Le Panthéon sous l’Empire

Auteur(s) : MONNET Pascal
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Introduction

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, Napoléon est peut-être de tous les souverains celui qui a pour la ville de Paris et ses habitants l’attachement le plus passionné et qui leur consacre un soin constant. Il envisage durant son règne un remodelage général de la capitale très en retard sur son temps, notamment vis-à-vis d’autres grandes villes européennes comme Londres. La ville « capitale » compte sous le Premier Empire environ 600 000 habitants. Si certains quartiers ou édifices imposants se sont construits au cours des deux siècles précédents, Paris à peu de choses près demeure au début du règne de l’Empereur celui de la fin du XVIe siècle. En 1802, celui qui n’était alors que Premier Consul constatait que « pour embellir Paris, il y a plus à démolir qu’à bâtir ». La cité qui aspirait à devenir la « capitale de l’Europe » devait être, selon lui, la plus belle ville qui existât, la plus belle ville qui ait existé, mais encore la plus belle ville qui puisse exister ».

S’intéressant autant à l’urbanisme qu’à l’amélioration de la vie quotidienne des Parisiens (construction de bâtiments utilitaires comme les marchés et abattoirs, de halles, de fontaines publiques, numérotage des maisons, installation de réverbères et de becs de gaz dans les rues) Napoléon Ier est à la fois l’héritier de la tradition classique autant que celui inspiré par les idées novatrices du Siècle des Lumières. Les nouveaux monuments (Arc de Triomphe, Arc du Carrousel, Colonne Vendôme) doivent servir à la gloire de son règne et les édifices antérieurs sont réaménagés à des fins utilitaires civiles ou religieuses. Cela est notamment le cas pour le Palais-Bourbon, siège du Corps législatif, pour le Palais du Luxembourg affecté au Sénat et aussi pour le Panthéon.

« Le plus beau de tous les temples de la capitale »

L’ancienne église Sainte-Geneviève transformée depuis 1791 en temple de la Nation n’avait plus abrité de cérémonies religieuses depuis cette époque. Après la signature du Concordat en 1801 qui établit un nouveau statut pour l’Église de France, Napoléon lance toute une série de mesures pour assurer pour assurer aux Français la liberté du culte. Au printemps 1805, la décision est prise de restituer « le bâtiment de la nouvelle Sainte-Geneviève au culte catholique ». Le 13 février 1806, Napoléon visite l’édifice en compagnie des architectes Fontaine et Rondelet et « s’étonne de rencontrer déjà, dans un monument à peine achevé, la solitude des ruines ». Le 20 février suivant, un décret impérial édicte que l’église Sainte Geneviève « le plus beau de tous les temples de la capitale » doit être terminée et affectée à une triple destination :
– une église dédiée à la patronne de Paris « conformément à l’intention de son fondateur »,
– un musée qui recueillerait les monuments funéraires des églises détruites ou fermées (ce projet n’aboutit à aucune réalisation concrète),
– un lieu de sépulture : « Cet édifice conservera la destination qui lui avait été donnée par l’Assemblée Constituante, et sera consacré à la sépulture des grands dignitaires, des grands officiers de l’Empire et de la couronne, des sénateurs, des grands officiers de la Légion d’honneur, et, en vertu de nos décrets spéciaux, des citoyens qui, dans la carrière des armes ou dans celle de l’administration et des lettres, ont rendu d’éminents services à la Patrie. Leurs corps embaumés seront inhumés dans l’église ».

Quelques jours après la ratification de ce texte, un nouveau décret ajoute qu’il serait officié solennellement en ce lieu « le 3 janvier, fête de sainte Geneviève, le 15 août, fête de saint Napoléon et anniversaire de la conclusion du Concordat, le jour des morts, le premier dimanche de décembre anniversaire du couronnement et de la bataille d’Austerlitz ». Ce dernier décret fut exécuté à la lettre malgré les décisions non restrictives prises en 1805 en matière de liberté du culte. En effet, en dehors de ces cérémonies et celles liées aux inhumations grandioses des « grands personnages » ou à la distribution des prix du concours général des lycées très peu d’offices religieux eurent lieu dans le bâtiment jusqu’à la fin de l’Empire.

