Faire revenir Napoléon en France : reportage exclusif à bord de la Belle Poule en 1840

Auteur(s) : MACÉ Jacques
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Le 7 juillet 1840, il y a cent quatre-vingts ans, la frégate la Belle Poule, commandée par le prince de Joinville, troisième fils du roi Louis-Philippe, appareillait de Toulon pour aller chercher à Sainte-Hélène les cendres de l’Empereur Napoléon 1er que La Grande-Bretagne acceptait de nous restituer. La Mission de Sainte-Hélène arriva à l’île le 8 octobre après des escales festives et mouvementées à Cadix, Madère, Santa Cruz de Ténériffe et Bahia (au Brésil). L’exhumation et l’identification du corps eurent lieu le 15 octobre, avant le retour et l’achèvement de la mission en apothéose  aux Champs-Elysées et aux Invalides le 15 décembre. Cet événement constitue l’un des éléments majeurs de la construction de la légende napoléonienne.

Faire revenir Napoléon en France : reportage exclusif à bord de la <i>Belle Poule</i> en 1840
La frégate la Belle Poule, Antoine Léon Morel-Fatio
© Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais - Giovanni Dagli Orti

En 2020, le quantième du mois tombe le même jour de la semaine qu’en 1840. Aussi, Jacques Macé nous propose de revivre en une sorte de pèlerinage  durant les cinq prochains mois le voyage de la Belle Poule, sous forme de dépêches quotidiennes ou semi-hebdomadaires selon le cas, en compagnie des membres de la Mission qui nous en ont laissé leurs souvenirs.

Épisode 1, Toulon, lundi 6 juillet
Épisode 2, Toulon, mardi 7 juillet
Épisode 3, En mer, dimanche 12 juillet
Épisode 4, Cadix, jeudi 16 juillet
Épisode 5, Cadix, lundi 20 juillet
Épisode 6, Funchal, île de Madère, samedi 25 juillet
Épisode 7, Santa Cruz, samedi 1er août
Épisode 8, Océan Atlantique (1°00’ Lat. N, 26°28’ Long. O), mercredi 19 août
Épisode 9, San Salvador de Bahia, samedi 29 août
Épisode 10, Rade de Bahia, lundi 14 septembre

De notre envoyé spécial à bord de la Belle Poule – épisode 1, Toulon, lundi 6 juillet

Depuis trois jours, la Belle Poule est ancrée devant la Préfecture maritime pour embarquer au fur et à mesure de leurs arrivées les membres de la Mission de Sainte-Hélène, accueillis par le capitaine de vaisseau Charner, commandant en second de la frégate.
Ce sont :
• Le général Henri-Gatien Bertrand, exécuteur testamentaire de l’Empereur et ancien grand maréchal du palais. Présent au décès le 5 mai 1821 ;
• Le général Gaspard Gourgaud, ancien Premier officier d’ordonnance de l’Empereur, qui a quitté Sainte-Hélène en mars 1818 et est aujourd’hui aide de camp du roi Louis-Philippe ;
• Emmanuel Pons de Las Cases, secrétaire de son père et expulsé avec lui de Sainte-Hélène le 31 décembre 1816. Il est aujourd’hui député de Landerneau (Finistère) ;
• L’abbé Félix Coquereau, prédicateur apprécié, choisi par la reine Marie-Amélie comme aumônier de la Mission, les abbés Buonavita et Vignali étant décédés ;
• Louis Marchand, exécuteur testamentaire de l’Empereur, bien qu’ancien valet de chambre. Pour cette raison, il a été convenu de l’embarquer sur la corvette La Favorite, du capitaine Guyet, qui va escorter la Belle Poule ;
• Arthur Bertrand, fils du général né à Sainte-Hélène, jeune homme à la vie agitée que son père a arraché, à son déplaisir, des bras de sa maîtresse, la comédienne Virginie Déjazet, de 19 ans son aînée.
Les quatre anciens domestiques de Longwood sélectionnés pour ce retour : Étienne Saint-Denis (dit le mameluk Ali), le maître d’hôtel Alexandre Pierron, l’huissier Abraham Noverraz et le cocher Achille Archambault, aujourd’hui huissier aux Tuileries. Non sélectionné, le chef d’office Jacques Coursot s’est fait embaucher comme valet du général Gourgaud et se trouve aussi à bord.
Il manque le général de Montholon, exécuteur testamentaire. Mais celui-ci, après une faillite retentissante, se trouve en Angleterre auprès du prince Louis-Bonaparte, en exil après son malencontreux coup d’état de Strasbourg, et on ne sait trop ce qu’ils mijotent. Il est donc déplacé de prononcer son nom.
Tôt ce matin est arrivé de Paris le prince de Joinville, accompagné de son aide de camp le capitaine de vaisseau Hernoux et de son officier d’ordonnance le lieutenant de vaisseau Touchard. On n’attend plus que le comte Philippe de Rohan-Chabot, commissaire du roi.
À demain
J.M. 

