Le coup d’Etat du 2 décembre 1851

Auteur(s) : MALLET Julien
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Portrait du Prince-Président, par G. Le Gray © RMN-Grand Palais (Sèvres, Cité de la céramique) / Martine Beck-Coppola

La situation politique, économique et sociale

Pour comprendre ce qui s’est passé le 2 Décembre 1851, il convient de remonter quelque temps en arrière, afin de connaître la situation politique, économique et sociale à ce moment-là.

Le 10 décembre 1848 le Prince Louis-Napoléon Bonaparte avait été porté à la présidence de la Deuxième république par le suffrage universel, avec une forte majorité, et c’est dans les départements les plus socialistes, Creuse, Haute-Vienne, Saône-et-Loire, Isère, Drôme, que le scrutin lui avait été le plus favorable. Le 13 mai 1849, pour l’élection de l’Assemblée Législative devant remplacer l’Assemblée Constituante, il y a face à face deux tendances : d’un côté les conservateurs qui défendent l’ordre et la propriété ; de l’autre côté les révolutionnaires qui prônent une politique plus sociale et plus libérale. Les uns comme les autres cherchent l’appui des masses rurales ; celles-ci finalement envoient à l’Assemblée une solide majorité réactionnaire, les partis de droit gagnant 150 sièges supplémentaires avec 450 députés sur 673. Ce sont surtout des Orléannistes, en moins grand nombre des Légitimistes et quelques Bonapartistes. L’opposition se compose principalement des démocrates-socialistes, avec environ 200 représentants dont Ledru-Rollin ; les grands perdants sont les Républicains modérés qui tombent de 500 à 75 sièges, et parmi eux Lamartine et Garnier-Pagès, membres du Gouvernement Provisoire en 1848, n’ont même pas été réélus ! Tocqueville dira : « La majorité de l’Assemblée est entre les mains des ennemis de la République ; la droite monarchique d’une part, la gauche révolutionnaire de l’autre, n’attendent qu’une occasion pour sortir de la légalité et violer la Constitution ».
Cette scission de l’Assemblée va encore s’aggraver : du côté de la majorité il y a division entre Orléanistes et Légitimistes ; la mort de Louis-Philippe le 26 août 1850, qui aurait pu faciliter le rapprochement des deux tendances monarchiques, n’arrange rien, au contraire car les Orléanistes eux-même se trouvent alors partagés en deux clans, certains se ralliant à la branche aînée en faveur de Louis-Philippe II, face aux fidèles d’Henri V.
Du côté de l’opposition, les représentants des villes soutiennent des thèses révolutionnaires, alors que ceux des campagnes restent attachés aux principes d’autorité et de propriété.

Penchée sur ces déchirements internes, l’Assemblée se coupait de plus en plus des masses électorales. Et comment gouverner dans ces conditions puisque la Constitution de la deuxième république était fondée sur la stricte séparation des pouvoirs exécutif et législatif : Or l’exécutif était détenu par le Prince-Président hostile au parlementarisme, au système des partis, et adepte de la démocratie directe par voie de plébiscite.
Le 27 juillet 1849 l’Assemblée vote une loi restreignant la liberté de la Presse. Le 31 octobre 1849 le Prince-Président remanie son ministère et adresse un message d’avertissement à l’Assemblée. Le 15 mars 1850 passe la loi Falloux sur la réforme de l’Enseignement : elle retire à l’Université le droit exclusif de l’enseignement en autorisant les particuliers à ouvrir des écoles privées dont la plupart vont être créées par le clergé. Au surplus la loi place l’école primaire publique sous la surveillance de l’Église. Montalembert déclare : « il y a désormais en France deux armées de 40.000 hommes en présence, celle des instituteurs et celle des curés ». Cette loi, curieusement d’ailleurs, dresse non seulement les laïcs contre les catholiques, mais divise même ces derniers en deux partis, celui de Veuillot et de certains évêques qui auraient voulu démanteler complètement l’Université et ceux qui estiment que la réforme est suffisante. Bien entendu, enfin, la loi déplaît aux autres confessions religieuses.

Les élections complémentaires de mars 1850 sont de ce fait favorables à la gauche : Eugène Sue est élu à Paris. La majorité, inquiète, vote alors la loi du 31 mai 1850 restreignant le suffrage universel désormais pour faire partie du corps électoral il faut avoir occuper le même domicile depuis trois ans. Les ouvriers et les artisans des villes et des campagnes sont particulièrement visés par cette disposition qui aboutit à retirer le droit de cote à près de trois millions d’électeurs. Le 8 juin 1850 l’Assemblée poursuit son action réactionnaire par une loi augmentant le contrôle de la Presse. Louis-Napoléon comprend que les députés se perdent aux yeux du peuple et il entreprend alors une série de voyages en province où il constate le malaise qui s’instaure dans toutes les couches de la société.