La nécropole des « premiers magistrats »

La partie du décret concernant les sépultures fut, par contre, immédiatement appliquée. Dès la fin mars 1806, François Tronchet, ancien défenseur de Louis XVI devenu sénateur en 1801 est le premier à être inhumé dans la crypte. La nécropole des « premiers magistrats » était née. En moins de dix années, Tronchet sera suivi par quarante et un autres dignitaires, tous issus d’une nouvelle élite au service du régime. Dans un souci de conciliation, Napoléon associera dans la même faveur catholiques et protestants. De tous ces personnages, la plupart demeurent inconnus aujourd’hui et ont été emportés par le vent de l’Histoire. Il suffit pourtant de lire les inscriptions gravées sur les caveaux et les cartels apposés devant pour mieux comprendre la dimension politique, militaire ou scientifique de ces personnages. Si la chute de l’Empire en 1815 mit un terme aux panthéonisations des grands dignitaires de l’administration impériale, les régimes républicains depuis le XIXe siècle ont continué indirectement de leur rendre hommage posthume. En 1889, la Troisième République décida d’inhumer dans l’un des caveaux, Lazare Carnot, « l’organisateur de la victoire » de 1794 devenu plus tard membre du Tribunat, ministre et comte d’Empire. Plus proche de nous, François Mitterrand, lors de la commémoration du bicentenaire de la Révolution en 1989, fit transférer dans la crypte les cendres de l’abbé Grégoire et celles de Gaspard Monge. Le premier, partisan de l’abolition de l’esclavage et auteur d’innombrables projets sur l’instruction publique, avait été fait sénateur en 1801 puis comte d’Empire en 1808. Quant à Monge, fondateur de l’École polytechnique puis de l’Institut d’Égypte, mathématicien, l’Empire devait lui donner le titre de comte de Péluse, sénateur et le faire grand officier de la Légion d’honneur en 1804.

Conformément au texte du 20 février 1806, l’architecte Jean-Baptiste Rondelet, successeur de Soufflot, travailla à l’achèvement du monument. Une première estimation des dépenses fut établie en urgence pour pallier les désordres internes de l’édifice qui menaçait ruine, notamment en raison de fissures importantes décelées depuis plusieurs années dans les piliers centraux. Au début du Consulat, un procès-verbal du bureau des Bâtiments civils rapportait « le mal s’aggrave et l’on a lieu de craindre tous les jours de ne retrouver à la place du Panthéon français qu’un tas de décombres ». Afin de faire face aux impératifs de consolidation, des sommes importantes, mais toutes justifiées, furent allouées. Après la victoire d’Austerlitz en décembre 1805, Napoléon Ier se chargea de définir le budget devant être octroyé pour Paris et il s’efforça dès lors d’en contrôler son utilisation. De 1800 à 1813, 62 millions de francs furent dépensés pour les monuments publics et 200 pour de grands travaux comme l’amorce de la rue de Rivoli. Comparés aux 706 millions de francs de moyenne annuelle pour le seul budget de la guerre de 1806 à 1814, Paris est loin d’avoir été un gouffre financier pour l’État. En effet, les chantiers de prestige de la capitale furent en partie financés par la liste civile et le domaine extraordinaire, c’est-à-dire les revenus des biens des souverains étrangers dépossédés par les conquêtes. Pour financer certains des travaux d’embellissement de Paris, 20% des revenus fournis par les taxes sur le blé furent affectés à cet effet dont 500 000 francs pour le Panthéon. Entre 1806 et 1809, Rondelet s’attacha surtout à juguler les chutes de pierre et à solidifier les structures centrales de l’édifice en substituant aux colonnes de la croisée du transept quatre lourds piliers. Le dallage de marbre fut posé et les ornements révolutionnaires adaptés au nouveau régime politique.

