La campagne d’Egypte à la lumière d’une exposition flamboyante

Auteur(s) : LERNER Elodie
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Présentée dans un premier temps du 14 octobre 2008 au 29 mars 2009, à Paris, à l'Institut du monde arabe, cette exposition se tient jusqu'au 19 octobre 2009 au Musée des Beaux-Arts d'Arras.
Corbet, Bonaparte, général en chef de l'armée d'Orient, Fondation Napoléon

Se laisser charmer, apprendre aussi : c'est ce que nous propose l'architecte Massimo Quendolo au travers d'une présentation aérée, d'un cheminement rendu fluide par le découpage des espaces au moyen de parois courbes. Tout loisir nous est laissé de lire les multiples panneaux explicatifs, témoignages d'une volonté pédagogique affirmée.

Des audioguides spécialement conçus pour l'occasion et de nombreuses vidéos ponctuant le parcours sont mis au service de ce projet. Dans ces dernières, l'accent est mis entre autres sur l'Egypte moderne ou encore, heureuse référence à une oeuvre sans doute jugée trop grande pour être déplacée pour l'occasion, sur le célèbre tableau de Gros « Napoléon visitant les Pestiférés de Jaffa » (1).


Un siècle d’histoire

Lejeune, La bataille d'Aboukir, Musée national du Château de Versailles. (C) RMN, Blot, SchormansL'amateur napoléonien ne sera sûrement pas déçu : son héros est bien là, avec le visage émacié de sa jeunesse et le regard lointain, tel que figé dans le bronze par le sculpteur Corbet (2). Mais, l'exposition va au-delà de l'intérêt porté au seul futur Empereur.
 
Elle permet de situer son voyage sur les terres des pharaons dans un contexte et une fourchette chronologique plus larges et c'est bien là l'un de ses atouts majeurs. La période allant de 1769 à 1869 est en effet prise en compte. Coïncidence symbolique, 1769 est marquée par les naissances concomitantes de Napoléon et de Muhammad Ali. Il deviendra vice-roi à partir de 1805 de l'Egypte, province de l'empire ottoman depuis 1516. En 1869 est inauguré le canal de Suez dont le percement va contribuer à changer la face de cette nation.


Une large moisson d’oeuvres

Lemire, Débarquement de Bonaparte en Egypte, Palais des Beaux-Arts de Lille. (C) RMN, OjédaPour couvrir cette vaste période, un comité scientifique paritaire franco-égyptien a été réuni, faisant appel aux spécialistes des deux pays. Son travail peut être salué et celui notamment d'Aurélie Clémente-Ruiz chargée de collection et d'expositions, commissaire de l'exposition et de Jean-Marcel Humbert, conservateur général du patrimoine, commissaire scientifique.
 
Ils ont su réunir de nombreuses oeuvres, dont une majorité de livres et de gravures, provenant aussi bien du Musée de l'Empérii à Salon de Provence, que du Musée de Rueil Malmaison, du British Museum de Londres, du Musée d'ethnographie de Genève, de l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, du Museum national d'histoire naturelle, du Musée du quai Branly, ou encore de collections particulières.


L’Egypte rêvée, l’Egypte réelle

Dutertre, Portrait de Bonaparte sur l'Orient, Fondation Dosne-Thiers. (C) Bibliothèque Thiers, NagyAu travers de ces oeuvres se pose la question de l'Egypte telle qu'elle est perçue par les contemporains : que savent ou supposent les Français au sujet de cette lointaine contrée et qu'en découvrent-ils en 1798 ?
L'imaginaire collectif travaille à la construction d'une Egypte rêvée, celle par exemple des habitations et décors européens à l'Egyptienne. Fait peu connu, Kleber fut architecte et s'intéressa à l'Egypte avant d'y être assassiné le 14 juin 1800, avec le grade de général. Certains rites francs-maçons puisant à la source de la religion égyptienne constituent une autre facette de cette façon de revisiter une culture orientale qui fascine.
 
En contraste, la réalité du pays nous est présentée au travers d'objets utilisés au quotidien dans les familles aisées, notamment au Caire : un beau porte-pipe ou encore une paire de socques, sortes d'ingénieuses petites échasses permettant aux femmes de déambuler au hammam sans se mouiller les pieds.