Les difficultés financières, le renchérissement de la vie, l’augmentation des impôts, l’arrêt des grands travaux, le chômage qui en résulte, entraînent le discrédit de la république. Il y a crise dans les mines, crise dans la métallurgie, crise dans le bâtiment. Les Ponts-et-Chaussées proposent un grand programme de navigation intérieur et la construction de lignes de chemins de fer. Thiers est hostile à toutes ces dépenses qu’il qualifie de « folies de la paix ».
Le ralentissement des affaires coïncide dans les campagnes avec un effondrement des prix des denrées agricoles ; es paysans qui ont contracté des emprunts à des taux allant jusqu’à 15 % sont incapables de faire face aux échéances ; les journaliers dont les salaires sont misérables ne trouvent plus d’emplois. Une opposition républicaine se constitue ainsi en province, alimentée par toutes les maladresses de l’Assemblée, et formée d’éléments très divers allant des petits exploitants à la population nomade des colporteurs et des rouliers, en passant par les fermiers, les métayers et les artisans. Parmi ces derniers le compagnonnage favorise la création de sociétés secrètes passant outre à toutes les interdictions, notamment celle d’expression : leur activité s’exerce par la diffusion clandestine de tracts, de journaux, de mots d’ordre, de chansons, d’objets séditieux tels que drapeaux rouges et même d’armes.

A cette agitation populaire répond l’inquiétude de la bourgeoisie. Une psychose de peur se manifeste dans tous les milieux de la classe moyenne, dite possédante, commerçants, industriels, propriétaires, notables, hauts fonctionnaires. Les cours de la Rente ne cessent de baisser en Bourse. Le 5 % qui cotait 97,50 en 1850 n’est plus qu’à 89,10 en 1851. Dans les Caisses d’Épargne, les retraits l’emportent de 2 millions sur les dépôts. On fait passer des capitaux, des oeuvres d’art et des bijoux à l’étranger, quand on y part pas soi-même.
Le prince Louis-Napoléon tente de constituer un ministère de personnes sur qui il puisse compter ; ce n’est pas facile ; Victor Hugo lui-même dit : « Il faut qu’il tienne tête à huit ministres qui tous cherchent à l’amoindrir ; chacun tire la nappe à soi. Parmi ces ministres, quelques ennemis avouées ; Thiers est derrière : les listes arrivent toutes faites de la Place Saint-Georges, il faut accepter, signer, endosser ».

Le Prince-Président commence à épurer l’administration et son entourage ; la lutte est ouverte entre le gouvernement et l’assemblée. Le 3 janvier le ministère est renversé ; un nouveau ministère est formé le 10 et renversé le 18. Le 24 janvier est formé un nouveau ministère, renversé le 10 avril et remplacé le jour même par un autre. Le 12 octobre 1851 une crise gouvernementale est provoquée par la démission de plusieurs ministres. Le 27 octobre le ministère est remanié.
Et pourtant l’échéance politique de 1852 qui approche est redoutable, car le législateur a joué la difficulté : la France va avoir à élire à la fois un président de la République et une assemblée. En effet la Constituante a fixé à trois ans le mandat des députés et à quatre ans celui du président. Il se trouve qu’ainsi les élections législatives auront lieu le 27 avril 1852 et les présidentielles le 9 mai. Toutefois le Président élu n’entrera en fonction que le 2 mai et l’assemblée nouvelle ne pourra valablement siéger avant le 28 mai : par conséquent du 9 mai au 20 mai il y aura deux Présidents et deux Assemblées, ni les uns ni les autres n’étant en exercice !
De plus le Président sortant n’est pas constitutionnellement rééligible bien que tout le monde pense que le Prince Louis-Napoléon sera néanmoins réélu en dépit de la Constitution ; enfin l’assemblée sortant est royaliste, alors que la nouvelle a toute chance d’être révolutionnaire. Bien sûr la situation aurait été en partie aplanie si la réélection du Président était devenue légale, mais un projet de révision de la Constitution dans ce sens a été rejeté le 19 juillet 1851. Thiers estime que seul le prince de Joinville pourrait succéder au Prince Louis-Napoléon Bonaparte, tandis que les Orléanistes avancent le nom de Thiers. Tocqueville, lui, soutient Louis-Napoléon, dont il a été ministre des Affaires Etrangères, et lui déclare : « Je ne vous servirai jamais à renverser la République, mais je travaillerai volontiers à vous y assurer une grande place ».

