Les premières distributions de la Légion d’honneur

Auteur(s) : DUPASQUIER Isabelle
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Photographie du Capitaine Coignet.

C'est en 1801 que le Premier Consul avait fait choix du port de Boulogne comme point central du commandement de son « armée d'Angleterre ». Il confie à l'amiral Latouche-Tréville le commandement de la flotille ; Bruix prend sa suite en 1803 et fortifie puissamment la côte de Boulogne. Le maréchal Soult reçoit le commandement des armées.
Le Premier Consul installe son quartier général à Pont-de-Briques, à 4 kilomètres de Boulogne, dans le château du xviiie siècle des Patras de Campaigno, anciens sénéchaux du Boulonnais, et se fait construire, sur la falaise de Boulogne, un baraquement, non loin de celui de Soult.
Au début de 1804, la ville n'est plus qu'un énorme chantier. La flotille comprend 2.400 bâtiments et l'armée représente un contingent de 200.000 hommes. C'est dans cette capitale militaire que se déroulera une des manifestations les plus spectaculaires de l'Empire : la remise de la Légion d'Honneur à l'armée.
 

La cérémonie des Invalides

Néanmoins, c'est à Paris qu'aura lieu la première distribution des aigles, après le senatus consulte du 28 floréal an XII (18 mai 1804) qui proclamait Napoléon « Empereur des Français ». Elle aura pour cadre la chapelle des Invalides, et sera également l'occasion pour les français, pour la première fois depuis la Révolution, de retrouver la pompe et le faste de la Cour.
Le jour choisi était la commémoration du 14 juillet, mais celui-ci tombant un samedi, on fixa la cérémonie au dimanche 15, afin de permettre au peuple de Paris d'assister au défilé des troupes et au passage du cortège impérial.
Dès six heures du matin, des salves d'artillerie étaient tirées du Champ de Mars. Le temps était magnifique. A midi, l'impératrice, accompagnée des soeurs et belles-soeurs de l'Empereur, gagnait les Invalides où elle était accueillie par le Gouverneur.
L'Empereur arriva peu après, entouré de son frère Louis et des maréchaux de l'Empire. Accueilli à la porte de l'église par l'archevêque de Paris, Monseigneur de Belloy, il est conduit jusqu'à son trône placé à la droite de l'autel. A côté de lui, le Gouverneur des Invalides, les généraux de sa Garde, les grands dignitaires, les ministres, les maréchaux et le comte de Ségur, Grand Maître des cérémonies.

C'est le légat du Pape, le cardinal Caprara, qui va officier. La messe est interrompue après le Credo : le Grand Maître des cérémonies conduit le Grand Chancelier de la Légion d'Honneur, le comte de Lacépède, au pied du trône de l'Empereur, où il prononce un long discours, ponctué par ces mots : « Honneur, Patrie, Napoléon ! soyez à jamais la devise sacrée de la France et le gage de son éternelle prospérité ». Puis il procède à l'appel des Grands Officiers qui vont prêter individuellement le serment ; tandis que l'Empereur remettait au cardinal de Belloy l'étoile de Grand Officier.

Après une courte allocution, l'Empereur donne lecture du texte du serment, acclamé par toute l'assistance debout, qui répète d'une seule voix : « nous le jurons! ».
Le cardinal achève la messe. Napoléon remet ensuite leur étoile aux légionnaires présentés par le Grand Chancelier. Un des premiers décorés fut le comte de Rochambeau, puis les cardinaux Fesch et Caprara. Un Te Deum de Desvignes mit fin à cette magnifique cérémonie.
Le soir, un concert fut donné sur la terrasse des Tuileries et un immense feu d'artifice tiré sur le Pont Neuf.
Deux jours plus tard, l'Empereur quittait Saint-Cloud et arrivait à Boulogne le 19 juillet, dans une ville entièrement pavoisée.

La cérémonie du camp de Boulogne

Le 28 thermidor (15 août) est la fête de Napoléon. C'est ce jour qui sera choisi pour la remise solennelle des décorations de la Légion d'Honneur, dont l'éclat dépassera encore celui de la cérémonie des Invalides.
La municipalité boulonnaise avait fait ériger trois arches figurant le pont de Lodi, du haut duquel des musiciens sonnèrent des fanfares et des jeunes filles jetèrent des fleurs lors du passage du cortège. À l'entrée de la rue de l'Écu, rebaptisée rue Napoléon, fut édifié un portique représentant la façade du Temple de l'immortalité.
De plus, le conseil municipal approuvait le projet de construction d'une porte monumentale « pour consacrer l'avènement de Napoléon 1er au trône ».

