Une chronique de Pierre Branda : De la pénibilité au travail

Auteur(s) : BRANDA Pierre
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Parmi les retraités, les inégalités restent flagrantes. Entre cols bleus et cols blancs, l’espérance de vie varie fortement d’où un temps passé à la retraite moins long pour les ouvriers que pour les cadres. Nos gouvernants avaient imaginé il y a peu l’instauration d’un compte pénibilité individualisé permettant d’anticiper le départ à la retraite pour les travailleurs . Mais dans la mise en œuvre de cette réforme, la maxime « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué » fut hélas privilégié. L’attribution de points était en effet si complexe que les entreprises en perdirent leur latin. Vous l’aurez compris, dans cette affaire, le mot pénible revient en boucle, s’appliquant aux individus concernés comme à la méthode.

Pierre Branda © Fondation Napoléon - Rebecca Young

Les délices kafkaïens des administrations, on le sait, se conjuguent en tout temps et en tous lieux. La période napoléonienne ne fut pas épargnée. Comment pouvait-il en être autrement ? Père de notre moderne administration, Napoléon est aussi, même indirectement, à l’origine de nos modernes dérives bureaucratiques, d’autant que sur un sujet comme la pénibilité au travail, ou tout au moins ses conséquences, les choses n’allèrent pas forcément de soi. À l’orée du XIXe siècle, on le sait, le travail restait harassant voire dangereux. Partant, les quelques systèmes de retraite créés sous la Révolution et l’Empire voulurent en tenir compte.

Au sein de la Maison de l’Empereur, l’institution qui regroupait les domestiques et officiers au service particulier du souverain, le droit à pension s’ouvrait en cas d’accident ou d’épuisement. Si une ruade de cheval venait déformer votre thorax, la pension était versée. Si vous ne pouviez même plus tenir en main un balai, vous étiez appelé à prendre un long repos. Peu à peu tous les motifs de pénibilité furent donc recensés en vue d’accorder des pensions. Mais, en 1812, la machine administrative de la Maison se grippa quand un cas inédit se présenta.

Entre 1811 et 1813, les demandes de pensions connurent une hausse vertigineuse. Le service du Grand Écuyer fut particulièrement affecté : on dénombra pas moins de douze décès et huit employés devinrent infirmes ou gravement malades (cécité, hernies). La cause ? L’effroyable campagne de Russie qui avait ainsi décimé nombre de servants de l’Empereur. Mais si mourir ou être blessé était reconnu comme motif valable pour être pensionné, on se demanda si « la mort occasionnée par le froid et la fatigue d’une campagne » d’un employé dans l’exercice de ses fonctions pouvait être assimilée à « la mort causée par une blessure ».

Derrière leurs bureaux, employés et intendants se creusèrent la tête. Que convenait-il de faire ? Après tout, mourir gelé pouvait être assimilé à une mort naturelle donc sans lien avec la nature du travail effectué. L’un des premiers dossiers à être traité fut celui du garçon de bureau Bouanches qui ne revit jamais la terre de France car « mort gelé ». Son supérieur, le grand chambellan Montesquiou demanda une première fois aux services de l’intendance le 1er février 1813 que sa veuve soit pensionnée. En réponse, hiérarchie napoléonienne oblige, il lui fut conseillé d’attendre le prochain conseil de la Maison qui se tiendrait en présence de l’Empereur. Celui-ci tardant à venir, Montesquiou revint à la charge le 19 mai 1813 mais, il devrait attendre encore. Enfin, après avoir estimé le coût financier d’une telle mesure, l’intendance accepta seulement fin 1813 que les veuves de ceux qui avaient péri congelés en Russie soient pensionnées.

Pierre Branda, historien, chef du service Patrimoine de la Fondation Napoléon

Titre de revue :
inédit
Année de publication :
2018
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