Une chronique de Peter Hicks : « Non retourné à l’expéditeur » ! Une lettre de Napoléon inconnue, presque délivrée, de Sainte-Hélène…

Auteur(s) : HICKS Peter
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Le 25 juillet 1818, à 16 heures, lorsque les soldats vinrent extirper Barry O’Meara de Longwood House à Sainte-Hélène, le médecin irlandais de Napoléon s’excusa en disant qu’il devait se rendre dans sa chambre pour récupérer ses papiers. Quatre heures plus tard, il émergea et fut escorté manu militari hors de l’île. Au cours de ces quatre heures (très déplorées par le gouverneur Hudson Lowe), O’Meara reçut de Napoléon, entre autres, une lettre pour Marie-Louise. Comment le savons-nous ?

Une chronique de Peter Hicks : « Non retourné à l’expéditeur » ! Une lettre de Napoléon inconnue, <i>presque</i> délivrée, de Sainte-Hélène…
© Fondation Napoléon / Rebecca Young

Barry écrivit une lettre au frère de Napoléon, Joseph, à Point Breeze (États-Unis) en février 1820 (la minute de celle-ci est conservée au Wellcome Institute de Londres), informant l’ex-roi d’Espagne qu’il avait effectué plusieurs missions concernant les affaires impériales à travers le continent européen fin 1819-début 1820. Sa première escale ? Francfort et Eugène de Beauharnais pour des raisons financières – Eugène traita en effet de nombreuses dépenses européennes de Napoléon pendant la captivité à Sainte-Hélène. L’Empereur avait remis à Barry une note pour Eugène dans laquelle il suppliait sa « famille et ses amis de croire tout ce que le Docteur O’Meara dira de ma situation » (Cette lettre sera prochainement publiée dans l’ouvrage de Peter Hicks, « Général Buonaparte, notre voisin » – Témoignages anglais et russes sur Napoléon Prisonnier (Paris: Perrin, à paraître).).

Naturellement, Barry allait (partiellement) citer cet affidavit dans la première partie de son livre de 1822, Napoléon en exil, comme preuve de sa propre crédibilité. Sur la même page de Napoléon en exil, au-dessus de cette note, il avait ajouté un fac-similé de la propre écriture manuscrite de Napoléon : « s’il voit ma bonne Louise je la prie de permettre qu’il lui baise la main. Napoléon. »

Après la visite d’Eugène, Barry devait voir la famille impériale à Rome (notamment Madame Mère, le cardinal Fesch, Pauline et Lucien), puis retourner à Florence. Cette troisième partie de la mission, beaucoup plus mystérieuse (et dangereuse), est décrite de manière cryptée dans la lettre à Joseph comme suit :

« J’avais une dépêche qui venait de loin pour une personne que V.A. puisse facilement deviner. Quoique les détails que j’avais entendu dire surtout ceux du Prince E.[ugène] m’avai[en]t donné très peu d’espoir de ce côté-là cependant je me suis déterminé de risquer tout pour le service de l’Emp.[ereur] Arrivé à Florence la digne personne que V.A. connaît m’a confirmé tout et m’a donné des conseils qui m’ont sauvé peut-être la vie. Les preuves sont positives, on a foulé aux pieds les liens les plus sacrés, sur le lieu même je l’ai vérifié, et j’ai vu clairement que aller plus loin serait me compromettre inutilement et confier un segret [sic] dans les mains d’une ennemie mortelle. » [le français est d’O’Meara lui-même]

Et à la fin de cette lettre à Joseph, cruciale pour cette histoire, se trouve une référence à un personnage-clé mais peu connu, l’homme politique italien, Tito Manzi :

« M. Manzi était bien malade, il n’est pas bien dans ses affaires à peine a-t-il de quoi vivre avec décence, ce que je crois l’a empêché d’aller voir V. A., chose qu’il désire beaucoup. C’est un homme inestimable. »

Qui était cet homme ? Tito Manzi avait étudié avec Joseph à Pise, dans une vie antérieure, et avait été l’un des collègues de confiance de Joseph au sein du royaume de Naples, avant de devenir ministre de l’Intérieur (et chef de la police) sous Murat. En 1815, après la chute de Murat, Tito Manzi rendit assez de services à certains hommes politiques autrichiens pour être autorisé à retourner en Toscane, où il devint le chef des sympathisants libéraux (et napoléoniens). Après 1817, lui aussi reçut des subsides autrichiens.

Ce qui nous amène en Toscane en janvier 1820, avec Barry O’Meara, Tito Manzi et Marie-Louise à Parme voisine.
En croisant la lettre de Barry à Joseph et des documents concernant Tito Manzi (conservés aux archives Bubna à Vienne et publiés pour la première fois par Pietro Pedretti en 1931), il est possible de retrouver le fil des événements obscurs s’étaient déroulés en janvier 1820 et de constater que le fac-similé si fièrement publié par Barry en 1822 était en fait censé accompagner une lettre (la « dépêche » dont parlait Barry dans sa lettre à Joseph) de Napoléon à Maire-Louise.
Selon les documents viennois publiés par Pietro Pedretti, Tito Manzi a reçu cette lettre de son « ami » (c’est-à-dire Barry) et a été invité (non seulement par Barry mais aussi par la famille impériale) à la remettre à Marie-Louise. Tito était réticent car il savait que Marie-Louise avait refusé de recevoir de telles communications.
Finalement, après bien des hésitations, Tito fit envoyer la lettre de Napoléon au comte Neipperg, futur second mari de Marie-Louise. Ce dernier ne le lui a apparemment pas communiqué la missive mais l’a fait expédier à Vienne.
Dans une lettre du 1er août 1820, Metternich signale d’ailleurs que l’empereur d’Autriche lut la lettre de Napoléon à Marie-Louise. Malheureusement, elle avait été apparemment ouverte plutôt maladroitement et toute tentative de cacher l’ouverture de la lettre puis la remettre à Marie-Louise était impossible…

En résumé, Napoléon écrivit une lettre à Marie-Louise, vraisemblablement datée du 25 juillet 1818. Il la donna à Barry O’Meara qui la porta religieusement (et secrètement) de Jamestown à Londres, puis à Francfort, à Rome puis à Florence, où il donna au fidèle ami de Joseph Bonaparte, Tito Manzi, qui la donna à son tour à… Neipperg, qui lui-même la fit expédier à Vienne, d’où elle ne devait jamais reparaître. Pour citer notre Correspondance générale, encore une « lettre [définitivement] sans texte » !

Peter Hicks
Septembre 12022

Sources

  • Wellcome Institute, London, Ms. 67125.
  • Pietro Pedretti, « Le vicende di una lettera di Napoleone », dans Risorgimento Italiano, 1931, pp. 637-674.
  • Peter Hicks, « Post Waterloo: Napoleon’s clandestine messages », dans Napoleonica. La Revue 2020/2 (N° 37), pp. 25-46, et particulièrement pp. 35-37.
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