Les civils et la Légion d’honneur

Auteur(s) : DUCOURTIAL-REY Claude
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Lors de la création de la Légion d'Honneur, Napoléon avait personnellement défendu la vocation civile autant que militaire de l'Institution. Fidèle à ses engagements, s'il consacra, selon les statuts, la première promotion aux titulaires d'Armes d'Honneur, la seconde, signée quelques jours plus tard, le 2 octobre 1803, ne comprenait que des légionnaires décorés pour des mérites civils. Et, pendant les premières années de l'Ordre, il s'efforça de maintenir, dans toute la mesure possible, cette alternance.
Mais alternance ne signifie pas équilibre. Si la France, enfin en paix, procédait alors à un rétablissement qui mobilisait toutes ses forces et toutes ses ressources économiques et administratives, le passif des guerres révolutionnaires, comme la préparation sans cesse intensifiée des projets de débarquement en Angleterre, obligeait Napoléon à réserver à l'Armée la grande majorité des distributions d'Aigles. Le 1er janvier 1806, sur un effectif de 11.500 légionnaires environ, on pouvait compter à peu près 550 civils. La rupture d'équilibre s'accentuera sensiblement au cours des années suivantes, avec les Campagnes d'Allemagne et d'Espagne.
Par contre, à l'arrêt des hostilités, en 1810 et 1811, de nombreux civils reçurent l'étoile. Mais à nouveau les nominations s'effacèrent à partir de 1812, jusqu'en avril 1814.

Il y avait alors 32.000 légionnaires, dont environ 20 Grands Aigles, 60 Grand Officiers, 90 Commandants, 130 Officiers et 1.400 Chevaliers à titre civil. Il s'agit là de nombres extrêmement approximatifs. En effet, peut-être pour maintenir une balance très compromise, peut-être aussi parce que l'époque ignorait la rigide spécialisation dans laquelle notre temps s'enferme, de très nombreux militaires furent décorés au titre de fonctions civiles. Et quelqu'aient été, par exemple, les qualités de diplomate ou de juriste de Ney et de Brune, nous nous étonnons de les voir nommés membres de la Légion comme Ministre plénipotentiaire ou Conseiller d'Etat. Cette osmose, largement répandue à tous les échelons des promotions, rend difficile l'établissement de la distinction entre militaires et civils, et la comptabilité exacte de ces derniers.Le Musée de la Légion d'Honneur s'est efforcé, lors de l'exposition qu'il consacra en 1968 au fondateur de l'Ordre, de faire le point de la question.Celle-ci avait fait jusque là l'objet de fort peu d'études, non seulement sur le plan quantitatif, que sur celui de la « qualité » des décorés.Ce sont les résultats des recherches entreprises en vue de l'exposition que le lecteur trouvera ici.

Parlementaires et fonctionnaires

En ce qui concerne les personnalités dont le caractère civil ne peut être discuté, Napoléon ouvre essentiellement son Ordre à celles que leurs titres, et le prestige qui s'y attachait, désignaient à son attention.

Les Assemblées d'abord. De très nombreux légionnaires civils et dignitaires de l'Ordre reçurent leur décoration au titre de Sénateur, de Représentant du Corps Législatif ou de Conseiller d'État (un seul Tribun, Bosc, fut nommé à ce titre), bien qu'ils se soient le plus souvent signalés ou illustrés dans tous autres domaines. Tels : Monge – qui avait signé en 1792 l'abolition de l'Ordre de Saint Louis et si violemment réagi à l'annonce de la création de la Légion d'Honneur -, le physicien Berthollet, le juriste Tronchet, le savant Lagrange.
Le Conseil d'Etat, corps privilégié du règne, vit aussi plus de cinquante de ses membres décorés des différents grades, et une dizaine de dignitaires dont Cambacérès, Français de Nantes, Merlin de Douai.

Nous ne parlerons qu'incidemment des ministres, presque tous Grands Aigles, ou des Directeurs Généraux, clés de voûte du système administratif mis au point par Napoléon, choisis le plus souvent dans le Conseil d'Etat et décorés à ce titre.