Le 4 novembre 1851 le ministre de l’Intérieur Thorigny donne lecture à la Chambre d’un message du Prince-Président qui demande le rétablissement du suffrage universel en prévision des élections de 1852. Thiers s’agite et les députés royalistes consultent le général Changarnier qui affirme tenir la police et l’armée en mais. Pour plus de sûreté, trois questeurs, c’est-à-dire trois membres du Bureau de l’Assemblée, déposent une proposition qui, se fondant sur un décret de la Constituante de mai 1848, autoriserait le président de l’Assemblée Législative à requérir directement le concours de la force armée s’il le juge nécessaire pour la sécurité de l’Assemblée. La chose est discutable car le texte a été conçu pour assurer la protection de la Constituante et les questeurs voudraient par cette manoeuvre conférer les mêmes pouvoirs au Président de la Législative, en l’occurrence l’Orléanise Dupin, qui a présidé la Chambre sous Louis-Philippe. Aussi le général de Saint-Arnaud, ministre de la Guerre dans le Gouvernement du Prince Louis-Napoléon, s’y oppose, faisant remarquer qu’il y aurait alors contradiction puisque la Constitution fait du Président de la République le chef suprême des armées.
Le 13 novembre 1851 le projet gouvernemental de rétablissement du suffrage universel est rejeté par sept voix de majorité : Louis-Napoléon devient de ce fait le champion de la démocratie face à l’Assemblée réactionnaire, et il se prépare à agir. Mais le 17 novembre 1851 la proposition des questeurs est également repoussée, toute la gauche ayant voté contre, ainsi qu’un partie de la droite, surtout des Légitimistes. Or tout était prêt pour le coup d’État. A Rouher qui venait lui annoncer le résultat du vote, Louis-Napoléon dit simplement : « Cela vaut peut-être mieux ainsi ». Mais c’est lui qui dorénavant se présente comme le seul capable de maintenir l’ordre et la stabilité, car, de tous côtés on s’apprête au combat.

La gauche commence une campagne d’excitation pour pousser les ouvriers à une insurrection : on parle du 4 décembre comme date probable et en province comme à Paris les sociétés secrètes entreprennent de distribuer des armes et des munitions.
En Angleterre la Reine Marie-Amélie complote : l’affaire pourrait se déclencher entre le 1er et le 7 décembre. Le Prince de Joinville et le Duc d’Aumale débarqueront en Belgique. Ils passeront en France pour soulever la garnison de Lille, réputée Orléaniste, et marcheront sur Paris pour mettre le Comte de Paris, leur neveu, sur le trône ; la Duchesse d’Orléans est paraît-il décidée à accompagner son fils le Comte de Paris pour prendre la Régence. Le général Changarnier ameuterait l’armée en faveur de cette combinaison et M. Thiers se chargerait d’y rallier l’Assemblée Nationale. Mais le gouvernement du Royaume-Uni a prévenu le Prince Louis-Napoléon Bonaparte, qui change la garnison de Lille. Ainsi la situation tendue et incertaine devient proprement intolérable en France.
Le général Changarnier confie à Odilon Barrot : « l’action peut commencer d’un moment à l’autre ; c’est à qui de nous deux, Louis-Napoléon ou moi prendra l’initiative ».
Mais Louis-Napoléon espéra sincèrement que ses pouvoirs seraient prorogés et qu’une solution légale serait trouvée, contrairement aux opinions de ses proches. En effet dès juillet 1849 Persigny, le fidèle compagnon des deux affaires manquées de Strasbourg et de Boulogne, avait dévoilé ses idées au maréchal de Castellane : « Il n’y a de salut pour la France que par la restauration de l’Empire, lui avait-il dit. Il faut un Sénat, un Conseil d’État, des fonctionnaires largement rétribués, enfin la Constitution impériale : le nom de Napoléon est le seul qui soit populaire en France et en Europe ». Persigny poursuivant son plan sait qu’il faudra s’appuyer sur l’armée et il suggère au Prince-Président de faire des généraux. Fleury, acquis depuis le début à la cause des Bonaparte, est chargé d’en choisir parmi les officiers supérieurs. Il ne manque pas de militaires susceptibles d’être nommés ; par exemple le général de Brigade de Saint-Arnaud qui vient de mener tambour battant une opération victorieuse en Kabylie, où les Marabouts fanatiques prêchaient la guerre sainte contre les Français.
Le 10 juillet 1851 de Saint-Arnaud reçoit les étoiles de divisionnaire et, revenu en France, il est nommé ministre de la Guerre le 26 octobre, en remplacement du général Randon, peu sûr car c’était lui qui, le 6 mars 1875, avait ordonné à ses soldats, heureusement désobéissants, de tirer sur Napoléon 1er, à son retour de l’île d’Elbe.