« Soldats, songez que du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent »

Conté, Vue du sphinx et de la grande pyramide, collection baron ThénardLa bataille des Pyramides le 21 juillet 1798, ces propos légendaires qu'y aurait tenus Bonaparte, bref l'épopée napoléonienne, doivent être situés dans cet environnement. Les 38 mois de campagne menés par plus de 50 000 soldats sont bien sûr évoqués au travers de plusieurs ouvrages. Certains sont assez connus, comme les tableaux du peintre et militaire Lejeune. D'autres sont plus curieux, tels que le « Débarquement de Bonaparte en Egypte » par Lemire, ou mieux encore inédits, ainsi la pharmacie personnelle que Napoléon emmena pour ce voyage.
La campagne d'Egypte est ainsi retracée, faite de « feu et lumières », comme l'annonce le titre de l'exposition : feu pour le caractère militaire de l'expédition, lumières pour les recherches scientifiques qui en sont nées. Ce deuxième aspect surtout est mis en avant au travers de l'évocation des savants, jeunes pour la plupart, choisis par Bonaparte pour l'accompagner dans son périple.


160 savants…

Robert Lefèvre, Vivant Denon, Musée des Beaux-Arts de Caen. Musée des Beaux-Arts de Caen, Seyve.Il s'associe aussi bien des chimistes, que de mathématiciens, des astronomes, des naturalistes, des musiciens, des cartographes, des géologues, des imprimeurs, des médecins ou des peintres. L'un de ces derniers, Dutertre, a dessiné ses confrères, nous laissant une belle galerie de portraits.
Leurs activités sont nombreuses et leur donnent l'occasion de fréquenter certains lettrés égyptiens, comme Al Jabarti, auteur d'un journal sur la présence française. Ces savants étudient également la faune et la flore, dont des spécimens sont ramassés et croqués par le peintre de fleurs Redouté (3). La complexité des travaux de ces chercheurs apparaît dans leurs carnets de notes rarement montrés et ici présentés. Autre source, La Décade égyptienne (4) publie les comptes-rendus des séances de l'Institut d'Egypte créé le 22 août 1798.
 
Cette somme d'études contribuera aux prémisses de l'Egyptologie auxquelles une salle est réservée. Cette science doit beaucoup à la découverte par les Français de la pierre de Rosette. Une copie du décret datant de 196 avant J.C. inscrit sur la pierre en trois séries de caractères (hiéroglyphiques, démotiques et grecs) est heureusement effectuée avant que les Anglais ne s'emparent de ce trésor (5). Cette prudente sauvegarde du texte permettra à Champollion, qui ne fait pas partie de l'expédition, de le décrypter par la suite, en 1822.


… au service d’une entreprise pharaonique

Gérôme, Oedipe, Hearst Memorial Castle, San Simeon. Hearst Castle, StateParks, GaraglianoUn autre nom mérite une mention particulière : Conté, l'inventeur du crayon à papier et l'un des protagonistes de l'excursion en Egypte. Vous apprécierez d'autant plus ses croquis qu'ils ne sont que rarement visibles car conservés dans la collection particulière du baron Thénard : toujours précis, ils sont parfois empreints de poésie, comme dans la « Vue du Sphinx et de la grande pyramide ».
Faits le plus souvent sur le motif, ces dessins sont pour la plupart insérés dans la Description de l'Egypte, édition gigantesque en 20 volumes, décidée par Bonaparte en 1802. Ce livre sert de fil conducteur pour le visiteur tout au long de l'exposition qui intervient pour le bicentenaire de sa parution. Une autre personnalité majeure y collabore, Vivant Denon, portraituré par Robert Lefèvre.

Ancien diplomate sous Louis XVI, Denon est un homme du XVIIIe siècle dont il tire son inspiration stylistique pour ses esquisses. Graveur, futur directeur du Musée Napoléon (actuel Musée du Louvre), il est aussi écrivain et publie en 1802 son Voyage dans la Basse et Haute-Egypte pendant les campagnes du général Bonaparte. Ses réalisations trouvent un écho certain et quelques-unes sont mêmes reprises pour servir de décorations, comme sur les tasses du cabaret égyptien destiné à l'impératrice Joséphine (6).