De notre envoyé spécial à bord de la Belle Poule – épisode 2, Toulon, mardi 7 juillet

Le prince de Joinville a inspecté les aménagements apportés à sa frégate. Dans l’entrepont, une chapelle ardente a été installée pour recevoir une grande caisse en chêne dont les côtés sont tenus par des ferrures. Quand on retire celles-ci les côtés tombent en dévoilant un magnifique cercueil en ébène poli, doublé intérieurement d’une enveloppe en plomb. C’est pourquoi on a aussi embarqué un plombier nommé Leroux pour procéder à la soudure. La caisse est recouverte d’un immense drap en velours violet, brodé d’abeilles et d’aigles et garni d’une grande croix de soie blanche.
Des canons ont été mis en long afin de pouvoir construire des cabines en planches pour les membres de la mission. Les quatre domestiques sont regroupés dans une cabine près de l’équipage.
Le docteur Rémy Guillard, chirurgien-major de La Belle Poule, a embarqué un cercueil en plomb car il a promis aux parents du jeune élève-officier de marine Robert d’Harcourt, décédé voici quelques mois à Sainte-Hélène, de ramener son corps.
Le comte de Rohan-Chabot, que l’on appelle Chabot, diplomate issu d’une famille émigrée légitimiste installée en Grande-Bretagne, arrive dans l’après-midi, car il avait été retardé par une dernière entrevue avec le président du conseil M. Alphonse Thiers, qui lui a confirmé ses instructions. Le gouvernement souhaite une reconnaissance du corps mais ne peut l’exiger des Anglais car ce serait considéré comme une mesure de défiance à leur égard. C’est pourquoi il n’a pas été prévu de médecin légiste. L’ouverture du cercueil doit donc être demandée comme une mesure sanitaire pour le voyage de retour et Chabot est chargé de présenter ainsi l’affaire aux Anglais. Il devra informer le docteur Guillard que, au titre de sa fonction de médecin du navire, il sera en charge de l’opération.
À sept heures du soir, Joinville, qui s’impatientait, ordonne l’appareillage de la frégate et de la corvette, saluées par une foule importante assemblée sur le port et par les canons des forts de la rade. Par une forte brise, elles prennent la route de l’ouest. La première escale prévue est Malaga, où la Mission est attendue par le consul de France, M. Ferdinand de Lesseps.
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J.M.

De notre envoyé spécial à bord de la Belle Poule – épisode 3, En mer, dimanche 12 juillet

Nous avons traversé le Golfe du Lion sous des vents violents et avec une mer agitée. Plusieurs passagers ont été très malades, dont M. de Las Cases et M. Marchand. Aujourd’hui, à l’approche de la côte espagnole, le calme est revenu et nous naviguons sous bonne brise pour passer entre les îles Baléares et le continent. Les anciens de Sainte-Hélène, que l’on appelle Les Illustres, font connaissance avec les officiers de marine de la Monarchie de Juillet qui, pour la plupart, n’appartiennent pas à la même génération qu’eux. Las Cases leur raconte sa tentative d’attentat à Londres contre Hudson Lowe. Gourgaud rappelle qu’à Brienne il a sauvé la vie de Napoléon et explique comment il a le mois dernier persuadé le général Bertrand de remettre à la France, c’est-à-dire au roi, les armes de l’Empereur réclamées par Joseph Bonaparte. On se moque un peu de l’abbé Coquereau dont la modestie n’est pas la qualité majeure. Il ne dîne pas à la table du prince avec les Illustres mais à celle des officiers du bord, lieutenants et enseignes de vaisseau, et en est profondément meurtri.
Le prince de Joinville, joyeux drille de 22 ans qui sait néanmoins s’imposer et prendre ses responsabilités quand il le faut, veille à assurer l’harmonie à bord. Il a d’ailleurs embarqué un groupe de vingt-cinq musiciens (financés par sa tante Mme Adélaïde) qui joueront à bord quand le temps le permettra et aux escales. M. de Chabot, un peu plus âgé, observe une attitude plus réservée. Il a informé le prince de la lettre de Thiers lui confiant la direction effective de la Mission et la gestion des dépenses tout au long du voyage, alors que Joinville, fils du roi, est en charge de la navigation et des relations protocolaires, selon le principe du Foutriquet selon lequel « le roi règne mais ne gouverne pas ». Joinville, qui s’en doutait, s’accommode de sa position de cocher, dira-t-il, du corbillard. Et d’ailleurs quand son père l’avait informé de la mission qu’il lui confiait, il avait déclaré n’être pas ravi de devoir jouer au croque-mort pendant que ses frères se battaient en Algérie.
Portés par une bonne brise, nous sommes passés en vue des petites îles Columbretes, laissant les Baléares à bâbord, puis entre le Cap de La Nao et Ibiza et poursuivons notre route au large de la côte espagnole. Ce matin, le capitaine Charner, commandant en second, a passé l’inspection générale des équipements de la frégate et de l’équipage. Officiers, matelots et passagers, nous sommes 560 à bord, m’a fait remarquer le général Gourgaud, toujours très précis. Charner semble un maniaque de la propreté, de l’astiquage et de la peinture, ce qui promet aux matelots de lourdes tâches.
Puis l’abbé Coquereau a célébré une messe solennelle sur un autel dressé dans la batterie, en présence du prince. Les officiers, les passagers et les matelots y ont assisté. Il ne manquait que Martin, le grand singe qui « par ses malices et son adresse »  amuse le prince dans son salon et parfois à table. Coquereau a choisi deux mousses, nommés Dufour et Lérigé, auxquels il a appris à servir la messe et à présenter les burettes. Il est mortifié de ne pas être invité ensuite au diner du prince, m’a fait remarquer Gourgaud.
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J.M.