Ce n’est qu’en 1810 qu’on supprima de la frise du fronton l’inscription en lettres dorées : « Panthéon français. An quatre de la Liberté ». Un programme non réalisé en raison du manque de temps prévoyait un aménagement de la nef en vue de l’organisation de grandes cérémonies religieuses adaptées à la nouvelle liturgie post concordataire. Afin de faciliter l’accès à la crypte et dissocier l’église du tombeau impérial, un double escalier fut construit entre 1809 et 1811 sous le porche oriental de l’édifice. Les voûtes de la crypte furent peintes et on aménagea les caveaux en y installant une série de niches identiques destinées à recevoir les sarcophages ornés de leurs inscriptions tous décorés de motifs appartenant à la nouvelle iconographie impériale : croix de la Légion d’honneur, étoiles et aigles. À partir de 1810, la crypte fut ouverte au public. Rondelet et Louis Baltard, l’autre architecte du Panthéon sous l’Empire, furent chargés d’étudier une nouvelle disposition des espaces du vestibule menant aux caveaux ainsi que de la transformation des tombeaux de Voltaire et de Rousseau. C’est à cette période que l’on doit le célèbre tombeau de ce dernier, où une petite porte en trompe l’œil laisse passer une main tenant un flambeau. Jean-Antoine Houdon, célèbre depuis l’Ancien Régime pour la qualité de ses sculptures, modela un Voltaire vieillissant installé devant le sépulcre du philosophe que Napoléon voulait « comme un monument très beau devant éviter dans la composition toute espèce d’allégorie ».

L’apothéose de la nouvelle dynastie

Dans l’esprit de Napoléon Ier, le Panthéon redevenu église Sainte-Geneviève devait être avant tout le centre d’un programme architectural ambitieux qui devait lier le culte célébrant l’apothéose de la nouvelle dynastie impériale à une large prise en compte du passé. Portalis avait d’ailleurs proposé de placer l’église sous la double invocation de « Saint Napoléon et Sainte Geneviève. Ce furent les interventions de Cambacérès qui firent échouer le projet. Le programme iconographique prévu dans l’édifice sous l’Empire reposa en partie sur un besoin constant de légitimer le régime en l’associant à l’Histoire de France. Le peintre Antoine-Jean Gros à qui l’on devait de nombreuses compositions comme Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa ou Napoléon visitant le champ de la bataille d’Eylau fut ainsi chargé en 1811 d’orner la coupole d’une fresque représentant l’apothéose de sainte Geneviève. Outre la protectrice de Paris placée au centre de la composition, l’oeuvre projetée faisait figurer Napoléon et Marie-Louise entourés des trois grandes dynasties qui avaient dirigé la France et assuré sa gloire depuis les âges les plus reculés. Faute de temps, l’oeuvre demeura inachevée. Modifiée en 1815 au retour des Bourbons, la fresque fut terminée dans son état actuel en 1824 et inaugurée par Charles X.

Le quartier jouxtant l’église fut également l’objet d’un large remaniement architectural entre 1807 et 1809. Le décret du 13 juin 1807 ordonna la démolition de l’ancienne église Sainte-Geneviève qui datait de l’époque médiévale. Inspiré par le bon sens tout autant que par le somptuaire, Napoléon souhaiiait que l’édifice de Soufflot puisse être facilement accessible à partir des quatre points cardinaux. Dans l’esprit de l’Empereur, le site devait ainsi égaler les perspectives situées devant les Invalides ou devant la Madeleine. C’est de cette période que date la percée de la rue d’Ulm dans l’axe du transept sud, de la rue Clovis longeant Saint-Etienne-du-Mont ainsi que l’élargissement de la rue Soufflot.

