Des navires russes construits en France sous le Second Empire (1857-1860)

Auteur(s) : MIOQUE Nicolas
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Le 25 janvier 2011, la France et la Russie signaient à Saint-Nazaire un accord intergouvernemental prévoyant la construction de plusieurs bâtiments de projection et de commandement (BPC) français de type Mistral pour la marine russe. Selon cet accord, deux BPC devaient être construits en France. L’occasion de rappeler que la construction de bâtiments de guerre en France pour le compte de la Russie s’inscrit dans une longue tradition, qui a commencé au début de la seconde moitié du XIXe siècle, au lendemain de la guerre de Crimée (1853-1856).

Photographie de la frégate Svétlana

À la fin de la guerre de Crimée, la marine russe est quasiment anéantie. La flotte de la mer Noire n’existe plus, celle de la Baltique a très lourdement souffert, et les quelques bâtiments à voiles qui ont survécus au conflit sont de toute façon dépassés. Pour lui faire retrouver son rang de troisième puissance navale européenne, le grand-duc Constantin (1827-1892), nouveau chef de la marine, tourne sa principale attention, à l’image des marines française et britannique, vers la construction de navires à hélice. La réalisation de tels navires nécessite toutefois une industrie, des compétences et des ressources que la Russie ne possède pas encore. Pour accélérer les choses, il fait appel aux puissances navales étrangères.

Cette nouvelle politique adoptée par la marine du jeune tsar Alexandre II (empereur de Russie de 1855 à 1881) contraste nettement avec celle menée depuis plus de vingt ans par l’amiral Aleksandr Sergueïevitch Menchikov (1787-1869), qui avait la main mise sur la direction de la marine de Nicolas Ier (empereur de 1825 à 1855) et qui affirmait que « la vapeur et l’hélice sont sans intérêt dans les applications militaires ». Opposé à toute aide étrangère pour la construction navale, il avait fait promulguer des lois restreignant cette possibilité. Seules quelques petites frégates à roues, sans véritable valeur militaire, avaient tout de même été commandées aux Britanniques en 1843. Écarté dés 1855, Menchikov est remplacé par le grand-duc Constantin Nikolaïevitch, frère cadet du tsar Alexandre II, qui joue un rôle primordial dans la renaissance de la marine russe sur de nouvelles bases.

Naturellement, c’est aux chantiers anglais, français et américains que le nouveau chef de la flotte et du ministère de la Marine va s’adresser. En Angleterre, même si aucune grande unité n’est commandée, les entreprises anglaises fournissent à la Russie machines et fer nécessaires à la réalisation des nouveaux bâtiments. Aux États-Unis, la frégate à hélice Général-Admiral (Генерал-адмирал, Général-Amiral, titre donné au grand-duc Constantin) et la corvette à roues Amerika (Америка, Amérique) sont commandés en 1857 aux chantiers William H. Webb de New-York.

En France, dés 1857, la Russie passe commande à la Société des Forges et Chantiers de la Méditerranée, située à La Seyne-sur-Mer, non loin de Toulon, d’une goélette à vapeur de 258 tonneaux, la Psezuape (Псезуапе, du nom d’une rivière située en Crimée). Cette même société reçoit également une commande de la jeune Compagnie russe de Navigation et de Commerce (РОПиТ, ROPiT) [1] de quatre paquebots. Trois sont à hélice (1.500 tonnes chacun environ) : le Velikiy Knyaz’ Konstantin (Великий Князь Константин, Grand Duc Constantin), l’Elborus (Эльборус), le Kolkhida (Колхида) ; le quatrième, plus petit, est à roues : le Kerch (Керчь).

Dans le même temps, trois navires plus importants sont commandés aux fameux chantiers privés de Lucien Arman, situés sur le quai Sainte-Croix à Bordeaux : une frégate à hélice (3188 tonnes, 77.6×14.6×6.6 mètres, 40 canons, machine de 450 chevaux), la Svétlana (Светлана, nom de l’héroïne d’un poème épique russe) ; une corvette à hélice (1969 tonnes, 66×11.4×5.6 mètres, 17 canons, machine de 300 chevaux), le Baian (Баян, Barde) ; et un yacht (895 tonnes, 70 mètres de longueur, machine de 400 chevaux) destiné au service spécial du tsar, à roues, nommé dans un premier temps Alexandria (Александра, du nom de la résidence impériale dans les environs de Saint-Pétersbourg) puis le Shtandart (Штандарт, Étendard, du nom de la frégate du tsar Pierre le Grand, premier navire de la flotte de la Baltique en 1703) – à ne pas confondre avec le yacht de l’empereur Nicolas II construit en 1895 – équivalent de la Reine Hortense et de l’Aigle français ou encore du Victoria-and-Albert britannique.