L’organisation du coup de force

Le coup de force, c’est aussi l’avis de Morny, le fils de la Reine Hortense et de Flahaut, donc le demi-frère de Louis-Napoléon. Au cours de l’été 1851 Morny poussa le Prince-Président à l’action : « Il n’y a pas à hésiter, lui dit-il ; je ne sais pas comment vous voyez l’avenir, mais moi je ne vois qu’une seule issue dans votre intérêt et dans celui de la France, c’est celle du coup d’Etat ». Louis-Napoléon y songe sérieusement; ils en discutent. Le Prince-Président préférerait attendre que les Chambres soient en vacances : Morny ne partage pas ce point de vue et Louis-Napoléon se rallie à son avis ; mais il pose la question : sur qui compter pour organiser l’affaire? Morny se propose lui-même et me Prince-Président le remercie chaleureusement car il a pleine confiance en son demi-frère dont il a pu apprécier les qualités, notamment de sang-froid.

Après une partie de chasse commandée pour la cause à Saint-Cloud, Louis-Napoléon fait se rencontrer Persigny, Morny et le préfet de Police Carlier qui a été chargé de préparer les documents. Or, en réalité, Carlier paraît acquis à Changarnier : l’opération telle qu’il l’a conçue ne peut qu’amener des troubles et, de plus, les principaux adversaires ne figurent pas sur les listes d’arrestations. Saint-Arnaud, déjà consulté à ce sujet, n’avait pas caché à Louis-Napoléon que dans ces conditions il ne fallait pas compter sur lui ; Morny pense de même et juge le plan de Carlier insensé et trop dangereux. En conséquence Carlier est remplacé par Maupas, jeune préfet à Toulouse, qui n’a pas cessé d’envoyer directement au Prince-Président des rapports confidentiels.
Après le vote du 17 novembre, le coup d’État a été repoussé au 25 novembre ; mais Louis-Napoléon reporte à nouveau cette date au 2 décembre : pourquoi ? est-ce parce que c’est l’anniversaire du Sacre de Napoléon 1er et de la victoire d’Austerlitz ? Le choix de la date, sas doute, mais le retard, non. La vérité c’est qu’il y a encore eu une tentative de conciliation d’origine parlementaire de la part de Daru le vice-Président de l’Assemblée et du député Montalembert, et le Prince-Président tient à épuiser toutes les chances de compromis avec l’Assemblée. Mais les transactions pour la mise au point de ce projet tardent trop et quand Montalembert demande une audience à l’Elysée le 1er décembre, c’est trop tard ; les dès sont jetés.

Aux côtés du Prince Louis-Napoléon Bonaparte sont : le plus vieux, Mocquard, son secrétaire particulier après avoir été celui de la Reine Hortense ; le fidèle Persigny ; son demi-frère Morny ; le préfet de Police Maupas ; le général de Saint-Arnaud, ministre de la Guerre ; le commandant Fleury, officier d’ordonnance du Prince-Président ; le général Magnan, Gouverneur Militaire de Paris, poste où il a remplacé Changarnier ; Magnan est d’accord mais il a demandé qu’on ne le prévienne qu’au moment de monter à cheval ; pourtant le 26 novembre 1851 il a réuni chez lui les 21 généraux de brigade de la garnison parisienne et leur a rappelé l’obligation « d’obéissance passive » : il y a enfin le colonel Vieyra que Louis-Napoléon vient de mettre à la tête de l’État-Major de la Garde-Nationale.