De notre envoyé spécial à bord de la Belle Poule – épisode 4, Cadix, jeudi 16 juillet

Alors que nous nous traînions, au point que le prince jetait des bouteilles à la mer pour tirer dessus à la carabine, une forte brise d’Est s’est levée dans la soirée du 13. Le prince vient de décider d’en profiter pour franchir au plus vite le détroit de Gibraltar et de faire escale, pour compléter ses approvisionnements, à Cadix plutôt qu’à Malaga. Tant pis pour Ferdinand de Lesseps !
La frégate et la corvette ont hissé leurs couleurs pour passer le 15 à midi devant Gibraltar, franchir le détroit et remonter vers le Nord. Tous sur le pont tournent ostensiblement le regard à bâbord en passant devant le cap Trafalgar. Les deux navires arrivent à sept heures du soir devant Cadix mais le pilote du port leur demande d’attendre le lendemain pour y entrer. Ils restent donc toute la nuit sous voiles.
Le lendemain à 7 heures, La Belle Poule vient s’amarrer dans le port de Cadix. Après le déjeuner, les passagers descendent à terre pour visiter la ville. Ils sont charmés par sa propreté, ses couleurs, ses balcons de fer forgé. Ils ressortent après le dîner pour assister à la promenade des femmes dont ils apprécient les robes de soie noire, leur manière de porter «  une rose blanche pour souligner l’ébène de leur chevelure » , me fait remarquer le général Gourgaud, toujours à 57 ans très sensible au charme féminin.
Le prince a précisé à ses jeunes compagnons, et aussi au moins jeunes, que c’est la seule escale où il pourra leur procurer quelques agréments et les a invités à en profiter, comme lui-même. Ils ne vont pas s’en priver, y compris les matelots autorisés à débarquer par bordées. L’escale est prévue pour durer quatre jours.
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J.M.

De notre envoyé spécial à bord de la Belle Poule – épisode 5, Cadix, lundi 20 juillet