Un lieu de mémoire

Ainsi, en quelques années, le Premier Empire en inhumant plus de la moitié des personnages se trouvant actuellement dans la crypte de l’édifice, a enraciné le Panthéon dans sa vocation qu’il n’allait plus jamais quitter : celle d’un lieu de mémoire. L’hommage suprême rendu à ces dignitaires a été certes contesté dès le retour de la monarchie en 1815 mais malgré les changements politiques aucun régime ne s’avisa à exhumer ceux que Napoléon avait fait rentrer. C’est peut-être là la signification d’une reconnaissance implicite de la Nation française envers des hommes que rien ne prédestinait à devenir des panthéonisés. Lorsque l’Assemblée constituante, en 1791, décida de transformer l’église Sainte-Geneviève en temple républicain, elle le faisait dans le but de « recevoir les cendres des grands hommes de la Liberté française ». Un nouvel acte fondateur de l’édifice prenait ainsi naissance. Il le restera jusqu’à nos jours. Dans cet esprit, riche de la culture héritée des Lumières où la valeur et les actes devaient suppléer la naissance et les privilèges, il était juste que Napoléon puisse honorer les corps des hommes qui furent à leur façon, en tant que juristes, ecclésiastiques, scientifiques, artistes, découvreurs ou militaires, les fondateurs de l’Etat moderne. Du Concordat, auquel le nom du cardinal Caprara, légat du Pape, reste accolé et dont certains articles sont toujours en vigueur dans plusieurs départements français au grand travail des Codes (civil en 1804 ; d’instruction criminelle en 1808 ; pénal en 1810) élaborés en partie par Tronchet, Portalis et Treilhard en passant par la Banque de France (1800) de Perrégaux et de Crétet, la mécanique analytique de Lagrange ou les règles géométriques de Monge, notre société contemporaine vit encore sans vraiment s’en douter des travaux de ces personnages oubliés de nos livres d’Histoire. Dans un autre chapitre, qui n’a jamais rêvé aux voyages autour du monde de Bougainville à bord de la Boudeuse ou aux exploits militaires du maréchal Lannes, inhumés eux aussi dans cette crypte comme dignitaires de l’Empire ? Cette ouverture de l’administration vers les talents personnels correspond bien à la naissance d’un régime moderne dont Taine attribue la paternité à Napoléon. Ce dernier, en 1804, rappelait que « le plus difficile n’était pas de choisir les hommes, mais de donner aux hommes que l’on a choisis toute la valeur qu’ils peuvent avoir. » En cela, il répond à l’essence même de l’existence du Panthéon et justifiait par avance sa décision de 1806 d’y faire reposer « les grands hommes de son règne ». L’inscription du marquis de Pastoret placée au fronton de l’édifice depuis la Révolution n’en devint alors que plus explicite : « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante ».

L’édifice aux multiples symboles

Depuis deux siècles, le Panthéon s’accorde à être un lieu, sinon le lieu de la citoyenneté. L’apprentissage de celle-ci suppose nécessairement l’acquisition de la connaissance de nos institutions et des hommes qui les ont faites. Son exercice passe par la compréhension des règles qui nous gouvernent et qui nous font vivre en société. En ce sens, les bases législatives, scientifiques, religieuses jetées sous le premier Empire ont contribué à fixer les liens qui rassemblent encore aujourd’hui chaque citoyen avec ses droits et ses devoirs. Pour Napoléon, « le code civil est le code du siècle ; la tolérance, ce premier bien de l’homme, y est non seulement prêchée mais organisée ». À Sainte-Hélène, il avouera même à Montholon que « le seul souvenir que l’on n’effacera pas c’est mon code civil ». La dimension des personnages inhumés au Panthéon dépasse de loin les frontières du pays. Par leur portée historique, intellectuelle et scientifique la plupart des noms des hommes et des femmes qui s’y trouvent sont connus sur tous les continents. Même si les dignitaires de l’Empire n’ont pas l’importance d’un Voltaire, d’un Hugo ou d’un Malraux, les travaux de certains d’entre eux ont influencé très largement les législations des pays étrangers. Il ne faut pas oublier qu’en 1810, plus d’un tiers du continent européen relevait de la compétence du conseil d’État ou de la juridiction de la cour de cassation. Par conséquent, il n’est pas étonnant de retrouver aujourd’hui dans de nombreux pays éloignés de nos frontières actuelles des institutions souvent imprégnées et parfois codifiées par un Portalis ou un Tronchet. Il semble de ce fait normal qu’en cet édifice chargé de tant de symboles liés à notre identité culturelle et historique, le Centre des monuments nationaux organise en cette vieille de bicentenaire de l’Empire une exposition tournée vers la connaissance de notre passé. Cette tâche de mémoire demeure cependant plus que jamais orientée vers l’avenir et reste, encore pour longtemps, un chantier sans réserve renouvelé.

Titre de revue :
Revue du Souvenir Napoléonien
Numéro de la revue :
436
Numéro de page :
27-31
Mois de publication :
août-sept.
Année de publication :
2001
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