous une pièce de trois. Le boulet passa entre Oudinot et moi et nous rasa de près tous deux. Nous donnâmes de l'éperon et disparûmes promptement. Vu les circonstances, l'attaque était à peu de chose près un assassinat. S'ils eussent tiré une douzaine de coups, ils nous auraient infailliblement tués. » Oudinot ayant eu la chance d'échapper à mille morts et de survivre à ses nombreuses blessures, cela faisait dire à son compagnon d'armes, Soult : « Oudinot est comme Turenne ; on aura sa monnaie, mais la pièce, jamais ! »
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