Napoléon III et la question du logement social

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IIe République / 2nd Empire
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Napoléon III et la question du logement social
Pl. 22. [Maison ouvrière de l'empereur Napoléon III]
in "Exposition universelle. 1867", album des photographes Pierre Petit, Bisson jeune et Michelez
© Ville de Paris / BHVP / Domaine public

Une France de propriétaires

L’ambition de Louis-Napoléon Bonaparte est « l’extinction du paupérisme », ouvrage rédigé en 1844, alors qu’il est emprisonné au fort de Ham, dans la Somme. Il y propose que l’État impulse une politique sociale afin de « répandre dans les classes ouvrières l’aisance, l’instruction, la morale, afin d’en extirper le paupérisme sinon en entier, du moins en grande partie». Et il ajoute « La classe ouvrière ne possède rien, il faut la rendre propriétaire ».

Il fonde sur sa cassette personnelle une « œuvre des loyers » pour secourir les ménages menacés d’expulsion. Il reprend l’idée du programme élaboré par le Parlement du Travail en 1848 de faire construire un phalanstère dans chaque arrondissement de Paris (à l’époque au nombre de douze). Mais une seule cité de ce type sortira de terre : la Cité Napoléon, rue de Rochechouart.

La cité Napoléon

La conception de l’ouvrage doit beaucoup au premier immeuble de logements collectifs bâti à Londres par l’architecte Henry Roberts, que Louis-Napoléon Bonaparte avait visitée lors de son exil (il fera traduire et diffuser largement le livre de Roberts sur les habitations des classes ouvrières). Souhaitant rendre ses locataires propriétaires de leur logement, il invente un système de location accession qui, après 20 ans de bons et loyaux loyers, verra ses locataires devenir propriétaires du logement qu’ils occupent.

En janvier 1849, Louis Napoléon Bonaparte fait un don de 500 000 francs en faveur de l’opération et confie la maîtrise d’ouvrage à une société créée en février 1849, dirigée par M. Chabert, au capital de six millions de francs réparti en 240 000 actions : « la société des cités ouvrières de Paris » qui a pour objet l’établissement à Paris de douze cités ouvrières ou maisons modèles destinées au logement des ouvriers.

Société des cités ouvrières de Paris. Action au porteur de vingt-cinq francs, datée du 6 septembre 1849 <br>© BnF Gallica
Société des cités ouvrières de Paris. Action au porteur de vingt-cinq francs, datée du 6 septembre 1849
© BnF Gallica

La cité est bâtie rue de Rochechouart à Paris à l’angle de la rue Pétrelle en 1849-1850 par l’architecte Marie-Gabriel Veugny (1775-1850), architecte voyer de la ville de Paris. On ne lui connaît qu’un seul autre ouvrage : le premier marché métallique de Paris à la Madeleine. Suivant de très près l’opération, le Prince Président a pesé sur les choix architecturaux.

Projet de cité ouvrière de la Société des Cités Ouvrières de Paris. Dessin de l’architecte.
L’ouvrage définitif sera réduit et comportera un étage de plus et une seule entrée rue de Rochechouart
© Patrick Kamoun

La cité de 86 logements sur 4 étages comporte en majorité des deux pièces. Elle est bâtie sur un terrain de 3 750 m2, autour d’une cour jardin. On y accède par de larges escaliers débouchant sur de véritables rues galeries avec une toiture en verre. La cité comporte dans la cour, une borne fontaine, un bassin avec jet d’eau et une lanterne à gaz. Elle dispose d’un lavoir, d’un séchoir, d’un établissement de bains et d’une salle d’asile, ancêtre de la garderie d’enfants. La cité est destinée en priorité aux familles d’ouvriers de l’usine à gaz de la rue Condorcet toute proche.

Elle est inaugurée en grande pompe le 18 novembre 1851 alors que le débat fait rage sur les dangers de l’habitation collective et de la concentration d’ouvriers. La cité est condamnée, notamment par les hygiénistes et les catholiques sociaux, le médecin Louis René Villermé (1782-1863 ; considéré comme pionnier de la médecine du travail) en tête. Le programme est un échec cuisant. Il faut dire que l’entrée principale est surveillée nuit et jour par un concierge et un inspecteur qui veillent à la bonne moralité et au comportement irréprochable des locataires. Quant au règlement intérieur de l’immeuble, très contraignant, il comporte plus de cent articles. De plus, le prix de trois pièces est trop élevé pour des familles ouvrières, et les petites classes moyennes refusent de louer dans une « caserne d’ouvrier ».

Les dix millions de la Maison d’Orléans

Le Prince-Président ne désarme pas. Le 22 janvier 1852, il affecte par décret dix millions de francs, provenant de la vente des biens de la Maison d’Orléans, à l’amélioration du logement ouvrier. Ce décret ouvre également un concours d’architecture doté de 5 000 francs.

