Autour du 18-Brumaire : contexte et déroulement d’un coup d’État

Auteur(s) : JOB Eymeric
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Un régime jugé en fin de course

En 1795, le Directoire succède à la Convention thermidorienne, régime de transition instauré après la chute de Maximilien Robespierre et de son régime de terreur. Régi par cinq directeurs, un Conseil des Anciens et un Conseil des Cinq-Cents de sorte à éviter la tyrannie d’un homme ou les potentielles dérives d’une assemblée démocratique – le souvenir de la Terreur étant encore très vivace -, le Directoire a pour mission de trouver « une voie moyenne entre la royauté et la démagogie » selon le député Antoine Thibaudeau.
Le régime se base ainsi sur la Constitution du 5 fructidor An III (22 août 1795), rompant considérablement avec toutes celles qui l’ont précédée en se concentrant davantage sur la liberté et la propriété. Sur le plan intérieur, de nombreuses difficultés émergent rapidement, que ce soit à cause des Jacobins lors de la Conjuration des Égaux de Babeuf, la poursuite de l’insurrection en Vendée ou bien encore la défection du général Pichegru, à la solde des royalistes.
Néanmoins dans ces balbutiements difficiles, un homme va se mettre en évidence : Napoléon Bonaparte. Celui-ci sut s’attirer les faveurs du nouveau directeur Barras en réprimant l’insurrection royaliste le 13 vendémiaire An IV (5 octobre 1795) et obtient ainsi la confiance du régime en quelques mois seulement. Le 12 ventôse An IV (2 mars 1796), le Directoire l’investit de ce fait du commandement de l’armée d’Italie.

Autour du 18-Brumaire : contexte et déroulement d’un coup d’État
Détail : Le général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents à Saint-Cloud, 10 novembre 1799,
par Bouchot © RMN-GP, musée national du château de Versailles

De l’Italie à l’Égypte, l’étoile montante de Bonaparte

L’armée d’Italie est présentée comme l’armée la plus délaissée, la moins équipée et la moins bien entretenue de la République. Immédiatement après sa prise de commandement , le nouveau général en chef exalte ses hommes avec cette proclamation restée célèbre : « Soldats, vous êtes nus, mal nourris ; le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner. Votre patience, le courage que vous montrez au milieu de ces rochers sont admirables ; mais ils ne vous procurent aucune gloire, aucun éclat ne rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir ; vous y trouverez honneur, gloire et richesse. Soldats d’Italie, manqueriez-vous de courage ou de constance ? ».
Contre toute attente, le jeune général vole de victoires en victoires, défait des généraux autrichiens pourtant expérimentés comme Beaulieu à Montenotte le 22 germinal An IV (12 avril 1796), Sebottendorf à Lodi le 21 floréal (10 mai), Alvinczy à Arcole le 27 brumaire (17 novembre) et encore à Rivoli le 25 nivôse An V (15 janvier 1797).
En quelques mois seulement, Bonaparte réussit la prouesse de détruire quatre armées autrichiennes aguerries, d’agrandir le territoire de la République, de fonder deux républiques sœurs et de conquérir finalement toute l’Italie, contraignant les souverains des sempiternelles dynasties à négocier directement avec lui.

