La création des lycées et des proviseurs par Napoléon Bonaparte

Auteur(s) : CLAVE Yannick
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Après sa prise de pouvoir en 1799, Napoléon Bonaparte instaure un nouveau régime politique, le Consulat, pour tenter de mettre fin à la Révolution, de réconcilier les Français et de stabiliser le pays. Il entreprend une vaste œuvre de réorganisation du pays, qui touche tous les domaines y compris celui de l’éducation, alors que les expériences éducatives ont été multiples durant la Révolution mais aux résultats souvent mitigés, à l’image des écoles centrales fondées en 1795. L’objectif du Premier Consul est d’établir un monopole de l’État sur l’ensemble du système éducatif, ce qui est aussi une façon de mettre davantage à distance l’Église catholique, qui continue à posséder de nombreux établissements privés issus de l’Ancien régime. Dans cette entreprise d’envergure, Napoléon bénéficie de l’engagement de quelques fidèles tout dévoués, ainsi Fourcroy, directeur général de l’Instruction publique à partir de septembre 1802 après avoir été conseiller d’État, et fin connaisseur des questions éducatives. Trois niveaux d’enseignement sont clairement distingués : l’enseignement primaire dont la responsabilité incombe aux communes, l’enseignement secondaire (lycées et collèges) et l’enseignement supérieur (les facultés) sur lesquels s’établit un monopole de l’État (l’un comme l’autre appartiennent à l’Université impériale) mais sans pour autant interdire les institutions privées. Dans ce système rénové, ce sont les lycées de garçons, créés en 1802, qui occupent la place centrale.

Toutes les questions et les polémiques incessantes autour de la question éducative au long du XIXe siècle trouvent leurs origines dans cette période fondatrice, et sont cristallisées autour du lycée :  qui pour contrôler le système éducatif ? L’État est-il légitime pour établir un monopole ? Quelle place laisser à l’Église ? Comment prendre en charge la formation des futures élites ? Quel modèle d’instruction faut-il développer pour encadrer les jeunes ?

La création des lycées et des proviseurs par Napoléon Bonaparte

1. La création des lycées de garçons en 1802, au cœur de la reconstruction d’un système d’enseignement secondaire

La création des lycées de garçons en 1802 représente un tournant important non seulement pour l’Instruction publique, mais plus largement pour l’État et la société. Répondant tout autant à la nécessité de remettre de l’ordre après les diverses expériences éducatives de la Révolution qu’à celle de réorganiser la société et l’État sur des bases solides, le lycéen napoléonien ne fait pas pour autant table rase du passé, puisqu’il s’inspire en partie de ce qui se faisait au XVIIIe siècle, mais il connaît des débuts difficiles.

1.1. La loi fondatrice du 1er mai 1802

La loi 1er mai 1802 institue les lycées de garçons, mais elle crée aussi d’autres structures d’enseignement du second degré, en particulier les « écoles secondaires » communales appelées « collèges » à partir de 1808, ainsi que les écoles secondaires privées (appelées « institutions » ou « pensions » à partir de 1808) – la plupart seront catholiques – et les écoles diocésaines préparatoires à l’état ecclésiastique. La liberté de l’enseignement et la concurrence sont donc reconnues. Ce sont cependant les lycées qui forment le cœur du nouveau dispositif napoléonien, notamment parce qu’ils sont conçus dès l’origine comme les seuls établissements scolaires à dispenser un enseignement secondaire dans son intégralité c’est-à-dire jusqu’à la préparation du baccalauréat ; en effet, les institutions privées et municipales ne disposent pas des classes supérieures ce qui, mécaniquement, les place sous la dépendance des lycées de l’État.

Conçus d’emblée comme des établissements d’excellence, les lycées ont vocation à former les futures élites du pays, choisies parmi les familles de notables. L’accès au lycée est payant et hors de portée de la masse de la population, en dépit de l’instauration d’un système de bourses (qui montre d’ailleurs rapidement ses limites).

