Le Paris d’Haussmann : la transformation d’une ville > article, cartes, liens web

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IIe République / 2nd Empire
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Ayant observé, lors de ses exils londoniens, les équipements nécessaires à une métropole moderne, Louis-Napoléon Bonaparte réfléchit, et ce dès son enfermement à Ham, à un plan  d’aménagement de la capitale afin d’en faire la nouvelle Rome, plan qu’il afficha dans son cabinet de travail des Tuileries et qu’il soumit au préfet Haussmann dès sa prise de fonction.

Le Paris d’Haussmann : la transformation d’une ville > article, cartes, liens web
Percement de l'avenue de l'Opéra, vers 1870, photo Charles Marville © Wikipedia

 

La ville insurrectionnelle sous tutelle administrative

À partir d’octobre 1789, Paris, lieu de résidence du roi et de l’Assemblée constituante, retrouve sa fonction de capitale. La volonté des Girondins de ramener l’influence de Paris sur le territoire à 1/83e (référence au nouveau découpage en 83 départements) s’avéra vaine. Cette « Mère-patrie de tous les Français » (Camille Desmoulins), rassemblant 600 000 habitants, infléchit le processus révolutionnaire, selon une culture politique fondée sur l’insurrection. Après la chute de Robespierre, la ville est placée sous tutelle, dépendance confortée par le Premier consul Bonaparte (loi du 17 février 1800). Dépouillée de tout cadre représentatif, sans mairie centrale, la ville est divisée en douze municipalités d’arrondissement dont les maires nommés sont cantonnés à des tâches d’état civil. Le département de la Seine est dirigé par deux administrateurs, le préfet de la Seine et le préfet de police.

 La question séculaire des « embellissements de Paris »

Lorsque Georges Eugène Haussmann est nommé préfet de la Seine en juin 1853, la question des embellissements de Paris est séculaire. Voltaire, dans un opuscule daté de 1749, Des embellissements de Paris, fustigeait la bassesse d’esprit de ses contemporains : « Il faut des marchés publics, des fontaines qui donnent en effet de l’eau, des carrefours réguliers, des salles de spectacle ; il faut élargir les rues étroites et infectes, découvrir les monuments qu’on ne voit point, et en élever qu’on puisse voir. » L’accroissement de la démographie parisienne (de 700 000 habitants en 1817 à un million en 1849) a aggravé les problèmes d’insalubrité (choléra en 1832 et 1849). Les quartiers populaires (Petite-Pologne, Cité, Hôtel de Ville, Louvre…) sont des îlots densément peuplés, aux ruelles labyrinthiques, sans lumière, aux odeurs pestilentielles, où le crime rode : « Les maisons, couleur de boue, étaient percées de quelques rares fenêtres aux châssis vermoulus et presque sans carreaux. De noires, d’infectes allées conduisaient à des escaliers plus noirs, plus infects encore » (secteur du Palais de justice décrit par Eugène Sue, Les Mystères de Paris). Les aménagements des préfets de la Restauration et de la monarchie de Juillet (Chabrol de Volvic et Rambuteau) sont limités. Faute de budget, les quartiers neufs sont concédés à des compagnies immobilières (par exemple, quartier de l’Europe). La réalisation la plus spectaculaire est militaire : l’enceinte bastionnée de 34 km de long, décidée par Thiers en 1840 à l’issue d’une crise internationale, englobe, outre Paris, les communes suburbaines (Belleville, Charonne, La Chapelle…) : le rempart défensif est soupçonné d’embastiller les Parisiens.