Auréolé de toutes ces gloires, Bonaparte devient très populaire et étend son influence dans les hautes sphères du pouvoir. Début octobre 1797, alors qu’il est commandant de l’armée d’Angleterre, il convainc le Directoire de l’impossibilité de débarquer sur les côtes britanniques. Faignant de préparer l’invasion, il fait accepter en mars 1798, le projet hautement secret d’une conquête de l’Égypte. Après une traversée sans embuche ou presque – seule la prise de Malte a nécessité une intervention armée le 12 juin 1798 et la flotte britannique de Nelson n’a compris que trop tardivement les intentions de Bonaparte -, le corps expéditionnaire français pose pied à terre dans la nuit du 1er et 2 juillet.
Si la campagne se passe tout d’abord sans difficulté majeure, Bonaparte obtenant d’éclatantes victoires sur les mamelouks comme lors de la bataille des Pyramides le 3 thermidor An VI (21 juillet 1798), la situation se dégrade très vite, les Anglais coulant la flotte française à Aboukir les 1er et 2 août, la garnison du Caire étant confronté à une révolte de grande ampleur, une épidémie de peste se déclarant lors de la campagne de Syrie ou encore l’échec devant Saint-Jean-d’Acre. Contraint de faire machine arrière, il s’illustre une dernière fois en Égypte en écrasant les Ottomans à Aboukir le 25 juillet 1799. Il comprend néanmoins que ses troupes, en nombre insuffisant, exténuées, rongées par la fatigue et les maladies, sont incapables de continuer l’expédition au-delà des frontières de sa conquête.
Par ailleurs au courant de l’évolution politique et militaire du Directoire, Bonaparte sent que son destin est en Europe. Il s’embarque le 23 août 1798 sur La Muiron avec une poignée d’hommes et de généraux de confiance en laissant le commandement de l’armée d’Orient à Kléber, brillant général, aimé et respecté de tous.

Bonaparte, allié du Coup malgré Siéyès

Débarqué à Fréjus le 8 octobre, le général Bonaparte est acclamé et porté jusqu’à Paris par une foule en délire venant d’apprendre sa victoire à Aboukir. La situation politique a cependant bien changé depuis son départ : le Directoire est ruiné, les guerres ont repris et la France doit faire face à la Deuxième Coalition. Un bilan chaotique que Bonaparte ne manque pas de souligner à travers cette déclaration lapidaire : « Dans quel état j’ai laissé la France et dans quel état je l’ai retrouvée ! Je vous avais laissé la paix et je retrouve la guerre ! Je vous avais laissé des conquêtes et l’ennemi passe nos frontières ! J’ai laissé des arsenaux garnis et je n’ai pas retrouvé une arme ! J’ai laissé les millions de l’Italie et je retrouve partout des lois spoliatrices et de misère ! Nos canons ont été vendus, le vol a été érigé en système ! Les ressources de l’Etat épuisées ! ».
Par ailleurs, Sieyès, chef de fil des révisionnistes aspirant à une modification de la Constitution afin de créer un exécutif plus fort et plus stable, est élu directeur le 27 floréal an VII (16 mai 1799). Immédiatement, il commence à préparer un coup d’État. Disposant déjà de l’appui financier des futurs fondateurs de la Banque de France, Claude Périer et Jean-Frédéric Perrégaux, il se met à la recherche d’un « sabre ».
D’abord réticent à employer Bonaparte qu’il juge trop dangereux, trop ambitieux, il n’aura d’autre choix que s’allier avec lui, au vu des circonstances. En effet, Jourdan est trop proche des milieux jacobins, de même que Macdonald, et Moreau est suspecté de royalisme tandis que Hoche et Joubert sont morts en campagne. Les négociations entre Sieyès et Bonaparte débutent dans un climat de méfiance réciproque et, pour que rien ne filtre, les aspects concrets du coup d’Etat sont confiés à l’inévitable Talleyrand, ainsi qu’à Roederer.

Le déroulement de la conspiration

Des semaines durant, les conspirateurs se réunissent rue de la Victoire chez Bonaparte pour préparer ce coup d’Etat. La date du 18 brumaire An VIII (9 novembre 1799) est retenue. Le 17, Bonaparte invite le général Lefebvre, commandant de la garnison de Paris, et une foule d’officiers fidèles à apparaître en grande tenue et en armes le lendemain à 7h rue de la Victoire.

