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Le Congrès de Vienne, par JB Isabey, 1815 © RMN-GP, musée du Louvre / Christian Jean

Il s’agit de l’un des plus importants événements diplomatiques de l’histoire européenne.

Au moment où les Alliés pénétrèrent en France, en janvier 1814, il était peu probable que les armées françaises puissent parvenir à renverser la situation. A la mi-avril, après la campagne de France et sa défaite annoncée, Napoléon fut éliminé du jeu politique : il abdiqua à Fontainebleau, le 11 avril, et partit pour l’île d’Elbe qui lui avait été accordée par les vainqueurs. Ceux-ci avaient désormais d’autres interlocuteurs français : le gouvernement provisoire mis en place par de Talleyrand dès le 2 avril, puis la lieutenance générale du comte d’Artois à la fin du mois et, enfin, Louis XVIII, début mai. Les nouvelles autorités obtinrent la signature rapide du traité de Paris du 30 mai 1814. Au prix de l’abandon des conquêtes de la Révolution et de l’Empire, sauf Avignon, le Comtat, une partie de la Savoie, Montbéliard et Mulhouse, le territoire français fut immédiatement évacué, sans indemnité de guerre. Les vainqueurs avaient placé leur volonté de reconstruire l’Europe au-dessus de la tentation, forte chez certains d’entre eux, de châtier le vaincu.

Aux termes de l’article 32 du traité de Paris, les conditions et détails de cette reconstruction seraient fixés lors d’un « congrès général » devant se tenir à Vienne.

En présence des représentants de tous les États européens (moins l’Empire ottoman qui se souhaita pas être représenté) et sous la présidence du chancelier autrichien Metternich, la réunion commença en novembre 1814 et s’acheva le 9 juin 1815, par la signature d’un Acte final. La France y fut admise et envoya une forte délégation conduite par Talleyrand, qui parvint parfois à s’immiscer dans les principales décisions préparées par une douzaine de commissions et obligatoirement approuvées par les quatre grands vainqueurs de Napoléon, l’Autriche, l’Angleterre, la Prusse et la Russie.

Les vieilles querelles entre vainqueurs

Dès les premières séances, des dissensions apparurent entre les principales puissances, qui avaient chacune leurs propres ambitions et leurs propres conceptions du nouvel « équilibre européen ».  Autriche, Prusse et Russie s’opposaient sur leurs désirs souvent inconciliables d’augmenter leurs territoires, d’étendre leurs zones d’influence, d’affermir leur puissance économique… tout en contenant leurs rivales. Les deux premières s’observaient ainsi sans bienveillance autour du cadavre de la Confédération du Rhin, union des États allemands qui avaient soutenu Napoléon. Metternich, qui venait d’obtenir un retour en force de l’Autriche dans la péninsule Italienne (ses troupes tenaient fermement le nord), voyait dans la disparition du rival napoléonien une occasion de restaurer aussi son leadership sur l’ex-Saint Empire romain germanique, mort depuis 1806. De son côté, grisé par la victoire et encouragé par le soutien du tsar, le gouvernement de Berlin, représenté au congrès par le chancelier Hardenberg, se montrait gourmand en agrandissements territoriaux. Il avait une revanche à prendre, après le traitement de choc que lui avait fait subir la France après la défaite de1806.

Sans l’intervention russe, les différends austro-prussiens auraient pu être résolus dans un compromis, d’ailleurs souhaité par le gouvernement britannique –représenté au congrès par le ministre des Affaires étrangères Castlereagh- qui considérait l’alliance entre Vienne et Berlin comme garante de l’équilibre européen. Mais, au nom des sacrifices consentis par son pays depuis 1812, Alexandre Ier, omniprésent dans les coulisses comme à la table des négociations bien que la délégation russe fut dirigée par son ministre Nesselrode, se voyait en véritable chef de la coalition.

Le tsar et le roi de Prusse (Frédéric-Guillaume III) paraissaient être en harmonie sur deux sujets liés qui empoisonnèrent la première phase du congrès : le premier revendiquait la Pologne, le second la Saxe.

