La santé aux armées. L’organisation des services et les hôpitaux. Grandes figures et dures réalités (2e partie)

Auteur(s) : SANDEAU Jacques
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Après la présentation de l'organisation des services de santé, le docteur Jacques Sandeau nous propose un tableau saisissant de l'effroyable réalité sanitaire et médicale des armés napoléoniennes.


Sur le terrain

À l'heure de la bataille, les chirurgiens rejoignent leur poste à l'ambulance régimentaire, lieu improvisé, situé près des premières lignes, sur les ailes, à la fois poste de premier secours et antenne chirurgicale. Le jour de la bataille également, l'hôpital ambulant ou dépôt d'ambulance se met en place derrière le gros des troupes et va attendre les blessés qui ont reçu les premiers secours dans les ambulances régimentaires.
Napoléon ne veut aucun non-combattant sur le champ de bataille qui pourrait gêner le mouvement des troupes, progression des bataillons d'infanterie et charges de cavalerie. Il mise sur la souplesse, la rapidité d'action et la surprise, en un mot sur une maîtrise du terrain que rien ne doit venir entraver pour obtenir une victoire décisive.
 
Cela veut dire qu'aucune équipe sanitaire ne doit se trouver sur le terrain au moment de l'action. Les blessés doivent rester sur place et ne doivent pas être ramassés pour être conduits vers l'ambulance aussi longtemps que la bataille sera disputée. Seuls, ceux qui peuvent marcher ou se traîner vers l'ambulance la moins éloignée, ont des chances de s'en tirer. Malheur à ceux touchés au corps ou aux membres inférieurs qui vont attendre très longtemps, après la bataille, le ramassage par les équipes de secours. Après la bataille, le sol est non seulement jonché de canons brisés, de fusils aux baïonnettes tordues, de casques et cuirasses enfoncés, de boulets désormais inoffensifs, mais surtout d'amoncellement de morts, d'agonisants et de blessés qui crient au secours, attendant d'être relevés.
 
Les batailles les plus meurtrières, comme Eylau, Wagram ou la Moskowa, donnent après le combat, un spectacle insoutenable de mort et de désolation. Napoléon arrive à être ému, lui qui a pour habitude de visiter le terrain lorsque l'ennemi battu s'est retiré. Des voix écoutées comme Percy, Larrey ou Heurteloup ne cessent de préconiser le ramassage précoce des blessés et des gestes de secours rapides dans les heures qui suivent la blessure pour donner des chances de survie à ces malheureux.
C'est ainsi qu'à leur initiative, surtout des deux premiers, furent créées les ambulances mobiles pour soigner et évacuer rapidement les blessés sur le champ de bataille.
Deux types de voitures seront employées sous le Premier Empire : les ambulances volantes de Larrey et les  » Wurtz  » de Percy. Leur utilisation n'est pas identique.
L'ambulance volante est surtout un moyen relativement confortable d'évacuation des blessés vers l'arrière. Conçue par Larrey en 1792 à l'armée du Rhin, l'ambulance fut effectivement réalisée en 1797 à l'armée d'Italie.
 
Il en existait deux types :
La voiture légère attelée généralement de deux chevaux et la voiture à quatre roues, destinée surtout aux pays de montagne dont la caisse plus longue que la précédente était attelée de quatre chevaux. La première transporte deux blessés couchés ; sur le plancher de la voiture se trouve un cafre rembourré de crins, servant de brancard sur lequel le chirurgien peut panser le blessé. Sur les côtés intérieurs de celle-ci, se trouvent des poches contenant du matériel chirurgical et des pansements.
 