Le vendredi 17, Bertrand et Gourgaud rendent visite au consul de France dont le chancelier leur fait visiter les monuments de la ville, puis ils vont faire du shopping. Gourgaud achète des éventails de Chine et des boucles d’oreilles, destinées à sa maîtresse (Élisa de Lariboisière, épouse de son meilleur ami Honoré de Lariboisière. Fille du riche financier Antoine Roy, elle a par sa générosité laissé son nom à l’hôpital parisien Lariboisière.). Ils assistent le soir au concert populaire donné sur la Plaza de la Constitucion par l’orchestre de la Belle Poule, à l’initiative du prince.
Le samedi matin (18), Bertrand, Gourgaud et Marchand dans une voiture, le prince et les autres à cheval, tous se rendent visiter les établissements de la marine, la plupart à l’abandon depuis le siège du 5 février 1810 au 24 août 1812 par l’armée française qui n’a pas réussi à s’emparer de la place de Cadix. Puis ils se rendent à Chiclana de la Frontera sur le site de la bataille indécise de Barossa, ou de Chiclana, qui opposa le 5 mars 1811 les troupes du maréchal Victor au corps anglo-espagnol des généraux Thomas Green et Manuel La Pena. Les souvenirs en sont encore vifs. Ils terminent l’après-midi dans une auberge par un dîner où règne une chaude ambiance. Ils sont acclamés par la population et jettent par les fenêtres des gâteaux aux enfants. Le prince les quitte au grand galop pour rendre visite à un amiral espagnol qu’il a connu à La Havane et qui a deux filles dont l’une l’a fortement troublé.
Dimanche 19. Le prince est retourné chez l’amiral et ses passagers l‘attendent pour se rendre à la corrida que les autorités locales donnent en leur honneur. Finalement ils s’y rendent sans lui, sont accueillis au cirque par des holàs et assistent à trois courses dont les images sanglantes et violentes, la rage du public espagnol, leur inspirent des commentaires mitigés. Ils terminent la soirée en prenant des glaces sur la Plaza de la Constitucion où un panorama représente Les Adieux de Fontainebleau. Joinville leur a conseillé « d’aller chez les filles ».
Le lundi 20 est le dernier jour à terre. Gourgaud retourne avec l’abbé Coquereau et le docteur Guillard faire des emplettes : chapeaux de paille, cannes, châle et robe de Chine. Ses compagnons sont étonnés de ses folles dépenses. Mais il donne aussi 30 francs à ’ ‘un pauvre soldat du 63e, abandonné à Cadix depuis 1809 ». Le général Bertrand, le général Gourgaud, le lieutenant Touchard et le comte de Chabot retournent à terre après le dîner. Ils vont assister à un spectacle de danses andalouses. Puis ils laissent le général Bertrand, 67 ans et un peu fatigué, prendre des glaces en ville et les trois autres se rendent dans une accueillante maison du port dite La Marquessa. Ils rentrent à 1 heure et demie du matin et Gourgaud note à ce sujet dans son journal : « Je b. Dolorès, charmante fille espagnole de 14 ans. M. de Chabot n’est pas en train ». Ainsi se termine l’escale à Cadix. Le départ est fixé à 6 heures et demie.
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J.M. 

De notre envoyé spécial à bord de la Belle Poule – épisode 6, Funchal, île de Madère, samedi 25 juillet

La frégate et la corvette appareillent le mardi 21 à l’aube, en direction de l’île de Madère. Tous revivent tranquillement dans leur esprit l’escale de Cadix. Dans la soirée, le vent forcit et passe au N.-E. On observe un très grand requin.
Dans la nuit, le vent devient très violent et provoque un fort roulis. La plupart des passagers sont malades et restent dans leurs cabines : «  on n’entend de tous côtés que vomissements et efforts pour vomir » , écrit Gourgaud, toujours très réaliste. Le soir, tous font l’effort de venir au dîner, sauf M. de Las Cases. Le lendemain (23), la navigation se poursuit à vive allure, avec un fort roulis. L’arrivée à Madère est prévue dès le 24 à l’aube.
Le 24 à 5 heures du matin, la Belle Poule est saluée par le canon du fort et mouille devant le port de Funchal, qui n’est qu’une plage de galets. Bertrand, Gourgaud et le docteur Guillard rendent visite au consul de France, M. Montero, puis au consul américain qui fait commerce de vins de Malvoisie et de Madère, et pour lequel Gourgaud a une lettre de recommandation. Celui-ci, dont la consommation n’a pas faibli depuis Longwood vingt ans plus tôt, en achète pour « vingt napoléons d’or ». Puis ils se rendent avec l’abbé Coquereau au couvent de Sainte-Claire car on parle beaucoup d’une jeune novice, Sœur Clémentine, « une merveille, un ange de beauté, d’autant plus malheureuse qu’elle y était contre son gré ». La visite du général Bertrand, dont elle connait le nom, lui apporte une faible consolation car c’est une admiratrice de Napoléon. Le soir au dîner, la destinée de sœur Clémentine est longuement évoquée.
Le lendemain (25), une vingtaine de passagers et d’officiers partent à 5 heures du matin dans une longue promenade à cheval pour découvrir la riche nature de l’île de Madère sous la conduite de M. Montero. On s’arrête pour un déjeuner bien arrosé des vins locaux dans la magnifique propriété d’un riche Anglais. Puis le prince entraine à grand galop tout son monde dans l’escalade d’une montagne. L’abbé Coquereau fait une chute et roule dans la poussière sans se faire mal heureusement. Les voyageurs se scindent en plusieurs groupes pour regagner Funchal. Ecoutons le récit de Gourgaud : « Nous revenons par un nouveau chemin qui n’est que roches et précipices. Mon cheval s’abat su vivement que je suis projeté par-dessus lui, la tête contre une roche plate. Le docteur et l’abbé me relèvent. J’ai la pommette gauche toute enflée. Je rentre à bord tout abîmé ». Pendant une semaine, le docteur Guillard va soigner la pommette et l’œil de Gourgaud, qu’il trouve bien douillet pour un ancien général de l’Empire.
Le départ est prévu le 26 à l’aube en direction des Canaries.
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J.M. 