Le soir du 1er décembre, comme chaque lundi, le Président de la république reçoit dans son palais de l’Elysée. La fête est brillante bien que boudée par les Orléanistes du faubourg Saint-Honoré et par les Légitimistes du faubourg Saint-Germain. Néanmoins les invités sont nombreux pour remplir les salons : beaucoup de militaires, des députés, des financiers, des notables accompagnés de jolies femmes en crinolines aux tons clairs. Parmi elles la comtesse Le Hon, le Princesse Mathilde, Miss Howard. Le Prince Louis-Napoléon accueille tout le monde avec son amabilité coutumière. Il est dans la force de l’âge, 43 ans. Sa silhouette commence à peine à s’alourdir. Ses jambes sont un peu courtes pour le buste, si bien qu’il paraît de taille moyenne, mais il ne manque pas de prestance. Ce soir il porte l’habit avec le grand Cordon et la plaque de la Légion d’honneur. Son regard voilé intrique, mais l’ensemble de sa personne à chacune certain. Il est tout sourire en allant de groupe en groupe ; il parle peu et écoute complaisamment tout ce qui se dit, comme à son habitude. S’approchant du colonel Vieyra, il le prévient, sur un ton de bavardage, que c’est pour cette nuit. Quelques instants plus tard Vieyra quitte discrètement l’Elysée. Peu à peu les salons se vident au moment où Morny, qui a tenu ce soir-là à paraître au théâtre comme si de rien n’était, arrive.
Aussitôt Louis-Napoléon l’entraîne dans son bureau où sont réunis Saint-Arnaud, Maupas, Persigny et Mocquard. Le Prince-Président leur présente un dossier sur lequel est écrit un seul mot au crayon bleu : « Rubicon ». Morcquard remet le texte des affiches à Persigny qui en donne lecture : appel au peuple, à l’armée, aux parisiens. Il faudra les imprimer cette nuit et les placarder avant l’aube ; M. Saint-Georges, le directeur de l’Imprimerie Nationale vient d’en être avisé. Chacun connaît son rôle : Maupas aura une grosse partie à jouer cette nuit puisqu’il est chargé des arrestations, 16 députés, 2 questeurs, et un soixantaine d’agitateurs de gauche, meneurs, membres de sociétés secrètes, journalistes, capables de provoquer un soulèvement. Saint-Arnaud doit aller donner ses ordres à Magnan : au début celui-ci n’aura qu’à fournir quelques détachements pour seconder la police ; mais il doit être prêt à intervenir plus tard si les choses tournent mal ; de toute façon il peut compter sur l’armée pour ainsi dire entièrement acquise à Bonaparte. Morny reçoit le décret le nommant ministre de l’Intérieur en remplacement de Thorigny.

Alors Louis-Napoléon ouvre une cassette contenant ses dernières ressources. Adrien Dansette fait remarquer qu’on est, en vérité, bien peu renseigné sur les moyens dont disposa le Prince Louis-Napoléon pour préparer et réaliser son coup d’Etat. On sait qu’en 1852 il remboursa 814.000 F à la Banque Baring à Londres, mais les avances se sont échelonnées antérieurement et on ignore s’il en reste quelque chose le 2 décembre 1851. Une Italienne d’origine anglaise que Louis-Napoléon a connu jeune fille en 1846 à Chislehurst (où il rendra son dernier soupir 27 ans plus tard), la marquise Campana née Emily Rowles lui a prêtré 33.000 F en juillet 1851, mais cette somme n’a-t-elle pas été déjà utilisée? La Princesse Mathilde de son côté a engagé ses bijoux au Mont-de-Piété et a remis à son cousin 4.000 F. La principale commanditaire, c’est certain, est Miss Howard qui a remis à la disposition de son amant 200.000 F. Enfin peut-être que les banquiers Fould ont aussi en partie subventionné l’entreprise, mais on ne peut l’affirmer.
De toute façon, il est totalement exclu que des sommes (on a cité le chiffre de 25 millions !) aient été retirées de la Banque de France comme on l’a mensongèrement prétendu : des écritures auraient obligatoirement révélé ces mouvements de fonds et personne n’en a trouvé trace. En fait, le soir du 1er décembre 1851 le « trésor » du Prince Louis-Napoléon ne se montait semble-t-il qu’à 40.000 F en billets et 20.000 F en pièces d’or, qu’il distribua afin de faire face à toutes les dépenses de l’opération, notamment le ravitaillement des troupes, aux frais de transports et de réquisitions.
A onze heures du soir, 800 agent sont rassemblés dans les divers commissariats sous le prétexte d’une rafle à exécuter. Depuis quelques semaines Maupas a pris la précaution de monter des opérations de ce genre, et les policiers ne se doutent de rien. A deux heures du matin Maupas a convoqué 40 commissaires ; il les reçoit un à un pour les mettre au courant de ce que l’on attend d’eux et chaque commissaire prend la tête d’un groupe de policiers et de gendarmes.