La deuxième a une capacité de quatre blessés couchés sur deux niveaux ; elle est munie de portes coulissantes sur les côtés, permettant de rentrer ou sortir facilement les blessés. Comme la voiture légère, elle est équipée sur les côtés de poches ou de compartiments contenant matériel et pansements.
La Wurtz de Percy est surtout un moyen rapide d'amener du personnel sanitaire en un point du champ de bataille pour commencer à panser les blessés avant de les évacuer vers l'ambulance. C'est vers 1799, à l'armée du Rhin, que Percy utilise la Wurtz ( » saucisse  » en allemand). Il s'agit d'un petit caisson allongé, utilisé par l'artillerie pour le transport des munitions ; le dessus de celui-ci est couvert de cuir arrondi pour servir de siège aux aides majors et aux infirmiers à l'aller et aux blessés au retour. L'intérieur du caisson est rempli d'objets de pansement et de chirurgie ainsi que de brancards.
Le caisson attelé de six chevaux emmène à califourchon huit chirurgiens et/ou aides qui vont commencer à panser les blessés sur le champ de bataille et à les ramasser à l'aide de brancards contenus dans le caisson.
Cette ambulance, nécessitant beaucoup de chevaux, peu confortable pour le personnel sanitaire ou les blessés légers, ne permettra pas d'évacuer les blessés graves. Elle sera, de fait, peu utilisée et aura totalement disparu en 1810.
Quant à l'ambulance volante de Larrey, elle ne se généralisera vraiment qu'en 1812 après la campagne de Russie, tant est difficile à vaincre la passivité et la mauvaise volonté des ordonnateurs et des commissaires des guerres. Seule, la Garde, dans la Grande Armée, sera correctement dotée de ce véhicule sanitaire.
 
Il reste que durant toutes les guerres de l'Empire, le ramassage des blessés restera catastrophique.


Voyage au bout de l’horreur

Les blessés demeurent sur le champ de bataille sans secours, ils agonisent, perdent leur sang et souffrent dans le froid ou l'extrême chaleur. Ils ont beau crier et appeler au secours, personne ne vient. Ils resteront ainsi, parfois plusieurs jours, jusqu'au moment où, la chance aidant, des infirmiers (s'il y en a) ou des non combattants (cochers, musiciens régimentaires, cantinières…) les arracheront à la mort et les conduiront jusqu'aux ambulances.
En 1807, à Eylau, la détresse des blessés est incommensurable. Percy réclame à Napoléon, ému par le spectacle désolant du champ de bataille, la création d'un vrai corps d'infirmiers militaires.
 
Un premier  » bataillon de soldats d'ambulance  » verra le jour en Espagne, en 1808. Puis, un décret impérial du 13 avril 1809 créera un corps d'infirmiers militaires, formé de 10 compagnies, composées de 125 hommes chacune et commandées par un centenier.
Cinq compagnies seront levées à Vienne, en septembre 1809, deux en Italie et trois en Espagne. Leur rôle consiste à enlever les blessés du champ de bataille, à les évacuer vers les hôpitaux de l'arrière, à les convoyer et à les défendre si cela devient nécessaire.
En 1813, ce corps d'infirmiers militaires est complété par un corps de brancardiers d'ambulance, les fameux despotats de Percy. Ces soldats, par groupe de 2, portent les éléments d'un brancard démonté. Chacun d'eux porte une traverse posée sur le sac, un montant muni à une extrémité d'un fer de lance et une demi-gaine en toile enroulée autour de la taille comme une ceinture.
Ces compagnies d'infirmiers seront, toutefois, peu nombreuses et ne rendront pas les services attendus, tant le recrutement de ces soldats sera le plus souvent douteux et inadapté et leur réputation d'honnêteté et de professionnalisme très contestable. À l'arrivée à l'ambulance, le pire reste à venir pour les blessés qui ont eu la chance d'être ramassés encore vivants.
Le lieu est sinistre, hangar ouvert à tous les vents, maison éventrée, église à demi démolie par la canonnade et le spectacle est insoutenable. Partout des cadavres de soldats arrivés mourant à l'ambulance. Morts et blessés sont étendus pêle-mêle à l'intérieur de l'ambulance, à même le sol ou la pierre, les plus fortunés sont couchés sur de la paille souillée de sang, de pus et d'excréments.
 
Des monceaux de bras et de jambes coupés sont à côté de la chaise ou de la table en bois rustique où les chirurgiens, à demi nus et couverts de sang, amputent sans discontinuer au milieu des cris et des gémissements. Les blessés sont maintenus assis sur la chaise, qui tient lieu de table d'opération, par des aides et sont opérés sans anesthésie, ni précaution d'asepsie. Ils s'évanouissent et même meurent de choc opératoire durant l'amputation. Parfois, en guise d'anesthésie, on leur fait boire deux verres de gnôle.
Les chirurgiens opèrent très vite pour écourter la douleur des interventions. La pénurie du matériel s'ajoute à l'empirisme de ces soins ; charpie et linge de pansement font défaut. Souvent, un pansement souillé récupéré sur un mort est réutilisé pour un blessé opéré. Une odeur pestilentielle règne à l'intérieur de l'ambulance.
 

