Une chronique de Charles-Éloi Vial : Un ancien président et Napoléon

Auteur(s) : VIAL Charles-Éloi
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La vente d’une bibliothèque de chef d’État est toujours un petit événement – plutôt rare, on s’en doute. On songe à celle de Napoléon à Sainte-Hélène, dispersée par Sotheby’s à Londres en 1823, ou celle de Louis-Philippe, vendue après son départ en exil en 1852. Quelques-unes restent encore intactes, comme la bibliothèque du général de Gaulle, où figure en bonne place le Mémorial de Las Cases, que l’on peut voir à Colombey-les-Deux-Eglises. Si l’on peut regretter, quelles que soient nos opinions politiques, de voir parfois disparaître les collections de nos grands hommes, l’histoire de la bibliophilie est aussi celle des goûts, des modes et du vagabondage. La dispersion de la bibliothèque de François Mitterrand, qui vient d’avoir lieu à Paris les 29 et 30 octobre, n’échappe pas à cette règle. Avec le catalogue de la vente, les futurs biographes disposeront en revanche d’un outil commode pour disséquer sa pensée et sa culture (1).

Charles-Eloi Vial © DR

Homme de gauche Mitterrand ? En tout cas, il semble avoir été un grand lecteur de droite, toutes sensibilités confondues : François-René de Chateaubriand, Maurice Barrès, Charles Péguy, Charles Maurras, Pierre Drieu La Rochelle, Alphonse de Châteaubriant, Michel Déon et François Mauriac se pressent sur les rayonnages. Quelques envois d’écrivains montrent les rapports étroits entre la politique et la littérature : Napoléon lui-même, par l’intermédiaire de son bibliothécaire Barbier, recevait chaque semaine des livres offerts par des écrivains ambitieux et flagorneurs. Le grand empereur avait rêvé d’être écrivain, et peut-être aurait-il été lui aussi ravi de lire ce billet de Jean Dutourd à Mitterrand daté du 27 juillet 1961 : « Vous mériteriez de ne pas être un homme politique » !
Si l’histoire semble avoir moins intéressé l’ancien président, la période de la Révolution et de l’Empire est loin d’être absente de sa collection. Les œuvres complètes de Frédéric Masson s’y retrouvent, avec Napoléon chez lui, Napoléon et sa famille, Napoléon et les femmes…, mais aussi les Vues sur Napoléon d’André Suarès (1933), les Considérations sur les principaux événements de la Révolution de Germaine de Staël, l’Histoire de la Terreur de Mortimer-Ternaux (1862-1881), La Révolution française d’Octave Aubry (1942). Le Second Empire est également présent, avec l’Histoire du deux décembre de Mayer et Les Dessous du coup d’État d’Albert du Casse, La Révolution militaire du deux décembre 1851 d’Hippolyte Mauduit, L’Histoire de la terreur bonapartiste d’Hippolyte Mangin. Si les historiens du XXe siècle sont absents de la bibliothèque présidentielle (on y chercherait en vain un ouvrage de Jean Tulard !), remarquons que les grands témoins du XIXe siècle s’y retrouvent par leurs autobiographies, avec les Mémoires d’un royaliste du comte de Falloux, les Récits d’une tante de la comtesse de Boigne ou les Mémoires de Charles de Rémusat.
À parcourir la liste des titres, on perçoit la personnalité d’un lecteur passionné de politique, bien davantage que d’histoire militaire, mais aussi amateur d’anecdotes et de portraits. Certes, l’empereur des Français n’y est guère présent, mais faut-il s’en étonner ? Prisonnier en Allemagne en 1940, Mitterrand n’aurait-il pas écrit que « Napoléon et Verdun tiraient entre nous ce trait sanglant qui rassemble au lieu de séparer les peuples (2) » ? Peut-être que la figure de l’empereur se cache là, dans l’ombre, comme un anti-modèle. On notera tout de même que les deux hommes se rejoignaient sur certains points, comme leur pragmatisme politique poussé jusqu’au cynisme. Les amateurs de parallèles historiques remarqueront donc avec délectation qu’un des lots de la vente renferme une Histoire de Florence de Nicolas Machiavel. Dans Napoléon inconnu, édition des manuscrits de jeunesse du futur empereur publiée par Frédéric Masson, on retrouve mention des notes prises à Auxonne en février 1791 sur ce même ouvrage. En comparant le nom de l’éditeur, la date et le lieu de publication, la coïncidence saute aux yeux : à presque deux siècles de distance, le président « florentin » et le jeune Bonaparte utilisaient exactement la même édition de Machiavel, imprimée à Paris en 1789 !

Charles-Éloi Vial, octobre 2018

Archiviste paléographe, docteur en histoire, Charles-Éloi Vial est conservateur à la Bibliothèque nationale de France. Il a reçu le Prix Premier Empire-2017 de la Fondation Napoléon pour sa biographie de Marie-Louise (Perrin).

(1) Ce catalogue peut se télécharger : https://api.piasa.fr/uploads/819206_5bb72ff2c807e.pdf
(2) Cité par Hubert Védrine, Les Mondes de François Mitterrand, à l’Élysée, 1981-1995, Paris, Fayard, 2016.

Titre de revue :
inédit
Mois de publication :
décembre
Année de publication :
2018
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