1.2. La création des lycées s’inscrit dans un héritage

Comme toute création, celle du lycée napoléonien n’est pas « hors sol » mais se réfère à des sources d’inspiration, d’abord en premier lieu le modèle du collège d’Ancien régime, qui avait rencontré un certain succès avec sa structuration en classes et l’offre de services à destination des familles, à commencer par l’internat. Le lycée napoléonien s’inspire aussi de la stricte discipline et de l’esprit de corps des écoles militaires de l’Ancien régime, et même, malgré leur échec, des écoles centrales créées sous le Directoire, dont le nouveau lycée retient la rigueur dans les études scientifiques. Comme l’avait si justement écrit l’historien Alphonse Aulard au début du XXe siècle, les lycées napoléoniens sont « mi-supérieurs, mi-secondaires », et on remarquera, qu’encore aujourd’hui, la place du lycée dans notre système éducatif est l’objet d’interrogations puisqu’il a été précisément conçu par Napoléon Bonaparte à la fois comme une structure d’aboutissement de l’enseignement secondaire et comme un établissement préparant aux études supérieures. Ce sont donc tous ces héritages, associés aux innovations napoléoniennes, qui donnent rapidement une identité spécifique aux lycées.

1.3. Les premières ouvertures de lycées  

Les premiers lycées ouvrent leurs portes à la fin de l’année 1802 et en 1803, mais ils rencontrent souvent d’importantes difficultés, à la fois financières et matérielles, dans le choix de personnels compétents mais aussi dans le recrutement des élèves. En effet, outre des frais d’inscription élevés, les lycées souffrent de préjugés sociaux et politiques, nombre de familles préférant continuer à confier leurs enfants aux établissements tenus par l’Église.

Implantés dans les chefs-lieux d’académie, qui sont aussi le siège des tribunaux d’appel, les lycées continuent néanmoins à progresser puisqu’on en compte 36 en 1810.

2. Le lycée confirme son importance au cœur du dispositif napoléonien

En dépit des difficultés initiales rencontrées par les premiers lycées, Napoléon Bonaparte se montre très attaché à sa création, et ne cesse de l’encourager. Plusieurs lois contribuent ainsi à renforcer le poids des lycées, même si le contexte intérieur et surtout extérieur ne laissera pas le temps à Napoléon de parachever son œuvre. Le statut de fonctionnaires donné aux personnels travaillant dans les lycées, avec pour corollaire la mise en place d’une logique de carrière et d’une hiérarchisation entre les établissements scolaires, contribue également à installer le lycée au cœur du dispositif napoléonien.

2.1. La création de l’Université impériale conforte l’importance des lycées

Cette œuvre de réorganisation nationale sous le Consulat permet à Napoléon Bonaparte de renforcer son pouvoir, jusqu’à devenir empereur en 1804. C’est sous l’Empire qu’a lieu la deuxième grande étape de la réorganisation éducative napoléonienne, avec la création de l’« Université » impériale par la loi du 10 mai 1806 suivie du décret du 17 mars 1808. L’expression « Université » ne désigne nullement un établissement d’enseignement supérieur comme aujourd’hui, mais le système éducatif dans sa globalité (sauf l’enseignement primaire) contrôlé par l’État et auquel appartiennent différents corps de fonctionnaires (proviseurs, professeurs des lycée, professeurs des facultés…). L’objectif est, à la fois, d’apporter des réponses aux difficultés rencontrées par les premiers lycées et de créer un esprit de corps entre tous les membres de l’Université, qui ont la qualité de fonctionnaires et qui doivent, à ce titre, servir l’État. C’est aussi un moyen de s’assurer des compétences des fonctionnaires recrutés, puisque des grades universitaires sont créés (baccalauréat, licence, doctorat) – auxquels s’ajoute la renaissance de l’agrégation – dont la possession est nécessaire pour accéder aux différents métiers de l’Instruction publique (par exemple un doctorat pour les proviseurs). C’est donc l’affirmation très nette du monopole de l’État sur tout l’enseignement secondaire et supérieur, qui est bien un service public.

