Une chronique de Sophie Muffat : La vie extraordinaire du cochon Napoléon

Auteur(s) : MUFFAT, Sophie
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L’historien est minutieux. Il est friand de dates, les plus précises possibles, et vilipende les expressions évasives, vouant aux gémonies les plus extrêmes les approximations présentées comme des truismes. Exemple : « une loi très ancienne interdit d’appeler son cochon Napoléon ».

Cette affirmation péremptoire est une première surprise. Mais aussi, la « loi très ancienne ». Loi ancienne depuis quand ? D’ailleurs est-ce vraiment une loi ?

Une chronique de Sophie Muffat : La vie extraordinaire du cochon Napoléon
Sophie Muffat © DR

La seconde surprise a été de découvrir que les médias les plus sérieux en parlent ; il faut dire que le sujet est d’importance. Le journal Le Monde, dans un article du 07 février 2013 intitulé sobrement « Au regard de la loi », semble considérer comme acquis qu’il ne faille pas nommer son cochon Napoléon, s’appuyant sur une source inattaquable, un site internet, Socialfuzz, lequel se définit comme « un concentré d’infos pour les plus pressés ». Pressé au point de ne rien vérifier. France TV info, plus prudent, en parle en 2014, mais en précisant que le texte est introuvable. Le site CNEWS date la loi du Premier Empire sans autre précision. RTL s’y met aussi, le 16 septembre 2015, et date la loi de « presque trois siècles », à l’époque où Napoléon n’était pas encore né. Mais peu importe, RTL met la loi dans le Code Civil, qui date de 1804, et qui ne concerne pas le fonctionnement des exploitations agricoles où on ne nomme d’ailleurs pas les cochons. Le journal Ouest-France affirme dans un article du 31 juillet 2017, « Les interdictions les plus absurdes du monde », qu’il est « interdit d’appeler son cochon Napoléon. Cette loi remonte au XIXe siècle » sans donner plus de précision. L’article continue : « les historiens ne datent pas précisément cette interdiction : pendant le Premier ou le Second Empire ». Un indice qui aurait dû alerter le journaliste : si les historiens ne datent pas précisément le texte, c’est peut-être parce qu’il n’y a rien à dater.

Passons sur le côté vraisemblable qu’il y a au début du XIXe siècle à avoir un cochon de compagnie. Tout le monde n’est pas George Clooney, dont le cochon Max est mort à 19 ans et qui a fait l’objet d’une nécrologie dans le Nouvel Observateur le 13 décembre 2006, « le Porc de George Clooney ». Mais voilà : une pétition lancée en 2013 et qui a recueilli 25 signatures, demande solennellement l’annulation de cette loi inique.

La consultation des volumes de bulletins des lois Consulat et Premier Empire s’avère indispensable. Et peut-être y trouverai-je les réponses à ces questions : pourquoi une telle loi ? Et surtout : que risque-t-on ? Mais rien ne se trouve dans les vingt volumes qui concernent le Premier Empire, ni dans les neuf du Consulat, pas même dans le seul et unique volume qui couvre les Cent-Jours. Cette loi n’existe pas. Alors, d’où vient cette rumeur ? Et de quand date-t-elle ?

Les caricatures anglaises traduisent l’inquiétude britannique face à « l’ogre ». Représenté sous les traits d’un singe, un chien ou un coq ridicule face au bouledogue anglais, il est parfois montré comme un dragon terrassé par Saint George, mais toujours comme un prédateur. Les caricatures françaises anti-napoléoniennes le ridiculisent mais aucune cependant ne le montre sous les traits d’un cochon. Alors ?

Il faut attendre le XXe siècle. En 1945, un Anglais, George Orwell, publie The animal Farm, apologue dystopique où les animaux d’une ferme se révoltent contre les hommes. Et où un cochon, allégorie de Staline, s’appelle … Napoléon. La première édition française de cet ouvrage, chez O. Pathé, date de 1947. L’éditeur qui accepte de le faire paraître refuse catégoriquement qu’un cochon puisse s’appeler Napoléon, de même que Gallimard, pour la seconde édition ; le cochon Napoléon portera le nom de César. Il faut attendre l’édition de 1981 pour que le cochon retrouve son identité première. La « loi très ancienne » est en fait un veto d’éditeur, datant de 1947.

Épilogue : en 2014, un restaurateur intrépide a décidé de braver une loi qui n’existe pas. La mascotte du restaurant est un cochon… qu’il a appelé… Napoléon !

Sophie Muffat

Professeur de lettres modernes en Alsace, Sophie Muffat travaille sur le Directoire, le Consulat et le Premier Empire, notamment leurs aspects maritimes. Son étude sur le « Bateau canonnier de 60 pieds modèle an XII » a été distinguée par l’Académie de Marine en 2013.

Titre de revue :
inédit
Mois de publication :
octobre
Année de publication :
2018
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