Pour le corps des fonctionnaires proprement dits ou assimilés, sur lesquels reposent les assises de la nouvelle France, il est relativement favorisé. Toutefois, la représentation des différents départements dans la Légion d'Honneur s'avère très inégale. L'Intérieur vient en tête : c'est à lui qu'incombe le rayonnement, à travers la France, des ordres venus du trône, et le soin de veiller à leur bonne exécution. On y voit bien sûr en tête Fouché, Grand Aigle en 1805, qui joint, à partir de 1809, le ministère de la Police à celui de l'Intérieur, Pasquier, Préfet de Police, Frochot, Préfet de la Seine. A leurs côtés, plus de 150 Préfets deviennent Chevaliers, Officiers ou Commandants. Ainsi que 133 maires, dont presque tous ceux de Paris, des grandes villes de France et des territoires annexés. Mais le nombre des légionnaires nommés au titre de la Police est insignifiant.

Les Affaires Etrangères bénéficient aussi de contingents assez substantiels. Talleyrand, comme Fouché (lorsque notre époque s'étonne et parfois s'indigne de certaines nominations, que pense-t-elle de ces deux-ci ?), non seulement fit partie de la première promotion de 1805 comme Grand Aigle, mais il fut, avec Cambacérès et Lebrun, le seul civil n'appartenant pas à la famille impériale à recevoir le Collier de l'Ordre !
Hugues Maret, duc de Bassano, appartint également à la première promotion des Grands Aigles.
Dans son ensemble le Corps Diplomatique compta environ 65 légionnaires de tous grades, dont Bourgoing, Ornano, Mercy d'Argenteau, Nicolaï et Mathieu de Lesseps.
La Justice est tout spécialement considérée par le pouvoir qui nomme dans l'Ordre tous les Présidents des Cours de Cassation et des Cours Impériales, de très nombreux Conseillers, Procureurs et Avocats Généraux, soit une douzaine d'Officiers et Commandants et une centaine de Chevaliers. Et là les nominations furent particulièrement nombreuses entre 1810 et 1811.

Les Finances, par contre, semblent un peu délaissées : à peine une vingtaine de légionnaires. Il faut y joindre un nombre équivalent de membres de la Cour des Comptes. Les grands financiers légionnaires sont d'ailleurs fort peu nombreux – pas même Laffitte à qui l'Empereur confia sa fortune en 1815 – et aucun banquier n'entre à ce titre dans l'Ordre : Perregaux fut décoré comme Sénateur.

La plupart des directeurs des grandes Administrations sont légionnaires : Guillemot aux Manufactures ; Marcel à l'Imprimerie Nationale ; Costaz aux Musées ; Daunou aux Archives : Lavalette aux Postes ; Beaufis au Mont de Piété. Leur nombre, joint à celui de leurs subordonnés, atteint une centaine.
Mais il faut présenter comme très privilégié le Corps des Ponts et Chaussées dirigé par Prony, dont l'Empereur récompense ainsi largement la très lourde tâche de travaux publics entreprise à travers tout l'Empire.

Les promotions intéressant l'Enseignement ne sont pas très fournies : Fontanes lui-même sera seulement Commandant.
Les Cultes, au contraire, ou plutôt le culte catholique – solide soutien du trône malgré les incessants différents avec le Pape – représentent un sérieux contingent : 3 Grands Aigles (les Cardinaux Fesch, de Belloy et Cambacérès), 70 Archevêques et Evêques, 40 Prêtres. Mais seulement 5 Pasteurs, dont Henri Marron et Rabaut-Pommier qui, avec Jenner découvrit la vaccine. Et aucun israélite.

Professions libérales et industrielles

Quittant les corps ou administrations structurées, pour examiner les nominations isolées, nous nous apercevons que celles-ci restent parcimonieuses.
Nombre de représentants des professions libérales appartiennent à l'Institut (lorsque ce n'est pas, nous l'avons dit, au Sénat ou au Conseil d'Etat) : voici les savants Geoffroy Saint Hilaire, l'astronome Meissier, Joseph Montgolfier, Louis Vauquelin.

Pour les médecins civils, une dizaine, dont Pinel, Tenon, Pelletan, Dubois qui accoucha l'Impératrice et, bien sûr, Corvisart : ils appartiennent aussi, pour la plupart, à la grande Compagnie.
 