 La vision de Napoléon III : édifier la nouvelle Rome

« Louis (Napoléon) Bonaparte ignore Paris à ce point qu’il me disait la première fois que je l’ai vu (…) : – Je vous ai beaucoup cherché. J’ai été à votre ancienne maison. Qu’est-ce donc que cette place des Vosges ? » L’anecdote, rapportée avec gourmandise par Victor Hugo dans Choses vues, illustre la méconnaissance initiale de Louis-Napoléon, lacune qu’il va combler en parcourant la ville tout en recevant experts et pétitionnaires. Ce proscrit, contraint de quitter la France en 1815, avait observé, lors de ses exils londoniens, les équipements nécessaires à une métropole moderne. Depuis son enfermement au fort de Ham, en 1840, il étudie l’entrelacs parisien, dessinant son plan rêvé d’aménagement, plan qu’il a en main en débarquant du train, plan qu’il affiche dans son cabinet de travail des Tuileries, plan qu’il soumet à Haussmann dès sa prise de fonction : « L’Empereur était pressé de me montrer une carte de Paris, sur laquelle on voyait tracées par Lui-même, en bleu, en rouge, en jaune et en vert, les voies nouvelles qu’Il proposait de faire exécuter. » Le 10 décembre 1850, à l’occasion d’un banquet à l’Hôtel de Ville, le président précise son projet : « Ouvrons des rues nouvelles, assainissons les quartiers populaires qui manquent d’air et de jour, et que la lumière bienfaisante du soleil pénètre partout dans nos cœurs. » Les grands travaux visent à métamorphoser la capitale en nouvelle Rome, référence obsessionnelle. Lors de l’inauguration du boulevard de Sébastopol, en avril 1858, l’empereur compare les « ouvrages gigantesques » engagés (églises, écoles, mairies, halles centrales, hôpitaux, égouts…) aux « travaux qui existent dans l’ancienne Rome ». Le préfet Haussmann, mué en quasi ministre de Paris, accomplit avec énergie, sinon brutalité, cette rénovation sans s’encombrer des préoccupations budgétaires (recours massif à l’emprunt) et des pusillanimités de son administration : le ministre de l’Intérieur, Persigny, n’avait-il pas recommandé ce haut fonctionnaire en le qualifiant d’« animal de race féline » ?

 Les critères du Paris haussmannien : circuler et embellir

À travers trois réseaux successifs, le programme vise à faciliter la circulation non seulement à travers les douze arrondissements initiaux, mais entre Paris et les communes suburbaines, situées du mur des Fermiers généraux aux fortifications de Thiers, annexées en 1860 pour dessiner les 20 arrondissements actuels. Les « embarcadères » (les gares) sont les portes de la capitale, et les points d’aboutissement des rues. Le principe de la percée, voie dessinée au milieu du bâti, est retenu, au détriment de l’élargissement des rues existantes. Un cadre législatif novateur, adopté en mars 1852, facilite les expropriations par îlots entiers, afin de recomposer l’espace au-delà des voies à viabiliser. Rapprocher le centre des extrémités, faciliter les échanges de biens et la circulation des hommes sont les critères du progrès. La ville est comparée à un organisme vivant, dont la circulation est indice de santé. Les voies nouvelles sont assimilées par Napoléon III à « de grandes artères favorables au développement de la ville » (inauguration du boulevard de Sébastopol, en avril 1858). Les percements ont aussi pour ambition de mettre en relief « les édifices publics et les belles maisons » (commission Siméon de 1853) qui forment autant de carrefours qui redistribuent l’espace. Restituer à la ville son caractère monumental (dégagement des abords de l’Hôtel de Ville, de Notre-Dame, du Louvre et des Tuileries…) permet d’organiser les quartiers autour d’une construction d’ampleur (Opéra, inauguré après la chute de l’Empire, fontaine de la place Saint-Michel ou arc de triomphe de l’Étoile, achevé par la monarchie de Juillet). La disparition du vieux Paris n’entraîne, dans un premier temps, que des regrets modérés : « Un morceau du passé tombe avec chacune de ces pierres (…), de chères mémoires se perdent au milieu de ce remue-ménage universel ; mais qu’y faire ? » juge sans nostalgie le critique Théophile Gautier, satisfait de cette « toilette de civilisation » (Le Moniteur universel, 21 janvier 1854).