Les malheureux soldats supportent tous ces tourments avec stoïcisme et courage. Ils attendent, souvent sans rien dire, leur tour d'être opérés. Pendant l'intervention, amputation ou extraction de balle, ils souffrent en silence et s'évanouissent de douleur sans pousser un cri.
Qu'en est-il après l'opération ? Pansés, souvent sommairement, ils attendent, sans soins et presque sans aucune nourriture (un peu de bouillon chaud pour les plus chanceux), l'évacuation vers un hôpital temporaire de campagne. C'est alors que va commencer, pour ceux qui auront supporté l'intervention des chirurgiens de l'ambulance, une nouvelle épreuve terrible, celle de l'évacuation sanitaire vers l'arrière. Aucun plan d'évacuation n'existe, c'est partout l'incohérence des plans d'hospitalisation. On crée des hôpitaux de fortune, le plus souvent des édifices hâtivement réquisitionnés (couvents, casernes, églises…) ou on utilise des hôpitaux civils du pays occupé.
 
Les moyens d'évacuation sont très insuffisants, les blessés sont alors empilés dans des voitures de cantinières, des charrettes de paysans réquisitionnées tirées par des boeufs ou de mauvais chevaux, des berlines d'officiers généraux, voire même des voitures mises à disposition par Napoléon et le grand état-major.
La lamentable errance dure des jours, des nuits, dans le froid, la neige, sous la pluie ou dans la chaleur. Aucun soin n'est donné pendant le voyage et presque pas de nourriture. Les blessés ne quittent pas un seul instant la charrette sur laquelle on les a jetés ; leurs pansements ne sont pas refaits. Beaucoup meurent en cours de route. Morts, mourants et vivants ne sont pas séparés les uns des autres jusqu'à l'arrivée à l'hôpital de campagne.
Les convois de blessés, faits d'une centaine de voitures de toutes sortes, cheminent très lentement, le plus souvent sur des routes impraticables, en pays occupé ou ennemi où règne l'insécurité, surtout en péninsule ibérique. Ces convois mal escortés, sont attaqués et les blessés massacrés, ce sera le cas, au début de la retraite de Russie, après l'évacuation de Moscou en novembre 1812.
 
Voici, enfin, l'hôpital de campagne ou ce qui en fait fonction. Sous l'Empire, ce sont, en général, des lieux de mort sous-équipés, sans lits où la malpropreté règne en maître. On en connaît la raison. Les commissaires des guerres, prévaricateurs et profiteurs, responsables de ces établissements, ne pensent qu'à s'enrichir aux dépens des blessés et des malades et font des profits honteux sur les achats de nourriture, les équipements d'hébergement, le matériel médico-chirurgical et les médicaments.
Médecins et chirurgiens sont en nombre insuffisant. Des infirmiers de fortune, sales à faire peur, ne pensent qu'à voler et à bâfrer, au lieu de soulager, de nourrir et soigner ces blessés qui ont déjà tant souffert.
 
Mais le pire de tout c'est que ces hôpitaux de fortune sont des lieux où apparaissent maladies et épidémies. La promiscuité, jointe à la saleté et l'absence d'hygiène font qu'apparaissent très vite, dans ces  » mouroirs  » des maladies de toute nature : diarrhée et dysenterie font de ces blessés des cadavres vivants qui succombent lentement et douloureusement.
La gangrène humide tue sans rémission de nombreux blessés amputés. Le tétanos et le choléra apparaissent aussi dans les hôpitaux et augmentent la mortalité de façon effrayante.
Mais le fléau des armées en campagne, c'est le typhus qui suivra partout les armées impériales. Les épidémies apparaîtront épisodiquement au cours des premières campagnes napoléoniennes, chaque fois que la misère, le désordre et l'épuisement accableront les troupes.
 
À partir de 1812, le typhus ne quitte plus les armées et  » colle  » aux soldats de plus en plus. La contagiosité est extrêmement élevée dans les hôpitaux ambulants et les hôpitaux de campagne. Elle est le fait de la crasse, de la promiscuité, des vêtements et des paillasses souillés qui caractérisent ces hôpitaux appelés par les médecins  » asiles de mort « .
Examinons quelques chiffres qui éclairent bien la situation sanitaire pendant ces guerres.
La campagne de 1805, couronnée par la bataille d'Austerlitz, voit la Grande Armée victorieuse sans conteste. Un peu plus de 100 000 hommes y furent engagés du côté français ; les pertes furent relativement modérées de notre côté : 2 000 morts et un peu plus de 2 000 blessés, tous ramassés et pansés. De ces derniers, un peu plus de la moitié survivra. Mais le typhus fait son apparition dans les hôpitaux d'évacuation de la ville de Brünn et de Vienne, la mortalité y est énorme, on l'évalue à 12 000 hommes après Austerlitz.
L'Empire était victorieux sans doute mais Brünn et Vienne avaient été le premier cimetière de la Grande Armée.
 