De notre envoyé spécial à bord de la Belle Poule – épisode 7, Santa Cruz, samedi 1er août

Le dimanche 26, le prince et le commandant Charner procèdent à l’inspection générale du bâtiment. Dans la matinée, la corvette envoie des signaux indiquant que la Belle Poule a le feu à bord et dégage des fumées. On découvre que le feu a pris dans une cale à voiles située sous le beaupré, dans laquelle était tombée la pipe d’un matelot, bien qu’il soit strictement interdit aux gabiers de fumer. L’incendie est rapidement maîtrisé. La mer est grosse et l’on doit fermer les sabords.
Lundi 27. L’abbé, Bertrand, Las Cases, Archambault rendent visite à Gourgaud qui se sent beaucoup mieux. Il est allé trois fois à la selle, précise-t-il. On arrive aux Canaries toujours avec une mer bien formée et la Belle Poule mouille à 5 heures du soir devant Santa Cruz de Ténériffe, la dernière escale avant de se lancer à l’assaut de l’Atlantique. La nécessité de cette escale n’est pas évidente. Il s’agit en fait de permettre au prince de Joinville d’escalader le Pic de Ténériffe (3 718 mètres), excursion à laquelle il a dû renoncer lors d’un précédent voyage en raison des conditions climatiques (Aujourd’hui il y a un téléphérique !) !
Le brick le Voltigeur, venant du Havre, arrive le 28 apportant du courrier et les dernières nouvelles de Paris où on signale une tension croissante entre la France et l’Angleterre au sujet de la situation en Syrie. Le brick va emporter le courrier des membres de la Mission ainsi que le singe Martin dont la présence à bord ne semble plus compatible avec la dignité que va bientôt exiger la mission. Le prince prépare son expédition au Pic de Ténériffe mais auparavant il a un évènement à célébrer.
Mercredi 29 juillet. Dixième anniversaire des Trois Glorieuses. Le prince préside une cérémonie sur le pont de la frégate en grand pavois devant tout l’équipage en grande tenue, tandis que retentissent vingt et un coups de canon et que la musique de la Belle Poule interprète La Parisienne, de Casimir Delavigne, l’hymne quasi-officiel de la Monarchie de Juillet. Puis Joinville entraine à l’assaut du Pic Chabot, Las Cases, l’abbé Coquereau, Arthur Bertrand, Marchand, le lieutenant Touchard, l’enseigne Bazin etle général Bertrand, bien que tous tentent en vain de l’en dissuader en raison de son âge. Gourgaud, convalescent, et Hernoux préfèrent rester visiter les environs de Santa Cruz, tandis que la musique de la Belle Poule distrait chaque soir la population locale.
L’ascension va durer trois jours et nécessiter deux bivouacs en montagne dans des conditions sommaires. L’abbé Coquereau fait une chute et déchire sa culotte. Il reste assis sur une pierre, lisant son bréviaire, à attendre la descente de ses compagnons. Las Cases, Arthur et Marchand s’arrêtent avant le sommet mais le général Bertrand, épuisé, s’y fait néanmoins porter par les guides. Dans l’après-midi du samedi 1er août, les membres de l’expédition, éreintés et plus ou moins éclopés, arrivent par petits groupes à la frégate. Celle-ci a fait provision d’eau et est prête à appareiller dès le lendemain. Le prince a prévu d’aller se ravitailler au Cap en descendant le long du golfe de Guinée, avant de remonter à Sainte-Hélène en profitant des alizés de l’Atlantique sud. C’est à la voile le trajet classique. Il devra quitter Sainte-Hélène vers le 20 ou le 25 octobre, le retour à Cherbourg lui étant prescrit pour début décembre. Il pourra ainsi disposer d’une dizaine de jours pour visiter la province du Cap, qu’il ne connait pas, et se livrer à quelque safari.
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J.M.