 Les critères du Paris haussmannien : assainir

Un programme ambitieux d’assainissement vise à favoriser l’hygiène. L’eau pompée dans les rivières est affectée au service public de nettoyage des rues et d’arrosage des jardins. Des aqueducs acheminent l’eau de source (la Dhuys, la Vanne) stockée dans d’immenses réservoirs, à Ménilmontant ou Montsouris, pour desservir un service privé d’approvisionnement. Un réseau de galeries souterraines évacue les eaux usées, pluviales et ménagères mêlées, rejetées dans la Seine en aval, à Asnières. En 1870, plus de 500 km d’égouts sont réalisés à travers des conduites d’évacuation structurées en douze types de collecteurs, entretenus par des bateaux-vannes et des boules de curage. Le XIXe siècle a l’obsession des miasmes méphitiques, rendus responsables des propagations épidémiques. La ville est aérée par des parcs, des squares, des promenades plantées : le bois de Boulogne, Vincennes, les Buttes-Chaumont, Montsouris sont destinés à offrir des espaces verts accessibles à tous. Les becs de gaz et réverbères transforment Paris, à l’occasion des expositions universelles de 1855 et 1867, en « ville-lumière ». Le mobilier urbain (colonnes Morris, kiosques, bancs…) parachève l’unité de la rue, qui s’anime tel un décor de théâtre.

 Des « embellissements stratégiques » à visée sécuritaire ?

Le goût de la ligne droite ne reflète pas uniquement les exigences de fluidité, mais prétend offrir la ville aux « laborieux » contre les « dangereux ». Les aménagements permettent de purger Paris, nouvelle Gomorrhe, de toute contagion délinquante : « C’était l’éventrement du vieux Paris, du quartier des émeutes, des barricades », se félicite Haussmann. Un réseau de casernes quadrille les secteurs populaires (caserne de la Cité, caserne Napoléon au revers de l’Hôtel de Ville, caserne du Prince-Eugène, actuelle place de la République). Le canal Saint-Martin, défense naturelle des insurgés en juin 1848, est abaissé de plusieurs mètres et couvert afin de créer le boulevard Richard-Lenoir, au prétexte de la viabilité et de la salubrité : « Afin d’embellir ce quartier, voisin du centre de la capitale, (…) les voies longitudinales ont été transformées en deux larges boulevards, plantés de quatre rangées d’arbres ; et l’ensemble de tous les travaux a fait de cette promenade un des points de Paris les plus aérés », note avec contentement Adolphe Alphand, ingénieur en charge du réseau vert. Les tracés rectilignes perturbent la construction des barricades, tactiques des résistances révolutionnaires depuis 1827. Certes, l. Le dégagement du bâti et la ligne droite relèvent à la fois du goût de l’esthétique classique et de la visée stratégique. L’éventration des « quartiers d’insurrection » (Merruau) mêle pensée sécuritaire et régénération des esprits par l’architecture. Maintien de l’ordre par la force et éducation des couches populaires par le spectacle du beau et l’accès au bien-être sont indissociables : « Ces rues spacieuses, ces maisons architecturales, ces jardins ouverts à tous, ces monuments artistiques, en augmentant le bien-être, perfectionnent le goût » (Napoléon III, inauguration du boulevard du Prince-Eugène, actuel boulevard Voltaire, décembre 1862).

 Les méfaits d’un urbanisme à l’équerre ?

Après 17 ans de chantier, la patience des Parisiens, qui vivent entre gravats et échafaudages, est à bout. Certains regrettent la disparition du Paris médiéval (les Goncourt détestent les boulevards « implacables de ligne droite » ; le publiciste catholique Louis Veuillot méprise ce « genre ennuyeux », qui commande : « Alignement ! Fixe ! »). Haussmann est comparé à Attila ou surnommé « Osman-Pacha ». Zola, dans La Curée, décrit un « Paris haché à coups de sabre, les veines ouvertes, nourrissant cent mille terrassiers et maçons, traversé par d’admirables voies stratégiques qui mettront les forts au cœur des vieux quartiers ». Des caricaturistes dénoncent « la manie des plâtras », et croquent Haussmann sous les traits d’un Castor armé d’une truelle. Sans compter un financement trouble. Les critiques concernent également la ségrégation sociale que ces travaux accentuent, les travailleurs étant refoulés à l’est, au nord et dans les nouveaux arrondissements sous-équipés. L’uniformité de la rue haussmannienne masque un déséquilibre, les voies tracées à l’est ayant maintenu, derrière les belles façades, l’ancien habitat mêlant ateliers et habitat sommaire (existence de « villages Potemkine » selon l’expression de François Loyer). Néanmoins, le Paris moderne naît alors, effort poursuivi par la IIIe république. D’ailleurs, les collaborateurs d’Haussmann restent en place après la chute de l’Empire (Adolphe Alphand devient même directeur des travaux de Paris), poursuivant la transformation de la ville jusqu’à la Grande Guerre.