Le 18 brumaire, Jour 1

Le 18 Brumaire à 7h, le coup d’Etat démarre. Cornet, membre de la commission des inspecteurs du Conseil des Anciens doit révéler qu’un complot se trame contre la représentation nationale, chose que plusieurs députés complices du coup d’Etat appuient et accentuent : pour eux c’est certain, les Jacobins veulent réinstaurer la Terreur. De cette manière, il devient naturel de voter le décret prescrivant le transfert des assemblées au château de Saint-Cloud ainsi que la nomination de Bonaparte à la tête de la 17e division militaire pour protéger les assemblées, mais permettant en fait à celui-ci de manœuvrer comme il l’entend.
Dans les alentours de 10h, le général Bonaparte est reçu par les Anciens et prononce un discours bref dans lequel il défend sa conception de la République, omettant volontairement au passage d’évoquer la défense de la Constitution. Tandis que Ducos et Sieyès démissionnent de leurs postes de directeurs, Gohier, président du Directoire, et Moulin, directeur, flairent le piège et se précipitent aux Tuileries dans la salle des inspecteurs où ils retrouvent Bonaparte, Cambacérès, Fouché et les deux directeurs démissionnaires.
Une explication virulente s’en suit jusqu’à ce que Bonaparte les « invite » à démissionner également, chose que les deux hommes se refusent à faire, préférant se réfugier au palais du Luxembourg. Prétextant la crainte d’une attaque des Jacobins, le général Bonaparte envoie Moreau et trois cents hommes afin de « protéger » les directeurs Gohier et Moulin. Par cette décision, Bonaparte neutralise à la fois deux directeurs bien trop peu dociles et le général Moreau, qui, occupé par cette mission, se voit ôter toute possibilité de jouer un rôle à Saint-Cloud.

Partout dans Paris, le sabre de Sieyès avance ses pions et place ses hommes : des officiers surveillent le ministère de la Guerre afin d’empêcher toute intervention du ministre Dubois-Crancé, réputé hostile au coup d’Etat, les généraux Lannes et Berruyer obtiennent respectivement les postes de gouverneur des Tuileries et des Invalides, les cavaliers de Murat et de Sebastiani surveillent les alentours du Palais Bourbon ainsi que le pont de la Concorde, Macdonald est dépêché à Versailles et Sérurier doit transférer la Garde du Corps législatif à Saint-Cloud.
Barras, directeur historique depuis 1795 et homme clé du régime qui avait contribué à faire chuter Robespierre en juillet 1794, attend quant à lui de savoir dans quel sens souffle le vent, espérant encore qu’on ait besoin de lui. Mais Talleyrand arrive finalement et parvient à obtenir la démission de l’homme de Thermidor sans difficulté. La partie se jouera sans lui. Le Directoire désormais dépourvu de son exécutif, le premier acte du coup d’Etat s’achève sans encombre.
Vers 19h se tient l’ultime conseil entre les principaux conspirateurs : l’essentiel reste encore à faire, à savoir convaincre les assemblées de voter la nouvelle constitution afin de permettre au coup d’Etat de conserver son aspect « légal ».

Le 19 Brumaire, Jour 2

Le 19 Brumaire, tout semble réuni pour un succès éclatant et rapide, le dispositif militaire et les prédispositions prises par le général Bonaparte étant considérables. Néanmoins dès le début, la situation n’évolue pas comme il l’avait espéré. Tout d’abord les Jacobins sont présents en nombre et opposent une résistance inattendue compte tenu de l’absence de leur soutien militaire de poids comme Jourdan ou Bernadotte.
Ensuite, la session parlementaire n’ouvre seulement à 13h30, et l’ambiance devient rapidement électrique, et Lucien Bonaparte, frère de Napoléon et président du Conseil des Cinq-Cents, ne parvient pas à ramener durablement le calme. Debrel, député jacobin, demande la parole et exige que chaque député présent renouvelle son serment à la Constitution de l’An III, ce qui permet de suspendre de fait les travaux en cours le temps que les cinq cents jurent chacun leur tour.
Au gré de l’avancée de la séance, les complices du coup d’État sont toujours davantage en difficulté, notamment lorsque les questions sur les fondements réels de la menace jacobine se mettent à fuser. Le général Bonaparte, déjà nerveux au commencement de la journée, ne tient plus en place et fait irruption dans la galerie d’Apollon où siègent les Anciens.