De son côté, le gouvernement britannique, proclamant n’avoir aucune visée territoriale, se posait en médiateur, mais un médiateur pas si désintéressé qu’il l’affirmait. Sa conception de l’équilibre était d’une nature différente de celles défendue par la Russie, l’Autriche et la Prusse. Pour ces continentaux, les frontières, la population et la force armée constituaient les fondements de la puissance. Pour les insulaires, les facteurs économiques et commerciaux en constituaient au contraire l’essence, le besoin de sécuriser les importations de matières premières et les débouchés européens passant avant une illusoire expansion territoriale. Partant, les Britanniques préféraient se concentrer sur le contrôle des routes maritimes, l’accessibilité aux grands ports occidentaux, la liberté des voies navigables, l’indépendance des places financières et le maintien de tarifs douaniers raisonnables. Au large, pour protéger leurs approvisionnements et leurs débouchés, ils avaient déjà obtenu beaucoup avec la destruction des empires coloniaux français et hollandais des Antilles ou de l’océan Indien.

En dépit de leur antipathie personnelle, Castlereagh et Metternich passèrent une alliance pour faire pièce aux ambitions russes. En signe de bonne volonté et pour avoir lui-même les mains libres en Italie, l’Autrichien soutint les projets anglais en Hollande (création du royaume des Pays-Bas comprenant la Hollande, la Belgique et le Luxembourg) et sur les routes maritimes, acceptant l’occupation d’Héligoland en Baltique, du Cap en Afrique du sud, de Maurice dans les Mascareignes et la neutralisation de Corfou dans l’Adriatique. Castlereagh lui concéda en échange la mise en place d’une Confédération germanique aux procédures souples et constituée d’États souverains, tout en convenant que l’Autriche seule pouvait défendre les intérêts de l’ensemble contre la Prusse, la Russie et la France. Car même sans Napoléon, cette dernière restait une puissance respectable seulement contenue par le traité de Paris. Les coalisés n’avaient pas voulu l’écraser mais ne renonçaient pas à prendre leurs sécurités contre le réveil de ses ambitions. On lui voulait des limites raisonnables, un gouvernement pacifique et des voisins vigilants. Sur ces trois points, Louis XVIII donna toutes les garanties demandées.

Le congrès danse ?

« Le congrès danse mais ne marche pas ». La fameuse saillie du prince de Ligne a durablement donné à l’événement de Vienne l’image d’une suite de divertissements et de fêtes, comme si les souverains, ministres et plénipotentiaires avaient redécoupé l’Europe en valsant ou en rendant visite à leurs maîtresses. On doit largement renoncer à cette vision romantique. Si les diplomates et les souverains prisèrent les moments de délassement, ils travaillèrent beaucoup et traitèrent sérieusement de questions aussi épineuses que la redéfinition de la carte de l’Europe, la création de ce qu’on appelait le « Concert européen » permettant d’éviter les conflits, la fondation d’un nouveau droit des gens fondé sur des valeurs sinon communes, au moins acceptées par les principaux protagonistes.

Le redécoupage de l’Europe

Le redécoupage de l’Europe fut bâti autour de la mise sous surveillance de la France. On l’entoura de sentinelles mitoyennes appuyées sur les puissances de premier ordre :

  • au nord, un royaume des Pays-Bas donné au prince Guillaume d’Orange, soutenu par l’Angleterre ;
  • au nord-est, la Confédération germanique codirigée par l’Autriche et la Prusse ;
  • à l’est, une Confédération helvétique à la neutralité garantie par les quatre grands ;
  • au sud-est, le royaume de Piémont-Sardaigne rendu aux Savoie, placé sous la protection d’une Autriche redevenue dominante en Italie ;
  • au sud-ouest, enfin, l’Espagne et, en deuxième ligne, le Portugal, respectivement rendus aux Bourbons et aux Bragance.