L'Industrie tient une place toute spéciale. Son essor à la fin du XVIIIe siècle se fit sentir dans toute l'Europe, mais la France, dont la Révolution ralentit considérablement le commerce extérieur, sentit plus particulièrement la nécessité de faire face à ses propres besoins, en exploitant sur le plan pratique les rentes inventions et découvertes des savants. Le nombre des manufactures s'amplifia rapidement.
Il devait encore s'accroître sous l'Empire, encouragé par le Gouvernement. Napoléon souhaitait faire de la France la première puissance commerciale et cette expansion économique exigeait d'abord une production rapide et de bonne qualité.
Cependant l'Empereur avait surtout à faire face aux graves inconvénients du Blocus Continental, dirigé contre l'Angleterre, mais qui privait la France des importations de matières premières venant d'Outre-Mer. Il encourageait donc tout particulièrement la fabrication des produits de remplacement dont la raréfaction était le plus sensible.
Ce souci se reflète très nettement dans les nominations d'ingénieurs ou d'industriels légionnaires, une dizaine, dont Conté, l'un des esprits les plus inventifs et les plus désintéressés de son temps, créateur du Conservatoire des Arts et Métiers, qui matérialisait le développement de l'industrie en France. Oberkampf, qui ouvrit au début de l'Empire une manufacture de coton, qui pallia si bien la carence des tissus anglais, auquel Napoléon remit, dès le 20 juin 1806, la Légion d'Honneur, au cours d'une visite à la Manufacture de Jouy, en lui disant : « personne n'est plus digne que vous de la porter. Vous et moi nous faisons la guerre aux Anglais, mais votre guerre est la meilleure ». Ternaux, si célèbre par ses châles imités du cachemire, souvent cités par Balzac. Napoléon visitant sa manufacture de Louviers lui dit, en lui remettant la Légion d'Honneur : « je vous trouve donc partout ». Le liégeois Liévin Bauwens, qui engloutit son immense fortune, non dans les tanneries et les filatures créées à Paris et à Gand, mais dans le soutien de la politique impériale.
L'esprit philanthropique de Delessert, qui s'intéressait à toutes les activités dont le peuple devait bénéficier, avait fondé, près de Paris, à Passy, plusieurs manufactures de tissus. En 1801, il y joignit la première manufacture de sucre de betterave. L'importation du sucre de canne, sujette aux aléas des longs trafics maritimes, avait été particulièrement touchée par la guerre avec l'Angleterre, et depuis longtemps les chercheurs étudiaient des procédés pour obtenir du sucre à partir de végétaux acclimatés en Europe, et surtout la betterave. Mais c'est seulement dans les premières années de l'Empire qu'une fabrication satisfaisante et peu onéreuse du sucre de betterave fut mise au point et entreprise au niveau industriel par Delessert. Le succès de cette fabrication, plus encore que ses oeuvres philanthropiques (il fonda, en effet, la Société d'encouragement pour l'Industrie et surtout les Caisses d'Epargne), lui valut le titre de Baron et celui de Chevalier de la Légion d'Honneur.

A ces grands noms, vient se joindre celui d'un ouvrier, le seul décoré sous l'Empire, Hubert Goffin, maître mineur belge. Le 28 février 1812, alors que Goffin travaillait dans une mine du bassin de l'Ourthe près de Liège avec son fils, celle-ci fut inondée à la suite d'un coup de grisou. « Grâce à son esprit de décision et à son courage, il entraîna 69 de ses camarades dans une « montée » à l'abri de l'inondation et entreprit le percement d'une tranchée. Au bout de cinq jours et cinq nuits les sauveteurs purent les joindre et les ramenèrent tous au jour ». Si les rescapés avaient pu être retrouvés vivants, ils le devaient à l'extraordinaire présence d'esprit et à l'autorité de Goffin qui remonta le dernier. L'Empereur signa sa nomination dans la Légion d'Honneur quelques jours plus tard, le 12 mars 1812.

Pour les Economistes, par contre, Napoléon se montra assez dur, peut-être en raison de leur position politique qui les rapprochait des Libéraux. C'est ainsi qu'il refusa la Légion d'Honneur à l'un des plus célèbres, Dupont de Nemours, Président de la Chambre de Commerce de Paris, décoré seulement par le Roi sous la Restauration.
 

Ecrivains et artistes

(Musée de la Légion d'Honneur) Napoléon décorant le sculpteur Cartellier au Salon de 1808.Que dire de Napoléon et des Intellectuels ? La Littérature et les études littéraires et historiques ne sont pas représentées dans la Légion d'Honneur par les noms les plus prestigieux de l'époque, à l'exception d'un seul, l'un des plus grands il est vrai : Goethe, et son ami Wieland.