Le général Magnan est prévenu à trois heures du matin : on va faire appel au régiment du colonel Espinasse. C’est Persigny qui vient réveiller Espinasse : « Colonel, lui dit-il, demain vous serez général de Brigade et aide de camp du Prince. Vous allez avec vos hommes fermer les portes de l’Assemblée et prêter main-forte à la police ». A cinq heures et demie les deux tiers du régiment arrivent rue de l’Université à la porte du Palais Bourbon.
Morny se rend place Beauvau au ministère de L’intérieur et dit à Thorigny qui le reçoit : « Merci Monsieur de m’avoir ouvert. Veuillez vous habiller et quitter les lieux, vous êtes destitué. Excusez-moi de vous l’apprendre si brutalement, mais j’ai l’honneur de vous remplacer ». Thorigny cède la place de bonne grâce : il sera sénateur et sous-secrétaire d’État pendant le Second Empire.

A six heures du matin Fleury vient annoncer à Louis-Napoléon que tout se passe bien. Les cuirassiers sont sur les Champs-Elysées, la cavalerie légère est place de la Concorde. L’infanterie prend position aux Invalides, aux Tuileries, au Palais Royal, à l’Hôtel-de-Ville, dans le Cité. Des détachements sont dissimulés à l’intérieur des théâtres de l’Ambigü, de la Porte Saint-Martin et de la Gaîté, car dans ces quartiers suspects leur présence ne doit pas être provoquante.

Le 2 décembre 1851

Ce matin du 2 décembre, comme d’habitude, entre sept et huit heures, les gens se rendent à leur travail. Ils s’arrêtent devant les proclamations annonçant la dissolution de l’Assemblée et le rétablissement du suffrage universel. Charles Beslay, représentant breton de l’opposition tente d’inciter les lecteurs à arracher les affiches, nous raconte-t-il ; on lui répond : « c’est à vous autres bourgeois de vous montrer. Qu’avez-vous fait pour nous depuis 18 mois ? vous avez essayé de nous enlever le suffrage universel ». « Je déchirai les affiches, continue-t-il, on me laissa faire, mais personne ne vint m’aider ». Dans son appel au peuple, Louis-Napoléon propose un chef nommé pour dix ans, des ministres dépendant du pouvoir exécutif, un Conseil d’État, un Corps législatif élu au suffrage universel, une assemblée de notables. L’appel aux armées exalte les soldats, élites de la nation, et leur donne le droit de voter librement comme les citoyens. L’appel aux Parisiens les invite à rester calmes et annonce l’état de siège dans la capitale.

Malgré les barrages, une quarantaine de députés ont réussi à s’infiltrer dans le Palais Bourbon et à s’installer dans l’émicycle, quand survient un commandant de Gendarmerie pour faire évacuer la salle : protestations, discussions et, finalement, le Président de l’Assemblée André Dupin dit à ses collègues : « Que voulez-vous que je fasse ? Nous avons le droit pour nous, c’est évident, mais ces Messieurs ont la force ; il n’y a qu’à nous retirer ». Les députés s’en vont et se rendent alors rue de Lille chez le vice-Président de l’Assemblée Daru. Là, ils apprennent que la mairie du 10e arrondissement, rue de Grenelle, est libre. Ils décident d’y aller, mais Daru reste chez lui, tandis que Dupin a regagné son domicile. A la mairie du 10e de l’époque, c’est maintenant le 7e arrondissement, ce sont deux autres vice-Présidents, d’Azy et Vitet qui vont y accueillir 220 députés qui discutent bruyamment et s’injurient réciproquement ; l’avocat Berryer, qui a défendu naguère Louis-Napoléon devant la Chambre des Pairs, tente de prendre la direction des débats. Il s’époumone à crier : « Silence… silence » ; à la fin il hurle littéralement : « Je supplie l’Assemblée de garder le silence ; si tout le monde parle en même temps il sera impossible de s’entendre ». Mais voici les chasseurs du 6e bataillon de Vincennes qui arrivent. Après d’interminables palabres deux commissaires de police viennent épauler les officiers et annoncent qu’ils laisseront sortir librement les représentants qui le désirent ; les autres seront arrêtés et mis en sûreté. La plupart des députés crient : « à Mazas » ; Mazas était alors la plus grande prison et se trouvait boulevard Mazas (actuellement boulevard Diderot), d’où son nom.
Des ouvriers qui les voient passer disent : « c’est bien fait, à bas les 25 francs ». Ces 25 francs que le peuple ne pardonne pas à ceux qu’il a élus, c’est l’indemnité journalière qu’ils se sont alloués : cela représente près de 20 fois le salaire de la majorité des ouvriers. Dans la soirée, des députés de la gauche, Carnot, Arago, Eugène Sue, Jules Favre et Victor Hugo (ce dernier qui, il y a peu, siégeait à droite, fut Pair de France sous la royauté et soutint la candidature du Prince Louis-Napoléon à la Présidence de la République), sont réunis chez leur collègue Coppens, rue Blanche. Ils constatent avec amertume qu’aucun soulèvement spontané ne s’est produit et que le peuple ne paraît pas mécontent du tour que prennent les choses. Dans ces conditions ils décident de provoquer l’insurrection : Victor Hugo se charge de rédiger un manifeste d’une extrême violence. Il sort et rencontre Proudhon qui, purgeant une peine de prison politique, se trouve précisément ce 2 décembre en permission de sortie. Victor Hugo le presse de se joindre aux révolutionnaires, mais Proudhon lui répond : « Vous vous faites des illusions le peuple est mis dedans ; il ne bougera pas et Bonaparte l’emportera. Croyez-moi, cessez de résister ». Et il reprend le chemin de la prison Sainte-Pélagie.