Le décret de 1808 crée aussi les académies, reflet d’une organisation territorialisée et très centralisée de l’Université (27 au total, chacune rassemblant plusieurs départements). Chaque académie est dirigée par un recteur, supérieur hiérarchique direct du proviseur, assisté par des inspecteurs d’académie, et visitée au moins une fois par an par des inspecteurs généraux venus de Paris (créés dès 1802). Le baccalauréat est lui aussi institué en 1808, conçu comme le premier titre universitaire et sanctionnant la fin des études au lycée ; il ne concerne alors qu’environ 2 000 élèves par an.

2.2. La réaffirmation de l’importance des lycées et du monopole de l’État en 1811

La création de l’Université impériale n’a pas eu les effets escomptés en ce qui concerne les institutions privées, pour l’essentiel catholiques. Elles sont certes théoriquement rattachées à l’Université, mais dans les faits elles conservent jalousement leur autonomie. C’est particulièrement vrai pour les écoles secondaires ecclésiastiques, qui rencontrent un grand succès dans la plupart des territoires et concurrencent ainsi directement les lycées. C’est pour cela que Savary, ministre de l’Intérieur, fait diligenter une vaste enquête à ses préfets, à la demande de l’Empereur, à partir de juillet 1810. Pour Napoléon Bonaparte, il s’agit alors de préserver le maillon essentiel de son système, le lycée, et de réaffirmer le monopole de l’État, dans un contexte intérieur par ailleurs difficile pour le régime. D’où un nouveau décret, le 15 novembre 1811, qui impose à tous les élèves à partir de 10 ans, scolarisés dans les institutions privées et les écoles secondaires ecclésiastiques, de suivre les cours des collèges et des lycées, et qui limite le nombre des écoles ecclésiastiques à une par département. Appliqué à partir de juillet 1812, le décret a pour effet mécanique de faire augmenter le nombre d’élèves dans les lycées, mais il demeure imparfaitement appliqué et n’élimine en rien la concurrence des institutions privées catholiques.

Le décret prévoit aussi d’augmenter significativement le nombre des lycées, en le faisant passer à 100 pour l’ensemble de l’Empire. Il s’agit à la fois de créer des établissements ex-nihilo et de transformer des collèges en lycées ; ce dernier cas de figure est notamment prévu par le décret du 29 août 1813, qui envisage 21 transformations. Arrivées cependant trop tard, ces mesures n’ont pas le temps de devenir effectives, compte tenu de la situation politique militaire et dramatique en 1813 et 1814. Au total, à la fin du Premier Empire, la France, dans ses frontières nationales, compte 45 lycées : c’est donc bien moins que l’ambition impériale de 1811, mais on peut tout de même mesurer les efforts importants accomplis depuis 1802, en seulement douze ans.

2.3. Des fonctionnaires dans les lycées : création du principe de carrière et    hiérarchisation des lycées

Les hommes travaillant dans les lycées ont, pour la plupart d’entre eux, le statut de fonctionnaires, appartenant à l’Université impériale : un proviseur assisté par deux adjoints (le censeur et le procureur gérant), et des professeurs répartis en trois classes. S’y ajoutent des maîtres d’études et des maîtres d’exercices, qui ne sont pas fonctionnaires et sont directement recrutés par le proviseur.

Quelques mois après la loi du 1er mai 1802, l’arrêté du 27 octobre 1802 fixe la première grille des traitements des fonctionnaires des lycées. Elle prévoit un classement des lycées en fonction du montant des droits d’inscription versés par les élèves : trois « ordres », appelés plus tard des « classes », sont ainsi mis en place. De ce classement, découle une rémunération différenciée des fonctionnaires : les proviseurs des lycées du troisième ordre perçoivent un traitement annuel de 3 000 francs, ceux des lycées du deuxième ordre de 3 500 francs et ceux des établissements du premier ordre de 4 000 francs. Les fonctionnaires sont ainsi, dès l’époque napoléonienne, incités à évoluer des « petits » lycées vers les plus grands, de manière à faire progresser leur rémunération et, ainsi, à construire une logique de carrière. Cette volonté gouvernementale est d’ailleurs explicitement inscrite dans le décret du 17 mars 1808 qui acte la création de l’Université impériale : « Les emplois formeront ainsi une carrière qui présentera au savoir et à la bonne conduite l’espérance d’arriver aux premiers rangs de l’Université impériale ». L’Université napoléonienne est conçue de manière à pouvoir faire carrière, pour tous leurs membres, dans un esprit de corps.