La campagne de Prusse de 1806, qui aboutit à la victoire d'Iéna révèle l'insuffisance et l'impréparation du Service de santé. Après Iéna et Auerstaedt, plus de 16 000 blessés et malades sont dispersés dans les hôpitaux des environs, dans des églises, dans des formations improvisées et sont laissées presque sans soins, à l'abandon, par manque de chirurgiens et d'instruments, et presque sans nourriture. Beaucoup mourront, près de la moitié, faute de recevoir des secours ou d'être évacué vers de vrais hôpitaux comme ceux de Berlin ou de Potsdam.
 

En 1807, la bataille d'Eylau est une des plus sanglantes de l'Empire. Il nous en coûte 3 000 morts et plus de 7 000 blessés dont beaucoup seront abandonnés sur le champ de bataille ou recueillis dans des conditions abominables (granges ouvertes à tous les vents). Il en mourra un tiers environ.
À Friedland, en avril 1807, les pertes sont presque aussi importantes. En 1809, à Essling, 7 000 blessés sont soignés sur place, dans l'île Lobau, les ponts sur le Danube étant coupés.
Après Wagram, les conditions sont à peine meilleures bien que les blessés soient dirigés sur les hôpitaux de Vienne déjà très encombrés.
 
La guerre de la péninsule ibérique, en raison de son caractère très particulier (guérilla, combats multiples, transports difficiles dans le pays, climat…) sera un épouvantable mouroir pour l'armée impériale. L'état sanitaire est détestable. En 1808, on compte déjà 30 000 malades sur un effectif de 250 000 hommes (dysenterie, typhus, typhoïde…). Au total, la Grande Armée perdra plus de 400 000 hommes durant toutes les années de la guerre d'Espagne.
 
En 1812, c'est l'hécatombe de la campagne de Russie. Les blessés sont abandonnés au hasard des champs de bataille et le Service de santé laisse avec eux des officiers de santé qu'on ne reverra souvent jamais, prisonniers ou massacrés par les cosaques. Smolensk coûte à la Grande Armée 6 000 blessés. À La Moskowa, la plus sanglante bataille du siècle, 10 000 blessés manquent de chirurgiens et seront déposés dans les villages des environs où la plupart mourront.
Que dire de la retraite ? Les trois quarts des blessés et malades vont mourir en route entre Moscou et Smolensk. À la Bérézina, c'est la déroute complète et la mort est souveraine. Le typhus éclate et se répand dans toute la Lituanie, à Vilna, où 25 000 malades sont entassés dans les hôpitaux, 3 000 seulement survivront.

En 1813, c'est la campagne de Saxe. Les 22 000 blessés de cette campagne sont hospitalisés sur les lieux mêmes des combats, dans les hôpitaux de Lützen, Bautzen, Dresde, Ulm et Leipzig. Le typhus fait à nouveau des ravages parmi les débris de la Grande Armée qui arrivent à Mayence en octobre 1813. Sur 5 000 malades hospitalisés dans les hôpitaux de cette ville, près de la moitié est emportée par cette maladie.
 
La campagne de France, bien que se déroulant sur le sol national, en plein hiver, va voir un Service de santé complètement désorganisé et sans ressources. L'armée, sans cesse en marches et contre-marches, ne permettra pas aux officiers de santé de s'occuper des blessés et des malades laissés à l'abandon sur le terrain et au bon vouloir des paysans français qui ferment leurs portes à ces malheureux qui leur apportent le typhus.
Waterloo, enfin, dernière bataille de géants, en terre flamande, achèvera la Grande Armée qui commence la bataille avec près de 100 000 hommes face aux Anglais et aux Prussiens et laissera sur le terrain plus de 15 000 hommes, morts ou blessés, ces derniers abandonnés en raison de la débâcle française, au soir de la bataille.
 