Le lieu choisi pour la cérémonie était le cirque de Therlincthum, aménagé tel un amphithéâtre romain. Au centre de la ligne droite qui le fermait, s'élevait un tertre de 16 pieds sur 8 de hauteur, au milieu duquel était posé un trône antique, dit « de Dagobert » (1).
Comme ornement de fond, un énorme trophée d'armes et de drapeaux, surmonté d'une grande couronne d'or. Sur le trône, une draperie bleue parsemée d'étoiles d'or.
A côté, sur des trépieds, les croix à distribuer sont déposées dans des armures que l'histoire, ou la légende, attribuent à Bayard et Duguesclin.
Derrière le trône, la Garde. A droite, les deux milles tambours de la Grande Armée. A gauche, tous les musiciens.
L'armée, en colonnes serrées par brigades, est disposée autour de l'enceinte, comme autant de rayons convergeant vers le trône.

A midi, une salve de la batterie de la Tour d'Ordre annonce que l'Empereur quitte sa baraque. Il est accompagné de son frère Joseph et entouré des ministres, des maréchaux et d'une nombreuse suite. Napoléon porte le petit uniforme des chasseurs à cheval, c'est-à-dire l'habit vert au passepoil amarante, la culotte et le gilet blanc, avec le petit chapeau déjà légendaire.
Les tambours battent aux champs lorsque Sa Majesté arrive et gagne son trône. Une seconde salve marque le début de la cérémonie et rétablit le silence.
Le comte de Lacépède, Grand Chancelier de la Légion d'Honneur, s'avance en compagnie du comte de Ségur, Grand Maître des cérémonies, et prononce une allocution, que suivra un immense roulement de tambours.

L'Empereur se lève. Sur un geste de Berthier, les 120.000 hommes présentent les armes. Napoléon donne lecture du serment des légionnaires :
« Commandants, officiers, légionnaires, citoyens et soldats, vous jurez sur votre honneur de vous dévouer au service de l'Empire et à la conservation de son territoire dans son intégrité, à la défense de l'Empereur, des lois de la République et des propriétés qu'elles ont consacrées, de combattre par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait à rétablir le régime féodal. Vous jurez de concourir de tout votre pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité, bases premières de nos constitutions ».
L'Empereur ajoute : « Vous le jurez » ; à quoi cent vingt mille hommes répondent d'un seul élan « nous le jurons ».

A ce moment, les musiques, sous la direction du compositeur Mehul, exécutent « le Chant du départ » et d'autres symphonies guerrières, tandis que tonnent les batteries et que sonnent les cloches de la ville, auxquels répondent en écho les tirs de la flotte anglaise.
La distribution des croix commence alors. Le maréchal Berthier conduit au pied du trône les dignitaires qui vont être décorés. Parmi les premiers, ce sont l'amiral Bruix, les maréchaux Ney et Soult.
Puis il va chercher, en tête de chaque colonne, les officiers et les soldats, à l'appel de leur nom par ordre alphabétique. Tous reçoivent l'aigle des mains de l'Empereur.
Il y eut près de 2.000 décorés, dont 16 Grands Officiers, 49 Commandants, 189 Officiers. Très peu de civils reçurent la Légion d'Honneur ce jour-là, douze seulement, parmi lesquels les évêques d'Arras, de Cambrai et de Gand.

La distribution finie, commença le défilé des troupes. Les marins de la flottille, la hache d'abordage à l'épaule, passèrent les premiers.
L'Empereur félicita Soult et les chefs militaires qui avaient préparé cette cérémonie au déroulement parfait.
Tous les nouveaux légionnaires étaient invités à un banquet donné en leur honneur par le Prince Joseph, les ministres de la Guerre et de la Marine, le maréchal Soult et l'amiral Bruix. Des bals étaient autorisés aux alentours des camps.
Le feu d'artifice prévu pour ce soir-là fut remis au lendemain, en raison du vent qui n'avait pas arrêté de souffler toute la journée.

Les réjouissances continuèrent les jours suivants.
Le 17 août, Napoléon écrivait à Cambacérès : « Mon cousin, la fête s'est fort bien passée hier ; seulement avec un peu de vent. Le coup d'oeil était nouveau et imposant. On a trouvé rarement autant de baïonnettes réunies ».
Un monument devait commémorer cette inoubliable journée : la colonne de Boulogne, dont la première pierre sera posée le 9 novembre 1804, mais qui ne sera inaugurée qu'après le Retour des Cendres.

Notes

(1) C'est un siège en bronze, en forme de chaise curule romaine, dont les appuis-bras se terminent en mufles de lion. Il est conservé au Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale.
Titre de revue :
Revue du Souvenir Napoléonien
Numéro de la revue :
268
Numéro de page :
18-21
Mois de publication :
mars
Année de publication :
1973
Année début :
1804
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