De notre envoyé spécial à bord de la Belle Poule – épisode 8, Océan Atlantique (1°00’ Lat. N, 26°28’ Long. O), mercredi 19 août

Voici 18 jours que nous avons quitté Ténériffe et nous approchons de l’équateur. Nos passagers, après avoir passé le temps à observer les poissons volants ou repérer des requins, éprouvent un grand ennui même si quelques incidents sont venus animer notre croisière. Le 4 août vers 4 heures du soir, la vigie a crié : « Un homme à la mer ». On n’apercevait que sa tête qui s’éloignait ; un canot a été immédiatement mis à la mer et a pu le rejoindre. C’était Dash, le chien très populaire à bord de l’enseigne Bazin. A son habitude, il était monté dans les porte-haubans pour faire très proprement ses besoins et était tombé à l’eau. Ainsi entre-t-on dans l’histoire !
Le lendemain, le prince dirige un exercice de branle-bas pour vérifier l’opérationnalité de son équipage. Chaque soir vers 7 heures, après le dîner, les passagers se réunissent dans le salon du prince pour y prendre le thé. L’abbé Coquereau tient de longs discours pour persuader Bertrand et Gourgaud, enfants de la Révolution à la foi plutôt chancelante, que « hors de l’Eglise, point de salut ». Bertrand finit par lasser en racontant à satiété des détails de ses campagnes. Le 6 août, M. de Chabot, précédemment secrétaire d’ambassade à Londres, signale que le prince Louis-Napoléon y dépense des sommes folles. Le lendemain matin, le général Gourgaud raconte qu’il a rêvé que Louis-Napoléon et le général de Montholon étaient arrivés à Sainte-Hélène avant eux et avaient enlevé le corps de l’Empereur (La veille précisément, Louis-Napoléon Bonaparte et Montholon ont débarqué à Boulogne et tenté un coup d’état !) !
Le prince organise une séance de tir au pistolet pour ses officiers. Le général Gourgaud s’y associe et démontre que, depuis Brienne en 1814, il n’avait pas perdu la précision de son tir. Le 8 août, on passe au large de San Antonio, la plus à l’ouest des îles du Cap Vert et le prince ne juge pas utile de s’y ravitailler en eau. La chaleur est étouffante et la Belle Poule doit ralentir pour ne pas se séparer de La Favorite qui est moins rapide. Le dimanche 9, le capitaine Guyet et Marchand sont invités à venir dîner sur la frégate. On discute de la route à suivre. Nous sommes par 14° de latitude Nord et 27° de longitude Ouest. Le Cap se trouve par 34° de latitude Sud et 18° de longitude Est. Il va falloir obliquer vers la côte africaine et gagner des degrés de longitude vers l’est pour y arriver dans un délai raisonnable mais les vents n’y semblent guère favorables. Le lundi 10, fortes pluies tropicales.
La semaine s’écoule ainsi, la frégate manœuvrant pour infléchir sa route vers l’Est, malgré des vents et des courants contraires. L’abbé Coquereau, adepte de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie (Dont le dogme sera proclamé en 1854 par le pape Pie IX après de vifs débats.), entend célébrer le samedi 15 août une messe solennelle pour la fête de l’Assomption, en y associant la mémoire de Napoléon Bonaparte dont ce sera le 71e anniversaire de la naissance. Bertrand fait remarquer qu’il n’est que de quatre années plus jeune et Gourgaud rappelle que sous l’Empire on célébrait ce jour-là la Saint-Napoléon. Le comte de Rohan-Chabot, protestant et bien ennuyé, adopte une attitude réservée. Il est soulagé car l’abbé doit renoncer à son projet en raison de « la mobilité de la frégate » , comme dit le docteur Guillard pour signaler un fort roulis. La messe est reportée au lendemain dimanche.
Une nouvelle semaine commence. L’erreur d’un matelot calier a provoqué la vidange de trois cuves d’eau douce et on doit rationner celle-ci à trois litres par jour et par personne pour la boisson et la toilette, ce qui soulève les récriminations de quelques passagers, comme Las Cases et Arthur Bertrand. Les marins, eux, sont habitués à ce genre de situation. Ceux-ci ne pensent plus qu’au Passage de la Ligne, prévu le 20 août, et font dresser la liste des personnes qui vont passer l’équateur pour la première fois et qui doivent être « baptisées ». Parmi les passagers, M. de Chabot, l’abbé Coquereau et le plombier Leroux. Parmi l’équipage, le docteur Guillard, de jeunes officiers et matelots. Joinville propose à l’abbé de trouver un motif pour l’en exempter (comme pour Napoléon vingt-cinq ans plus tôt sur le Northumberland) mais il refuse.
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J.M.