Dans ce rapide survol des guerres du Premier Empire, une conclusion s'impose : on meurt beaucoup plus des suites de blessures ou du typhus que sur les champs de bataille.
Les maladies épidémiques (typhus en tête, dysenterie, gangrène, choléra…) font beaucoup plus de victimes que les blessures de guerre. La médecine n'est encore que très empirique, sans véritables moyens thérapeutiques, et les mesures d'hygiène ne sont pas appliquées aux troupes en campagne. Et puis, il y a toujours cette guerre de mouvement qui ne permet pas de bien s'occuper des blessés et malades que l'on laisse à l'arrière. Ces malheureux sont un embarras pour la Grande Armée qui, obsédée par la marche en avant et la victoire à tout prix, ne les trouve plus dignes d'intérêt et les oublie définitivement.


Les blessures de guerre et la chirurgie

Les batailles sous l'Empire sont terrifiantes et meurtrières. Elles se déroulent sur un espace réduit, où les deux armées adverses s'affrontent avec des moyens terribles de destruction. D'abord la canonnade qui frappe à peu de distance les adversaires qui se font face, rangés en bataillons serrés et en escadrons de cavalerie prêts à la charge ; les obus et les biscaïens (grosses billes d'acier contenus dans des obus creux qui explosent) brisent les membres et mutilent les corps.
Puis vient la fusillade. Les soldats tirent presque à bout portant sur l'adversaire, avant l'assaut au corps à corps, à la baïonnette, ou avant de recevoir une charge de cavalerie qui va sabrer dans une masse humaine groupée en carré. Les blessures concernent toutes les parties du corps, bras et jambes sont fracassés, sectionnés, donnant d'horribles fractures ouvertes. La cage thoracique est défoncée par les boulets, l'abdomen est ouvert par la baïonnette ou les coups de lance, le sabre taille et découpe les chairs, au visage, aux membres, au flanc, provoquant sections d'artères ou de nerfs rapidement mortelles. La  » chirurgie de bataille « , comme la nomme Percy, véritable chirurgie d'urgence, faite presque sur le champ de bataille, a deux caractéristiques : simplification et rapidité.
 
Le principe de l'opération précoce, sous l'Empire, est généralement la règle, si possible dans les 24 heures. Les projectiles sont retirés avec une sonde ou un tribulcon, mais parfois avec le doigt. On imagine l'effroyable douleur ressentie par le blessé. En cas d'hémorragie, on fait une compression digitale en amont ; la ligature est le seul moyen d'hémostase définitive, on la pratique par ligature directe avec des fils cirés ou des fils de plomb.
Les pansements sont simples, ils se ressentent du manque de linge de bandage et de la charpie. Ils sont soutenus par des écharpes ou à défaut par des sangles et des attelles. Ils sont imbibés d'eau pure et sont rarement renouvelés d'où les complications si fréquentes dues à la gangrène gazeuse foudroyante, au tétanos et à la pourriture d'hôpital ; tout cela découle évidemment d'un manque quasi total d'hygiène.
 
L'amputation des membres fracturés est la règle posée par Larrey et adoptée par tous ou presque. On invoquait comme raison principale de cette pratique, le transport facile des amputés auxquels on évitait le séjour dans des hôpitaux surchargés et infectés où ils succombaient presque à coup sûr au tétanos et à la gangrène, quand ce n'était pas à la dysenterie ou au typhus. On disait qu'une telle méthode était conservatrice non pas du membre mais du blessé.
Les désarticulations étaient encore plus fréquentes que les amputations. Les méthodes en étaient perfectionnées et simplifiées. Larrey était passé maître dans la désarticulation de l'épaule, effectuée en quelques minutes, et de la hanche. D'autres pratiquaient la désarticulation du genou ou tarso-métatarsienne.
Percy et Yvan étaient plus conservateurs. Le premier évitait autant que possible l'amputation des membres supérieurs et pratiquait avec succès les résections articulaires traumatiques. Yvan préconisait, plus que tout autre, la chirurgie conservatrice des membres.
 
Malheureusement, les complications de toutes sortes, tétanos, septicémie, gangrène gazeuse…, la difficulté des soins consécutifs et la précarité des évacuations ne permettaient pas toujours à ces brillants opérateurs d'obtenir des résultats dignes d'eux.
Pour les blessures à la tête et au cou, les chirurgiens utilisent le trépan.
Les plaies à la face sont suturées immédiatement. Les plaies ouvertes de la poitrine ou au thorax sont immédiatement refermées. Les blessures pénétrantes à l'abdomen sont très dangereuses mais parfois peuvent guérir spontanément par accolement des lèvres de la plaie à l'épiploon.
 
