Les industries d’armement

Auteur(s) : MURACCIOLE José
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La fonte des boulets.

Entre 1803 et 1815, période marquée par les guerres incessantes entre la France et les 3e, 4e, 5e 6e coalitions s'il semblerait que les industries d'armement aient été privilégiées et les fabricants assurés d'écouler leur production avec régularité et sans délais.
Dans la réalité, les choses ne se sont pas présentées aussi simplement. Sur le plan économique, si l'Empire hérite d'une situation déjà clarifiée par les années consulaires, il subsiste encore bien des difficultés de tous ordres. Le rythme des fabrications continue à subir le contre-coup d'événements sur lesquels les fabricants n'ont pas de prise.
Pour eux les conditions d'évaluation et de prévision des besoins des armées se présentent de la même façon qu'en temps de paix. En effet, l'Empereur se garde bien d'annoncer ses intentions précises en politique extérieure, mise à part une phraséologie pacifique destinée surtout à l'usage interne afin de rassurer les Français. D'ailleurs il n'est pas maître de la paix ou de la guerre. L'Autriche, en 1805, puis la Prusse et la Russie en 1806 ouvriront les hostilités sans prévenir et les opérations menées tambour battant n'entraînèrent pas de grosses commandes à l'industrie.

Napoléon utilise trois sources d'approvisionnement pour l'armement de ses troupes.
1) Les manufactures d'Etat : Versailles, Tulle, Saint-Etienne, Liège et Turin pour les fusils, Kligenthal pour les baïonnettes, Douai, Indret, Ruelle, Le Creusot, Saint-Gervais pour les canons et cette liste n'est pas exhaustive.
2) L'industrie privée ; les de Wendel d'Hayange par exemple fourniront des boulets de canon et des essieux d'affûts et d'avant-trains.
3) Les magasins et arsenaux de l'ennemi qui seront les principaux pourvoyeurs de la Grande Armée en ce qui concerne l'artillerie.

En 1805 après la prise de Vienne, les artilleurs trouvent dans l'arsenal de la ville plus de 2 000 canons. Après la victoire d'Iéna les places fortes de la Prusse, Magdebourg notamment, livreront des stocks de bouches à feu qui enrichiront le parc d'artillerie de l'Empereur. Qu'il y ait eu surabondance est amplement prouvé par la construction de la Colonne Vendôme qui représente un surplus de bronze que l'on peut chiffrer avec précision.
Depuis 1805 les canons autrichiens de 6 livres de boulet sont utilisés par les artilleurs français. Dans ces conditions il ne reste plus aux fondeurs français que la fourniture des boulets de fonte. Si les de Wendel en fabriquent une grande part et si les bénéfices réalisés à cette occasion sont pour eux bienvenus, ils n'atteignent pas le volume que ces métallurgistes seraient en droit d'attendre de la vente de canons à l'Etat. Notons toutefois que cette production entraîne moins de risques de rebut et se caractérise par un rythme de fabrication plus régulier et plus facile à contrôler sur le plan technique et commercial, ce qui implique une marge bénéficiaire plus grande.

Dans ces conditions on comprend facilement que les commandes à l'industrie privée n'aient pas été aussi considérables de 1805 à 1810 qu'on pourrait le croire au premier examen. 
Ont-elles été plus importantes pour les manufactures d'Etat ? Les chiffres sont toujours sujets à caution, mais en ordre de grandeur environ 200 000 fusils ont été livrés entre 1800 et 1819 (compte tenu des fusils refaits). La moyenne annuelle de production des manufactures d'Etat est donc faible comparée au potentiel atteint par les ateliers de Paris (relevant de l'industrie privée) qui, sous la Révolution, sont arrivés à fabriquer 240 000 fusils en un an (1793-1794). Ces ateliers ont certainement réduit leur activité sous l'Empire puisqu'en 1815, après le retour de l'île d'Elbe, il fallut les remettre énergiquement en route dans l'espoir de les voir remonter au niveau de production qu'ils avaient atteint sous la Révolution.
Paradoxalement c'est en 1811, année de paix qui suit le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, que se font les grands armements. Le budget militaire effectue un véritable bond en avant, passant de 503 millions (1810) à 640 millions. En 1812 les dépenses militaires prévues s'élèvent à 710 millions et en 1813 le total de 817 millions est atteint. Reste à savoir si la part de ces dépenses réservée à l'armement a entièrement profité à l'industrie de l'ancienne France ou si elle a été répartie entre les pays qui composent le Grand Empire de 1810. Nous savons que la crise de 1810 en France a pu être conjurée dans la deuxième moitié de 1811, mais nous ignorons l'influence que les dépenses militaires ont eu sur le cours des événements en ce qui concerne l'industrie du fer. A première vue il est difficile de se prononcer. Les métallurgistes ont évité la crise parce qu'ils en étaient restés au stade pré-industriel. Il semble donc qu'ils aient maintenu un niveau de production suffisant sans que celui-ci ait accompli après 1811 un bond spectaculaire.

Dans un domaine précis les commandes militaires de l'Etat ont été un stimulant : la fabrication des canons de fonte de fer pour la flotte d'Anvers. Mais ce n'est pas l'industrie privée qui en a bénéficié directement. Pour approvisionner le parc de canons de la Marine à Anvers Auguste Perrier a créé la fonderie de Liège en 1803, mais elle a été mise en régie directe par Napoléon en 1804 et dès lors il faut la considérer comme un établissement d'Etat. En 1810 son potentiel de production dépasse 2 000 canons par an.
Les Constructions Navales très actives sous l'Empire ont été surtout confiées aux arsenaux de l'Etat. Quelques vaisseaux ont été construits à l'entreprise, mais ils constituent plutôt une exception à la règle.

En résumé les industries d'armement dans le secteur privé ont été moins privilégiées qu'on pourrait le penser. Pour les industriels, les bénéfices ne semblent pas s'être élevés en proportion des opérations de guerre toujours plus importantes, s'effectuant sur des théâtres toujours plus étendus.
Les métallurgistes ont surtout profité du blocus continental et du protectionnisme qui en découlait pour maintenir leurs entreprises sans investir de façon massive. On n'assiste pas encore au décollage d'une puissante industrie du fer.
Pour les fabrications d'Etat la courbe suit une ascendance modérée, car les établissements n'utilisent pas leur potentiel au maximum en raison de la stricte économie que l'Empereur est obligé de maintenir sur le plan financier durant tout son règne.

Titre de revue :
Revue du Souvenir Napoléonien
Numéro de la revue :
257
Numéro de page :
22-25
Mois de publication :
janv.
Année de publication :
1971
Année début :
1803
Année fin :
1815
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