Aux chantiers Augustin Normand du Havre, enfin, la Russie passe commande en 1858 d’un aviso de 3e classe, le Tuapse (Туапсе, Touapsé) ; puis, en décembre 1859, de deux canonnières de 2e classe, le Morzh (Морж, Morse) et le Tyulen (тюлень, Phoque), respectivement lancées le 19 juin et le 1er juillet 1860.

Plusieurs de ces navires joueront un rôle important dans l’histoire de la marine russe de cette époque. La frégate Svétlana effectuera plusieurs voyages autour du monde tout au long des années 1860 et 1870, dans les mers de Chine et du Japon, en Australie, en Amérique russe (Aléoutiennes, Alaska, Californie), en Méditerranée et en Atlantique. Et le Velikiy Knyaz’ Konstantin, armé au cours de la guerre russo-turque de 1877-1878, se distinguera plusieurs fois au cours de ce conflit dans des attaques à la torpille contre des bâtiments turcs dans la mer Noire.

Cette politique de commande de navire à l’étranger ne dure cependant pas longtemps. Dés le début des années 1860, la marine russe s’efforce de s’émanciper autant que possible des puissances étrangères.

Ainsi, tandis que les chantiers de La Seyne-sur-Mer construisent à cette époque les premiers navires cuirassés des marines espagnole (la Numancia), prussienne (le Friedrich Karl), brésilienne (le Brazil) et néerlandaise (le Schorpioen), on constate qu’aucune commande russe n’est passée.

Cet effort très important entreprit par la marine russe est saluée par le tsar Alexandre II, qui décrète par un ukase [2] du 28 octobre 1866 : « Dorénavant, tous les achats faits à l’étranger pour l’Empire doivent cesser, comme cela se pratique déjà au ministère de la marine. De même, tous les travaux doivent être faits dans l’intérieur du pays et spécialement ceux des ministères de la guerre et des travaux publics, malgré toutes les difficultés et les désavantages qui l’on rencontrera dans les premiers temps. »

Dans le même sens, le baron Brunnow, ambassadeur russe à Londres, écrit en 1865 au prince Gortschakoff, chancelier de l’empire russe : « Je ne puis que témoigner ma pleine gratitude pour la prévoyance avec laquelle le ministre de la marine a reconnu en Russie la nécessité de créer des établissements indépendants pour nos constructions navales. Ces mesures, qui sont parfaitement de notre époque, aura pour résultat d’affranchir la Russie des caprices de l’Angleterre, à laquelle on ne peut jamais s’abandonner en toute confiance. »

Les commandes à l’étranger reprendront toutefois sous le règne des tsars Alexandre III (1881-1894) et surtout Nicolas II (1896-1917). Très influencée par le théoricien naval américain Alfred T. Mahan, et inquiète du développement de plus en plus important des marines allemande puis japonaise, la Russie opérera en effet un important effort de modernisation de sa flotte à la fin du siècle. L’industrie russe, bien qu’en plein développement de ses capacités, ne pouvant pas satisfaire ses demandes, Saint-Pétersbourg sera obligé de faire appel, une nouvelle fois, aux chantiers étrangers en Grande-Bretagne, en France, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis pour la construction de plusieurs bâtiments de guerre plus ou moins importants. Et ceci est déjà une autre histoire…

Sources bibliographiques

Forges et chantiers de la Méditerranée. Notice historique et nomenclature des principaux travaux
– Drygalski. Développement de la flotte russe depuis la guerre de Crimée. Revue maritime et coloniale, tome 81, 1884
– Guichoux, Hervé. Bordeaux-Russie, un siècle de relations dans le domaine naval (1857-1957)
– La Varende, Jean de. Les Augustin Normand, sept générations de constructeurs de navires
– Plotto, Alexandre. Au service du pavillon de Saint-André
– Tredrea, John et Eduard Sozaev. Russian Warships in the Age of Sail 1696-1860 : Design, Construction, Careers and Fates

Notes

[1] La Compagnie russe de Navigation et de Commerce (ROPiT), fondée en 1856 à Odessa, était chargée de transporter du fret et du courrier en Mer Noire et Méditerranée ainsi que sur les fleuves de la région (rappelons que le traité de Paris de 1856 interdisait à la Russie d'entretenir une marine de guerre dans la mer Noire).
[2] Equivalent russe de l'édit, du décret.

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Inédit
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