Comment les blessés supportent-ils toutes ces interventions si douloureuses, car il n'y a pas d'anesthésie ? La rapidité opératoire du chirurgien en fait office. Parfois, un verre de rhum donné au blessé avant l'intervention fait fonction d'anesthésique. Cependant, le laudanum dit de  » Sydenham  » existe, il consiste en une macération d'opium, de safran, de cannelle et de girofle dans du vin de Malaga.
Napoléon, légèrement blessé au coup de pied, à la bataille de Ratisbonne, reçoit ainsi un pansement doublé d'une compresse imbibée de laudanum.
 
Dans l'impossibilité d'endormir la douleur et de prévenir l'infection, les chirurgiens militaires, sous l'Empire, devront continuellement faire preuve d'adresse et de précision pour tenter de mener à bien leurs interventions.
Ils pratiqueront, sur les champs de bataille, un nombre incroyable d'opérations, plus particulièrement des amputations, dans les conditions les plus difficiles et avec une rapidité stupéfiante. Malheureusement, la mortalité sera extrêmement élevée et les techniques chirurgicales plus longues et plus délicates n'apparaîtront que beaucoup plus tard, quand le sommeil artificiel et l'asepsie pourront être pratiqués.


Les maladies épidémiques et la médecine

Arrivons-en, maintenant, aux médecins et à leur rôle durant les grandes campagnes de l'Empire. Celui-ci aurait pu être très important car les maladies contagieuses et les épidémies ont décimé les armées napoléoniennes bien plus que les morts et les blessés au combat.
Comme on l'a vu, Napoléon ne les trouvait pas utiles et les méprisait même car ils n'étaient pas au contact des combattants. Officiant à l'arrière, dans les hôpitaux de campagne, ils sont en nombre très insuffisant, disposent de très peu de moyens et donnent des soins empiriques avec une pharmacopée encore dérisoire.

En voici quelques exemples :
Les contusions faites par un boulet sont guéries par une friction avec de l'eau-de-vie et de l'ammoniaque.
Contre la diarrhée, on distribue aux malades du vin et de l'eau-de-vie. Les maux d'estomac sont soignés par des boissons à base d'un mélange de thé, fleur d'oranger, tilleul et quelques gouttes d'éther.
Contre la fièvre, un verre rempli de rhum, du jus de deux citrons avec une cuillerée de sel et de poivre fait office d'antipyrétique. Le quinquina fut aussi très utilisé comme fébrifuge mais il vint à manquer car venant des Amériques, la flotte anglaise, croisant dans l'Atlantique, en bloque l'importation. Par ailleurs, le pharmacien Parmentier qui analysa ce médicament, était très réservé quant à sa valeur thérapeutique.

Les médecins militaires sont confrontés à la gale qui infeste l'armée en campagne, réduit les effectifs des régiments et rend les galeux demi indisponibles. Ce mal plus incommode que dangereux est davantage prévenu que guéri par des soins hygiéniques, des bains fréquents, des vêtements plus souvent renouvelés et par l'isolement des malades.
On emploie aussi le souffre en pommade composée avec du sel d'ammoniaque et de l'axonge. Mais c'est un chirurgien militaire qui invente la fameuse pommade qui porte son nom, Helmerich, et qui s'avère curative à l'égard de la gale. Il s'agit d'une association de soufre sublimé, d'axonge et de potasse paraffinée.
 
Les vénériens sont également très nombreux dans les armées en campagne. Ils sont contagieux et éloignés de leurs unités. La médecine de l'époque ne fait aucune différence entre la syphilis et la blennorragie dont on considère les causes comme identiques. Cependant, quelques médecins commencent à douter de l'identité de ces deux maladies. Les vénériens sont traités par des bains et des frictions mercuriels et l'emploi de la liqueur de Van Swieten.
La gangrène, mal redoutable, est traitée par une décoction de quinquina et l'application de pansements à l'eau-de-vie camphrée.
Pour la toux, on donne, le matin, une vingtaine de grains de jalap dans un verre d'eau tiède sucré.
Les purges sont faites à partir d'un grain d'émétique dans une bouteille de bouillon de poulet, ce qui procure douze selles par jour, accompagnées de fièvre et d'agitation.
Les médecins militaires commencent à pressentir l'importance de l'hygiène aux armées. Ils recommandent la propreté corporelle dans les corps de troupe, la lutte contre le péril fécal, la séparation des hommes et des chevaux dans les bivouacs de cavalerie. Dans les hôpitaux de campagne, ils luttent contre la saleté des lieux et la promiscuité des malades ; ils conseillent de brûler les effets des malades, de ne pas réutiliser les pansements sales, pratique jusqu'alors courante, du fait du manque chronique de linge et de charpie, et de désinfecter et aérer les salles d'hospitalisation.
 