Les conjurés, devant l’apathie populaire, prennent la résolution d’aller eux-même le lendemain matin dresser des barricades dans les quartiers ouvriers.
Ainsi s’achève cette journée du 2 Décembre 1851 : en somme tout s’est bien passé. Si ce n’étaient les troupes qui sillonnent les rues, Paris a gardé dans son ensemble son aspect habituel. Les omnibus et les voitures circulent, les magasins et les cafés sont ouverts. Le soir les théâtres libérés donnent les spectacles prévus.

Les 3 et 4 décembre 1851

Le lendemain matin 3 décembre, la troupe qui a passé une nuit reposante reprend ses positions de la veille. Paris est toujours tranquille. Une dizaine de représentants se retrouvent vers 8 heures faubourg Saint-Antoine et on les voit qui s’essouflent à monter une barricade sous l’oeil quasi indifférent des habitants du quartier : parmi ces députés le Docteur Baudin, qui aurait dit, à l’arrivée des éléments du 19e de ligne : « Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs par jour ! », et qui fut tué par la fusillade des soldats en réponse au tir de quelques insurgés, lesquels se hatèrent de fuir. Peu à peu une foule dense s’est répandue dans les rues, discute la composition du Cabinet publiée par le Moniteur : Morny à l’Intérieur, Saint-Arnaud à la Guerre, Fould aux Finances, Rouher à la Justice. Sur les boulevards la circulation est malaisée, et la troupe a bien du mal à se frayer un passage au milieu des badauds. Il y a beaucoup de monde aux fenêtres et aux balcons pour contempler le spectacle insolite, les magasins et les cafés sont pleins. Cependant la situation s’est aggravée du côté de l’Hôtel-de-Ville : des barricades ont été élevées rue Rambuteau, rue du Temple, rue Beaubourg ; mais elles sont abandonnées sans lutte dès qu’apparaît l’armée. Dans la soirée un conseil se tient à l’Élysée pour décider les mesures à prendre le lendemain. Selon la tactique de Magnan et de Morny, la troupe a de nouveau abandonnée ses positions pour la nuit ; Maupas s’en inquiète. On décide que le troisième jour doit être décisif. L’armée qui comprend 60.000 hommes va agir avec force contre quelque 1.200 insurgés. Car dans tout Paris il n’y a qu’un peu plus d’un millier d’émeutiers : c’est ce que certains appellent le soulèvement unanime des Parisiens !

Dans la matinée du 4 décembre Paris reste calme, sauf dans un secteur délimité par : les boulevards, la rue Montmartre, la rue Rambuteau, la rue du Temple, où 70 barricades, dit-on, ont été dressées. À cette époque il faut savoir que ce coin de Paris était un enchevêtrement de ruelles étroites et tortueuses. Les troupes s’ébranlent à 1 heure et demie de l’après-midi et l’attaque commence à 2 heures. Les barricades sont successivement enlevées ; la grande barricade du boulevard Bonne Nouvelle est prise par le 72e de ligne qui y laisse une trentaines de tués. A 3 heures la lutte semble à peu près terminée. Les lignards arrivent boulevard Montmartre quand soudain, nous dit un témoin, Granier de Cassagnac « des coups de fusil partent de diverses maisons sur la brigade de Camrobert ». Le capitaine Charles Bocher qui commande l’avant-garde raconte avoir vu ses hommes tomber autour de lui ; le colonel et un lieutenant qui accourent sont blessés. Réaction bien compréhensible des soldats, ils déchargent leurs armes contre les façades des maisons, où malheureusement chaque fenêtre, chaque balcon est garni de spectateurs, inconscients du danger. Pire, sur les trottoirs se trouve une foule de promeneurs chez qui la curiosité l’a emporté sur la prudence ; des familles entières sont là à regarder ce qui se passe. C’est le drame lorsque les nerfs des soldats flanchent, et qu’un terrible feu de salve fauche les badauds. Les officiers ont beau hurler de cesser le feu, la fusillade crépite et se propage le long des boulevards, où c’est la débandade. Le général Camrobert en personne, qui a eu son clairon tué à ses côtés, galope sur le front des troupes en ordonnant d’arrêter le tir. Hélas, des dizaines d’innocentes victimes jonchent la chaussée. Telle fut la tristement fameuse fusillade des boulevards : ce fut évidemment un inutile et déplorable carnage. On a essayé d’en rendre le Prince Louis-Napoléon personnellement responsable en parlant soit d’ordre donné délibérément de tirer sur la foule, soit d’instigateurs payés par lui pour provoquer le massacre. C’est odieux et c’est faux : au contraire les instructions les plus formelles avaient été données de faire l’impossible pour éviter toute effusion de sang. Depuis lors, ceux qui ont vécu à Paris les journées d’août 1944 peuvent comprendre comment de tels excès peuvent se produire quand des hommes armés sont saisis de panique.