Sur les dix millions, une part importante est attribuée à la construction sur le domaine de la couronne de deux asiles destinés à la convalescence de personnes accidentées du travail, l’un au Vésinet, qui recevra à partir de 1859 les femmes convalescentes, l’autre à Vincennes pour les hommes. L’Asile du Vésinet est construit sur les plans de l’architecte Eugène Laval sur un terrain de 31 hectares au sud-ouest du bois du Vésinet. Les différents bâtiments utiles à l’intendance sont dispersés dans le parc : écuries, remises, ateliers, vacherie, grenier, boucherie, bûcher, grange, basse-cour, verger et potager. 

Au Vésinet, entre le 29 septembre 1859, date de son inauguration par le ministre de l’Intérieur, le duc de Padoue Ernest Louis Arrighi de Casanova (1814-1888), et 1866, près de 27 000 ouvrières sont accueillies dans l’établissement. Épuisées par le travail et la maladie, ces femmes sont prises en charge intégralement et, si possible, remises sur pied.

Asile National du Vésinet, Ouvroir © Patrick Kamoun
Asile National du Vésinet, Ouvroir © Patrick Kamoun

Le reste des dix millions sert à compléter, par des subventions, des opérations privées destinées au logement des ouvriers : à Paris, les bâtiments de la Chapelle Saint-Denis, un faubourg annexé à Paris, du boulevard Mazas, des Batignolles et de la rue de Montreuil ; en province, la cité ouvrière pour célibataires de Marseille, la cité modèle de Mulhouse et enfin, la cité Napoléon à Lille.

Lille, Cité philanthropique. Carte ayant voyagé en 1906 <br>© Patrick Kamoun
Lille, Cité philanthropique. Carte ayant voyagé en 1906
© Patrick Kamoun

La seconde « Cité Napoléon », rebaptisée « Cité Philanthropique » en 1884, est réalisée par l’architecte Émile Vandenbergh (1827-1909) en 1861-1862 pour le Bureau de Bienfaisance de Lille, sur un terrain agricole lui appartenant, rue Wazemmes. Cette cité est sans doute l’un des rares exemples, sinon le seul, de logements destinés uniquement « aux familles indigentes ». Elle se compose de six grands corps de bâtiments à trois étages. Du côté de la rue de Wazemmes, le square est planté d’arbres. Entre les constructions, des jardins de 60 mètres de longueur sur 22 mètres de largeur séparent les bâtiments. Toutes les habitations sont entourées d’arbres et de verdure. Le soleil y entre de toutes parts et l’air y circule abondamment. Une large voie bordée de trottoirs traverse la cité du nord au sud, et sur les flancs des bâtiments deux passages couverts donnent accès aux logements.

Une innovation précieuse pour les familles a été introduite, un asile où les petits enfants sont accueillis pendant le jour. Leur temps est partagé entre de petites leçons appropriées pour leur âge, et des chants. Un médecin donne des consultations gratuites tous les jours et visite les malades à toute réquisition. Les médicaments sont délivrés gratuitement par le Bureau de Bienfaisance.

Groupe des maisons ouvrières de Mulhouse, <br>gravure de D. Lancelot d’après une photographie de M. Kohler-Dietz © Patrick Kamoun
Groupe des maisons ouvrières de Mulhouse, gravure de D. Lancelot d’après une photographie de M. Kohler-Dietz © Patrick Kamoun

« La Société Industrielle de Mulhouse » constitue en juin 1853, la Société mulhousienne des cités ouvrières (SOMCO), société civile dont le capital est fourni par l’apport d’une douzaine d’industriels, le principal actionnaire et promoteur de l’opération étant Jean Dollfuss (1800-1887), un industriel du textile, maire de Mulhouse de 1863 à 1869. Le but de la Société, qui peut être considérée comme la première société d’habitations à bon marché, est de rendre l’ouvrier propriétaire. Elle propose de bâtir un programme de maisons individuelles, payables par mensualités, sur une durée de 15 ans.
Le modèle choisi pour les ouvriers regroupe quatre habitations accolées en un seul bâtiment : c’est le carré Mulhousien qui sera copié dans toute l’Europe. Les maisons sont fondées sur cave. Chaque maison dispose d’une cuisine et d’une grande pièce au rez-de-chaussée, de trois chambres à l’étage, d’un grenier et d’un cabinet d’aisance. Chaque logement a son jardin potager. Tous les modèles ont la même surface de parcelle (150 m2) et la même surface construite (47 m2). L’introduction de passages et de venelles entre les maisons crée une trame verte par addition des deux jardins en vis-à-vis.
En 1862, 560 maisons sont vendues. La cité comportera finalement 1 240 maisons individuelles en 1895, soit 10% de la population mulhousienne. Le carré mulhousien devient un prototype pour le logement social et sera repris notamment par les compagnies de chemin de fer pour loger les cheminots.

L’exposition universelle de 1867

Napoléon III veut que l’exposition universelle de Paris en 1867 soit la vitrine de l’économie sociale et un lieu de diffusion de l’innovation en matière de logement. Frédéric Le Play (1806-1882), ingénieur des mines et futur sénateur (nommé en décembre 1867), promoteur de l’économie sociale et du “patronage”, est nommé commissaire général de l’Exposition. Il crée un nouvel ordre de récompenses concernant l’économie sociale pour faire la démonstration de l’intérêt des initiatives sociales patronales.

