Libres propos de Laurent Theis : Aimer l’histoire

Auteur(s) : THEIS Laurent
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Pourquoi devient-on historien ? Selon les circonstances et les tempéraments, bien sûr les réponses varient. Elles peuvent être d’ordre intellectuel, soit une incapacité à faire autre chose puisque l’activité historique se borne à lire puis à transcrire ces lectures en les accommodant un peu différemment que n’ont fait les prédécesseurs, soit concevoir l’histoire de façon analogue aux sciences exactes : en mathématiques, il s’agit de trouver le résultat d’un problème posé, en histoire, à partir du résultat c’est-à-dire des faits, d’énoncer la question dont ces faits découlent.

Ces raisons-là de faire de l’histoire, qu’illustrent peut-être Hippolyte Taine ou François Furet, sont rarement revendiquées, bien qu’elles soient l’honneur de l’intelligence. Presque toujours, des éléments de nature plus affective s’en mêlent. Michelet, comme on sait, entendait les archives sortant du tombeau des siècles pour lui murmurer à l’oreille la chanson du passé. Quelques années plus tôt, la vocation du lycéen Augustin Thierry aurait été éveillée en sursaut par le bardit des Francs fabriqué en toc et de broc par Chateaubriand au livre VI des Martyrs. Depuis plus d’un siècle, une rhétorique habituelle et à la fin lassante invoque les mânes de Walter Scott et d’Alexandre Dumas, qui auraient été, prétendent des historiens en leurs Mémoires, la révélation d’une jeunesse vertueuse et studieuse.

On peut ajouter, et même préférer, des considérations qui tiennent à la perception et à la structure du temps, et c’est par là que l’histoire et le roman, en dépit chacun d’une singularité qui les rend inassimilables l’une à l’autre, ont partie liée, comme l’Etat et les églises avant la loi de Séparation. Tel un sourcier chez qui le stylo à encre -pour qui l’utilise encore- tiendrait lieu de baguette de coudrier, l’historien s’efforce, par des indices que son métier, et son instinct aussi, lui permettent de déceler, de remonter le cours du temps pour retrouver la compréhension et aussi la couleur de la période qu’il a choisi d’investir. Du temps perdu au temps retrouvé, il faut parfois parcourir plusieurs milliers de pages. Mais alors une constatation, qui peut être une surprise, s’impose :  le présent ne vient pas de si loin. Ainsi, un septuagénaire d’aujourd’hui, et cet exemple n’est pas fictif, né sous la IVe République, peut s’être entendu raconter par son père la conversation que ce dernier avait eue enfant avec un octogénaire lui rapportant lui-même quelques mots échangés avec Talleyrand, né sous Louis XV. Et pour remonter symboliquement au temps d’Henri IV, il suffit de réunir une douzaine de personnes dans une pièce, représentant les générations qui se sont succédé depuis la fin du XVIe siècle. Le goût de l’histoire, c’est le plaisir de saisir le fil du temps, de l’attirer vers soi et de se l’approprier sans altérer sa fraîcheur ; et, battant en brèche la mode de l’immédiateté selon laquelle tout commence aujourd’hui qu’on n’a jamais vu hier, la satisfaction de retrouver ce qui ne change pas dans ce qui change, constitutive de notre insertion dans la continuité de l’humanité.

Laurent Theis est historien, éditeur, secrétaire général des Prix et Bourses de la Fondation Napoléon

Janvier 2018

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