L’arrêté du 7 novembre 1803 va plus loin : il instaure pour la première fois une différenciation appelée à devenir une règle intangible pour tout le siècle (et même au-delà), celle entre les lycées parisiens d’une part et ceux de la province d’autre part (voir le tableau). Désormais, les lycées provinciaux sont répartis en trois « classes », tandis que ceux de Paris constituent une catégorie à part, au-dessus des trois classes. Ainsi, le proviseur du lycée de Nancy ou de Rodez percevra un traitement annuel de 3 000 francs, soit autant qu’un professeur de première classe à Paris mais moins qu’un censeur parisien (3 500 francs) et encore moins que son homologue parisien (5 000 francs).

Classes des lycées Villes où les lycées sont établis Fonctions Traitements annuels (en francs)
Hors classe Lycées de Paris Proviseur 5 000
Censeur 3 500
Procureur-gérant 3 000
Professeurs de 1re classe 3 000
Professeurs de 2e classe 2 500
Professeurs de 3e classe 2 000
Maîtres d’études 1 200
Maîtres d’exercices 900
1re classe Lyon, Bordeaux, Marseille, Rouen, Strasbourg, Bruxelles, Mayence, Turin Proviseur 4 000
Censeur 2 500
Procureur-gérant 2 000
Professeurs de 1re classe 2 000
Professeurs de 2e classe 1 800
Professeurs de 3e classe 1 500
Maîtres d’études 1 000
Maîtres d’exercices 800
2e classe Nantes, Versailles, Nîmes, Montpellier, Metz, Gand, Douai, Besançon, Angers, Liège, Orléans, Caen, Toulouse, Rennes, Dijon Proviseur 3 500
Censeur 2 000
Procureur-gérant 1 600
Professeurs de 1re classe 1 800
Professeurs de 2e classe 1 500
Professeurs de 3e classe 1 200
Maîtres d’études 800
Maîtres d’exercices 600
3e classe Amiens, Avignon, Cahors, Reims, Bruges, Bonn, Moulins, Alexandrie, Nancy, Grenoble, Nice, Bourges, Limoges, Rodez, Clermont-Ferrand, Pau, Pontivy, Poitiers Proviseur 3 000
Censeur 1 500
Procureur-gérant 1 400
Professeurs de 1re classe 1 500
Professeurs de 2e classe 1 200
Professeurs de 3e classe 1 000
Maîtres d’études 700
Maîtres d’exercices 500

 

Le droit à une pension de retraite contribue également à poser les bases de la carrière des fonctionnaires des lycées. C’est le décret du 17 mars 1808 qui l’accorde, après un exercice de trente années sans interruption, à tous les membres de l’Université jusqu’au quinzième rang, c’est-à-dire celui des agrégés, ce qui inclut donc les proviseurs et les principaux mais exclut les régents des collèges, les maîtres d’études des collèges et des lycées, ainsi que tout le personnel des institutions et pensions.

3. Une nouvelle figure : le proviseur

Figure familière du paysage éducatif dans notre pays depuis plus de deux siècles, le proviseur apparaît en même temps que les lycées, en 1802. C’est une autre innovation majeure que l’on doit à Napoléon Bonaparte. Au total, 75 proviseurs ont été nommés entre 1802 – en réalité 1801 avec la nomination d’un premier proviseur au lycée Louis-le-Grand à Paris – et 1814 ; aucun proviseur n’est nommé durant les Cent Jours.