Mais c'est le typhus, compagnon omniprésent des armées accablées et sous-alimentées, des concentrations de malades et des convois de prisonniers qui sera le grand adversaire des médecins militaires.
La thérapeutique est anecdotique et la contagiosité extrêmement élevée. Le grand médecin Desgenettes multiplie les recommandations d'hygiène contre  » les miasmes  » porteurs de la maladie. Ses confrères et lui-même n'ont encore aucune idée sur les microbes mais pensent déjà que la contagion est le fait de la crasse et des poux qu'elle véhicule, ces derniers pouvant être la cause ou le vecteur de la maladie. Se laver, s'épouiller, brûler les literies, aérer les salles d'hôpitaux sont des mesures préventives contre l'épidémie qui donneront d'ailleurs des résultats très positifs, notamment en 1814, et éviteront à la France et à Paris une nouvelle épidémie de typhus avec le retour d'Allemagne des conscrits typhiques et d'une dizaine de milliers de blessés hospitalisés dans divers hôpitaux fixes du territoire national.


Grandes figures de la médecine et de la pharmacie

Les médecins militaires pratiquent, certes, une médecine encore empirique sous l'Empire, mais ils n'en sont pas moins au début d'une médecine nouvelle, basée non plus, comme par le passé, sur le respect de théories et de principes sans fondement scientifique mais sur l'observation et l'interprétation de faits concrets, objectifs, résultant de l'examen clinique, de la physiologie et de l'anatomie pathologique.
 
De grands médecins, inventeurs de la médecine clinique, basée sur l'examen du malade, l'analyse des symptômes et l'autopsie apparaissent pendant tout l'Empire, ce sont Corvisart, Bichat, Laennec et d'autres. Ces grands maîtres vont donner à la médecine un essor, au début du XIXe siècle, dont la France va pouvoir s'enorgueillir et une renommée mondiale qui survivra au temps et au progrès.
 
Ainsi va s'imposer au médecin la nécessité de procéder d'abord à un interrogatoire précis du malade, suivi d'un examen méticuleux de celui-ci, basé sur les méthodes, inspection, palpation, percussion, auxquelles s'ajoutera bientôt l'auscultation découverte par Laennec.
Les grands médecins militaires français ne seront pas à l'écart de ce grand mouvement, bien au contraire. L'un d'eux mérite d'être mentionné, il s'agit de François Broussais. D'abord chirurgien de marine, après des études à l'hôpital de Saint-Malo, il les poursuivra à Paris, à l'issue de plusieurs embarquements, auprès de Corvisart et de Bichat à l'hôpital de la Charité. Il fait ensuite les campagnes de l'Empire, notamment en Espagne, tout en publiant ses travaux sur  » les inflammations chroniques  » et un peu plus tard, en 1816, son oeuvre maîtresse Examen des doctrines médicales où il se révèle le père de la physiologie pathologique. Professeur au Val-de-Grâce, il crée ensuite, en 1830, la chaire de pathologie et de thérapeutique à la Faculté de Médecine de Paris.
 
On ne peut passer sous silence, également, les deux grands médecins que furent, pendant l'épopée napoléonienne, Coste et Desgenettes. Le premier s'impose comme hygiéniste et épidémiologiste aux armées et devient le promoteur de la variolisation. Le second, après de brillantes études médicales à Paris et Montpellier, devient médecin chef de l'armée d'Égypte où il se lie à Bonaparte qui l'apprécie. Il deviendra, par la suite, médecin chef de la Grande Armée. Il est aussi un partisan de l'inoculation antivariolique et s'inocule la fièvre bulbonique (peste) avec le pus d'un malade convalescent démontrant ainsi le rôle protecteur et prophylactique de la transmission à un sujet sain d'une maladie mortelle à son déclin.
Desgenettes deviendra professeur d'hygiène et de prophylaxie à la Faculté de Médecine de Paris.
 