Tous fous d’Egypte : l’égyptomanie

Blanchard, Journal Universel - Exposition universelle, une conférence de Lesseps. Musée CarnavaletL'Egypte, pourrait-on dire, c'est en effet vraiment la tasse de thé des Français (7) qui peuvent apprécier la série des Sheikhs de Rigo (8), les croquis de Girodet tels que le « Turc de face » (9) et celui de Géricault montrant un « Mamelouk retenant un cheval » (10).

Ce goût se retrouve pareillement dans la salle consacrée au mobilier présentant un style dit « retour d'Egypte ». L'architecture n'est pas laissée de côté, ni les immenses toiles circulaires en vogue au XIXe siècle, à la précision parfois quasi photographique, les papiers peints panoramiques retraçant volontiers de hauts fait de cette époque.


Le Second Empire, l’Egypte sur la scène internationale

Cette mode est de mise sous le Second Empire, avec l'arrivée sur le trône du neveu de Napoléon Ier, Napoléon III. Après un voyage en Egypte en 1857, le peintre Gérôme a su illustrer ce courant. L'intérêt pour cette contrée est alors d'autant plus fort qu'elle confirme son entrée sur la scène internationale avec le pavillon la célébrant à l'exposition universelle de 1867. Ce dernier est riche d'un temple pharaonique, d'un palais arabe ainsi que d'un caravansérail, réalisés avec la contribution de Mariette, égyptologue qui veilla à la sauvegarde des monuments égyptiens.
 
Ismaïl Pacha, le petit fils de Muhammad Ali, s'attache alors au développement et à l'expansion économique de son pays. En 1869, est inauguré le canal de Suez, fait marquant comme un point d'orgue aux 100 ans d'histoire franco-égyptienne retracés au fil des salles.
 
Cette exposition sait ainsi combiner intérêt documentaire et agrément de la visite. Alors, promeneur sceptique ou non, ne boudez pas votre plaisir.

 
 
L'exposition sera ensuite présentée au Musée des Beaux-Arts d'Arras du 16 mai au 19 octobre 2009, enrichie d'une thématique sur Mariette.
 
Ils sont déjà parus : le catalogue et l'album de l'exposition aux éditions Hazan/IMA ; Bonaparte et l'Egypte, livrets jeunes IMA ; le DVD par Jean-Marie Boulet « Bonaparte et l'Egypte » (52 mn), coproduction Institut du monde arabe, région Nord-Pas-De-Calais-Les films d'Ici et France 5.
 
Ils en ont déjà parlé : Connaissance des arts  qui publie un hors série, tout comme le Figaro ; vous trouverez également un dossier dans Historia, Méditerranée Magazine et Quantara (n° 69).

 
Adresse :
1, rue des Fossés Saint-Bernard, place Mohammed V 75236 Paris cedex 05.
01 40 51 38 38
10h à 18h sauf le lundi. Nocturne jeudi jusqu'à 21h30. Week-ends et jours fériés 10h à 19h. Visite conférence tous les jours sauf le lundi à 14h30 et 16h.

 
(1) Paris, Musée du Louvre.
(2) Paris, Fondation Napoléon.
(3) Paris, Museum d'histoire naturelle.
(4) Paris, Museum d'histoire naturelle.
(5) L'original est aujourd'hui conservé au British Museum.
(6) Paris, Fondation Napoléon.
(7) Egyptomania : l'Egypte dans l'art occidental, 1730-1930, exposition, Paris, Musée du Louvre, 20 janvier-18 avril 1994, Ottawa, Musée des Beaux-Arts du Canada, 17 juin-18 septembre 1994, Vienne, Kunsthistoriches Museum de Vienne, 15 octobre 1994-15 janvier 1995, catalogue par Jean-Marcel Humbert, Michael Pantazzi, Christiane Ziegler, Paris, RMN, Ottawa, Musée des Beaux-Arts du Canada, 1994.
(8) Versailles, Musée national du château et des Trianons.
(9) Paris, Musée du Louvre.
(10) Paris, Musée du Louvre.
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