En France, la plupart des écrivains appartenaient à l'opposition, comme Chateaubriand ou Benjamin Constant. Aussi ne relève-t-on que des littérateurs officiels, membres de l'Institut eux aussi, dont la célébrité ne brille pas d'un très vif éclat : M.J. Chénier, Colin d'Herville, ou quelques érudits : Sylvestre de Sacy, Dacier, Levêque. Il faut y ajouter un romancier qui, malgré son âge, avait conservé la grande faveur du public : Bernardin de Saint-Pierre.
Et l'on sait combien fut sensible à Napoléon le refus de la Légion d'Honneur – ou plutôt de la prestation de serment – par l'un de ses auteurs favoris, le grand dramaturge Népomucène Lemercier.

Quant aux interprètes, aucun d'entre eux, pas même Talma, n'eut la croix. Napoléon a dit lui-même qu'il « n'osa pas ».

La situation se présentait tout autrement pour les artistes peintres et sculpteurs. Mais elle offre assez peu de surprises. Napoléon fit constamment appel aux plus célèbres d'entre eux pour l'organisation des grandes cérémonies, comme pour les portraits, scènes diverses, etc… Et là, il ne retrouvait pas l'opposition qui l'éloignait des intellectuels.
On relève donc sur la liste des légionnaires de l'Empire les noms du grand art officiel, avec cependant quelques exclusives assez peu explicables, comme par exemple celle d'Isabey qui fut chargé de tant de commandes de la Cour. Il faut également signaler l'absence dans la Légion d'Honneur d'artisans que leur goût comme leur habileté classent – pour nous – parmi les artistes qui ont très largement contribué au rayonnement du style impérial : tels l'orfèvre Biennais, l'ébéniste Jacob ou le bronzier Thomire (Chevalier à 92 ans en 1843). Faut-il y avoir une survivance du préjugé aristocratique vis-à-vis des métiers manuels ?

En somme, dans le domaine de la création artistique, Napoléon innova peu et reprit les usages de l'ancien Ordre de Saint Michel, réservant son Etoile aux sculpteurs et aux peintres, une vingtaine, dont plus de la moitié appartenaient à l'Institut : David, Gérard, Guérin, Houdon, Moitte, Pajou, Chaudet, Andrieux, Naigeon, Roland, Masson, etc…
Citons parmi les autres : Lagrenée, Valenciennes, Ménageot (en qualité de professeur), Appiani, premier peintre du « Roi d'Italie », Suvée, ainsi que ceux qui furent décorés au Salon de 1808.
Et David est l'un des seuls à avoir reçu l'Aigle d'Or des officiers, et le seul à avoir été fait « Commandant », pendant les Cent Jours il est vrai, faveur dont il ne put guère jouir.

L'Architecture n'eut pas la même chance. Fontaine reçut la croix et retrouva seulement dans l'Ordre Peyre – architecte de la Légion d'Honneur – et Visconti, mais non Percier, de tendance un peu contestataire, et décoré plus tard par le Roi.
Nous terminerons par les Musiciens ; là encore rien d'imprévu : Gretry, Méhul, Gossec, Dalayrac, Lesueur, Directeur de la Musique de la chapelle impériale, Monsigny… !

Conclusion

Aussi doit-on se rendre à cette évidence : l'entrée des légionnaires civils dans la Légion d'Honneur sous le 1er Empire ne remplit qu'en partie les conditions que les promesses faisaient entrevoir lors de sa création.
Les légionnaires appartiennent presque tous à un certain niveau social et leur liste est loin d'offrir cette émouvante et volontaire confusion que présentent les promotions militaires, où le nom du simple soldat suit, et parfois précède, celui de son Général.
Mais cette liste fait apparaître une autre fusion, aussi difficile à réaliser et peut-être plus fructueuse : celle des origines. Dès la promotion du 2 octobre 1803 se retrouvent côte à côte, le régicide Fouché, l'ex-évêque Talleyrand, le juriste Portalis, l'illustre Chaptal, le cardinal Cambacérès, l'explorateur Bougainville, le comte de Ségur et le duc de Choiseul-Praslin.

Titre de revue :
Revue du Souvenir Napoléonien
Numéro de la revue :
269
Numéro de page :
7-10
Mois de publication :
mai
Année de publication :
1973
Année début :
1802
Année fin :
1815
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