Dans la perspective de l’exposition, Napoléon III fait d’abord édifier en 1866-1867 un ensemble très innovant d’habitations ouvrières aux 234-246 avenue Daumesnil à Paris. C’est le premier ensemble de logements sociaux construits en béton armé banché en France par une entreprise anglaise. Le « Couvent aux volets verts » comme on l’appelle alors, est bâti par la société coopérative immobilière des ouvriers de Paris et financé en partie sur la cassette personnelle de Napoléon III. Il en aurait dessiné les plans. Le groupe de deux étages a l’aspect de pavillons en bande avec une toiture unique et une cour rue de l’autre côté de l’immeuble.

Cité de l’avenue Daumesnil. Un étage supplémentaire a été ajouté à l’immeuble <br>qui n’en possédait que deux à l’origine. Vue de l’arrière des maisons <br>© Patrick Kamoun, janvier 2020
Cité de l’avenue Daumesnil. Un étage supplémentaire a été ajouté à l’immeuble qui n’en possédait que deux à l’origine. Vue de l’arrière des maisons © Patrick Kamoun, janvier 2020

La classe 93 de l’exposition est consacrée aux « habitations caractérisées par le bon marché uni aux conditions d’hygiène et de bien-être ». Des maquettes et des plans sont présentées, mais aussi de vraies maisons construites pour la circonstance. La “Maison de l’Empereur” est un immeuble collectif de quatre étages réalisée rue Montessuy au Champ de Mars, par l’architecte Lacroix sur un terrain occupé jadis par un dépôt de pavés et de cailloux de la ville de Paris. Il y a quatre logements par palier, composés chacun de trois petites pièces et d’une cuisine. On peut en devenir propriétaire si l’on acquitte régulièrement son loyer pendant vingt ans.

Sur le Champ de Mars, est érigée également la Maison des ouvriers de Paris, financée par l’Empereur, et dont les plans ont été établis par un comité d’ouvriers. À droite de cette maison, s’élève, sur les plans d’Emile Müller, une maison ouvrière pour quatre familles, le carré Mulhousien, copie conforme des maisons édifiées à Mulhouse. L’œuvre de Mulhouse fait déjà grand bruit. C’est le triomphe du modèle de l’accession sociale à la petite propriété, dont la réputation franchira les frontières grâce à l’exposition universelle.

Exposition universelle de 1867 <br>Gravure A. Deroy, maisons destinées à devenir la propriété d'ouvriers – modèle élevé dans le parc de l'exposition aux frais de S.M. L'Empereur <br />© Patrick Kamoun
Exposition universelle de 1867. Gravure A. Deroy, maisons destinées à devenir la propriété d’ouvriers – modèle élevé dans le parc de l’exposition aux frais de S.M. L’Empereur
© Patrick Kamoun

En 1867, le Palais de l’Industrie, sur les Champs-Élysées transformé pour l’occasion en un vaste amphithéâtre, est noir de monde, ce premier juillet 1867. Plus de vingt mille personnes assistent à la remise des distinctions et des récompenses aux exposants les plus méritants. Le trône impérial est au milieu du transept, sur une estrade surmontée d’un dais de velours cramoisi. À l’opposé, un orchestre et un chœur réunissant 1 661 musiciens et chanteurs accueillent l’Empereur et sa suite par l’ »Hymne à l’Empereur » de Rossini. Les récompenses du nouvel ordre sont placées face au trône, pour bien montrer la considération de l’Empereur. Dans son discours Napoléon III insiste : « Jamais les intérêts des classes laborieuses n’ont éveillé une plus vive sollicitude. Leurs besoins moraux et matériels, les conditions de l’existence à bon marché, les combinaisons les plus fécondes de l’association ont été l’objet de patientes recherches et de sérieuses études. » Et il ajoute : « Si la science, en asservissant la matière, affranchit le travail, la culture de l’âme, en domptant les vices, les préjugés et les passions vulgaires, affranchit l’humanité ».
Moment d’intense émotion : le tout jeune prince impérial, en sa qualité de président honoraire de l’exposition universelle, s’avance vers son père qui préside la réunion sous le dais impérial. Il s’incline et lui remet solennellement une médaille d’or, au moment même où le nom de Napoléon III est appelé comme lauréat… pour les maisons ouvrières de l’exposition.

Patrick Kamoun, avril 2020

Patrick Kamoun est historien de la vie quotidienne des français aux XIX et XXe siècles, spécialiste de l’histoire du logement social et grand collectionneur d’images. Il est l’auteur du Musée virtuel du logement social, créé en juin 2017, et le créateur de deux sites internet, l’un thématique  et l’autre dédié à l’image.

► En complément > Passage d’Enfer (Paris, XIVe), une des premières cités ouvrières construites sous le Second Empire : voir la page (petit article très illustré de photos actuelles).
► En complément > Claude Calvarin, « La naissance d’une cité ouvrière sous le Second Empire. Le territoire du comte de Madre« , in Histoire urbaine, 2013/1 (n° 36), p. 105-132

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