Deux grands pharmaciens militaires ont fait avancer les sciences médicales, à cette époque, il s'agit d'Antoine Parmentier et d'Antoine Fée. Le nom du premier est surtout lié à l'amélioration de l'alimentation humaine. Nutritionniste, Parmentier étudie la partie nutritive des végétaux, notamment de la pomme de terre dont il fait un produit de grande consommation. Il met au point le biscuit de mer et améliore le pain du soldat. Durant le blocus continental, il étudie le remplacement du sucre de canne par des produits indigènes dont la betterave. Il fut aussi, comme ses confrères médecins, un ardent promoteur de la variolisation, en dépit de nombreux détracteurs.
 
Un mot, enfin, concernant Antoine Fée. Ce pharmacien militaire fut aussi un éminent botaniste de réputation mondiale ; il est l'auteur de la première Pharmacopée française (1826) et devint après trente ans de carrière militaire, professeur de botanique à la Faculté de Médecine de Strasbourg où il enseigna jusqu'en 1870.
Telles sont ces quelques grandes figures du Service de santé militaire, sous l'Empire, qui ont été à la fois des hommes d'action, présents sur les champs de bataille et partageant avec les soldats les fatigues et les dangers, mais aussi des hommes de réflexion et de science qui ont contribué avec leurs confrères civils, aux grandes avancées de la chirurgie et de la médecine au début du XIXe siècle.


Conclusions

L'histoire du Service de santé militaire pendant le Premier Empire suscite deux sortes de sentiments : l'admiration et la déception.

L'admiration, bien sûr, s'impose quand on considère tous ces officiers de santé, chirurgiens et médecins, surtout, qui n'ont jamais cessé de se surpasser pour sauver blessés et malades dans des conditions et des situations souvent effroyables. Ils se sont dévoués parfois jusqu'au sacrifice suprême. Des chirurgiens de grande valeur ont réussi des opérations à la technique et à la rapidité stupéfiantes. Des médecins inspirés ont pressenti l'importance capitale des règles d'hygiène et des mesures épidémiologiques pour protéger les troupes en campagne contre les grandes épidémies.
Tous ont été méconnus et mal jugés par Napoléon et le commandement. Tous ont essayé, sans répit, par la voix de leurs confrères les plus influents, d'imposer des mesures nouvelles pour l'organisation du Service de santé militaire et pour la création d'un corps de santé les intégrant pleinement aux officiers de la Grande Armée.

Toutes ces tentatives, malheureusement vouées à l'échec, ne les honorent pas moins et montrent la grandeur de leur engagement et la haute idée qu'ils ont de leur profession.
En dépit de tous les obstacles, de toutes les insuffisances et de toutes les vicissitudes, chirurgiens, médecins et pharmaciens militaires auront rendu à l'armée près de 40 % des blessés soignés, chiffre approximatif peut-être, mais combien significatif de leurs efforts, de leur technique et de leur abnégation.
La déception, malheureusement, se mêle à la grandeur. Déception parce que l'administration impériale, pourtant si efficace en bien des domaines, n'a pas su donner à ces hommes de l'art les moyens de réaliser ce qu'ils souhaitaient prouver à tout prix :  » la conservation des hommes « .

Déception, enfin, parce que Napoléon, lui-même, n'a pas su les apprécier mais, surtout, n'a pas su comprendre l'importance de leur rôle, d'abord dans l'intérêt de l'armée, mais aussi et surtout pour l'avenir des sciences médicales et par conséquent pour celui de l'homme en général.
Napoléon, génial et inspiré, dans des domaines comme ceux du droit, des institutions, de l'administration… n'a pas été intéressé par les grandes avancées scientifiques de l'époque : télégraphe optique de Chappe, sous-marin de Fulton, ballon captif pour l'observation aérienne.
Il en a été de même pour les progrès de la médecine qui n'ont pas retenu son attention. Il reste un homme du XVIIIe siècle en ce début du XIXe siècle qui va voir apparaître les grandes découvertes technologiques et scientifiques qui vont bouleverser le monde.

Titre de revue :
Revue du Souvenir Napoléonien
Numéro de la revue :
450
Numéro de page :
27-37
Mois de publication :
janvier
Année de publication :
2004
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