3.1. Les proviseurs, des fonctionnaires d’encadrement au service de l’État

Pour assurer le fonctionnement au quotidien de ces nouveaux établissements, Napoléon Bonaparte souhaite placer à leur tête de véritables chefs : c’est ainsi que la loi du 1er mai 1802, en même temps qu’elle crée les lycées, institue également la fonction de proviseur, stipulant dans son article 13 que « l’administration de chaque lycée sera confiée à un proviseur ». Six ans plus tard, avec le décret du 17 mars 1808 relatif à la création de l’Université impériale, le vocabulaire est encore précisé :  désormais, le terme de « proviseur » désigne les personnes placées à la tête d’un lycée, assistées d’un censeur (équivalent de l’actuel proviseur-adjoint), tandis que celui de « principal » est réservé à celles dirigeant un collège et éventuellement assistées d’un « régent »(Ce terme, survivance de l’Ancien régime, finira cependant assez vite par désigner les enseignants du collège, tandis que s’imposera le terme de « sous-principal » pour désigner l’adjoint du principal. Le terme de « régent » est définitivement abandonné en 1867.). Principaux et proviseurs, comme tous les autres fonctionnaires des collèges et lycées, appartiennent donc à l’Université impériale : le décret du 17 mars 1808 crée un grand corps unique de fonctionnaires des collèges, lycées et facultés. Les proviseurs et les censeurs sont placés respectivement aux onzième et douzième rangs dans la hiérarchie universitaire (qui en compte au total dix-neuf), après les professeurs de facultés, et les principaux des collèges au quatorzième rang, derrière les professeurs des lycées.

Si la fonction de proviseur est entièrement nouvelle, le mot, lui, ne l’est absolument pas. Il existe en effet des « proviseurs » dès le Moyen Âge, le mot latin provisor désignant, dans des contextes variés, « celui qui pourvoit à », c’est-à-dire, la plupart du temps, une sorte d’intendant dans les hospices. Mais dans l’esprit de Napoléon Bonaparte et des législateurs, le mot renvoie surtout à l’Université de Paris, fondée dès le XIIIe siècle : les proviseurs étaient les chefs des différents « collèges » qui la composaient. Trente-trois proviseurs se sont ainsi succédé à la tête du plus important de ces collèges, celui d’Harcourt (futur lycée Saint-Louis), entre 1280 et 1793, date à laquelle l’institution disparaît, emportée par la tourmente révolutionnaire. Les proviseurs sont nommés au fur et à mesure de la création des lycées, d’abord en France puis à l’échelle de l’Empire en Europe.

La fonction de direction se veut collégiale, puisque deux autres fonctions sont créées pour seconder le proviseur, celle de censeur des études d’une part et celle de procureur « gérant les affaires de l’école » c’est-à-dire d’intendant d’autre part. La  législation rappelle toutefois la stricte hiérarchie qui doit s’établir entre les différentes catégories du personnel : la loi de 1802 place le censeur et le procureur « immédiatement sous » le proviseur (article 13), l’arrêté du 10 juin 1803 affirme que « le proviseur est le chef du lycée », le règlement de police pour les lycées du 19 septembre 1809 stipule que « la direction et l’administration de chaque lycée sont confiées à un proviseur auquel tous les autres fonctionnaires sont subordonnés » (article 2).

3.2. De l’obligation du mariage à celle du célibat

La loi de 1802 impose l’obligation d’être marié ou de l’avoir été pour pouvoir être nommé proviseur. La présence éventuelle de l’épouse du proviseur doit toutefois se limiter au logement de fonction, la présence de femmes étant strictement interdite dans l’enceinte des bâtiments occupés par les pensionnaires. L’obligation du mariage est un moyen pour Bonaparte d’éviter de voir être nommés des ecclésiastiques à la tête des lycées, soucieux d’affirmer immédiatement le monopole de l’État sur ces établissements. Toutefois, la loi ne semble pas avoir été appliquée avec une excessive rigueur puisque sept ecclésiastiques sont déjà nommés proviseurs entre 1802 et 1808, sans oublier que des ecclésiastiques font partie du Conseil de l’Université.

Prenant acte de la situation, mais aussi parce qu’il est attentif à maintenir de bonnes relations avec les prélats français qui viennent d’accepter le principe d’un « catéchisme impérial », Bonaparte, devenu empereur, fait désormais imposer le célibat aux proviseurs, par le décret du 17 mars 1808. La nomination d’ecclésiastiques à la tête des lycées tend alors à s’accélérer. L’instruction du 1er novembre 1812, qui instaure l’obligation de loger sur place, va dans le même sens. Mais l’obligation du célibat est largement restée lettre morte, et sera d’ailleurs officiellement abrogée en 1838.