Le 4 décembre à 5 heures de l’après-midi, tout était terminé à Paris où l’ordre régnait définitivement. Les grandes villes de province réagirent moins encore que Paris. Sans doute des troubles assez graves se produisirent dans certaines campagnes, mais il s’est agi la plupart du temps de bandes de déprédateurs, de pilleurs cherchant à profiter de la situation ; l’armée vint facilement à bout de ces éléments dangereux dont les effectifs formèrent la plus grande partie des condamnés et déportés. D’ailleurs, le 19 décembre 1851, Proudhon écrivit : « Quand je me représente ce qu’eut été la domination de nos meneurs, je n’ai plus la force de blâmer, au point de vue humanitaire, les événements du 2 décembre ».
Quel fut le nombre total des morts, militaires et civils, victimes et exécutés, résultant du coup d’État ? Les chiffres retenus par les historiens actuels les plus sérieux seraient d’environ 600. C’est beaucoup ; c’est trop. Mais c’est peu en comparaison des 15.000 morts de la Première république, des 800 morts des « trois glorieuses » de la Deuxième république, et des 20.000 morts de la Commune !
Le 8 décembre 1851, en Bourse, la rente 5 % remonte à 96,50 contre 89,10 et le 3 % à 60 F contre 54,75. Et toute la cote est à l’avenant. Dans ses Mémoires, le coulissier Feydeau note : « La plus belle hausse qui peut-être sera jamais. On n’avait littéralement pas le temps d’acheter aucune valeur, les cours ne montaient pas, ils bondissaient. La fortune publique de la France se trouva à peu près doublée en huit jours ». Dans les Caisses d’Epargne l’argent affluait : au cours des quelques jours qui suivirent le coup d’Etat, les dépôts passèrent d’un déficit de deux millions à un excédent de quatre millions (de francs or !). La Banque de France baissa son taux d’escompte de 5 % à 3 % et avança vingt millions à la ville de Paris. Tous les financiers se rallièrent au Prince-Président, Rothschild, Mallet, Fould, Hottinguer… Ainsi le coup d’Etat du 2 Décembre 1851 fut le point de départ d’un essor économique prodigieux qui se prolongera pendant tout le Second Empire. Les Français semblent en avoir eu la prescience puisque les 20 et 21 décembre 1851, dernier épisode du coup d’Etat, le plébiscite qu’avait promis Louis-Napoléon lui octroyait les pleins pouvoirs pour dix ans par 7.439.216 oui contre 640.000 non et 36.880 bulletins nuls.

Conclusion

On avait reproché à Louis-Napoléon d’avoir violé la Constitution : la décision populaire le délivrait ipso facto de son serment. Comme il le dira lui-même : « La France a compris que je n’étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit ».
L’épilogue aura lieu un an exactement après le coup d’Etat. Le 1er décembre 1852 à 8 heures du soir, Louis-Napoléon Bonaparte, en présence du Sénat et du Corps Législatif, recevait à Saint-Cloud le titre d’Empereur des Français sous le nom de Napoléon III, après un référendum ayant donné 7.824.129 votes favorables contre 253.149 hostiles et 63.126 nuls. Le 2 Décembre 1852 l’Empire était proclamé.

Titre de revue :
Revue du Souvenir Napoléonien
Numéro de la revue :
305
Numéro de page :
33-
Mois de publication :
05
Année de publication :
1979
Année début :
1851
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