Une chronique de Chantal Prévot : Jean-Paul Sartre et le dernier des demi-soldes

Auteur(s) : PRÉVOT Chantal
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En redingote cintrée, chapeau haut de forme sur la tête, canne à la main, Armand Louis Fèvre arpentait les quais en quête de gravures célébrant l’épopée napoléonienne, tout entier à ses rêveries de batailles et de passé glorieux. Il logeait au 10 rue Bonaparte, dans une soupente, encombrée des portraits, bustes et souvenir de son empereur. Il s’éclairait à la chandelle et écrivait à la plume d’oie. Il pestait contre les voitures et les bus. Et jamais, au grand jamais, il ne goûta du coca-cola, car Bonaparte n’en buvait pas. Son métier souhaité ? 2e Consul bien sûr. Le soir venu, après son tour de chant épique au Saint-Yves, un petit hôtel de la rue de l’Université qui donnait des numéros de Caf’Conc’ 1900 dans son minuscule hall d’accueil, il s’arrêtait au Café Bonaparte, croisant parfois le locataire juste au-dessus, revenu vivre avec madame sa mère, le philosophe Jean-Paul Sartre. A l’âge de vingt ans, descendant d’un officier du Premier Empire, Fèvre avait décidé que la fuite du temps s’était arrêtée le 18 juin 1815 et que désormais il vouerait sa vie à une époque qui à ses yeux n’était pas révolue. Autant dire qu’il tenait Sartre pour un imbécile.

Une chronique de Chantal Prévot : Jean-Paul Sartre et le dernier des demi-soldes
Chantal Prévot © Fondation Napoléon / Rebecca Young

Entre 1947 et 1949 la rue Bonaparte fut le centre du monde, au cœur du tourbillon engendré par le vent de la liberté retrouvée qui enveloppa le quartier de Saint-Germain-des-Près et le porta aux nues de la vie d’après-guerre et de la modernité. Au milieu de la jeunesse troglodyte swinguant dans la cave du Tabou sur des airs de jazz, des envolées existentialistes du Café de Flore ou des Deux Magots, des journées entières passées aux terrasses, Fèvre tint le haut du pavé des figures pittoresques pourtant nombreuses en ces heures tintamarresques et glorieuses. Fidèle au costume des vétérans de l’Empire, cet ancien courtier en librairie ajouta une touche de la grande histoire dans ce qui fut une effervescence sans pareille.

Pour ne pas oublier ces folles années, Georges Patrix, existentialiste du dimanche, peignit en 1951 À nos gloires du 6e arrondissement, un tableau figurant les personnalités qui firent les beaux jours de la rive gauche en cette immédiate après-guerre, dans un style naïf qui n’est pas sans rappeler le douanier Rousseau. Suspendu aux cimaises du Club Saint-Germain, on y reconnait sans peine les nouveaux héros : Boris Vian, Jacques Prévert, Jean Genêt, Juliette Gréco, l’inévitable Jean-Paul Sartre (en taille enfant et en costume de petit marin !) et derrière lui, très grand, Louis-Armand Fèvre coiffé de son inamovible couvre-chef. Personnage haut en couleur, il ne dépareillait pas dans un univers qui cultivait le bizarre et l’outrance, la joie de vivre et la mélancolie. Ainsi Patrix, adepte du canular, préféra signer du nom de son concierge sourd et muet : quand les journalistes voulaient en savoir plus sur l’œuvre, on les lui adressait.

Georges Patrix (signé sous le nom d'Emile Binet) Ecole française A nos gloires du 6e arrondissement : les figures de l'existentialisme à Saint-Germain-des-Prés. Devant de gauche à droite : Raymond Duncan, Camille Bryen. Derrière de gauche à droite : Paul Boubal (patron du Café de Flore), Boris Vian, Jacques Prévert, Jean Genêt, Juliette Gréco et Jean-Paul Sartre. Vers 1951 Huile sur toile Paris, collection Erik Patrix
À nos gloires du 6e arrondissement : les figures de l’existentialisme à Saint-Germain-des-Prés. Devant de gauche à droite : Raymond Duncan, Camille Bryen. Derrière de gauche à droite : Paul Boubal (patron du Café de Flore), Boris Vian, Jacques Prévert, Armand Louis Fèvre, Jean Genêt, Juliette Gréco et Jean-Paul Sartre, par Georges Patrix (signé sous le nom d’Emile Binet), vers 1951 , Huile sur toile, Paris © Collection Erik Patrix

 

