Quelques précisions sur l’édition des "Souvenirs" d’Ida Saint-Elme aux éditions Tallandier (2004)

Auteur(s) : DELAGE Irène, JOURQUIN Jacques
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M. Jacques Jourquin, historien, ancien directeur des éditions Tallandier et de la revue Historia, directeur de la Revue du Souvenir Napoléonien, administrateur de l'Institut Napoléon, membre du jury des Grands Prix d'histoire de la Fondation Napoléon, revient sur le choix de l'édition des Mémoires d'Ida Saint-Elme.

M. Jourquin, la Bibliothèque Napoléonienne vient d’accueillir dans sa collection un nouveau titre, arrivée qui n’est pas toujours très bien comprise par certaines personnes :

Dans un forum « napoléonien », et notamment dans un message consacré aux mémoires, la Bibliothèque Napoléonienne de Tallandier, qui reçoit par ailleurs un satisfecit pour la sélection de ses titres dans un article du même site, se fait critiquer pour l'édition des Souvenirs d'une courtisane de la Grande Armée d'Ida Saint-Elme. Logiquement ce choix devrait intriguer et inciter à le découvrir mais l'auteur du site n'a manifestement pas eu le livre en main et n'a pas lu l'introduction critique. Cette façon de faire est pour le moins très surprenante.
 

Quelle est l'histoire de ces mémoires ?
Ida Saint-Elme a prêté son nom à 5 éditions (et non pas 3) mais seule l'édition originale, Mémoires d'une contemporaine (Ladvocat, 1827-1828) est à retenir. L'édition Flammarion de 1895 (d'ailleurs annoncée comme entièrement refondue) est très abrégée et réécrite. L'édition Carrington de 1902 n'est pas une édition de Mémoires mais une courte biographie illustrée. Il existe encore deux autres éditions, courtes et sans intérêt (1828 et début du XIXe).

A quoi correspond l’édition dans la Bibliothèque Napoléonienne ?

L'édition Tallandier reprend 6 volumes sur 8 de l'édition originale, c'est-à-dire la partie 1792-1815. L'écriture a été scrupuleusement respectée. On a seulement enlevé quelques passages hors sujet et hors époque, ajoutés par l'éditeur d'origine pour allonger le texte.

Mais pour quelles raisons l’édition de ces mémoires pose problème ?

La mauvaise réputation des Mémoires d'Ida Saint-Elme provient essentiellement du bibliographe Quérard dans La France littéraire (1847) et d'une notice assassine du Grand Larousse du XIXe siècle. La notice de Quérard, ambiguë, contradictoire et suspecte (signée de Villemarest, illustre « teinturier ») est à prendre avec précaution. Celle du Larousse, sans analyse historique, s'indigne d'une femme amorale et libre, inacceptable à l'époque. Depuis lors ces jugements sont inlassablement répétés, mais plus personne ne semble avoir lu la notice intégrale de Quérard, ni, encore moins, s'être plongé dans l'étude de l'Édition originale. La condamnation morale a occulté le contenu de l'ouvrage.

Qui est donc Ida Saint-Elme ?

Le « vrai » nom d'Ida Saint-Elme n'était pas Elzelina Van Aylde Jonghe, ce qu'on répète comme une trouvaille, mais Maria Elselina Versfelt de Jongh. Hollandaise, elle est née en 1776 et non en 1778, et mourut effectivement en 1845.

Outre son identité, le fait qu’elle soit le véritable auteur de ces Mémoires semble poser problème ?

Ces souvenirs ne sont pas apocryphes. Ils ont seulement été remaniés par des « teinturiers » (c'est-à-dire des « nègres ») comme de très nombreux mémoires du temps (et d'aujourd'hui !). Ida Saint-Elme a simplement payé pour tout le monde à cause de sa vie d'aventurière amoureuse, de sa liberté de propos, de son goût effréné du travestissement, et de ses relations avec Moreau et Ney, ce qui a coalisé contre elle bonapartistes et légitimistes.

Que peut-on penser de ce texte ? A-t-elle vraiment vécu tout ce qu’elle raconte ?

Ida Saint-Elme n'a jamais prétendu écrire des mémoires historiques et elle avoue être brouillée avec les dates. Elle parle de son récit comme d'une confession biographique. Il est donc vain et déplacé de le contester avec des états de service et autres sourcilleuses datations administratives. Ce n'est pas le sujet. Elle ne s'intéresse qu'aux personnes, à leurs sentiments, à leurs comportements.
S'agissant d'une vie privée et même intime, et de missions d'espionnage intermittents entre Fouché et Savary, les preuves écrites manquent évidemment. Mais on a des traces de son existence dans les archives Ney (Archives nationales) et dans les mémoires du temps qui, à chaque fois, ne laissent pas de doutes sur la réalité de ses aventures. Il faut donc lui laisser le bénéfice du doute, même si certains passages doivent échapper à cette indulgence.

Quels sont les intérêts de ces mémoires ?

Il faut surtout retenir que le texte bien écrit, agréable, pittoresque, est un vivant témoignage des moeurs du Directoire, du Consulat et de l'Empire. C'est aussi un plaidoyer émouvant de la vie d'une féministe préromantique avec des accents très personnels qui ne manquent pas. Chaque fois que des historiens exigeants ont étudié son livre, sans parti pris, ils ont été frappés par les détails vérifiables ou très vraisemblables qu'il contient. Ils s'en sont souvent servis, sans le citer. Quant au commandant Lachouque mis en question récemment sur ce forum, son article dans la Revue Historique de l'armée (n°1, 1945) est un talentueux résumé des épisodes militaires des Mémoires, sans la moindre étude critique. De nouvelles études plus fines sont en cours.
Il faut donc « y aller voir », après avoir lu attentivement l'introduction critique qui justifie l'absence de notes. On sera séduit par un des très rares ouvrages (sinon le seul) d'une femme libre de cette époque, qui a retenu l'attention d'universitaires, spécialistes du travestissement (comme Sylvie Steinberg, La confusion des sexes, Fayard, 2001).
Qu'on fasse un peu confiance à l'éditeur, et ensuite qu'on juge après lecture.

Ces souvenirs offrent un étonnant portrait de femme :

Ida Saint-Elme a été la presque épouse du général Moreau, l'amie du maréchal Ney, la maîtresse, la lectrice de la princesse Elisa en Toscane, et une actrice sans succès. Elle a voyagé en Italie, en Égypte, en Allemagne et même en Russie. Extravagante aventurière, espionne d'occasion, femme au grand coeur, sa vie originale et scandaleuse, échappe aux critiques de jugements habituels des Mémoires de l'époque.
 
 
Paris, décembre 2004.


Titre de revue :
Revue du Souvenir Napoléonien
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