Sa harangue incohérente est très mal reçue, son ton autoritaire menaçant et sa rhétorique militaire irritent les députés au plus haut point. Le député du Pas-de-Calais Linglet le coupe alors : « Et la Constitution ? », ce à quoi Bonaparte, laissant éclater sa rage, répond : « La Constitution ? Vous l’avez-vous-même anéantie. Au 18 fructidor, vous l’avez violée ; vous l’avez violée au 22 floréal ; vous l’avez violée au 30 prairial. Elle n’obtient plus de respect de personne. » Il continue encore sa tirade avant de conclure par cette formule maladroite « Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la Guerre et du dieu de la Fortune. », ce qui déclenche un véritable tollé.
Dans l’Orangerie où siègent les Cinq-Cents, la tension n’est pas moins importante lorsqu’à 16h l’appel nominal s’achève et que travaux reprennent avec la lecture la lettre de démission de Barras. Au contraire, l’atmosphère devient irrespirable lorsque Bonaparte pénètre dans l’assemblée accompagné de grenadiers en armes. A cette vue, les députés l’agonissent d’insultes et les « à bas le dictateur ! », « hors-la-loi ! » ou « mort au tyran ! » fusent de toute part. Bonaparte, déjà fragilisé après son intervention chez les Anciens semble défaillir et seule l’intervention -musclée- de Murat, Leclerc et de leurs grenadiers peut le dégager de cette assemblée en fusion.

À ce moment, le coup d’État semble de plus en plus compromis, les assemblées sont déchaînées, Bonaparte, tombé en syncope et tenant des propos incohérents – appelant même Sieyès « général » – est méconnaissable. La retraite momentanée du général exacerbe la violence des députés qui veulent le prononcer hors-la-loi.
Lucien, se retrouvant seul face à eux, impuissant, quitte son écharpe de président et rejoint son frère à l’extérieur de la salle. Les perspectives de succès sont désormais bien minces, pour les conspirateurs, il faut agir, et vite. Sieyès pousse à l’intervention militaire : Bonaparte toujours sonné hésite. La harangue de son frère face aux soldats ponctuée par la célèbre formule et ce geste théâtral « Je jure de percer le sein de mon propre frère si jamais il porte atteinte à la liberté des Français ! ».
À ces mots, les soldats exultent et Bonaparte, qui a repris progressivement ses esprits, fait appeler Murat et s’apprête à investir l’Orangerie. Le fougueux cavalier, entrant dans l’assemblée, prononce dans une jolie formule laconique « Citoyens, vous êtes dissous » avant d’ajouter ce mot -beaucoup plus rustre- « Foutez-moi tout ce monde dehors ! ». Les députés pris de court et de panique se bousculent, fuient dans un tel chaos que certains, d’après la légende, passent par les fenêtres, abandonnant toque et écharpe au passage.
Le sauve-qui-peut général des Cinq-Cents permet à Lucien de se présenter aux Anciens et de rapporter la scène qui vient de se produire. Réaménageant toutefois la réalité au seul avantage de Bonaparte -les « véritables conspirateurs » étant désormais ceux qui avaient prétendument voulu le poignarder-, le coup d’État n’en est pas terminé pour autant. Cornudet monte en effet à la tribune mais présente un décret totalement insatisfaisant aux yeux de Sieyès et de Bonaparte. Or pour disposer d’un contrepoids politique, il faut maintenant rappeler … les Cinq-Cents. Quelques centaines d’entre eux parvient à être réunie avant le soir.
Ainsi vers 21h, les travaux reprennent enfin et Lucien cède la parole au député de l’Isère Bérenger qui propose que la représentation nationale marque sa « reconnaissance à Bonaparte, aux généraux et soldats qui l’ont aidé à remplir sa mission d’assainissement de la chambre basse ». Dès lors, l’intervention militaire dans l’Orangerie est effacée au profit d’un sauvetage in extremis de la République, Bonaparte passant même pour un héros martyr ayant presque cru succomber devant la violence extrême de ces « représentants du poignard ». Le député Chazal, complice du coup d’État, prend ensuite la parole et propose d’entériner tous ces bouleversements en supprimant le Directoire et en créant une commission exécutive à laquelle Sieyès, Ducos et Bonaparte seraient à la tête.

La proposition est votée favorablement, le Directoire laisse place à une commission consulaire exécutive composée de trois consuls. Le coup d’État est un succès ; Bonaparte entame définitivement sa marche vers le pouvoir.

Juillet 2019

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