On connait l’aphorisme de Warhol prédisant qu’à l’avenir chacun aura droit à quinze minutes de célébrité mondiale, il s’applique à notre homme. Et à deux reprises. La revue américaine Life, qui avait grandement participé au lancement « existentiel » de Saint-Germain, lui consacra deux reportages dans ses éditions du 18 avril et du 2 mai 1949 sous le titre : The man of the past, l’homme du passé qui ne trouve le bonheur que dans un tête-en-tête avec Napoléon. Détestant d’habitude être photographié, une vile invention qui n’avait cours sous l’Empire, Fèvre se plia toutefois aux séances de prises de vue et semble-t-il de bonne grâce (ce qu’il fit par la suite avec l’illustre Robert Doisneau, ayant dû prendre goût à ces exercices de vanité).  Il prit la pose au cimetière du Père-Lachaise, sa promenade favorite, chapeau sous le bras, tendrement penché sur le buste de la belle Jeanne Henriette Victoire de Navailles (1770-1818), comtesse de Girardin par son mariage avec le général d’Empire Alexandre François Louis Girardin (1767-1848). Elle fut dame d’honneur de la reine d’Espagne, Julie Clary-Bonaparte. Le journaliste précise en légende que Fèvre, à 43 ans, est resté célibataire. Autre cliché, il se tint droit dans une des boutiques d’antiquaire, si nombreuses dans le quartier, absorbé dans la contemplation d’une statue de l’empereur, le visage éclairé par un soleil printanier.

Le second reportage a pour titre L’honneur d’un Bonapartiste, ou comment se battre pour son empereur deux siècles après son décès. L’affaire avait débuté par une chronique du journaliste Pierre Mérindol qui l’avait qualifié de « déshydraté ». Lui, un déshydraté, comme un vieux légume ! Autant dire un dilué ! Un lyophilisé ! Lui dont le sang bouillonnant d’un colonel de la Grande Armée coulait dans ses veines ! Il n’en fallut pas plus, un seul mot méprisant, pour que le gant fut jeté à la face du gratte-papier hautain. Le duel eut lieu au petit matin en forêt de Sénart, au sabre comme il se devait. En garde ! Les lames s’entrechoquèrent. Un coup bien ajusté par Fèvre entailla la main droite de Merindol. Comme il était de règle, le face à face s’arrêta à cette estafilade. L’honneur de l’Empire était lavé. Duellistes et témoins se retrouvèrent dans leur chère rive gauche autour d’une bonne bouteille.

Vinrent les années de vieillesse, il n’y avait plus d’après à Saint-Germain-des-Prés, on ne descendait plus dans les caves mis à part les touristes amenés là par cars entiers, le café Royal Saint-Germain avait fait place à un drugstore. De plus en plus solitaire, le vétéran errait dans un monde qu’il comprenait de moins en moins, portant le lourd et brûlant souvenir des années enfiévrées de l’après-guerre. Les moqueries des enfants, les sourires en coin des passants que son accoutrement en costume 1820 provoquait, ne l’atteignaient pas. Daniel Poisson, président des Amis du Patrimoine napoléonien, qui l’a rencontré à cette époque se souvient d’un homme « vouté par les ans, mais qui avait encore fière allure ». Il était « affublé d’une tenue complète de demi-solde, avec une redingote grise, chaussé de bottes à l’ancienne, veste verte et gilet blanc peu commun, coiffé d’un chapeau peu banal et tenant à la main une canne en forme de queue de cochon ». Vivant dans une chambre de bonne sous les toits, il persistait à ignorer l’électricité et les stylos. Au chevet de son lit, de la terre de Sainte-Hélène dans un sac plastique (une entorse à son rejet du XXe siècle) avoisinait son bréviaire, le Mémorial de Sainte-Hélène, lu quotidiennement et religieusement. Sa seule sortie consistait à visiter encore et toujours son cher cimetière du Père-Lachaise, en se déplaçant en bus, une concession au progrès rendue nécessaire par l’âge.

Armand Fèvre © D. R.
Armand Fèvre au bord de la Seine © D. R.
Armand Fèvre sur les quais de Seine © D. R.
Armand Fèvre : duel en 1949 © D. R.
Armand Fèvre © D. R.

Armand Fèvre mourut au début des années 70, oublié et miséreux. Un journaliste américain, Allan Mankoff, en goguette en Europe pour rédiger un guide des plaisirs des principales villes européennes, eut vent de son existence hors du temps. Il nota simplement que Fèvre était mort comme son idole. Seul. Triste destinée pour un excentrique qui avait apporté sa passion à la légende de Saint-Germain-des-Prés.

Chantal Prévot, février 2020

Chantal Prévot est responsable des bibliothèques de la Fondation Napoléon.

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