Une chronique de Peter Hicks : Non, Napoléon n’a pas dit : « Laissons la Chine dormir. Car quand elle se réveillera, le monde tremblera ».

Auteur(s) : HICKS Peter
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Si vous entrez cette citation dans un moteur de recherche sur Internet, vous obtiendrez (sans surprise) un bon nombre de résultats, sur les 30 dernières années environ. En anglais, italien, allemand… mais surtout en français. C’est en ces termes qu’un Napoléon aux dons presque divinatoires aurait prédit la montée de la Chine moderne. Napoléon était doué pour les citations concises. Pour beaucoup de monde, et bien qu’il n’ait jamais prononcé ces mots, il serait le célèbre auteur des phrases « Une armée marche sur son estomac. » ou encore « Pas ce soir, Joséphine ! ». A-t-il réellement prononcé ces paroles sur la Chine ?

Une chronique de Peter Hicks : Non, Napoléon n’a pas dit : « Laissons la Chine dormir. Car quand elle se réveillera, le monde tremblera ».
© Fondation Napoléon/ R. Young

Première piste, le vademecum de l’historien napoléonien : le Dictionnaire Napoléon de Jean Tulard. L’édition la plus récente (1999) indique que cette expression n’a probablement pas été prononcée par l’Empereur. Ailleurs, le même Jean Tulard – spécialiste de Napoléon mais également de l’histoire du cinéma – fait remarquer que, pour autant qu’il sache, cette citation apparaît pour la première fois dans 55 jours à Pékin, film du studio hollywoodien Allied Artists datant de 1963. Dans ce film, la femme de David Niven, ambassadeur de Grande-Bretagne en Chine, rappelle à son époux le célèbre avertissement de Napoléon, à l’occasion de la Rébellion des Boxers (1900). La citation est un apport spécifique du scénariste principal, Bernard Gordon, au film car elle n’apparaît pas dans le livre du film.

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Bernard Gordon l’a-t-il inventé en 1963 ou avait-il une source historique ? Nouvelle piste : le commentateur politique français Alain Peyrefitte, qui a utilisé cette citation comme titre de son livre (Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera, Fayard, 1973) a affirmé que Lénine avait utilisé l’expression napoléonienne dans son dernier ouvrage Mieux vaut moins mais mieux (publié en 1923). Il en déduit que cette citation est antérieure à Lénine et donc authentique. Peyrefitte estime que l’empereur déchu à Sainte-Hélène l’aurait prononcée soit lors de la visite de Lord Amherst à Longwood en 1817 – le diplomate britannique revenait de son ambassade en Chine en 1816 -, soit après lecture en français de la description faite par Lord Macartney de sa visite à Chine faite en 1792-1795. Hélas, Peyrefitte a pour habitude de ne pas vraiment ménager la vérité : Lénine n’a pas cité Napoléon dans son pamphlet et il n’y a aucune trace de cette remarque dans la littérature abondante entourant la visite rendue par la légation de Lord Amherst à Napoléon, à Sainte-Hélène en 1817.

Napoléon a-t-il pu la dire après avoir lu Lord Macartney ? Il est certainement vrai que la Chine a fait l’objet d’une conversation impériale à Sainte-Hélène. Hélas, les comptes rendus de la conversation sont soit laconiques (proto-Mémorial de Las Cases, 3 novembre 1816 : « Pendant et après son bain, Napoléon m’a beaucoup parlé de Lord Macartney, de la Chine et de l’Angleterre ») soit complètement lacunaires sur le sujet (O’Meara, A Voice, 25 mars, 27 mai et 22 septembre 1817). Dans le Mémorial, le 6 novembre 1816, Napoléon aurait raconté à Las Cases l’invasion des hordes mongoles en ces termes : « La révolution produite par les Huns, dont la cause est inconnue, car le traité est perdu dans le désert, pourrait à l’avenir être renouvelée. » Mais nulle part la Chine endormie ne se réveille dans les propos rapportés par Las Cases.

Au final, quelqu’un d’autre aurait-il tenu ces paroles attribuées ultérieurement à Napoléon ? Vers la fin du XIXe siècle, au lendemain de la Seconde Guerre de l’opium franco-britannique, en 1860, l’idée que la Chine se réveille de son sommeil (conservateur) semble être devenue un lieu commun pour les pays anglophones à l’évocation du vaste pays. Des remarques comme les suivantes ne sont pas inhabituelles : « à moins que la Chine ne se réveille de son sommeil séculaire et devienne une grande puissance, ce qui n’est pas impossible » ; « Quand la Chine se réveillera et commencera sérieusement la construction d’un chemin de fer » ; « La Chine doit sortir de son sommeil de longue date », etc (Pour les sources de ces citations, se reporter à l’article en anglais de l’auteur.). En 1904, dans un article publié à titre posthume, le marquis de Nadaillac ajoute Napoléon à la formule (Le Correspondant, vol. 217 (ed. Charles Douniol), 1904 p. 329) : « Peut-elle [La Chine, ed.] sortir de ce marasme, se réveiller sous des chefs plus énergiques et plus capables. Si ce grand corps, aujourd’hui si inerte, n’est pas mort, que le monde tremble, le péril jaune est immense et la vision des Huns, se précipitant en conquérants sur l’Europe, avec leurs millions d’hommes, n’a rien d’agréable à envisager. C’était une des prédictions de Napoléon à Sainte Hélène. »  Nous avons le tiercé « trembler »,« Napoléon » et « Chine »… mais malheureusement dans le désordre.

Bien que Napoléon eût certainement pu prononcer ces mots, toutes les preuves dont nous disposons indiquent que le scénariste Bernard Gordon l’a inventée, et ce, en anglais.

Me viennent irrésistiblement à l’esprit une citation, celle du chant immortel de Farrokh Bulsara alias Freddie Mercury : « Another one bites the dust » (« Encore un qui mord la poussière »)…

Peter Hicks
Septembre 2019

Peter Hicks est historien et chargé d’affaires internationales à la Fondation Napoléon

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