3.3. Une spécificité méconnue : des proviseurs en soutane 

Réalité souvent méconnue ou oubliée aujourd’hui, des ecclésiastiques ont aussi été nommés à la tête des lycées publics. Sur les 1 200 proviseurs en fonction durant le long XIXe siècle entre 1802 et 1914, 108 étaient également des prêtres – jusqu’au départ à la retraite du dernier d’entre eux en 1898. On vient de le voir, c’est Napoléon Bonaparte qui inaugure cette pratique, dès la création des lycées en 1802, ce choix prenant place dans sa politique de pacification de la société en essayant de solder la question religieuse. La signature du Concordat entre l’État et la papauté, l’année précédente, permet d’inaugurer de nouvelles relations.

Ainsi, entre 1802 et la chute de l’Empire en avril 1814, 34 ecclésiastiques deviennent proviseurs, ce qui représente 45 % de l’ensemble des proviseurs durant cette période. C’est un taux certes élevé, mais on remarquera qu’il demeure inférieur à 50 %, ce qui constitue un autre signe de la volonté de Napoléon Bonaparte de maintenir la lettre et l’esprit de son nouveau système éducatif, c’est-à-dire le monopole de l’État sur l’enseignement secondaire. Les nominations se sont poursuivies jusqu’à la fin du règne, malgré la grande enquête des préfets de 1810 dénonçant le poids trop important pris par l’Église catholique et en dépit de la dégradation des relations entre l’Empereur, le pape Pie VII et les catholiques.

Conclusion

La remise en ordre du système éducatif par Napoléon Bonaparte survit largement à sa chute. La structure de l’enseignement secondaire en France présente en effet une remarquable stabilité tout au long d’un XIXe siècle pourtant caractérisé par une forte instabilité politique et par la difficulté à trouver un consensus national autour de la question de l’héritage révolutionnaire et de l’exercice du pouvoir politique. Le lycée – y compris lorsqu’il est appelé « collège royal » sous la monarchie entre 1814 et 1848 – devient, et de loin, le maillon central de ce système : bien que de création napoléonienne, les républicains se l’approprient à merveille et en font une institution clef de l’ancrage du républicanisme dans l’État et dans la société à partir des années 1880. Le lycée, comme la préfecture ou encore le tribunal, deviennent des vecteurs privilégiés de diffusion d’une culture républicaine menée par l’État. La fonction de proviseur, quant à elle, est non seulement maintenue – le mot même de « proviseur » n’a jamais été modifié depuis 1802 –, mais progressivement consolidée aux XIXe (dès la Restauration avec le grand règlement de 1821) et XXe siècles, jusqu’à nos jours où elle demeure une fonction d’encadrement stratégique dans le pilotage du système éducatif.

Si le nombre des lycées augmente régulièrement durant le XIXe siècle, les périodes de création sont regroupées sur trois moments clefs : le Consulat et l’Empire, le Second Empire et les débuts de la IIIe République en particulier la décennie 1880 où les pouvoirs publics transforment 45 collèges communaux en lycées. À la veille de la Première Guerre mondiale, le maillage du territoire national apparaît ainsi solide, chaque département ayant désormais au moins un lycée, même si cette distribution n’est pas toujours cohérente. Dans le monde colonial, le maillage des lycées est cependant beaucoup plus lâche mais ils sont tout de même au nombre de sept avant 1914, fondés entre la fin des années 1840 et la décennie 1880 : trois lycées en Algérie (Alger, Constantine, Oran), un lycée en Tunisie (Tunis), un lycée à La Réunion (Saint-Denis), un lycée à la Guadeloupe (Pointe-à-Pitre) et un lycée à la Martinique (Saint-Pierre).

Yannick Clavé, novembre 2021

Yannick Clavé est agrégé et docteur en histoire, professeur en Classes préparatoires aux grandes écoles (lycée militaire d’Aix-en-Provence). Auteur d’une thèse sur les proviseurs de lycée de 1802 à 1914 (publication aux Presses Universitaires du Septentrion, 2021).

Titre de revue :
inédit
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