Dans l’ensemble, ce programme fut appliqué sans grandes difficultés, et plus encore après le retour de Napoléon (mars 1815) qui retira tout son poids à la délégation française. Au passage, le bouclage de l’Italie fut achevé, avec le rétablissement des Bourbons à Naples, consécutive à la chute de Murat (roi par la volonté de Napoléon depuis 1808) qui s’était inconsidérément rêvé en unificateur de la péninsule.

Mais avant de signer ces accords, le congrès avait été confronté à une autre crise, au centre de l’Europe. Elle conduisit les puissances au bord de la guerre. Profitant du fait accompli des occupations consécutives au retrait français, le tsar et le roi de Prusse s’étaient en effet entendus sur un partage territorial : au premier reviendrait la Pologne, au second la Saxe, dont le roi, Frédéric-Auguste, avait été un des derniers alliés de Napoléon. Opposées à ce marché, l’Angleterre et l’Autriche s’entendirent avec la France pour le faire échouer.

On frôla le conflit ouvert lorsque ces trois puissances signèrent un traité visant à s’y opposer, y compris par la force (janvier 1815). Après quelques jours de « poker menteur », car nul ne voulait vraiment repartir en guerre, le tsar recula, lâchant au passage son allié prussien. Mais le compromis négocié au début du mois de février 1815 ne fut finalement pas si défavorable à Saint-Pétersbourg et Berlin. Un quatrième partage de la Pologne fut décidé et le royaume qui en sortit fut offert, en union personnelle, à l’empereur de Russie qui y nomma bientôt son frère Constantin vice-roi. Quant à la Saxe, le roi Frédéric-Auguste ne récupéra qu’un territoire réduit, le reste passant dans l’orbite prussienne. Qui plus est, pour récompenser sa (relative) bonne volonté, Frédéric-Guillaume III reçut des territoires à l’ouest de l’Allemagne, qui le mettaient en contact avec la France.

Après la résolution de cette crise, les négociations sur la Confédération furent débloquées et on parvint à une véritable constitution du corps germanique co-dominé par l’Autriche et la Prusse.

Une œuvre importante et durable du congrès : un nouveau droit international

À part ces marchandages territoriaux, le congrès prit d’autres décisions importantes dans plusieurs domaines : il définit de nouvelles règles concernant la libre circulation sur les rivières et les fleuves européens, devenus bien commun de leurs riverains et même de tous les États européens ; il toiletta le droit diplomatique avec de nouvelles règles sur les rangs et préséances ; il parvint à un accord, certes imparfait, mais fondateur sur le chemin de l’abolition de la traite des Noirs.

Résultats géopolitiques du congrès

L’Acte final du congrès de Vienne fut signé le 9 juin 1815. Il consacra le succès des vainqueurs de Napoléon et ce d’autant plus qu’après les Cent-Jours, un second traité de Paris, celui-ci du 20 novembre 1815, sanctionna l’ancienne puissance prépondérante plus sévèrement que celui du 30 mai 1814.

Bien assise désormais au centre de l’Europe, l’Autriche avait non seulement retrouvé un accès à la mer (dont Napoléon l’avait privée en 1809), mais elle avait étendu sa zone d’influence sur l’Italie et pouvait espérer faire de même dans les Balkans. Elle conservait par ailleurs un rôle de premier plan dans l’Allemagne confédérée où les ambitions prussiennes étaient (pour le moment) contenues.

Le territoire prussien avait presque doublé, avec un morceau de Saxe et de Rhénanie, ce qui lui sera très profitable au moment du décollage économique de cette dernière région.

La Russie pouvait désormais se prétendre pleinement européenne avec sa domination sur la Pologne, une partie des pays baltes (le reste était réuni à la Prusse orientale) et la Finlande.

