Document > Proclamation du 19 Brumaire de Bonaparte

Auteur(s) : BONAPARTE général
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PROCLAMATION
DU GENERAL EN CHEF
BONAPARTE
Le 19 Brumaire, onze heures du soir.

À mon retour à Paris, j’ai trouvé la division dans toutes
les Autorités, et l’accord établi sur cette seule vérité, que
la Constitution était à moitié détruite et ne pouvait sauver
la liberté.

Tous les partis sont venus à moi, m’ont confié leurs
desseins, dévoilé leurs secrets, et m’ont demandé mon
appui : j’ai refusé d’être l’homme d’un parti.

Le Conseil des Anciens m’a appelé ; j’ai répondu à son
appel. Un plan de restauration générale avait été concerté
par des hommes en qui la nation est accoutumée à voir
des défenseurs de la liberté, de l’égalité, de la propriété :
ce plan demandait un examen calme, libre, exempt de
toute influence et de toute crainte. En conséquence, le
Conseil des Anciens a résolu la translation du Corps
législatif à Saint-Cloud ; il m’a chargé de la disposition
de la force nécessaire à son indépendance. J’ai cru devoir
à mes concitoyens, aux soldats périssant dans nos armées,
à la gloire nationale acquise au prix de leur sang, d’accepter
le commandement.

Les Conseils se rassemblent à Saint Cloud, les troupes
républicaines garantissent la sûreté au dehors. Mais des
assassins établissent la terreur au-dedans, plusieurs Députés
du Conseil des Cinq-Cents, armées de stylets et d’armes à feu,
font circuler tout autour d’eux des menaces de mort.

Les plans qui devaient être développés, sont resserrés,
la majorité désorganisée, les Orateurs les plus intrépides
déconcertés, et l’inutilité de toute proposition sage évidente.

Je porte mon indignation et ma douleur au Conseil des
Anciens ; je lui demande d’assurer l’exécution de ses généreux
desseins ; je lui représente les maux de la Patrie qui les lui
ont fait concevoir ; il s’unit à moi par de nouveaux témoi-
gnages de sa constante volonté.

Je me présente au Conseil des Cinq-Cents, seul, sans
armes, la tête découverte, tel que les Anciens m’avaient
reçu et applaudi ; je venais rappeler à la majorité ses volontés
et l’assurer de son pouvoir.

Les stylets qui menaçaient les Députés, sont aussitôt levés
sur leur libérateur ; vingt assassins se précipitent sur moi et
cherchent ma poitrine : les Grenadiers du Corps législatif,
que j’avais laissés à la porte de la salle, accourent, se mettent
entre les assassins et moi. L’un de ces braves Grenadiers
(Thomé) est frappé d’un coup de stylet dont ses habits sont
percés. Ils m’enlèvent.

Au même moment, les cris de hors la loi se font entendre
contre le défenseur de la loi. C’était le cri farouche des
assassins, contre la force destinée à les réprimer.

Ils se pressent autour du président, la menace à la bouche,
les armes à la main ; ils lui ordonnent de prononcer le hors
la loi ; l’on m’avertit ; je donne ordre de l’arracher à leur
fureur, et six Grenadiers du Corps législatif s’en emparent.
Aussitôt après, des Grenadiers du Corps législatif entrent
au pas de charge dans la salle, et la font évacuer.

Les factieux intimidés se dispersent et s’éloignent. La
majorité, soustraite à leurs coups, rentre librement et pai-
siblement dans la salle de ses séances, entend les propo-
sitions qui devaient lui être faites pour le salut public,
délibère, et prépare la résolution salutaire qui doit devenir
la loi nouvelle et provisoire de la République.

Français, vous reconnaîtrez sans doute, à cette conduite,
le zèle d’un soldat de la liberté, d’un citoyen dévoué à la
République. Les idées conservatrices, tutélaires, libérales,
sont rentrées dans leurs droits par la dispersion des factieux
qui opprimaient les Conseils, et qui, pour être devenus les
plus odieux des hommes, n’ont pas cessé d’être les plus
méprisables.

                                                                               Signé BONAPARTE

Document > Proclamation du 19 Brumaire de Bonaparte
General Bonaparte at the Conseil des Cinq-Cents at Saint-Cloud, 10 November, 1799, Versailles, Musée National du Château

Description et analyse de la proclamation 

La proclamation de Bonaparte est rédigée et imprimée au soir du 19 brumaire An VIII (10 novembre 1799). Celle-ci constitue une grande première en matière de communication politique. La date et l’heure précisément retranscrites ne sont pas sans évoquer l’actualité brûlante du moment ainsi que l’importance historique de l’événement qui s’est déroulé en ce jour. De plus, le fait que le nom de Bonaparte soit inscrit en lettres capitales introduit une personnalisation du pouvoir alors inconnue depuis la chute de la monarchie.
Alors qu’il n’était à l’origine qu’un second couteau parmi la liste de « sabres » établie par Sieyès – celui-ci préférant initialement Barthélémy Joubert, tué à Novi le 15 août 1799 -, le général Bonaparte s’affirme déjà comme l’homme incontournable du nouveau régime. A travers cette proclamation, il se présente ainsi comme le sauveur de la République en réinterprétant volontairement certaines réalités. Ainsi dans la proclamation, c’est lui qui sauve son frère Lucien, président de l’Assemblée, alors qu’il faillit en fait faire échouer le coup d’État en perdant son sang-froid face à l’opposition des députés déchaînés.
La proclamation présente également les premières ébauches de ce que sera ensuite le Consulat. S’inscrivant dans la directe continuité de la Révolution avec les valeurs de liberté et d’égalité, le respect de la République, l’allusion aux « idées conservatrices, tutélaires et libérales » étant un moyen subtil d’annoncer le caractère personnel du pouvoir qu’il escompte désormais exercer.
Autant d’éléments que la Constitution du 22 frimaire An VIII viendra concrétiser à peine plus d’un moins plus tard.

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