De notre envoyé spécial à bord de la Belle Poule – épisode 9, San Salvador de Bahia, samedi 29 août

La journée du 20 août a laissé à tous un souvenir mémorable. A midi, le Père La Ligne et son état-major, tous superbement déguisés, viennent se mêler à la société de Son Altesse Royale le prince de Joinville. Apparaît alors un cortège de diables munis de cornes, de griffes et de fourches, poussant des cris affreux et escortant un évêque doté d’un chapeau pointu. Une chapelle a été dressée sur le pont, où sont appelés, l’un après l’autre après un long sermon psychédélique, les néophytes qui reçoivent un copieux seau d’eau sur la tête. C’est alors qu’entre en scène le prince de Joinville, lui aussi déguisé, et ses officiers qui ont déjà passé la Ligne : ils arrosent copieusement tout le monde avec une des pompes à incendie de la frégate et projettent sur l’assemblée le contenu de sacs de farine qui se transforme en une infâme bouillie, de sorte qu’on ne reconnait plus personne. Se déroule alors une épique bataille pour la prise des pompes à incendie.
Deux heures plus tard, Neptune se retire. Tout est nettoyé et la frégate retrouve son état normal. La journée n’était pas terminée car, après le dîner, la musique ouvre un bal pour les passagers et officiers du bord. Tous se sont déguisés, sauf le prince. La dizaine de jeunes élèves-officiers, excités par la journée, s’y invitent et y font un beau vacarme. Le calme revient très tard.
Le lendemain, les discussions reprennent à bord car on est bien dans l’hémisphère sud mais par 28° de longitude Ouest. Il va falloir un bon mois de navigation pour atteindre Le Cap et, compte tenu du délai de retour, on ne pourra y rester que 4 ou 5 jours avant de reprendre la mer pour encore de longues semaines de navigation, alors que nous sommes seulement à quelques jours de route de la côte brésilienne. Le commandant Hernoux charge Gourgaud de faire comprendre au prince qu’il doit renoncer à son espoir de chasse au lion. Joinville s’y résout et, pour sauver la face, convoque à son bord, le lundi 24, le capitaine Guyet de la Favorite. Ils décident collégialement de changer de route et d’aller faire leurs approvisionnements à Bahia (San Salvador de Bahia) où ils pourront disposer d’une escale d’une quinzaine de jours avant de prendre la route de Sainte-Hélène.
La décision est accueillie avec soulagement. La frégate se dirige à vive allure, malgré la pluie et des vents violents, vers la côte brésilienne. La bonne humeur est revenue à bord et dans le salon du prince on fait assaut de calembours. Ainsi Joinville se plaint que La Favorite ralentisse sa marche et l’abbé lui réplique : « Les favorites ont toujours fait le malheur des princes ». C’est le moment que choisit le comte de Chabot pour avertir officiellement le chirurgien-major Guillard qu’il va être chargé de réaliser, après l’exhumation, l’identification du corps de l’Empereur. Guillard s’en doutait et il en profite pour demander une rétribution spéciale. Chabot lui propose 5 000 francs versés à bord ou 6 000 au retour à Paris. Le docteur, connaissant l’administration française, préfère tenir que courir !
Le 28 août à 6 heures du soir, la Belle Poule vient s’ancrer dans la rade de San Salvador de Bahia, bientôt rejointe par la Favorite.
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J.M.

De notre envoyé spécial à bord de la Belle Poule – épisode 10, Rade de Bahia, lundi 14 septembre