Mais le grand vainqueur moral, politique et économique du congrès était l’Angleterre : sa conception de l’équilibre triomphait avec l’éclatement du continent entre des puissances se neutralisant. La paix relançait ses affaires, l’absence de discussion sur les colonies et la mainmise sur les îles stratégiques renforçait sa domination des mers et des routes commerciales. Grâce aux résultats obtenus par des diplomates réalistes et au formidable boum économique qui allait suivre, Londres put rembourser ses dettes (près de 30 milliards de francs) en un peu plus d’une décennie. Dans une certaine mesure, les accords de Vienne furent une Pax britannica dont profitèrent cependant l’ensemble des économies continentales. Ce fut même l’Angleterre, devenue la seule « super puissance » mondiale, qui assura la paix pendant près d’un siècle, par ses interventions et ses alliances alternatives. Elle ne perdit ainsi jamais de vue la nécessité de contenir les ambitions françaises, recréant lorsqu’il le fallait la Quadruple Alliance de 1814, comme dans l’affaire de Belgique (1830) puis celle d’Égypte (1840).

Bilan du congrès

À bien y regarder, la mécanique géopolitique mise en place à Vienne ne manquait pas d’intelligence. La nouvelle géographie du continent se voulait réparatrice et sécuritaire, au sortir de vingt-cinq années terribles. Chaque avancée des puissances avait son contrepoids :

  • la Russie était bloquée vers l’Ouest par la Confédération germanique et vers le Sud par l’Autriche ;
  • la Prusse contenue par la nouvelle organisation allemande ; la France placée sous la surveillance d’États moyens (Pays-Bas, Piémont-Sardaigne, Confédération helvétique) renforcés ;
  • la péninsule Ibérique rendue à son duo hispano-portugais traditionnel ;
  • l’Empire ottoman relativement préservé et avec lui la liberté de circulation dans les Détroits ;
  • l’Autriche à la fois renforcée et fragilisée par les forces centrifuges jouant entre ses composantes allemande, hongroise, balkanique et italienne.

Cette nouvelle organisation était en outre garantie par le Concert européen et son « système des congrès » devant empêcher toute conflagration générale en empêchant les questions régionales de dégénérer.

Critique du congrès

L’œuvre viennoise était certes critiquable et le devint de plus en plus lorsque se modifièrent, mais bien plus tard, les concepts de souveraineté et de légitimité. Ceux qui furent retenus au congrès ne servirent dans un premier temps qu’à renforcer les dynasties rescapées du séisme révolutionnaire et napoléonien. Partant, il conforta une victoire relative des forces réactionnaires sur les conséquences de la Révolution française en matière de souveraineté, de nationalité et d’organisation sociale. Les révolutions de 1830 et de 1848 marqueront sur ce point un tournant, avec la remise une cause profonde des principes idéologiques du congrès, à défaut d’en anéantir les résultats géopolitiques.

Mais, en 1815, seul importait aux négociateurs le retour à une paix durable et le maintien de l’ordre européen. Lorsque la France fut définitivement admise dans le directoire des grandes puissances, on put même parler d’une « pentarchie » dirigeant l’Europe, sous la surveillance de l’Angleterre. À Aix-la-Chapelle (1818), on amenda la domination des « grands » en associant d’autres puissances aux décisions, chaque fois qu’elles les concerneraient, principe à peu près appliqué au congrès de Vérone (1822) sur l’Italie et de Londres (1830-1833) sur la Belgique. Jusqu’au début du siècle suivant, on put penser avoir écarté le risque d’une autre « Grande Guerre », comme on appelait celle qui avait fait rage de 1792 à 1815.

Auteur : Thierry Lentz, historien, directeur de la Fondation Napoléon, juillet 2019

 

Bibliographie
– Thierry Lentz, Le Congrès de Vienne, Perrin, coll. Tempus Poche, 2015, 430 p.

Sources
Bibliographie rassemblant des sources issues de Gallica, par Chantal Prévot, responsable des bibliothèques à la Fondation Napoléon (doc pdf, 19 pages, avec liens)
Dossier Congrès de Vienne sur le site RetroNews / BnF-Gallica (pour abonnés)

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