Libres propos de Laurent Theis : Répétition française

Auteur(s) : THEIS Laurent
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Tous ses contemporains en conviennent, lord Holland était une personnalité de grande distinction et de beaucoup d’esprit. Les Français lui trouvaient un autre mérite, celui de les apprécier, voire de les aimer, à un moment et dans des circonstances où l’Europe entière s’était mise en devoir de les détester.

En effet, depuis son premier séjour français en 1791 jusqu’à sa mort en 1840, Henry Richard Vassall Fox, 3e baron Holland, soutint autant qu’il le put et parfois au prix de sa propre carrière, à la suite de son oncle l’illustre Charles James Fox, ce véritable fondateur du libéralisme politique anglais, l’idée que la Révolution inaugurait une ère nouvelle, qu’il fallait préférer la négociation à la guerre, et que Napoléon, en dépit de tout, était un grand homme, qui méritait des égards en particulier après sa chute. Ainsi s’efforça-t-il, avec lady Holland, d’atténuer la rigueur de sa détention à Sainte-Hélène. Et c’est à Paris qu’il reçut la nouvelle de sa mort en 1821.
Sans le connaître de près, le noble lord rencontra le Premier consul en 1802 et s’intéressa dès lors intensément à lui, s’informant aux meilleures sources et collectant les témoignages. Dressant de Napoléon un véritable et long portrait dans ses intéressants souvenirs posthumes dédiés du reste par son fils à Jérôme Bonaparte en 1850, il a relevé certains traits de caractère et de comportement qui lui plaisaient particulièrement. L’un d’entre eux, apparemment négligeable, vaut d’être médité, surtout par le chroniqueur au moment de de se lancer dans cet exercice où chaque mot compte, du moins veut-il l’espérer et s’y emploie-t-il. « Napoléon, écrit Holland, ridiculisait à juste titre dans les affaires importantes cette règle absurde de la littérature française qui défend l’emploi à deux reprises du même mot dans une phrase, ou même dans une page. » De fait les éditeurs comme les rédacteurs en chef, à Paris et en province, s’échinent à traquer ces répétitions laissées par écrivains et journalistes qui devraient se les interdire, comme s’il s’agissait non seulement de scories, mais d’offenses à l’honneur littéraire.
Depuis quand ? Ni Rabelais ni Montaigne ne s’embarrassaient de semblables contraintes, dans lesquelles il faut sans doute voir la main desséchante de Malherbe et de Boileau. Et pourquoi ? La répétition, sauf si elle est voulue pour produire un effet, signifierait une paresse d’esprit, une facilité d’expression que réprouvait la rigueur académique jadis imposée par le Grand Siècle, ce siècle de Louis XIV que Napoléon, au contraire, admirait au point de vouloir le prolonger sous son règne dans les arts et les lettres. Mais, semble-t-il, l’empereur s’en exemptait dans le traitement des affaires politiques, diplomatiques et militaires, préférant la réitération du mot juste aux synonymes approximatifs et aux circonlocutions hasardeuses destinés à contourner la difficulté supposée, et aussi selon le principe que mieux vaut se répéter que se contredire, ou seulement ne pas se faire suffisamment comprendre, et donc obéir.

La lecture de la Correspondance générale, dont le tome quatorzième a récemment paru, permet de vérifier qu’il en est bien ainsi ; à preuve la lettre 35299 à Cambacérès, du 8 juillet 1813…

Au moment de se relire, le chroniqueur a supprimé quelques répétitions qui paraissaient faire tache, en a maintenu quelques autres dont il lui paraissait (semblait ?) ne pas pouvoir se passer. Il attend avec intérêt et non sans crainte le jugement du lecteur, sur ce point-là et pourquoi pas sur d’autres.

Laurent Theis

Historien, éditeur, secrétaire général des Prix et Bourses de la Fondation Napoléon

5 janvier 2017

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