Auteur : Juliette Glikman, juin 2019
Docteur en histoire, et chercheur associé à l’université de Paris-Sorbonne, Juliette Glikman enseigne à SciencesPo. Elle a été lauréate des bourses de la Fondation Napoléon en 2000 pour sa thèse Symbolique impériale et représentation de l’histoire sous le Second Empire. Contribution à l’étude des assises du régime (sous la dir. d’Alain Corbin), publiée en 2013 chez Nouveau Monde Éditions – Fondation Napoléon, sous le titre La monarchie impériale. L’imaginaire politique sous Napoléon III.

 

Sources :
– Adolphe Alphand, Les Promenades de Paris, deux volumes, Paris, J. Rothschild, 1867-1873 > sur Gallica : volume 1 et volume 2
– Georges Eugène Haussmann, Mémoires, Paris, V. Havard, 1890-1893 > sur Gallica : volume 1 Avant l’Hôtel de Ville  ; volume 2 Préfecture de la Seine  ; volume 3 Grands travaux de Paris
– Voltaire, Des embellissements de Paris [1749], Œuvres complètes, t.23, Paris, Garnier, 1879, p.297-304 > sur WikiSource : lire ici

Cartes et Plans :
Plan d’ensemble des travaux de Paris indiquant les voies exécutées et projetées de 1851 à 1868 © BnF Gallica
Alphand (sous la dir. de), Les Travaux de Paris. 1789-1889, Paris, Imprimerie nationale, 1889 : plan des égouts de Paris en 1855, plan des eaux de Paris en 1854, plan de Paris en 1871, avec les opérations de voiries exécutées entre 1854 et 1871 indiquées en teintes jaunes et rouges.
– Charles Merruau, « Plan de Paris indiquant le tracé des voies nouvelles dont S. M. l’Empereur Napoléon III a pris l’initiative« , Souvenirs de l’Hôtel de Ville : 1848-1852, Paris, Plon, 1875.
– Comte Henri Siméon, Travaux pour la Commission des embellissements de Paris, 1853-1854 : plan indiquant les grandes artères existantes et les grandes artères à ouvrir
 – Commission mixte du Conseil municipal et du Conseil général de la Seine pour la suppression du mur d’enceinte. Enceintes de Paris (vers 1865) : tracés du mur d’enceinte des Fermiers généraux et des fortifications de Thiers.

Podcast :
Comment Haussmann a réussi son Paris, France Culture, 2017
– Conférence de l’UTLS de Michel Carmona : Le Paris d’Haussmann > à écouter ici (durée : 1h20)

Bibliographie :
– Éric Anceau, « Georges Haussmann. Le bâtisseur du nouveau Paris », Ils ont fait et défait le second Empire, Paris, Tallandier, 2019.
– Michel Carmona, Haussmann, Paris, Fayard, 2002.
– Pierre Casselle, « Les travaux d’embellissements de Paris en 1853. Pouvait-on transformer la capitale sans Haussmann ? », Bibliothèque de l’École des chartes, t.155, 1997, p.645-689 > à lire en ligne ici
– François Loyer, « La ville en représentation », Spectaculaire Second Empire, Paris, Skira, 2016, p.170-183.
– Chadych et D. Laborgne, Atlas de Paris. Évolution d’un paysage urbain, Paris, Parigramme, 2011.
– Pierre Pinon, Atlas du Paris haussmannien. La ville en héritage du Second Empire à nos jours, Paris, Parigramme, 2002.
– Thierry Sarmant, Paris capitale. Splendeurs et misères d’une métropole, Paris, Parigramme, 2016.

Dossiers sur internet
Site Passerelle(s) / BnF, « L’immeuble haussmannien »
 – Rétrospective Eugène Atget (BnF, 2007), onglet « Paris, objet d’histoire »

 

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