La frégate et la corvette sont ancrées dans la rade car le port n’est qu’un quai délabré et il faut une demi-heure de canot pour le rejoindre. De nombreux échanges vont néanmoins avoir lieu avec la population locale. Les consuls européens montent à bord, attirés par la curiosité. Le prince rend visite au gouverneur de la province que l’on appelle El Presidente. On arrive en pleine période de festivités car on célèbre la majorité légale (14 ans) de l’empereur Pedro II, qui a succédé à son père Pedro I destitué, et jusque-là doté d’un conseil de régence.
Samedi 29. Les passagers visitent la ville, très colorée et animée, où ils sont l’objet de toutes les attentions. Ils ne tardent pas à découvrir la boutique de mode d’une Française très connue dans la cité, Melle Rosalie, qui dirige aussi un commerce d’un autre genre avec des amies à elle. Gourgaud et Arthur Bertrand deviennent de ses clients assidus, de même que les jeunes officiers du bord. Melle Rosalie et ses amies seront invitées par eux à visiter joyeusement la frégate, au point que les anciens domestiques de Longwood Saint-Denis et Pierron, qui en ont pourtant vu d’autres, en seront choqués. L’abbé Coquereau et le docteur Guillard rendent visite à l’archevêque de Bahia, très savant et parlant un excellent français, qui leur explique que les ouvrages de l’abbé de Lamennais ont fait un très mauvais effet au Brésil où la situation politique et religieuse est on ne peut plus compliquée.
Le soir, la plupart des Français assistent au bal donné en l’honneur de l’avènement de Pedro II et obtiennent un vif succès auprès des dames, notamment le comte de Las Cases, excellent danseur et que l’on prend pour son père. Puis, le dimanche 30, l’office religieux est célébré en grande pompe sur le pont de la frégate, avant que le prince ne donne quartier libre à ses matelots.
Les jours suivants, les passagers se séparent en petits groupes. Certains sont reçus par les meilleures familles de la ville, d’autres se répandent dans la riche nature qui l’entoure ou vont assister à la sanglante séance de capture et dépeçage d’une baleine qui s’est aventurée dans la rade. Le prince a loué un petit bateau à vapeur et, accompagné de Touchard et de quelques jeunes officiers, entreprend de remonter un petit fleuve pour s’y livrer à un massacre de toucans, de perroquets et autres animaux exotiques. Bien sûr, il a négligé d’en informer les autorités locales.
La province de Bahia, très métissée, est séparatiste et en révolte contre le gouvernement de Rio et de Pernambouc. Aussi ces Blancs qui ont débarqué et tirent des coups de feu inquiètent la population du petit village de Maragoubip, qui se réfugie dans la forêt. Le groupe traverse le village complètement vide, regagne la rive et les voyageurs s’apprêtent à rembarquer sur leur canot, après avoir déchargé leurs armes. C’est alors qu’une quarantaine d’hommes très excités, munis de machettes et de lances les assaillent et les entrainent après une vive bagarre. Des édiles s’interposent alors et favorisent le départ des prisonniers, mais sans leurs fusils. Touchard réussit à faire parvenir un message à Chabot et Hernoux qui se précipitent chez El Presidente. Celui-ci souligne l’imprudence de partir ainsi, sans guide ni interprète, et promet d’intervenir. Le groupe revient à la frégate plutôt penaud le soir du 7 septembre mais le prince est bien décidé à recevoir des excuses. Il n’obtiendra que la restitution des fusils.
Les jours suivants sont beaucoup plus calmes. L’abbé Coquereau entraîne le docteur Guillard à une cérémonie religieuse en hommage au nouvel empereur, où un jeune moine prononce un sermon très politique et républicain. Officiers et passagers font l’acquisition d’oiseaux empaillés, ou font naturaliser leurs prises par le docteur Guillard, détenteur du formol. On leur propose même des têtes humaines, fraichement coupées et embaumées. Le prince a fait son calcul à rebours pour une arrivée à Cherbourg début décembre et a programmé son départ de Bahia le lundi 14 septembre. Des approvisionnements ont été faits pour plus de deux mois de navigation, dont des bœufs sur pied, et la coque de la frégate a été repeinte en noir funèbre.
Le 12 septembre, un grand diner est donné aux plus hautes autorités locales chez le consul de France, puis le prince et ses passagers se rendent au palais du gouverneur, invités à un spectacle de danses donné par les jeunes filles de la bonne société, suivi d’un bal. Quand le prince se retire, l’orchestre joue… La Marseillaise et toutes les dames le saluent. Le lendemain le prince reçoit à dîner le gouverneur et le commandant militaire de la province à bord de la frégate. Coquereau lui fait remarquer qu’il a oublié l’archevêque, espérant ainsi être invité. Joinville invite l’archevêque, mais non Coquereau qui en est mortifié !
Pour ce dernier soir avant une étape qui devra être plus sérieuse et recueillie, la plupart des officiers et passagers retournent à terre et certains s’attardent très tard. A leur retour sur le quai, ils sont attaqués à coups de pierre par « des maris et surtout des amants qui s’étaient réunis pour tirer cette lâche vengeance des audacieux Français ». Le docteur Guillard, très observateur, a même vu « le pauvre maréchal Bertrand et Las Cases victimes de ce guet-apens, eux les plus paisibles des voyageurs » , tandis que Gourgaud y perdait sa jaquette.
Le 14 à 9 heures, la Belle Poule et la Favorite appareillent pour l’île de Sainte-Hélène qu’ils espèrent atteindre en une vingtaine de jours.
Suite au prochain épisode
J.M.

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