C’était mieux avant ? Les connaissances historiques des conscrits de 1870

Auteur(s) : HOUDECEK François
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En Napoléonie, l’académicien Henry Houssaye (1848-1911) est synonyme d’Histoire militaire. De son œuvre pléthorique, on retient surtout ses volumes réédités des dizaines de fois depuis la fin du XIXe siècle et aujourd’hui encore incontournables, sur les campagnes de 1814 et 1815. On sait moins que l’homme fut un helléniste chevronné, et un officier pendant la conflagration franco-prussienne. Il en garda le goût du militaire, de là ses brillantes études napoléoniennes de la seconde partie de sa vie.

C’était mieux avant ? Les connaissances historiques des conscrits de 1870
François Houdecek © Rebecca Young/Fondation Napoléon

En 1913 parut chez Perrin un recueil d’articles posthume du grand historien : La patrie guerrière. Au milieu des textes consacrés à « Surcouf », « La mort de Berthier », « Napoléon homme de guerre » ou à des récits de la guerre de 1870, un court article attirait l’œil : « Enquête au régiment ». Houssaye y relatait un petit sondage réalisé par deux capitaines d’infanterie sur les connaissances historiques des incorporés de leurs régiments des classes 1903 à 1906. L’étude portait sur 135 conscrits allant du niveau scolaire jusqu’au bachelier ès-lettres et venant de toutes les régions de France. Houssaye fut surpris par les résultats !
Jeanne d’Arc : « C’est une reine de France brûlée par les Prussiens en 1870 », répondait un soldat ; « Napoléon a été fait prisonnier par les Anglais au pont de Montereau », affirmait un autre. Le florilège se poursuivait : Austerlitz « fut un ambassadeur » ; Victor Hugo « inventa le vaccinage » ; « La Révolution a eu lieu à cause de la mort de Louis XIV » ; Gambetta « fut un homme de lettres » ; Marceau « un ancien dessinateur » ; Bayard « un grand marin » ; Napoléon « a fait les tribunaux et civilisé le peuple ; il est mort emprisonné après avoir été emmené à Clermont-Ferrand » ; etc.
Des perles vieilles de plus de 100 ans.

Elles valent bien celles que nous offrent chaque année nos bacheliers du XXIe siècle dont désormais la presse se fait écho chaque année. Une simple recherche sur la Toile est éloquente. En 2018 (Le Parisien, 4 juillet 2018), « Philippe Pétain a été jugé après la guerre en temps [sic] que chef communiste de la résistance » ; « Serge Klarsfeld est un historien majeur qui a retrouvé l’assassin de Jean Moulin en Argentine ».  En 2017 (Le Point, 16 juin 2017), « Le Général de Gaulle avait des oreilles aiguisées, ce qui lui a permis de s’enfuir à Londres avant l’arrivée d’Hitler en France ».  En 2014 (Le Figaro étudiant, 17 juin 2014) , « Une fois mort, Kennedy ne pouvait plus y faire grand-chose ». On pourrait continuer sur des pages. Certains y consacrent entièrement leur site Internet. Une célèbre marque de stylos en a même récemment fait une publicité.

Au début du siècle, Houssaye chercha la cause de l’inculture historique des conscrits de ces régiments. Il dédouanait les instituteurs qui, selon lui, en gens de bonne volonté, faisaient de leur mieux. En revanche, il accusait les programmes d’enseignement qu’il jugeait trop vastes, mal adaptés et lourds à assimiler pour des élèves, malgré eux, trop souvent absents.
Pluralité moderne, les avis sont aujourd’hui plus tranchés (surtout plus exprimés) selon le penchant politique. Pour certains, les programmes pédagogiques sont toujours trop lourds, inadaptés au monde moderne, et ne permettent pas aux élèves de tout assimiler. Pour d’autres, « la fabrique du crétin » (titre du livre de J.P. Brigheli, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur, 2005) est en marche et, à trop alléger les programmes, l’école républicaine serait en instance de mort. On se souviendra également avec délectation du Conseil supérieur des programmes et de sa novlangue aux accents orwelliens en 2015. Les élèves s’y ébattaient joyeusement dans des « milieux aquatiques standardisés » avec des « référentiels bondissants », ou plutôt flottants en l’espèce (comprendre : jouer dans une piscine avec un ballon…).

Cent ans nous séparent des écrits de Houssaye et les programmes pédagogiques restent au cœur du débat ! On ne peut que regretter que l’enseignement de l’Histoire subisse régulièrement des coups de rabot de la part de nos savants pédagogues. L’avenir ne devrait donc pas mettre en péril ce produit indémodable : la perle lycéenne…

François Houdecek, chargé des projets spéciaux à la Fondation Napoléon.

Avril 2019

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